“ On sait quel retentissement eut dans la France entière le procès de Lacenaire, et quelle sensation y firent le cynisme tranquille, l’orgueil démesuré et les théories froidement sanguinaires de ce malfaiteur, qui versait le sang, pour ainsi dire, sans haine et sans crainte. Il se révéla aux Parisiens étonnés comme un spéculateur aux yeux duquel un meurtre n’était qu’une affaire, comme un homme qui apportait dans la conception et le calcul des chances d’un assassinat le sang-froid d’un banquier, et dans son exécution, le calme d’un chirurgien éprouvé. ”
Citations sur “Victor Lacenaire”
“ Avril sauta plutôt qu’il ne descendit de la voiture et se dirigea vers la guillotine d’un pas ferme et délibéré, avec les allures d’un homme qui va s’attabler à une guinguette. Lacenaire, lui, mit plus de lenteur dans ses mouvements, et, pendant que son complice était aux mains du bourreau, il s’informait de M. Allard, si telle ou telle personne était là, absolument comme un acteur prêt à entrer en scène. ”
“ Déjà, vous le savez sans doute, messieurs, François Lacenaire est né au sein d’une famille riche et respectée. — Son père était un honorable négociant de la ville de Lyon, qui lui-même avait édifié sa fortune dans le commerce des fers. Parvenu à un âge déjà mûr, il jouissait dans la retraite du fruit de ses veilles, lorsqu’il se maria. ”
“ M. Lacenaire l’avait vue se développer sous ses yeux, dans toute sa pureté, jusqu’à l’âge de dix-huit ans, et bientôt, pour elle, l’amour succéda à l’estime dans son cœur jusqu’alors fermé. Pourtant, il hésita longtemps à la demander en mariage, non pas, comme on pourrait le croire, à cause de l’inégalité de fortune qui existait entre eux : cette circonstance lui était indifférente ; mais à cause de l’effrayante disproportion d’âge qui semblait s’opposer à cette alliance. L’amour sans argent opère déjà des prodiges, jugez donc de ce qu’il peut faire lorsqu’il est aidé de la fortune ! ”
“ Avant de s’adjoindre Bâton, ce figurant qui faisait le soir les paysans vertueux dans les drames à charpente, et pratiquait le jour le faux et le guet-apens, Lacenaire avait déjà cherché à monter un assassinat avec l’aide d’un autre individu nommé Baptiste. Une circonstance imprévue avait déjoué leur combinaison. Le secret de ce coup manqué n’avait pas été gardé, l’autre associé l’avait révélé à sa maîtresse, une receleuse nommée Javotte. ”
“ La naissance de Lacenaire, loin de plaire à son père et à sa mère, les aurait, au contraire, si on l’en croit, remplis de tristesse ; on eut hâte de se débarrasser de lui, comme d’un hôte importun, et il fut confié aux soins d’une nourrice, dont le souvenir lui fut toujours cher, même à l’époque où il se souillait de crimes. La fortune, si souvent accusée d’inconstance, d’injustice et d’aveuglement, est parfois railleuse et cruelle envers ses favoris ! ”
“ Le 9 janvier 1836, Lacenaire alla donc offrir quelques échantillons de son savoir-faire en escroquerie aux départements qui voudraient bien l’honorer de leur confiance. Il avait bu jusqu’à la lie dans la coupe du crime, et se trouvait repu de débauche et de sang. Il alla se reposer en Franche-Comté, où vivaient encore des parents de son père. Il arrive un moment où le criminel, attiré par une invincible attraction, tourne autour de l’échafaud comme la mouche bourdonnante autour du feu. ”
“ Prête à perdre le souffle, la vaillante fille, les cheveux en désordre et les yeux injectés de sang, se colla à son meurtrier afin de lui ôter la liberté de ses mouvements, et le poussa vivement vers le lit placé au fond de la chambre. Acculé au bois de la couche, Lacenaire, sentant qu’il perdait l’équilibre, laissa tomber son arme, puis, s’emparant d’un flambeau en cuivre qui se trouvait à sa portée, il en asséna un si terrible coup à la tête de la recéleuse, que le sang ruissela sur les draps et les oreillers. ”
“ « Le jeu mène à l’échafaud, jeune homme ! le jeu mène à l’échafaud ! souvenez-vous-en ! » Puis il disparut comme un éclair à l’un des couloirs qui conduit de la galerie à la rue de Valois. Le froid de la nuit avait saisi Lacenaire, et il eut hâte de regagner la voiture qui l’attendait. — À la barrière du Maine, chez Tonnellier, dit-il en entrant dans le cabriolet, au cocher endormi sur son siège. — Oh ! not’ bourgeois, dit l’automédon en bâillant à se désarticuler la mâchoire ; c’est impossible ! Jeannette ne pourra plus aller, elle est surmenée, quoi ! ”
“ Vous aviez raison de vous écrier : « Je suis un homme perdu, je sais ce qui me revient ! » C’est que vous saviez que Lacenaire avait parlé, que Bâton pourrait apparaître, et que vous seriez confondu. Messieurs, voilà en abrégé toute la cause. Un mot seulement, avant de finir, sur le principal accusé. Souvent les accusés traduits sur ces bancs plaident devant vous, sinon comme excuse, du moins comme atténuation de leurs fautes, le délaissement de leur famille, le dénûment, l’insuffisance de leur éducation ; tous ces moyens manquent complètement à Lacenaire. ”
“ Désormais, le crime les a rivés à la même chaîne. François, quel est cet homme que vous disiez ne pas connaître, qui, du 1er au 6 janvier, a la moitié de votre lit dans l’infâme garnit de Pageot, que vous faites inscrire sous le faux nom de Bâton, pendant que vous vous cachiez sous celui de Fizelier ? C’est Lacenaire. Cette poitrine coupable, d’où peuvent s’échapper, dans le trouble des nuits, d’affreuses révélations, elle ne craint pas de se presser contre la vôtre ; elle reconnaît en vous un confident, un frère. ”
“ Pendant qu’on les lisait, Lacenaire conserva une attitude indifférente et distraite. Son sourire toutefois avait quelque chose de convulsif et de forcé ; il appuyait sa tête sur la barre et jetait de temps en temps de rapides coups d’œil sur ses co-accusés, lorsque l’accusation se reportait sur eux par suite de ses dépositions. Avril s’efforçait de paraître impassible ; François lançait à Lacenaire des regards pleins de menace et de courroux. ”
“ Il l’avait déjà connu en 1829, à Poissy, mais ce détenu était trop jeune alors pour qu’on pût former avec lui la moindre liaison. Après sa seconde condamnation, qui eut lieu en 1833, Lacenaire se retrouva à la Force dans le même atelier et côte à côte avec Avril, devenu un peu plus mûr alors. Ils firent plus ample connaissance. Une confidence en amena une autre, et le jeune homme raconta sa vie à l’assassin. Ce dernier vit d’un coup d’œil le parti qu’il y avait à tirer d’une pareille nature. On eût dit en effet qu’Avril avait été taillé pour le crime. ”
“ D. C’est précisément parce que Lacenaire n’a aucun intérêt à vous charger, puisqu’il avoue l’assassinat de la veuve Chardon et de son fils, qu’il paraît vraisemblable qu’il dit vrai. R. Lacenaire croit avoir sujet de m’en vouloir, parce que, soi-disant, c’est moi qui l’ai fait arrêter. Il a déclaré qu’il m’en voulait et qu’il ferait son possible pour me perdre. Tout ce qu’il dit contre moi, c’est un comtois qu’il bat. M. le Président. — Messieurs les jurés, battre un comtois, signifie, en termes d’argot, mentir sur quelqu’un par vengeance ou dans un but intéressé. ”
“ On apprit d’elle que son neveu ne se nommait pas Gaillard, mais Lacenaire. Mahossier, Bâton, Gaillard, c’était Lacenaire ! Des mandats existaient contre cet homme sous tous ces noms différents, et peut-être encore sous bien d’autres. Qui le saura jamais ? Tout était à recommencer. Le courage ne faillit pas à la police. Elle tissa de nouveau sa toile sans cesse brisée par l’aile du hasard. ”
“ Le vrai motif qui poussait Lacenaire au crime c’est qu’il était affligé de la maladie appelée soif-calle, et cette affection a eu une trop grande influence sur sa vie pour que nous n’en parlions pas. Ce malheur ne l’excuse pas ; mais du moins il explique ses meurtres jusqu’à un certain point. Nous n’avançons ce fait qu’à la suite d’un homme de génie, en fait de science, d’après Raspail, qui parle ainsi de Lacenaire, dans son article sur la Faim ou Soif-Calle (Manuel de la Santé, année 1851) . ”
“ Chaque fois que, se trouvant décavé, il s’en allait chercher de l’argent, cet individu, dont les yeux étaient sans cesse fixés sur lui, se dérangeait aussi, venait jusqu’au sommet de l’escalier, puis rentrait dans le salon de jeu. À la dernière course que fit Lacenaire pour aller rejoindre les clercs, le personnage muet descendit tout à fait et l’escorta jusqu’au bout de la galerie d’Orléans, toujours impassible. Tout pressé qu’était notre joueur, il revint sur ses pas et vit l’homme noir en train d’arpenter le passage. ”
“ Mais c’était là un coup qu’avait monté Lacenaire contre son dénonciateur. Il savait où se trouvait Bâton, ce même Bâton que la justice avait longtemps cru être le troisième assassin de Chardon, l’assassin au couteau, soupçonné d’être en tiers dans la tentative de la rue Montorgueil, présomptions qui avaient complètement disparu, du reste, devant un alibi péremptoirement établi par le comparse au commencement de l’instruction. ”
“ La seule chose en ceci qui nous étonne à notre tour, c’est l’étonnement de Lacenaire. Les gens du monde comprennent jusqu’à un certain point le vol chez les gens placés au bas de l’échelle sociale ou chez les individus dont l’intelligence et les ressources sont nulles, mais ils se montrent impitoyables envers ceux des leurs qui dérogent et se déshonorent en vue d’un mince résultat. Au bout de quelques jours, Lacenaire fut obligé de tirer parti, pour ainsi dire, de sa propre détresse en troquant, moyennant un retour, ses habits à moitié usés contre d’autres plus délabrés encore. ”
“ Lacenaire dit vrai ! Une seule crainte aurait pu s’offrir à vos esprits : c’est que, par une ostentation déplorable, Lacenaire se fit devant vous pire qu’il n’était. Qui sait ? l’imagination humaine est si bizarre, que le crime même peut avoir sa vanité. Nous avons étudié scrupuleusement l’accusé sous ce point de vue, et, selon nos impressions, rien n’est venu prêter le moindre fondement à cette crainte. ”
“ Aussitôt les locataires de la maison parurent sur l’escalier ; mais les cris proférés par les meurtriers donnèrent le change à ceux qui auraient pu s’emparer d’eux, et François s’enfuit le premier et se trouva avant son complice au bas de l’escalier. Espérant se sauver plus vite en le faisant prendre, il ferma la porte sur lui, mais le pène de la serrure n’était retenu que par une ficelle, Lacenaire n’eut qu’à tirer pour se faire un passage. Il criait aussi de toutes ses forces : à l’assassin ! et on le laissa passer sans difficulté. ”
“ Il n’en voulait presque plus à Lacenaire, et voyant l’impossibilité de vivre après les charges accablantes qui avaient pesé sur lui, il s’était laissé aller à la domination que son complice exerçait sur son esprit. Comme un soldat qui se repent d’avoir menacé son supérieur, Avril avait fait entendre des paroles où perçait le regret de s’être révolté contre son chef de file, et celui-ci, en apprenant la disposition d’esprit de son complice, avait manifesté à son tour le désir de faire un réveillon avec son vieil ami. ”
“ Il paraissait entièrement étranger au débat qui se préparait, et son assurance contrastait de la manière la plus frappante avec l’attitude morne et silencieuse des deux complices que ses révélations avaient amenés à la Cour d’assises avec lui. Lacenaire portait à la Cour d’assises un habit bleu fort propre, à collet de velours, et un pantalon noir. Il tenait de temps en temps à la main un mouchoir de fine batiste, ce qui était à cette époque une nouveauté luxueuse ; car, généralement, les hommes se servaient de foulards en soie. ”
“ Cependant un an après avoir quitté Lyon, madame Lacenaire, qui se croyait à jamais stérile, devint enceinte et accoucha d’un fils, dont la naissance fut accueillie comme une véritable faveur de la Providence. Elle concentra sur lui toutes ses affections. Bientôt après, une fille vint augmenter la famille, et fut reçue avec moins de joie que l’aîné. ”
“ Un bandit, quel qu’il soit, peut faire des vers, c’est possible ; mais, quant à avoir dans le cœur cette fibre attendrie, dans le cerveau cette étincelle sacrée qui font le vrai poète, c’est autre chose ! La tante de Lacenaire l’avait assisté pendant son séjour dans ses diverses prisons ; mais, deux mois avant la sortie de Poissy de son terrible neveu, elle cessa de lui témoigner le moindre intérêt, et partit pour la campagne sans lui laisser son adresse. ”
“ Madame Lacenaire, croyant sans doute qu’elle n’aurait jamais qu’un seul enfant, avait porté sur un seul toute la somme d’affection que renfermait son cœur. Le père avait imité sa femme sur ce point, et sa sévérité naturelle y aidant, le cadet, par suite des injustes préférences de sa famille pour son frère aîné et du peu d’amitié qu’on lui montrait, devint un enfant jaloux, maussade et dissimulé. ”
“ Lacenaire fréquentait assidûment ces derniers endroits, autant par plaisir que par nécessité, et il avait rencontré dans l’un d’eux le neveu de Benjamin Constant, le célèbre orateur de l’opposition. Le jeune homme était aussi joueur que son illustre parent, mais il n’avait pas cette générosité dans le gain, cette insouciance dans la perte, et cette exquise urbanité qui faisaient de son oncle, soit à la tribune, soit autour d’un tapis vert, le plus accompli des gentilshommes. ”
“ Nul n’eût osé me frapper en face, j’ose le croire, écrit encore Lacenaire à cette occasion ; je faisais trop bonne contenance, quoique sans aucune arme offensive ni défensive ; mais il y a quelque chose dans le regard de l’homme de cœur qui pétrifie le lâche. On profita du moment où je parlais à François, confiné au troisième, pour me porter un coup sur la tête par derrière. ”
“ Il devenait de plus en plus sombre, et c’était ce que voulait son horrible camarade. De temps en temps, le libéré de Poissy faisait des allusions à la fameuse armoire de Chardon, et ramenait la conversation sur cet homme ; mais Lacenaire, le voyant venir, laissait tomber l’entretien sur ce sujet et laissait Avril à ses réflexions. ”
“ C’était sans doute au fond des choppes précédemment vidées que le délateur repentant avait puisé l’idée de cette expiation. — La bière lave les consciences. La colère rongeait le cœur de Lacenaire pendant tout ce temps perdu inutilement. Son impatience de laisser le soulard au coin de quelque bois augmentait avec toutes ces lenteurs, et il voyait sa vengeance se retarder indéfiniment ; car, au train dont allait son camarade, on ne pouvait prévoir à quel moment il sortirait de ce cabaret maudit. ”
“ Certes les gens qui nous ont fait ce reproche ont tenu peu de compte de tous les passages de notre travail où Lacenaire est flétri ainsi qu’il le mérite, et ils n’ont pas pensé à une chose, c’est que si quelque prestige a suivi durant son procès et après sa mort un pareil homme, la faute en a été aux dames, aux avocats et aux journalistes de son temps, qui l’ont aidé de toutes leurs forces à élever le piédestal sur lequel il a tant posé devant la Cour d’assises. ”
“ Un caniche grand-d’Espagne. ― Un jury de voleurs. ― L’émeraude. Dans le caractère de cet assassin, « aux vastes plans inéchouables, » comme Lacenaire le dit lui-même, il y avait pourtant des contrastes assez marqués ; ainsi, cet homme qui tenait si peu compte du sang de ses semblables, aimait beaucoup les animaux et était très doux avec eux. Il avait un caniche qu’il adorait, et qu’à cause de sa blancheur éblouissante il appelait Blanc-Blanc. Un jour, l’animal disparut. Son maître crut qu’il rentrerait plus tard ; mais le chien ne se montra ni le soir, ni le lendemain, ni les jours suivants. ”
