“ Je ramenai ma femme à Aguerria, et, le soir, le double chœur des jeunes gens et des jeunes filles de Sare et d’Ascain vint nous chanter devant la maison ce refrain charmant que vous avez entendu l’autre soir. C’est alors, dans le plus doux moment de ma vie, que je l’ai entendu pour la première fois... Ah! qu’il m’est odieux aujourd’hui! Sorrondo s’arrêta encore, et ses sourcils se contractèrent avec la plus sombre expression. Puis il reprit son récit : Vous allez voir, mon jeune ami, ce qu’il arrive d’un homme que le destin a condamné. ”
S. Jacquemont
Résumé
“El Matarife”, est une œuvre de S. Jacquemont. Des thèmes tels que Ascain, Sorrondo ou Saint-Jean-de-Luz y sont abordés.
Citations de El Matarife (S. Jacquemont)
“ Leur chef, un homme de haute taille, essaya de les rallier en vociférant : il n’en put venir à bout. Alors je le vis se tourner vers moi et me faire un geste de bravade, puis se retirer tranquillement en essuyant le feu de mes troupes. Il me sembla reconnaître la tournure de cet homme sans pouvoir démêler mes souvenirs; le lendemain, je reçus un billet conçu à peu près ainsi : « Don Manuel, tu dois me connaître. Je suis Pedro Garmendia. Rappelle-toi Lesaca et Saint-Jean-de-Luz. La balle ou le couteau me vengeront de la bague et de la pelota. La partie est maintenant entre nous deux. » ”
“ Rien ne dispose moins à la chasse qu’une nuit passée sans sommeil. Ce fut par amour-propre que nous allâmes, Edouard et moi, nous accroupir avec Manuel au bord d’un ravin pour attendre des vautours qui ne parurent point. En revanche, à mesure que le soleil montait dans un ciel sans nuages, nous vîmes se dorer peu à peu tous les pics du Guipuscoa et de la Navarre, puis à travers de légères vapeurs la lumière se répandre sur les vertes campagnes du Labourd et sur l’Océan. Nous revînmes à Aguerria très satisfaits de notre excursion. ”
“ Ah ! jeune homme, reprit-il avec plus de tristesse, vous êtes encore heureux ! Vous n’avez pas perdu ceux à qui est attachée votre vie. Moi, c’est différent... Il me serra la main, et nous nous souhaitâmes le bonsoir. Si je n’avais appris d’Edouard combien les Basques sont superstitieux et enclins à croire aux fantômes, j’aurais soupçonné Sorrondo atteint de folie. Ma curiosité était de plus en plus éveillée à son endroit; mais pour rien au monde je n’aurais voulu mettre le doigt danr la plaie vive, et je résolus de me montrer toujours discret. ”
“ Domingo, nous partirons après minuit. Prépare tout. — Les armes sont prêtes, dit l’enfant en rougissant d’orgueil. — Mon cher hôte, dis-je alors, je vais retourner à Saint-Jean-de-Luz; vous avez besoin d’être seul pour vos préparatifs. — Non pas, mon ami, nous boirons ensemble le coup de l’étrier, et vous ne partirez pas d’Aguerria avant moi. Que parlez-vous de préparatifs? Croyez-vous qu’un montagnard carliste se fasse suivre d’un convoi de bagages? J’emporte sous mon manteau mon vieux sabre et ce revolver américain, que m’a donné Edouard. ”
“ Dans le pays basque, on est plus sage que chez vous : les garçons choisissent de bonne heure leur fiancée, c’est-à-dire celle qui leur plaît, puis les parens laissent ces deux jeunes gens attendre deux ou trois années, quelquefois davantage; on n’en voit guère qui manquent de constance. Tous nos garçons, quand ils ne sont pas aux champs ou sur le jeu de paume, ne s’occupent que de leur maîtresse. Les soirs d’été, ils chantent la ronda sous sa fenêtre. Va-t-elle au marché, c’est le fiancé qui l’accompagne : à la nuit seulement on se sépare, et chacun revient de son côté avec ses camarades. ”
“ Le guérillero s’arrêta, et des larmes qu’il avait retenues jusque-là coulèrent sur ses joues hâlées; puis se levant brusquement : — Je suis encore Sorrondo, s’écria-t-il, et les negros vont me reconnaître! — Domingo vint nous dire que minuit avait sonné. Manuel jeta sur son épaule son manteau, qui cachait un sabre, et nous descendîmes d’Aguerria. Domingo devait accompagner son oncle jusqu’à la frontière. A quelque distance du village, sur la route, je trouvai la toiture d’Edouard qui m’attendait. Je serrai encore une fois la main de Sorrondo et partis en lui disant : A revoir ! ”
“ Garmendia ne put pas reculer. Les jeunes gens de Sare et quelques autres se joignirent à moi, le jeu recommença avec les juges de la première partie, et je dirigeai presque tout le temps la défense, placé au pied de l’errebota, ce grand mur qui est au fond de la lice : c’est le poste le plus difficile. J’appris ce jour-là ce qu’un homme peut faire sous le regard de celle qu’il aime, et jamais, si ce n’est dans quelques batailles, je n’ai été aussi enivré de la lutte. ”
“ Rien n’est plus aisé, me dit-il. Les contrebandiers peuplent le pays et sont tous à nous. Tu vois ces belles montagnes qui couronnent Saint-Jean-de-Luz, la Rhune et le Soubicia : sur leur sommet passe la frontière, et leurs deux versans en France et en Espagne sont habités par des Basques, tous frères, tous dévoués à la cause de l’infant, qui est leur cause nationale. ”
“ Parlant ainsi. Manuel s’éloignait, et je pris avec lui le chemin d’Aguerria. La nuit était d’une admirable sérénité : la lune dans son plein éclairait au loin la campagne muette. Sorrondo, absorbé dans ses pensées, murmurait parfois quelques mots basques comme se parlant à lui-même. Nous traversions le bois de chênes qui précède Aguerria quand il s’arrêta tout à coup, et, regardant fixement devant lui, d’une main il ôta son béret, de l’autre se signa gravement. ”
“ Quelques instans après, je descendis, tout étonné du ton amical et familier que mon hôte venait de prendre avec moi, et je fis part de cette impression à Edouard. — Tu ne connais pas encore les Basques, me dit-il. Manuel, depuis l’aventure de cette nuit, s’est pris pour toi de la plus vive amitié. Il est persuadé que tu as fait réussir sa contrebande en retenant les douaniers dans la cabane, et ce succès lui importait pour gagner encore plus la faveur des chefs carlistes, car il n’a d’autre rêve que d’obtenir un commandement dans l’insurrection. Tu es maintenant son meilleur ami. ”
“ Cet homme osa me regarder avec un sourire de vainqueur : il savait peut-être que la mort de Paula le vengeait assez. Je fus sur le point de lui plonger mon couteau dans le cœur. Pourtant cela me parut lâche, et d’abord je donnai l’ordre de fusiller tous les autres prisonniers. Don Joaquin vint à moi et me dit : — Manuel, pour l’âme de ta femme, pardonne à tes ennemis. — Jamais, répondis-je, Sorrondo ne pardonnera. Priez pour eux, si cela vous plaît. Les prisonniers furent alignés devant le donjon et passés par les armes, Alors je revins vers Garmendia. ”
“ Elle me demanda si je prévoyais que la guerre pût durer longtemps encore. — Les choses comme les hommes ont leur destinée, lui répondis-je. Si les Castillans ne veulent pas commander les Basques, nous serons bientôt à Madrid. — Je ne croyais pas un mot de ce que j’avançais, mais il fallait bien rassurer ma pauvre fiancée. Nous causâmes une partie de la nuit, remontant aux souvenirs de notre première rencontre, ébauchant des projets, des rêves pour l’avenir. Il me fallait pourtant passer la frontière avant le jour. Vers deux heures, je dis adieu à Paula. ”
“ Nous n’avons pas un moment à perdre, si nous voulons sauver la ville. En route ! Il reforma sa colonne, et nous prîmes d’un pas rapide la route d’Irun, le long de la Bidassoa. A la hauteur de Biriatou, nous quittâmes la vallée pour gagner les hauteurs et arrivâmes ainsi près d’une montagne, en face de Béhobie, où se trouve une chapelle appelée l’Ermitage de Saint-Martial. Là sont tombés jadis bien des Français; c’est une importante position qui commande Irun. Elle était déjà occupée par un bataillon anglais. Dès qu’il aperçut les vestes rouges, Guibelalde vint à moi : — Arraïo! ”
“ Il est toujours difficile d’abattre un aigle, mais la chasse au vautour n’est qu’un jeu d’enfans. Vous verrez cela, si vous me faites l’honneur d’accompagner ces messieurs, et vous excuserez l’hospitalité du montagnard. Je peux vraiment dire de moi comme le proverbe navarrais : un cœur vaste et une petite maison. Bonsoir, messieurs, la nuit tombe, et je veux aller moi-même consoler mon pauvre Domingo. La conversation roula encore plus d’une heure sur Manuel Sorrondo, sur ses mérites variés et ses aventures. ”
“ Bon sang ne peut mentir. Zumalacarreguy, sans rien ajouter, me tendit la main. Quand je sentis la mienne dans cette main vaillante, une sorte de frisson me parcourut le corps. Le génie de la guerre incarné devant moi me fascinait, et je me donnai à lui tout entier. Ainsi se réalisaient mes songes d’enfance. On me donna le soir même le fusil d’un volontaire abandonné à l’hôpital, c’est-à-dire aux christinos, on m’incorpora dans le bataillon de la Mort, le 3e de Navarre, et j’allai me jeter sur un lit près de mon oncle pour dormir un peu avant le départ. ”
“ Je surpris un jour ces misérables dans le petit village d’Aranaz, pas loin de Lesaca. Ils avaient fusillé le curé, outragé des femmes, et s’amusaient dans l’église à prendre pour cible le Christ et Notre-Dame. Nous arrivâmes à l’improviste et nous laissâmes dans l’église même, comme expiation, quinze ou vingt de leurs cadavres. Je ne sais comment échappa Garmendia. Une autre fois il fut surpris dans un bois par mon lieutenant. Plusieurs soldats l’entourèrent et lui enlevèrent son sabre. Il tira son couteau, en donna dans le ventre à deux ou trois et se sauva couvert de blessures. ”
“ Vous pouvez vous figurer ma joie et mon orgueil lorsque dans la foule qui m’entourait pour me féliciter je vis venir à moi Errecalde et sa fille. Le maire d’Ascain apprécia mes meilleurs coups en connaisseur, et, me prenant par la main, me dit d’un ton solennel : — Jeune homme, si vous continuez ainsi vous serez l’honneur de nos jeux de paume, où les Basques d’Espagne dominent depuis trop longtemps. ”
“ L’été se passa de la sorte sans que je pusse revoir ma fiancée. Franchir des montagnes et marcher toute la nuit pour causer quelques instans avec une amaztegheïa, nos jeunes Basques le font sans cesse; mais un officier ne pouvait se permettre de telles escapades. Paula, de son côté, qui avait des parens à Vera, aurait voulu s’y hasarder; mais je le lui interdis moi-même. Garmendia rôdait sans cesse dans la vallée, et lui aurait fait un mauvais parti. ”
“ Ils s’approchèrent en silence de leur chef. — Ce sont, me dit Édouard, les hacheros, c’est-à-dire les porteurs de la contrebande. Manuel leur parla à voix basse. Sans répondre un mot, ils retournèrent à leur place ; chacun souleva un énorme ballot caché dans les fougères et le chargea sur ses épaules. — Je vais, nous dit Manuel, conduire ces hommes à la frontière, mais peut-être les douaniers n’attendront pas que notre besogne soit terminée... Vous, messieurs, s’il y a des balles à recevoir, vous n’avez rien à faire ici. Suivez Domingo jusqu’à la cabane du berger et attendez-moi. ”
“ Aussi, quand je descendais le dimanche sur le jeu de paume, bien peu de garçons osaient se mesurer avec moi. Dans ce temps-là, les provinces et la Navarre avec leurs fueros étaient le coin le plus heureux de la terre. La guerre civile n’avait pas encore ruiné des villages et semé les rancunes. Le pays est fertile : chacun se trouvait riche en cultivant son petit champ, c’était vraiment l’âge d’or. ”
“ Paula fut si surprise de ce spectacle qu’elle oublia son inquiétude, et un moment après elle battait des mains en voyant mes beaux Navarrais défiler dans le sentier sur les pentes verdoyantes du Soubicia. Tout le long du chemin, tandis que le gros de la compagnie nous escortait, quinze ou vingt des plus agiles dansaient devant nous le saut basque, jetant en l’air leurs fusils et poussant des vivats; les autres chantaient à pleine voix leur refrain de guerre : biba, biba don Carlos, gure erreguia, vive, vive don Carlos, notre roi! ”
“ Le surlendemain, après avoir annoncé à Errecalde que nous allions chez des parens à Saint-Jean-de-Luz, nous partîmes, Paula et moi, par une belle matinée de mai, à cheval l’un et l’autre, avec un mulet de bagages et un serviteur éprouvé. J’avais eu soin de me faire donner par la gendarmerie une manière de passeport. Nous prîmes le chemin d’Olhette, et quand nous eûmes franchi le col d’Ibardin, nous trouvâmes cent cinquante soldats navarrais en tenue de campagne, rangés près du sentier à l’endroit même où j’avais rencontré Paula pendant l’orage. ”
“ A Vera, je trouvai tout le bourg en alarmes. La plupart des maisons étaient fermées, et des hommes paraissaient aux fenêtres armés d’espingoles. Dans la rue, des groupes tumultueux, des femmes poussant des cris de détresse. Elles coururent à moi : — Ah! don Manuel, que Dieu vous bénisse! Restez avec nous! — Qu’y a-t-il donc par ici? demandai-je tout inquiet déjà. — Vous ne le savez pas? On brûle Lesaca. — Lesaca? Et qui donc? — Les peseteros... Garmendia... Ils sont plus de cinq cents, ils ont mis le feu partout ! ”
“ Cette vie dura deux ans, jusqu’à la mort de Zumalacarreguy. Vous savez ce qui arriva : l’envie n’épargna pas celui qui s’oubliait toujours lui-même. On le contraignit d’attaquer Bilbao, et le 15 juin 1835 une balle vint tuer du même coup ce grand homme et la fortune de Charles V. Hala behar beîtzen, cela devait être ! Il m’avait nommé capitaine trois ou quatre jours auparavant. Quand je le vis mort, il me sembla que l’âme de la patrie cantabre s’exhalait avec la sienne. Je cherchai une occasion de me faire tuer. ”
“ Nous nous rencontrâmes dans un sentier, près d’Ascain, et je vis bien qu’elle n’était point fâchée; mais il n’en était pas de même de son père. Errecalde avait pris autrefois dans l’armée des opinions libérales, comme on disait alors. Il s’était réjoui de la révolution de 1830, il applaudissait à l’avènement des constitutionnels en Espagne et se montrait christino d’autant plus ardent que ses compatriotes inclinaient la plupart vers le parti contraire. Le plus sûr moyen de lui déplaire eût été d’aller se battre avec les carlistes. ”
“ Entre Basques de France et d’Espagne, les mariages ne sont pas rares, comme vous pouvez croire, et ils l’étaient encore moins autrefois. Je perdis mon père à l’âge de deux ou trois ans et me trouvai fils unique. Ma mère me confia pour m’élever à son frère don Joaquin Haristeghia, alors curé de Lesaca. Si vous allez d’Irun à Pampelune, vous trouverez à votre droite, une demi-lieue plus loin que Vera, un grand pont très pittoresque sur la Bidassoa, et de l’autre côté de la rivière vous verrez dans une gorge sauvage la vieille tour de Lesaca. ”
“ Rien n’est gai en effet comme de remonter jusqu’à Ascain la rivière qui se jette dans le vieux port de Saint-Jean-de-Luz, entre la ville et Ciboure. Au moment de la marée, la Nivelle devient un grand fleuve dont les larges contours se déploient entre des collines couvertes de bois et de pâturages. ”
“ Je restai à mon poste sur la montagne, où le vent de mer apporta dans l’après-midi une violente tempête. La pluie tombait drue, et nous n’avions qu’une méchante cabane de berger pour nous abriter. — Voilà qui va bien, dis-je à mon sergent, les ballots passeront cette nuit. — C’est vrai, capitaine, répliqua le sergent, Bassa-Yaon travaille pour nous; il sera toujours Basque. — Si vous l’ignorez, Bassa-Yaon, c’est-à-dire le Seigneur-Sauvage, est pour nos paysans un être fantastique qui règne sur les montagnes et gouverne les orages. ”
Termes fréquents
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