“ En ce qui concerne Dreyfus, comment veux-tu qu’on présume le désintéressement d’un avocat qui avait tant à gagner et si peu à perdre ? Tout le monde ne sait-il pas, depuis une génération et demie, que tu es une indicible crapule, infiniment difficile à classer et tout à fait innommable ? Jules Barbey d’Aurevilly, le haut artiste qui refusa si obstinément de te laisser frotter son parquet, l’a beaucoup trop dit pour qu’on l’ignore. Qu’y puis-je ? Si je te parle, Zola, si je trouve la force de surmonter l’horrible dégoût que tu m’inspires, c’est que je pense, tout de même, à ta pauvre âme. ”
Résumé
Je m’accuse…, pamphlet de Léon Bloy publié en 1900, constitue une diatribe acerbe contre Émile Zola, dénonçant son « ordure » et sa « sottise » dans un contexte marqué par l’Affaire Dreyfus. L’auteur, enflammé par la dénonciation de l’« imbécile » et de l’« innocent » manipulé, critique violemment le roman naturaliste et l’idéologie laïque.
À travers des attaques personnelles et des références à la « saleté » de la littérature zolienne, Bloy dévoile une vision nihiliste du monde, où la « Fécondité » devient une métaphore de la déchéance humaine.
Citations de Je m’accuse… (Léon Bloy)
“ On démontre, aujourd’hui, à cette malheureuse nation que ses généraux sont des brutes ou des scélérats, que sa grandeur militaire n’existe plus... Et voilà la France au désespoir ! Quelle occasion pour toi, Émile ! Tu ne l’as pas ratée. C’est une justice à te rendre. Mais maintenant, ô misérable, maintenant que ton grief de très bas voyou est concédé, aujourd’hui que l’Occident des Saints et des Héros est dans ton ordure, penses-tu, vraiment, que mille galériens innocents, récupérés par ta sale prose, pourraient te faire pardonner cette profanation inexprimable ? ”
“ C’est incroyable ce qu’on peut faire avaler aux hommes de stupidités ou d’ordures, quand on leur apporte l’évangile de l’inexistence de Dieu et du putanat universel ! Un mauvais tour à jouer à Zola serait de lui demander ce qu’il entend par la VIE. Mais, à quoi bon ? La réponse ne serait même pas curieuse. Le pauvre homme qui n’a jamais pris connaissance d’aucun rudiment de philosophie et qui doit croire que le mot Métaphysique appartient à une langue oubliée de l’âge de pierre, s’étonnerait comme le premier boutiquier venu, qu’on l’interrogeât sur une chose si simple. ”
“ « — Le succès immense de Zola est exclusivement attribuable à son ordure ». Cela, très-spontané, nullement suggéré par moi, a été dit de la façon la plus nette par mon interlocuteur. L’alliance actuelle des Juifs et des Protestants représentée, en somme, par le Crétin, est, tout de même, une monstruosité inouïe. Qu’est-ce, en effet, que le Protestantisme, sinon le déchet du Christianisme, la négation de l’Essence et de la Substance révélées ? Quand un homme dit : « Je suis protestant », c’est comme s’il disait : « Je n’existe pas ». Le Juif, au contraire, c’est l’antagoniste, dans l’Absolu. ”
“ Dans tous les romans de Zola que j’ai lus, il y avait toujours, au moins quelques meurtres, quelques sales luttes d’intérêts, entre la saillie d’un taureau et des accouchements de vaches combinés avec d’autres vêleries de bestiaux. Mais, ici, on ne sort d’un viol que pour tomber dans une parturition difficile ou d’un avortement dans une ovariotomie ! La puanteur de clinique en l’alcôve bourgeoise ne s’interrompt qu’à peine pour la description des enfants qu’on fait, qu’on a faits, qu’on fera ou qu’on ne fera pas, ou qu’on défera. ”
“ J’aurais ainsi les deux extrémités du boyau de vache avec lequel on étrangle le plus noble peuple qui fût jamais. Qu’est-ce pourtant que cette Affaire dont il est parlé dans le monde entier, sinon une illusion, l’apparence humaine et affreuse d’un procès divin que le moment n’est pas encore venu d’éclairer ? « ... Santerre s’était décidé à épouser une vieille dame fort riche, fin logique de cet exploiteur rusé de la femme, l’âme la plus basse et la plus goulue, derrière sa pose de lettré pessimiste monnayant la sottise d’une société en décomposition. » ”
“ À chaque feuilleton, la femelle de Matthieu — « bonne pondeuse, bonne éleveuse », dit le médecin — met bas un ou plusieurs petits. « Encore de la richesse et de la puissance, crie notre imbécile, une force nouvelle lancée au travers du monde... » Puis, la tentative de l’élevage en grand. « C’était la conquête invincible de la vie, la fécondité s’élargissant au soleil ; le travail mettant, à chaque heure, dans les veines du monde, plus d’énergie, plus de santé et plus de joie ». ”
“ L’Affaire est loin, rudement loin, elle est devenue télescopique. Elle a, par conséquent, cessé d’obstruer le peu de raison que la vacherie démocratique nous a laissé. Quelques furieux de l’été dernier ont vu s’éteindre leur fureur dans le mépris équitable où se noyèrent indistinctement tous les mimes de la farce atroce. Les imbéciles eux-mêmes commencent aujourd’hui à entrevoir la magnificence avec laquelle on s’est payé leurs figures, et combien Zola s’est foutu de la Vérité et de la Justice, dont il osa polluer les vocables de sa main merdeuse. ”
“ Ne trouvant plus dans son imagination, qui ressemble à celle d’un poète comme une tourbière à un lac, aucun avouable expédient pour tuer le reste de la famille, notre auteur s’en tire le plus simplement du monde. Il passe à autre chose. Il frotte les vieilles toiles foraines de l’Assommoir, souillées de fange et de bran, depuis vingt-cinq ans — et nous revoilà dans ce joli monde, chez une ouvrière tirée du bordel, on ne sait comment ni pourquoi, qui pratique la vertu six jours par semaine et se repose le dimanche en travaillant. ”
“ Je ne vois guère que le Lion qui pourrait servir. Encore faut-il savoir ou se rappeler qu’un jour, ce pauvre putois d’Émile s’est dit lui-même un lion (Gil Blas, 25 mars 94) . Au fait quelle occasion de continuer la petite réclame pour le Niger et la colonisation du Soudan, lequel paraît être, en effet, un sacré pays plein de « lions noirs » et de « bœufs à bosse » ! Il est vrai que ce puant peut crever demain. C’est la grâce qu’il faut charitablement souhaiter à des damnés qui ne peuvent plus qu’accroître la rigueur inexprimable de leurs châtiments éternels. ”
“ Une famille-type qui représente la Fécondité devient trop nombreuse pour être nourrie, le père n’ayant qu’un médiocre emploi. Celui-ci prend, alors, le parti de féconder la terre, en même temps qu’il continuera de féconder sa femme. Encouragé par le Crétin qui le comblera de tous les dons, qui puisera pour lui à pleines mains dans les trésors de la « science moderne » — dont il possède fort heureusement la clef — il va devenir nécessairement, et soudain, un défricheur de génie, un thaumaturge de l’agriculture, qui fera ruisseler « le lait et le miel » de l’abondance biblique, en plein désert. ”
“ Le grand homme de la Comédie humaine a créé et fait souvent parler, pour le besoin de ses romans, des Auvergnats, des Allemands, des portiers ; mais sans pour cela devenir Auvergnat, Allemand ou portier. Le dialogue fini, le romancier reprenait son récit et sa page, y versant son style et sa pensée, mais M. Zola n’a ni style ni pensée à verser. Il n’a plus dans le ventre que la conscience même de ses personnages, que leurs ignobles passions, leurs horribles manières de sentir et de s’exprimer. ”
“ Pour en finir avec cette sale affaire Dreyfus, je suis bien forcé, malgré l’infamie extraordinaire de la plupart de ses amis, de regarder comme fort probable que le malheureux homme expie à l’île du Diable le crime d’un autre ou de plusieurs autres, et que le commandement supérieur de notre armée est confié, depuis longtemps, à de bien jolis garçons. C’est une risée et une honte par le monde entier. ”
“ Vous n’en avez pas le droit. « Qu’importe, ajoutez-vous, à côté d’un si grand rôle, et lorsqu’on a un si puissant levier (!) , l’imbécile roman Fécondité ? » Oui, n’est-ce pas ? qu’importe qu’un soi-disant écrivain ait pourri des milliers de cœurs, avili la langue française et l’esprit français ; qu’importe qu’en ce moment même, il outrage Dieu chaque jour, en trois cents lignes, s’il a gueulé ou paru gueuler pour Dreyfus ? ”
“ C’est Vaughan qui ne doit pas rire ! Il doit même y avoir de belles imprécations, chaque soir, à la rédaction, quand il faut faire de la place à ce feuilleton en enfance dont l’effrayant, l’homicide ennui est, de jour en jour, plus intolérable. La turpitude même s’y raréfie. Cela devient un très bas potin monotone, perpétuel et sans issue, dans un monde platement abject où la stupidité morne et le goujatisme comateux sont équilibrés par l’inexistence de tous les personnages sans exception. ”
“ On aimerait qu’Émile, sollicitant son propre génie, nous éclairât, un peu, ce futur. Seulement, alors comme aujourd’hui, — on sait, au moins, cela — le pauvre est exclu de toutes les noces. Sur ce point, Émile n’a jamais varié, et ne variera jamais. Émile n’aime pas qu’on soit sans argent. Toutes les fois que le pauvre apparaît dans un de ses agréables bouquins, c’est pour être déshonoré, vilipendé, couvert d’ordures et, au besoin, massacré, comme dans l’Assommoir ou dans Germinal. ”
“ Innocence proclamée par Zola ! C’est à faire peur. Le feuilleton sempiternel de ce drôle continue. Le rabâchage sénile, au lieu de finir dans sa bave, a l’air d’augmenter, menace de tout engloutir, comme une alluvion de crotte. Forcé de croupir en Danemark, au milieu de luthériens imbéciles, quel meilleur journal que l’ « Aurore » pour me montrer toutes les phases de dégradation et d’opprobre de la pauvre France qui n’a plus la force de se débarrasser de sa vermine ! ”
“ Notre Crétin arrive, aujourd’hui, à la fin du « livre premier », une centaine de pages, au moins, dans lesquelles il n’a été parlé que des choses du cul, par le prodige tout spécial à Zola d’une réitération acharnée, enragée, indécourageable, des mêmes objets, au moyen des mêmes formules, des mêmes expressions clichées et cela dans un vocabulaire granitique de camelot, d’agent-voyer ou de secrétaire de commissariat toqué de littérature. On ne connaît pas un romancier populaire qui ait pu compter, autant que lui, sur la stupidité ou la vacherie de ses lecteurs. ”
“ La joie des clients doit être grande, car c’est cochon à ravir, il n’y a pas moyen de le nier, et on peut prévoir que cela deviendra plus cochon encore. Dans cet ultra-cocasse roman, tout le monde semble avoir le nez dans le derrière de tout le monde. Il n’y a pas un personnage, mâle ou femelle, qui pense à autre chose qu’à la friction plus ou moins savante, plus ou moins raffinée des viandes... Ah ! le déchaînement érotique du Crétin est un spectacle ! ”
“ Votre quelqu’un, ayant paru lâcher Dieu depuis quelque temps, depuis peu de temps seulement, est encore capable, je l’espère, de penser que tous ces monstres gavés d’or mériteraient plutôt de l’être d’étrons et de crever dans les plus sales supplices ; mais il ne pense pas du tout qu’il y ait lieu de blâmer un individu qui n’empoisonne que les âmes, qui n’avilit que les intelligences, qui n’outrage QUE Dieu, et qui s’enrichit à ce métier-là. On est toujours assez homme de bien quand on a paru baver pour Dreyfus, en se foutant des imbéciles. ”
“ Cette idée rudimentaire est tout à fait dans les moyens d’Émile Zola. Mais voici ce qui m’embarrasse. Pour saint Luc et pour saint Jean, cela va tout seul. Saint Luc lui fournira l’occasion d’un blasphème immonde qu’on peut deviner, qui réjouira tous les commis-voyageurs et dont sa gloire sera incalculablement augmentée. Saint Jean lui prêtera les ailes de l’Aigle. On saura décidément que « la Parole est en lui, Zola, et que c’est lui qui est la Parole ». C’est très-simple, comme on peut voir. ”
“ Pour ce qui est du « tour du monde », que puis-je faire, équitablement, sinon de m’élancer derrière un lapin d’individu qui m’apprend que la meilleure des religions est celle qui fait le plus vite le tour du monde ? Ça, par exemple, c’est fort, je suis contraint de l’avouer. Seulement je m’embrouille un peu. Émile nous avait déjà proposé la religion du travail, puis la religion de la vie. Aujourd’hui, c’est la religion de Dreyfus. Quelle est celle qui va le plus vite ? ”
“ Émile s’accorde ainsi à lui-même, généreusement, trois années encore, pour le moins. Ernest Hello — dont il est, sans doute, incapable de déchiffrer une ligne et dont il ignore jusqu’au nom — a dit plusieurs fois, et de différentes manières, que lorsqu’un homme triomphe en lui-même, croyant avoir dompté le destin, et qu’il assigne la Providence à comparaître devant lui, sa mort est proche. ”
“ Et, dans leur grandeur de héros, il y avait aussi tout le désir dont ils avaient brûlé, le divin désir, fabricateur et régulateur du monde qui les avait visités en coups de flamme ». Ah ! cela fait du bien de la retrouver, une dernière fois, cette bonne vieille connaissance de phrase ! Il paraît que les deux vieillards pensent beaucoup au cimetière, où leurs innombrables enfants accompagneront, sans doute, avec allégresse, de si tenaces gâteux. « Ils espéraient s’y coucher ensemble, le même jour, car ils ne pouvaient concevoir la vie (!) l’un sans l’autre ». ”
“ Bref, la vertu est récompensée et le vice puni, ainsi qu’il arrive toujours en ce monde. On penserait qu’il est temps d’écrire le mot fin et de faire place à une cochonnerie nouvelle. Eh ! bien, non, non et non ! Le Crétin ne désarme pas, le Crétin recommence. Après avoir procréé une multitude d’enfants, il a inventé maintenant de les tuer un à un par chaque feuilleton, comme, autrefois, il les faisait naître. ”
“ Tableaux de foule et raccrochage de prêtres. Prières, cantiques, vociférations, cochonneries et broutilles de toute espèce. La jeune malade est soudainement guérie, après d’abondantes supplications. N’oubliez pas qu’elle était, une seconde auparavant, sur le point de rendre l’âme. La foule naïve crie au miracle. Mais l’abbé Pierre, qui a presque autant de génie que M. Zola, sait parfaitement à quoi s’en tenir. ”
“ Si la France est maudite, rejetée de Dieu, gisante sous les pieds des peuples, si c’est bien cela qu’il faut entendre, alors qu’elle crève une bonne fois et que tout finisse et que la planète, privée de son âme, roule, comme une chose morte, dans l’immensité !... ”
“ Or, nous savons, par l’Évangile, que c’est Jésus qui est la Vie, et que c’est lui-même qui nous l’enseigna : Ego sum vita. Tout le christianisme est là pour les intelligences capables de l’Absolu. Certes, ce serait outrager indiciblement les Esprits agiles et incandescents des cieux, de supposer à Zola, le temps d’un éclair, une pareille intelligence. ”
“ Tout le monde travaille courageusement à faire des enfants. On se croirait au haras ou chez l’éleveur. Zola grouille là-dedans comme le têtard dans son marais. 18. — Quel flair n’a-t-il pas eu, en refusant d’aller à Rennes ! Cet Émile, décidément, a un instinct admirable, j’ose même dire infaillible, pour se tirer des pieds, lorsqu’il y a quelque danger. Quant au feuilleton, sans s’interrompre, un instant, d’être fétide, il continue d’être si ennuyeux et si bête que je n’arrive pas à imaginer un autre lecteur que moi-même de cette ordure. ”
“ Comme si quelque chose de profond et de tout à fait intime était en danger, on a vu des multitudes perdre la raison, non seulement en France, mais en Europe et par toute la terre. Je cherche une époque où le délire du mensonge, de la sottise furieuse et de la férocité hypocrite ait été plus universel. ”
“ Le digne homme voudrait donner des femelles à tous ces mâles. À cet endroit, il n’est question que de semence, de laitance, d’œufs de poisson, « d’œufs qui coulent (sic) dans les veines du monde, etc. » Et telle est, durant cinq cents lignes, la méditation exclusive d’un jeune père de famille qui va prendre un train, au chemin de fer du Nord, pour coucher gentiment avec sa femme, mais qui, ayant touché son mois, aurait bien envie de faire la noce, si M. Émile était assez bon pour le lui permettre. ”
“ « C’est plus moderne... On ne tient pas rancune au succès. Les gens qui s’enrichissent finissent toujours par avoir raison... La famille conquérante... Le bon combat de la grande culture... » Puis, tout à coup, imitation, mille fois imprévue, de la divine comtesse de Ségur. Le pauvre Émile, n’ayant pu, dans ses bordels, acquérir (conquérir plutôt, c’est un de ses mots) aucune pratique du langage des bourgeois supposés propres, s’avise enfin de consulter cette dame respectable, si célèbre sous le Second Empire. ”
“ Gratuite, sans doute, Zola étant plus bête encore qu’il n’est canaille. Mais les capitalistes, infimes ou grands, doivent toujours être protégés. Ne sont-ils pas les petits boyaux de la France ? Tout ce lyrisme de camelote écarté, il reste ceci que le jeune bavard est fils de celui des fils du reproducteur qui vient de conquérir l’Afrique. Ce conquérant, qui n’a pas l’air de s’embêter, a eu dix-huit enfants et le farceur actuel en a lui-même quatre déjà. Dans une vingtaine d’années, ils seront peut être six cents. Voilà ce que c’est que d’avoir foi en la vie. ”
“ Il est, au contraire, l’âme même du monde (???) Que des enfants poussent, ils ne seront que des instruments de richesse ». Ainsi parlent en chuchotant, quand il leur reste un semblant d’âme, les marchands d’esclaves. « Et c’est la vie encore qui aura vaincu, la renaissance de la vie, honorée, adorée ; de cette religion de la vie, écrasée sous le long, l’exécrable cauchemar du catholicisme ». Le culte de l’avenir, c’est « la femme féconde et la terre féconde ». Voilà. Dans chaque ville ou village, deux temples : le temple du Travail et le temple du Cul. ”
Termes fréquents
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