“ Il étoit alors dans l'âge où l'amour triomphe aisément d'un coeur, & le sien tendre & sensible s'étoit déjà rendu aux charmes d'une de ses parentes, dont il n'éprouva que des rigueurs. Cette passion malheureuse, qui fit le tourment de ses plus beaux jours , fortifioit encore fon goût pour la solitude. Le jeune Jehannin qui joignoit à l'efprit le plus naturel & le plus aimable , beaucoup de talent pour la poëfie , étoit au contraire entièrement livré à la société; une indolence voluptueuse formoit le fond de son caractère , qu'il ne surmonta jamais. ”
Résumé
“Vie d'Alexis Piron,...”, est une œuvre de . Des thèmes tels que efprit, fans ou fe y sont abordés.
Citations de Vie d'Alexis Piron,... ()
“ Malgré les Comédies de Regnard, le feul Auteur digne, depuis Molière, d'occuper ce qu'on appelle proprement la Scène Comique, Thalie regrettoit encore tous les jours la perte de ce grand homme, que personne ne remplacera jamais, lorsque PIRON conçut le dessein de sa Métromanie, ce chefd'oeuvre qu'on peut placer à côté des meilleures Pièces de Molière, & celui de tous les Ouvrages de notre Poëte, qui porte davantage l'empreinte du génie. ”
“ Comme il n'y avoit point là d'Amphitrion auquel il fallût plaire, on ne s'efforçoit point d'avoir de l'efprit ou de faire parade de science ; un trait, une faillie, une vérité naïve étoient mille fois mieux accueillies , que toutes les pensées philofophiquement alambiquées, ou exprimées en jargon emphatique. ”
“ II est bien rare qu'un homme de génie songe à faire fortune. Si PIRON eut été tourmenté par la soif des richesses, il l'auroit peut-être satisfaite aussi facilement que tant d'autres ; car c'étoit le témps du fameux fyftème de Law, où la Fortune conduite par la folie, s'étoit élevé un temple fantastique au milieu de la rue Quincampoix. ”
“ Mais le public couronna la Pastorale, avec la même équité qu'il venoit de condamner la Comédie , dont l'original étoit peint d'après un homme de qualité , vivant dans la société de M. le Comte de Livty, homme très-eftimable, mais qui avoit la manie de mettre du mystère par-tout. Alloit-il quelque part, à la ville ou à la campagne ? Ce n'étoit jamais le chemin direct qu'il prenoit : il faifoit un détour plus ou moins long, pour qu'on ne devinât pas où il alloit & où il pouvoit avoir été. ”
“ L'esprit & le génie sont de toutes les conditions : il suffit de les cultiver pour se diftinguer , & pour se mettre même au-deffus de la profession , à laquelle souvent la néceffités plutôt que le goût & l'inclination, nous attache & nous lie. Gallet, Marchand Epicier, étoit en même-temps le nourrisson des Muses. A ce titre on l'avoit admis dans une Société de Gens de Lettres, dont étoient aussi PIRON &, M. Collé. ”
“ A LEXIS PIRON, né le 9 Juillet 1689, à Dijon, étoit fils d'Aimé PIRON, Apothicaire, & d'Anne DUBOIS, fa seconde femme. Une probité inaltérable, & reconnue dans toute la Province, leur tenoit lieu de fortune. Des moeurs antiques & pures entretenoient la paix & l ' union qui régnoient au sein de cette honnête famille, où les Mufes n'étoient point étrangères. Le père d'Alexis les cultivoit; elles aimoient à parler quelquefois avec lui le langage de l'ancienne Rome , & se prêtoient même souvent au patois du pays, qu'elles embelliffoient de leurs charmes. ”
“ N'imaginons pas , néanmoins , qu'on mît un appareil pédantefque ou de l'importance, dans out ce qui fe paffoit ou se difoit au Caveau. Le ton dominant de cette Société , étoit une gaieté vive & piquante. Tout ce qui interrompoit, mal-à-propos, cette gaîté, étoit puni du ridicule. Parloit-on trop longtemps de foi, s'avisoit-on de disserter du ton d'un bel-efprit, ou d'entamer un conte languissant & sans sel : on appelloit auffi-tôt le garçon Traiteur, auquel on verfoit razade, pour boire à la santé du fat, du bel esprit, ou du conteur ennuyeux ”
“ Quels soins on apportoit à excuser, & non à soutenir les défauts qu'il est quelquefois impoffible, à un Auteur, d'éviter ! En un mot, il ne s'agiffoit plus de juger , d'éclairer son ami, fon rival, son concurrent ; il s'agiffoit de le foutenir, de l'encourager, de le défendre, & de l'applaudir avec le public. Tel étoit l'efprit de cette Société , où régnoient une gaîté , une franchife, une bon-hommie même , dont on ne trouvera point d'exemple ailleurs. ”
“ Mais quand le coeur est profondément affligé, le calme ne s'y rétablit pas aifément, & tout, jufqu'à la joie même, semble redoubler sa tristeffe , & nourrir sa douleur. II lui faut un long temps avant qu'il puisse goûter quelque consolation. Tout ce que PIRON avoit souffert depuis fa naiffance, du côté de la fortune, n'avoit point altéré fa gaîté naturelle ; ou du moins, s'il s'étoit livré quelquefois à de tristes réflexions, fon caractère original n'en avoit pas fouffert Mais le chagrin que lui causa la mort de sa femme, absorba son ame toute entière. ”
“ Qui ne brûlera pas , comme eux, du defir d'illuftrer fa patrie ? Quelle élévation leur renommée ne doit-elle pas porter dans l'ame de celui qui a eu le bonheur de refpirer , en naiffant, le même air qu'ils ont respiré? En un mot, quel pouvoir leur exemple n'aura-t-il pas fur l'amour-propre honnête, qui fera ses efforts pour les imiter, les fuivre , les égaler, les surpasser même , s'il est possible ? C'eft ainsi que le coeur de PIRON s'enflamma. Cette foule de Savans, de tout rang & de tout état, frappa ses premiers regards ”
“ Comme il n'entend plus de bruit, il croit ses ennemis bien loin : il s'arrête un moment pour respirer, & se félicite déjà d'avoir échappé au plus grand danger, lorsque le voilà de nouveau assailli, par cette jeunesse furieufe, prête à le percer de mille coups. PIRON voit le péril qui le menace : fort & vigoureux il soutient le choc avec courage , rompt deux ou trois épées ; mais accablé par le nombre, il alloit infailliblement fuccomber, fi le Maire de la ville, devant la maison duquel cette scène se paffoit , ne fût accouru à fon fecours, & ne l'eût arraché des mains de ses ennemis. ”
“ Pour être autorisé à faire un pareil reproche à PIRON , il. falloit avoir autant de génie que lui, écrire mieux en vers, ou ne pas se hazarder à lutter, avec des armes in égales , contre un Rival redoutable , & dont le triomphe étoit assuré. Au refte, PIRON a été bien vengé de son vivant, & l'eft encore après fa mort , par les applaudiffemens que fa Tragédie de Guftave reçoit, toutes les fois qu'elle reparoît fur la Scène, & qu'elle y recevra toujours, tant que le vrai ton de la Tragédie régnera fur le Théâtre François. ”
“ On l'avertit envain du danger qu'il couroit : rien ne l'intimida, ni ne put le détourner de son dessein. Le jour arrivé, il partit à pied de Dijon , pour fe rendre à. Beaune, & après s'être recommandé à la Dame de ses penfées , il s'abandonna à son destin. Son ami Jehannin l'accompagna jufqu'à une demi-lieu de la ville, & PIRON continua sa route, seul, jufqu'à Vougeot , où il s'arrêta pour en goûter le bon vin. Là de nouveaux compagnons de voyageu fe joignirent à lui; on se remit en chemin & l'on marcha le resfe de la nuit. Jamais nuit ne fut plus orageufe & plus noire. ”
“ L'Opéra & le Théâtre François étoient presque déserts : les Comédiens Italiens se morfondant fur celui de l'hôtel de Bourgogne , étoient venus chercher fortune à la foire , & en occupoient le Préau. Rivaux jaloux, ils mirent tout en ufage, pour nuire à leur voisin, l'Opéra Comique, dont ils ufurpoient le domaine. Mais le succès de ce dernier fpectacle , où la gaîté étoit encore aiguisée par la malignité des vaudevilles courans , rendoit inutiles tors les efforts des différens théâtres, ligués contre les Entrepreneurs. Envain fur les clameurs de leurs ennemis , leur avoit-on interdit la parole ”
“ Le Bel esprit ne paroît pas avoir encore ravagé certe heur reufe contrée. C'eft aux ombres immortelles des Boffuet, des Bouhier, des la Monnoie, des Crébillon , des PIRON , à veiller fur elle , & à la défendre des attaques de cet ambitieux ennemi du Génie. ”
“ Quelques Amateurs y étoient admis; mais l'entrée l'en étoit pas accordée , indiftinctement, à tout le monde. Elle étoit principalement interdite aux talens vains, faux, orgueilleux & jaloux. Comme on n'y élevoit point d'idole, le peu d'encens qu'on y brûloit étoit toujours pur. La louange y étoit aussi sévère que la critique : on y lifoit fes Ouvrages, non avec l'emphatique impudence de l'orgueil ; mais avec le ton de la modestie & de la méfiance de foi-même : on vous écoutoit fans prévention, & l'on vous jugeoit fans partialité : malheur au mauvais Ouvrage soumis à la censure de ce tribunal ! ”
“ C'eft dans ce commerce épiftolaire qu'éclatent singulièrement fa gaîté , fa franchise , & toutes les excellentes qualités de son coeur & de son esprit. Quoique né pour l'Épigramme ; il avoit la fatire en horreur. II n'empoifonnoit jamais le trait qu'il lançoit : toujours plus de gaîté que de malice, & jamais de noirceur. Si ce que j'avance ici n'étoit pas avoué par tous ceux qui l'ont connu, j'en rapporterois mille preuves pour une. ”
“ L'appui des femmes, quelque puissant qu'il soit , devenoit inutile, & le zèle enthousiaste des Prôneurs gagés, intéressés ou prévenus, n'en impofoit point : on ne laiffoit aucun repos à l'Auteur , qu'il n'eût, ou tout-à-fait condamné lui-même son Ouvrage à l'oubli, ou qu'il ne l'eût rendu digne de voir le jour, par les corrections indiquées néceffaires. II falloit que l'amourpropre le plus fier, fe tût, & pour peu qu'il osât se révolter, il étoit aussi - tôt affailli, confondu par une grêle d'Epigrammes, plus vives les unes que les autres. ”
“ L'heureufe simplicité du fujet, comme nous l'avons remarqué plus haut, ne suffit pas pour réussir ; il faut encore que l'objet en soit intéressant. Mais PIRON, toujours persuadé que cette simplicité feule avoit nui à sa Piéce, en imagina une plus compliquée , & où il eut l'art de réunir, à la fois, fans trop blesser les vraifemblances, les coups de Théâtre les plus imprévus, & les fituations les plus intéressantes. ”
“ Ils se raffembloient, deux fois la femaine, à souper chez une Dame, belle autrefois , mais qui n'ayant plus d'autre rôle à jouer dans le monde, que celui de dévote ou de bel efprit, avoit préféré ce dernier, comme plus amusant. Un jour que PIRON, Gallet & M. Collé s'étoient fait attendre pour fouper, on se mit à table, plus tard qu'à l'ordinaire, & avec un plus grand appétit. Tout annonçoit la présence du plaisir, & tout invitoit à s'y livrer fans contrainte. La gaîté s'empara des Convives, dès le premier service : la chère étoit délicate & fine ”
“ Le ton de la fociété peut influer, sans doute, fur ce que le vulgaire appelle communément l'efprit ; mais ce ton ne change rien au génie. L'efprit imite & le génie crée : l'un est un miroir qui reçoit & réfléchit la lumière; le génie est une flamme divine qui la produit & la répand. ”
“ Ce n'eft pas qu'il n'y vît aussi des écueils : il favoit que le défendeur des biens, de l'honneur, de la vie même des citoyens , avoit besoin d'être doué de grands talens & de grandes vertus : mais il penfoit qu'à un jugement sain , un esprit actif & pénétrant, une ame élevée & fensible, une droiture de coeur & un défintérefsement à toute épreuve , joignant une étude approfondie & raisonnée des loix, on pouvoit risquer de s'engager dans leur labyrinthe, en sortir triomphant, & mériter un nom parmi les plus célèbres Orateurs du Barreau. ”
“ Content du pardon qu'il venoit d'obtenir de la Marquife de Mimeure, & des témoignages de bonté dont elle l'honora dans cette circonstance , il reprit fa belle humeur, & parvint à effacer, fans peine , les impressions fâcheuses qu'elle auroit pu conserver fur son compte. Il continua de travailler pour l'Opéra Comique; & si les lauriers que lui offroit cette carrière étoient moins dignes d'être cueillis, il y trouvoit du moins de quoi satisfaire les besoins de la vie. Il n'avoit point d'ailleurs cette bonne opinion de foi-même, qui donne de l'audace aux sots. ”
“ Comme il étoit trèsempressé de la lire à quelques-uns de ses amis, il pria PIRON de lui prêter, pour une matinée , la chambre où il travailloit, & l'invita même à la lecture dé ce chef-d'oeuvre. L'Auteur n'y avoit appelle que des gens qui ne fe connoiffoient guères mieux en Piéces de théâtre , que tant d'autres qui s'arrogent tous les jours le droit de juger, en dernier reffort, des ouvrages d'efprit, & dont les suffrages font éclore tant de réputations éphémères. ”
“ Auroit-il éprouvé ce doux ravissement que produisent les vers de Racine qu'il favoit par coeur; il admiroit son style inimitable, qu'on ne trouve depuis dans aucun de nos Poëtes, fans exception, & qu'aucun de nos Poètes à venir ne ressuscitera peut-être jamais. Cette dureté prétendue qu'une critique injuste & jalouse exagère, & qu'elle a aussi reprochée à l'illuftre Crébillon, tient à la manière forte dont ils concevoient leurs pensées. C'eft même ce qui distingue particulièrement le génie , de l'efprit. ”
“ Ce n'eft en effet que dans la solitude & le silence du cabinet, qu'on peut nourrir fon génie par une réflexion profonde sur foimême , & épurer son goût par la méditation continuelle des bons Auteurs anciens & modernes. ”
“ Auffi fut-il toujours modefte. Si les Sociétés que la province lui offrit d'abord n'avoient ni le brillant ni la légéreté de celles de Paris, il y rencontrait du moins lés Bouhier, les Demay, les la Monnoie, &. beaucoup d'autres Savans, avec lefquels, il s'inftruifoit; & fans doute ces Sociétés valoient bien la bonne Compagnie de la Capitale, où l'on fait si souvent la guerre au bon goût & au bon fens. Au reste, fi ces Rivaux eussent eu à vaincre , comme lui, les obstacles qu'il a vaincus ”
“ Si le jeune PIRON parut se rendre aux instances de fa famille, ce ne fut pas fans se faire une extrême violence. Il trouvoit des inconvéniens à tous les partis qu'on lui propofoit. L'état Eccléfiaftique étoit celui que ses Parents auroient défiré qu'il choisît, comme le plus avantageux. II ne voulut point l'embraffer, parce que, difoit-il, l'homme le plus pur ne l'eft jamais assez pour remplir dignement cet état. Qu'on ne s'imagine pas que nous lui prêtions ce langage ”
“ PIRON arrivé à la porte du spectacle, ne sachant pas quelle Piéce on alloit jouer, s'adreffa au plus apparent de ceux qui faisoient foule, & qui, par un air plus avantageux que les autres & donnant des ordres, paroiffoit devoir être plus instruit : les fureurs de Scapin, lui dit gravement le jeune Beaunois : Ah ! Monfieur , répondit PIRON, en le remerciant, je croyois g que c'étaient les fourberies d'Oreste ; & tout de fuite entra se placer dans le parterre. ”
“ Le génie ne produit que des beautés mâles , dont les graces nerveuses rejettent tout ornement qu'elles ne tiennent pas de la Nature : l'efprit au contraire, ne produit que des beautés délicates, foumises au caprice des ”
“ Sensible:au mérite de ses Rivaux, PIRON ne les attaqua jamais ; & l'Epigramme, qu'il avoit toujours prête, n'étoit que pour fa défenfe. L orfqu'un de fes amis v int lui annoncer la fausse nouvelle de la mort du plus célèbre Poëte de nos jours, il fut témoin du faififfement qu'elle lui caufa. Il vit PIRON fe lever avec vivacité de son fauteuil, s'agiter , & s'écrier à plusieurs fois : Ah ! le pauvre homme , Quelle perte ! C'étoit le plus bel-efprit de la France ! Puis reprenant ses sens, dire à fon ami : au moins, Monfieur, vous me répondez de votre nouvelle. ”
“ Il eft peu de Comédies où l'on trouve autant de finesse & de naturel dans le dialogue, d'aifance & de perfection dans lès vers, & de vrai-comique dans toutes les situations, où les caractères 70 VIE D'ALEXIS PIRON. soient mieux soutenus ; où l'intérêt, toujours vif & toujours nouveau, augmente de scène en fcène, jufqu'à la fin ; en un mot, où tous les ressorts de la Comédie soient plus heureufement employés. Il falloit donc, je ne dis pas de l'efprit, mais les plus grandes reffources du génie, pour entreprendre un pareil sujet & y réussir. ”
“ Il n'y vit que des obstacles infurmontables. Réfléchissant fur le prix de la vie des hommes, il s'étonnoit qu'on l'abandonnât fi facilement aux incertitudes & aux conjectures hasardeuses d'un Art, auquel les maux, comme des Protées, échappent malgré l'attention A 4 8 VIE D'ALEXIS PIRON. la plus scrupuleuse & l'expérience la plus consommée. II ne lui reftoit donc que la profefsion d'Avocat : il crut que c'étoit celle qui lui convenoit le mieux. ”
Termes fréquents
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