“ Jacob et Maxime mystifièrent ainsi à peu près toute la ville et il n’y avait pas moyen de les faire revenir à la raison. Je leur disais : « Cessez-donc ces mauvaises plaisanteries ! » Varioucha grondait aussi, mais ils ne voulaient rien entendre. Maxime riait : « C’est trop amusant de voir les gens s’effrayer pour un rien et détaler à toutes jambes ! » disait-il. » Il faillit payer de sa vie ces divertissements. L’oncle Mikhaïl est rancunier et susceptible, tout le portrait de grand-père : il résolut de faire périr ton père. ”
Mikhail Gorky
Définition et enjeux
Citations sur “Mikhail Gorky”
“ C’est toujours par d’interminables oraisons que s’achèvent les journées de querelles, de chagrins, de disputes. Je les écoute avec attention, car grand’mère raconte en détail au bon Dieu tout ce qui se passe dans la maison : — Tu le sais Toi-même, mon Dieu, chacun recherche son propre avantage. Mikhaïl étant l’aîné c’est lui qui devrait rester en ville ; il serait vexant pour lui d’aller s’établir au faubourg, dans un quartier inconnu où les affaires iront on ne sait comment. Le père, lui, préfère Jacob. ”
“ Ta mère avait arraché tous les boutons de son corsage ; échevelée, comme après une bataille, elle hurlait : « Allons-nous-en, Maxime. Mes frères sont nos ennemis, ils me font peur ; allons-nous-en ! » Je la suppliai : « Ne jette pas de l’huile sur le feu ; on étouffe déjà dans la maison ! » Grand-père ayant exigé que les deux imbéciles vinssent demander pardon, elle se précipita sur Mikhaïl, et pan ! ”
“ Les enfants à leur tour se mirent à pleurer ; la tante Nathalie qui était enceinte piaillait désespérément ; ma mère la prit à bras le corps et l’entraîna je ne sais où. Evguénia, la joyeuse nourrice au visage grêlé, chassa les bambins de la cuisine et, tandis que le premier ouvrier Ivan, surnommé Tziganok, jeune gaillard aux larges épaules, s’asseyait à califourchon sur le dos de Mikhaïl, Grigory Ivanovitch, le contremaître chauve et barbu, aux lunettes noires, liait tranquillement les mains de l’oncle au moyen d’une serviette. ”
“ Grand’mère hoche la tête, garde un instant le silence et, soudain, se ranime tout entière : — Je les ai vus à une autre occasion encore, les maudits ; c’était en hiver, par une nuit d’orage. Je traversais le ravin des Dioukof, et je passais à l’endroit où Jacob et Mikhaïl ont essayé de noyer ton père, vers la percée de l’étang ; tu te rappelles bien, je t’ai raconté l’histoire ? Eh bien, à peine m’étais-je engagée dans le sentier qui descend au fond du ravin que j’entendis des sifflements et des hurlements ! Je lève les yeux et que vois-je ? ”
Maxime Gorki,
La Mère
(1907)
“ Elle alla doucement dans un coin de la hutte et s’assit. Sophie, gardant le silence, lui entoura les épaules de son bras. — Oncle Mikhaïl ! On nous injurie là-dedans, nous autres paysans ! fit Jacob à mi-voix, sans bouger. Rybine se tourna vers lui et dit en souriant : — Parce qu’on nous aime. Ceux qui vous aiment peuvent vous dire tout ce qu’ils veulent sans vous irriter ! Ignati renifla, leva la tête et se mit à rire ; puis il ferma les yeux et dit : — On écrit là : « Le paysan a cessé d’être une créature humaine. » C’est bien vrai, il ne l’est plus ! ”
Eugène-Melchior de Vogüé,
Revue des Deux Mondes
“ En Russie, Thomas Gordiéef devait gagner beaucoup de suffrages où l’attrait littéraire a peu de part ; on y a vu un livre « protestataire, » et presque un traité philosophique : deux sortes d’articles dont on raffole. Gorky a développé dans ce roman la philosophie sommaire, contradictoire et un peu déclamatoire, qui se cherchait elle-même dans tous ses écrits antérieurs. La vie apparaît à cet imaginatif comme un être en soi, une sorte de courant torrentiel, extérieur à nous-mêmes : tantôt il faut lui résister, et tantôt il convient de s’abandonner passivement, de se laisser rouler par elle. ”
“ Il me déplaisait ; je lui préférais de beaucoup Sacha, le fils de l’oncle Mikhaïl, qui était tranquille et paresseux. Avec ses yeux mélancoliques et son bon sourire, il ressemblait beaucoup à sa mère, la douce tante Nathalie. Il avait de vilaines dents qui lui sortaient de la bouche et poussaient sur deux rangées à la mâchoire supérieure, et le préoccupaient sans cesse ; il avait toujours les doigts dans la bouche pour essayer d’ébranler ou d’arracher les incisives de la rangée intérieure et tous ceux qui le désiraient pouvaient les toucher ”
Eugène-Melchior de Vogüé,
Revue des Deux Mondes
“ C’est encore au sérieux des petits enfans qu’on est forcé de comparer les graves rabâchages des héros de Gorky sur le sens de la vie, les non moins graves discussions du public et de la critique sur les idées de l’écrivain. La masse de ses lecteurs s’intéresse à ses idées plus qu’à son talent. Le tourment des questions morales leur laisse peu de loisir pour les jouissances du goût ; et ces longueurs qui nous rebutent, ils s’y complaisent, tant le sujet les passionne. — J’ai conté l’histoire de cet inventeur, un paysan russe, qui exposait chez nous, en 1889, toute sorte d’appareils ingénieux ”
“ C’est vraiment cocasse, leurs malices ! comme si grand-père ne s’apercevait pas de tous leurs micmacs ! Aussi se plaît-il à taquiner Mikhaïl et Jacob. « Je vais racheter Tziganok, proclame-t-il souvent, il ne partira pas accomplir son service militaire, car moi-même j’ai besoin de lui. » Et eux, ils sont bien ennuyés, bien gênés, ils regrettent par avance l’argent dépensé, car cela coûte cher, de racheter un homme. Maintenant, je vivais de nouveau avec grand’mère comme sur le bateau ”
“ Pour faire une farce à Grigory, qui était presque aveugle, l’oncle Mikhaïl avait commandé un jour à son neveu de chauffer à la flamme d’une chandelle le dé du contremaître. Prenant les pincettes, Sachka, qui avait alors neuf ans, obéit et, sans être remarqué, déposa le dé rougi à portée de la main de Grigory ; cela fait, il s’en fut se cacher derrière le poêle. Grand-père arrivait juste à ce moment-là, et, sans perdre une minute, se mettant au travail, il planta son index dans le dé incandescent. ”
Eugène-Melchior de Vogüé,
Revue des Deux Mondes
“ Le pochard Marmeladof et la Sonia de Crime et Châtiment frayaient la route aux ivrognes et aux filles qui grouillent dans les Récits ; mais combien ils différaient de ces congénères par l’humilité, la douceur, la secrète beauté de l’âme ! On a pu plaisanter la « religion de la souffrance humaine ; » elle n’éveillait du moins que de bons instincts. Gorky nous transporte dans une autre Russie : plus sèche, plus individualiste, toute ramassée sur la terre. Il paraît indifférent à la plupart des sentimens qui ont ému « les hommes des années Quarante. » C’est un parfait agnostique. ”
Eugène-Melchior de Vogüé,
Revue des Deux Mondes
“ Romantique et lyrique de par l’initiation du cuisinier, le futur écrivain était instruit au réalisme par l’enseignement de la vie. Elle se chargeait de lui montrer durement que l’action n’est pas la sœur du rêve. L’originalité de Gorky s’est forgée dans ces contrastes violens, douloureux, entre les aspirations développées par ses premières lectures et les conditions d’existence qui lui étaient faites. ”
Eugène-Melchior de Vogüé,
Revue des Deux Mondes
“ Mon exemplaire des Récits porte cette mention : 20e mille, — chiffre de tirage fabuleux en Russie. L’homme a cette séduction, si puissante sur les foules, de leur présenter dans sa personne une image sensible de son œuvre. La figure volontaire, énergique, la chevelure négligemment rejetée en arrière, la blouse paysanne qui flotte sur un torse musculeux, — Gorky ne porte jamais d’autre vêtement, — tout en lui incarne le type du jeune moujik intelligent, audacieux, tel qu’on l’a rencontré cent fois sur les routes où il va chercher fortune. ”
“ Gorki décrit des bas-fonds que j’ai retrouvés dans ce bureau de placement dont tu t’effraies. Certes, l’art n’est jamais la vie photographiée, mais plus que la vie. Ainsi Léonard et Macovei ne sont que deux anciens marchands de soieries, aujourd’hui ruinés et misérables, l’un pour avoir aimé la femme, l’autre pour avoir aimé un neveu. Nitza est moins encore : un garçon qui voulait faire sa carrière dans l’armée, qui s’est présenté comme sergent à l’examen de sergent-major et s’est vu évincer par les examinateurs simplement parce que sa tête ne plaisait pas à ses messieurs. ”
Eugène-Melchior de Vogüé,
Revue des Deux Mondes
“ Au fond, l’œuvre de Gorky n’est qu’une longue et fougueuse protestation contre les conditions de l’existence dans son pays. Il s’efforce de secouer ce pays en lui faisant honte du marasme, des plaies sociales, des vilenies qu’il dénonce. Il peint pour que sa peinture fasse horreur. C’est un Gogol moins joyeux, moins équilibré, un Gogol enragé. Je n’apprendrai rien à personne en disant qu’il est révolutionnaire ; j’ajouterais nihiliste, si je ne répugnais à qualifier un écrivain russe de cette épithète équivoque. ”
Eugène-Melchior de Vogüé,
Revue des Deux Mondes
“ Ce Maïakine aurait tort de mourir : il connaît à merveille la cuisine des révolutions, l’art de faire bouillir,la marmite populaire pour l’écrémer au bon moment. — Les « bourgeois » qui se délectent dans l’ceuvre de Gorky n’ont qu’à se bien tenir : il les abhorre doublement, en tant que romantique, à la façon de Flaubert, et en tant que révolutionnaire socialiste. ”
Eugène-Melchior de Vogüé,
Revue des Deux Mondes
“ Un individualisme effréné, qui souffre de ne pouvoir se satisfaire et cherche ses satisfactions dans les jouissances matérielles ; des aspirations plus hautes, très vagues, au développement d’une force vaniteuse qui voudrait s’employer à de grandes actions, — et ne sait pas lesquelles, — tel est le dernier mot de l’œuvre de Gorky. ”
Herbert George Wells,
La Russie telle que je viens de la voir
“ Mais Gorky a gagné la confiance et le respect de la plupart des chefs bolchevistes. Imposé par une sorte de nécessité, il est, sous le nouveau régime, devenu semi-officiellement le grand sauveteur des épaves signalées comme précieuses. Il sent, passionnément, toute la valeur de la science et de la culture occidentales. Il est pénétré de la nécessité d’assurer la continuité des rapports intellectuels entre la Russie qui pense et les intellectuels du reste du monde. ”
Maxime Gorki,
La Mère
(1907)
“ Le Petit-Russien, grand et sec, resta au milieu de la pièce, balançant son long corps ; il examinait le grêlé du haut en bas, les mains dans les poches. Vessoftchikov était assis, enveloppé d’un nuage de fumée ; des plaques rouges apparaissaient sur son visage blême. — Les hommes me l’ont donné ! répéta-t-il en faisant le poing. Du moment qu’on me lance des coups de pied, j’ai le droit de riposter... de frapper au museau... aux yeux... Si on ne me touche pas, je ne touche personne. Si on me laisse vivre comme je veux, je vivrai tranquillement, sans déranger personne, je le jure ! ”
“ Il y a quelques mois à peine, les autorités russes ont saisi et interdit le dernier roman de Gorky : La Mère, une œuvre impressionnante entre toutes, et ont déféré l’auteur aux tribunaux. ⁂ Comme Gorky, Andréief a été l’objet, à plusieurs reprises, de la dangereuse sollicitude des autorités russes. Il y a trois ans, il fut emprisonné à la suite des troubles de Moscou. On peut être certain cependant que les vicissitudes de la vie n’entraveront pas l’essor de sa pensée originale et forte, de son talent en pleine floraison. ”
Maxime Gorki,
La Mère
(1907)
“ Le peuple bouge... Dans la rue, les visages sont durs... comme des haches. Vessoftchikov, Vassili Goussev et Samoïlov sont depuis le matin au portail de la fabrique ; ils parlent aux ouvriers... Il y en a déjà une quantité qui sont rentrés chez eux... Allons, c’est le moment ! Il est déjà dix heures. — J’y vais ! dit Pavel d’un ton résolu. — Vous verrez : après le dîner, toute la fabrique chômera ! assura Fédia, et il s’enfuit. — Il brûle comme un cierge au vent ! dit doucement la mère. Elle se leva et passa dans la cuisine pour s’habiller. ”
Eugène-Melchior de Vogüé,
Revue des Deux Mondes
“ Gorky est le pur autodidacte, l’homme qui n’a rien reçu des écoles et s’est donné péniblement sa propre culture, dans les intervalles du travail manuel. Il a émergé subitement des bas-fonds populaires qu’il décrit. Ces talens affranchis de la formation classique ont parfois une rude saveur, ils s’imposent avec la force élémentaire du peuple qui les envoie : un Veuillot, un Proudhon, nous en ont montré de mémorables exemples. Le phénomène est plus fréquent en Russie que chez nous ”
Maxime Gorki,
La Mère
(1907)
“ Je ne verrai plus Pavel... pendant longtemps... on me battra ! L’homme répondit sans se presser, le regard à terre, tout en croisant son sarrau sur sa poitrine : — Passer la nuit ? Oui... pourquoi pas ? Seulement, ma chaumière n’est pas bien fameuse... — Je ne suis pas gâtée ! répondit la mère. — C’est bon ! acquiesça le paysan en la toisant d’un regard scrutateur. Dans le crépuscule, ses yeux avaient un éclat froid et son visage paraissait très pâle. La mère dit à mi-voix : — Eh bien, je viens avec toi tout de suite... tu prendras ma valise... ”
Maxime Gorki,
La Mère
(1907)
“ Et, vibrant d’une joie angoissée et poignante, elle lui fit un signe de tête. Mais elle remarqua aussitôt que le paysan aux yeux bleus, qui se trouvait près de Rybine, la considérait. Ce regard éveilla en elle la conscience du danger... — Qu’est-ce que je fais ?... on m’arrêtera aussi... Le paysan chuchota quelques mots à Rybine, qui hocha la tête, et dit d’une voix saccadée, mais distincte et vaillante : — Qu’importe ! Je ne suis pas seul sur la terre... On n’emprisonnera jamais toute la vérité ! On se souviendra de moi partout où j’ai passé... Voilà ! ”
Maxime Gorki,
La Mère
(1907)
“ La femme sortit rapidement, sans même jeter un coup d’œil sur la mère. S’étant assise sur un banc en face du paysan, celle-ci promena son regard autour d’elle. Sa valise n’était pas visible. Un silence lourd remplissait la chaumière ; seule, la lampe faisait entendre un léger crépitement. Le visage soucieux et renfrogné de l’homme vacillait en traits mal définis. — Eh bien, parle donc... Dépêche-toi... — Et où est ma valise ? demanda soudain Pélaguée, d’une voix forte et sévère, sans se rendre compte de ce qu’elle faisait. Le paysan haussa les épaules ”
Romain Rolland,
Les Précurseurs
“ Dans le spectacle affligeant de ces milliers d’écrivains, artistes et penseurs, qui ont, en quelques jours, abdiqué leur rôle de guides et de défenseurs des peuples, pour suivre les troupeaux délirants, les affoler encore plus par leurs cris, et les précipiter à l’abîme, Maxime Gorki est un des rares qui aient gardé intacts leur raison et leur amour de l’humanité. Il a osé parler pour les persécutés, pour les peuples bâillonnés, tenus en servitude. Le grand artiste qui a partagé longtemps la vie des malheureux, des humbles, des victimes, des parias de la société, ne les a jamais reniés. ”
Maxime Gorki,
La Mère
(1907)
“ Je le sais : la terre est lasse de supporter l’injustice et la douleur, elle bruisse comme si elle répondait à la sonnerie, elle frémit doucement pour souhaiter la bienvenue au soleil nouveau qui se lève dans la poitrine de l’homme ! Pavel agita la main ; il allait parler lorsque la mère lui saisit le bras et le tira, en chuchotant : — Ne l’interromps pas !... — Savez-vous ? continua le Petit-Russien, debout près de la porte, les yeux étincelants, il y a encore bien des douleurs en réserve pour les hommes, des mains avides leur prendront encore beaucoup de sang... ”
Maxime Gorki,
La Mère
(1907)
“ Il fixa son regard aigu sur André et attendit en découvrant ses dents. Son visage blême était impassible ; seules ses lèvres épaisses tremblaient comme si elles eussent été brûlées et contractées par quelque liquide caustique. — Je ne te répondrai rien ! répliqua le Petit-Russien en caressant le regard hostile de Vessoftchikov avec le sourire lumineux et triste de ses yeux bleus... Je le sais bien... vouloir discuter avec quelqu’un dont le cœur saigne, c’est seulement l’irriter... je le sais, frère ! ”
