“ Depuis six ans que je suis mariée, je n’ai point encore d’enfant et c’est un grand chagrin pour moi. Il me faut un enfant à aimer ; l’amour que j’ai là au cœur pour le petit être que j’attends et qui ne viendra peut-être jamais m’étouffe. Si ton dieu, Marie, m’accorde, par ton entremise, ce que mes déesses m’ont refusé, je dirai qu’il est un bon dieu, et je l’aimerai et je le ferai aimer par mes amies, qui sont comme moi jeunes, riches, et des premières familles de la ville. ”
Résumé
“Balthasar”, publiée en 1900, est une œuvre de Anatole France. Des thèmes tels que Sembobitis, Balkis ou Balthasar y sont abordés.
Citations de Balthasar (Anatole France)
“ Je me nomme Marie-Madeleine. J’ai deviné aux broderies d’or de ta robe et à l’innocente fierté de ton regard que tu étais la femme d’un des principaux citoyens de cette ville. C’est pourquoi je suis venue à toi, afin que tu émeuves le cœur de ton époux en faveur des disciples de Jésus-Christ. Dis à cet homme riche : « Seigneur, ils sont nus, vêtons-les ; ils ont faim et soif, donnons-leur le pain et le vin, et Dieu nous rendra dans son royaume ce qui nous aura été emprunté en son nom. » ”
“ Il resta trois semaines insensible et comme mort, puis, s’étant ranimé le vingt-deuxième jour, il saisit la main de Sembobitis, qui le veillait en compagnie de Menkéra, et il s’écria en pleurant : — Oh ! mes amis, que vous êtes heureux tous deux, l’un d’être vieux et l’autre d’être semblable aux vieillards !... Mais non ! il n’est pas de bonheur au monde, et tout y est mauvais, puisque l’amour est un mal et que Balkis est méchante. — La sagesse rend heureux, répondit Sembobitis. — J’en veux essayer, dit Balthasar. Mais partons tout de suite pour l’Éthiopie. ”
“ Je chérissais Paul d’Ervy pour l’inébranlable fermeté de son esprit et de son cœur. À ce nom, je rougis, je pâlis, j’eus peine à retenir un cri, et, quand je voulus répondre, il me fut impossible de parler. M. Safrac ne parut pas s’apercevoir de mon trouble. — Si j’ai bonne mémoire, c’était votre meilleur camarade, ajouta-t-il. Vous êtes resté lié intimement avec lui, n’est-il pas vrai ? Je sais qu’il est entré dans la carrière diplomatique où on lui présage un bel avenir. Je souhaite qu’il soit appelé dans des temps meilleurs auprès du Saint-Siège. Vous avez en lui un ami fidèle et dévoué. ”
“ M. Safrac me rappela les heures déjà lointaines qui nous avaient réunis sous le toit du collège, où il professait la philosophie. — Ary, me dit-il, vous étiez mon meilleur élève. Votre prompte intelligence allait sans cesse au delà de la pensée du maître. C’est pourquoi je m’attachai tout de suite à vous. J’aime la hardiesse chez un chrétien. Il ne faut pas que la foi soit timide quand l’impiété montre une indomptable audace. L’Église n’a plus aujourd’hui que des agneaux : il lui faut des lions. Qui nous rendra les pères et les docteurs dont le regard embrassait toutes les sciences ? ”
“ Mais je reconnus bientôt qu’un sujet si général ne peut être traité par un véritable érudit, et que la science sérieuse ne saurait l’aborder sans risquer de se compromettre dans toutes sortes d’aventures. Je sentis qu’en considérant plusieurs objets à la fois, je sortais des principes fondamentaux de l’archéologie. Si je confesse aujourd’hui mon erreur, si j’avoue l’enthousiasme inconcevable que m’inspira une conception tout à fait démesurée, je le fais dans l’intérêt des jeunes gens, qui apprendront, sur mon exemple, à vaincre l’imagination. Elle est notre plus cruelle ennemie. ”
“ Je suis entré profondément dans la connaissance des langues et des traditions de l’Orient primitif. Ce grand labeur, avec l’aide de Dieu, n’aura pas été sans fruit. Je viens de terminer mon livre des Origines qui répare et soutient cette exégèse sacrée dont la science impie croyait voir la ruine imminente. Ary, Dieu a voulu, dans sa miséricorde, que la science et la foi fussent enfin réconciliées. Pour opérer un tel rapprochement, je suis parti de cette idée : La Bible, inspirée par le Saint-Esprit, ne dit rien que de vrai, mais elle ne dit pas tout ce qui est vrai. ”
“ Le mage Sembobitis et l’eunuque Menkéra, qui se tenaient aux côtés d’Abner, poussèrent de grands cris en voyant leur prince étendu à terre, immobile, un couteau planté dans le ventre. Ils le soulevèrent avec précaution. Sembobitis, qui excellait dans l’art de la médecine, vit qu’il respirait encore. Il fit un premier pansement, tandis que Menkéra essuyait l’écume qui souillait la bouche du roi. Ensuite ils le lièrent sur un cheval et le conduisirent doucement jusqu’au palais de la reine. ”
“ Magos reges fere habuit Oriens.TERTULL. En ce temps-là, Balthasar, que les Grecs ont nommé Saracin, régnait en Éthiopie. Il était noir, mais beau de visage. Il avait l’esprit simple et le cœur généreux. La troisième année de son règne, qui était la vingt-deuxième de son âge, il alla rendre visite à Balkis, reine de Saba. Le mage Sembobitis et l’eunuque Menkéra l’accompagnaient. Il était suivi de soixante-quinze chameaux, portant du cinnamome, de la myrrhe, de la poudre d’or et des dents d’éléphant. ”
“ Tu l’as trop aimé ; il faut pour lui plaire se prosterner échevelée à ses pieds. Ce n’est pas là une attitude convenable à la femme d’un chevalier. Helvius se fâcherait si j’étais jamais une telle adorante. Je ne veux pas d’une religion qui dérange les coiffures. Non, certes, je ne ferai pas connaître ton Christ au petit enfant que je porte dans mon sein. Si ce pauvre petit être est une fille, je lui ferai aimer nos petites déesses de terre cuite, qui ne sont pas plus hautes que le doigt et avec lesquelles elle pourra jouer sans crainte. Voilà les divinités qu’il faut aux mères et aux enfants. ”
“ Balthasar, ravi, écoutait l’étoile. Et il se sentait devenir un homme nouveau. Sembobitis et Menkéra, prosternés le front contre la pierre, adoraient à son côté. La reine Balkis observait Balthasar. Elle comprit qu’il n’y aurait plus jamais d’amour pour elle dans ce cœur rempli par l’amour divin. Elle pâlit de dépit et donna l’ordre à la caravane de retourner immédiatement au pays de Saba. Quand l’étoile eut cessé de parler, le roi et ses deux compagnons descendirent de la tour. Puis, ayant préparé une mesure de myrrhe, ils formèrent une caravane et s’en allèrent où les conduisait l’étoile. ”
“ Mais qu’un être chez qui la volonté est morte obéisse à toutes les excitations extérieures, c’est une vérité que la raison admet et que démontre l’expérience. L’exemple que vous en apportez m’en rappelle un autre assez analogue. C’est celui de mon malheureux camarade Alexandre Le Mansel. Un vers de Sophocle tua votre héroïne. Une phrase de Lampride perdit l’ami dont je veux vous parler. Le Mansel, avec qui j’ai fait mes classes au lycée d’Avranches, ne ressemblait à aucun de ses camarades. Il paraissait à la fois plus jeune et plus vieux qu’il n’était en réalité. ”
“ Et le sage Sembobitis répondait : — Seigneur, la science est infaillible ; mais les savants se trompent toujours. Balthasar avait un beau génie naturel. Il disait : — Il n’y a de vrai que ce qui est divin et le divin nous est caché. Nous cherchons vainement la vérité. Pourtant voici que j’ai découvert une étoile nouvelle dans le ciel. Elle est belle, elle semble vivante et, quand elle scintille, on dirait un œil céleste qui cligne avec douceur. ”
Anatole France,
Balthasar
(1900)
“ « La danse est une prière , » dit le mage Sembobitis . « On vendrait ces femmes un très grand prix , » dit l' eunuque Menkéra . Étant entrés dans la ville , ils furent émerveillés de la grandeur des magasins , des hangars et des chantiers qui s' étendaient devant eux , ainsi que de la quantité de marchandises qui y étaient entassées . Ils marchèrent longtemps dans des rues pleines de chariots , de portefaix , d' ânes et d' âniers , et découvrirent tout à coup les murailles de marbre , les tentes de pourpre , les coupoles d' or du palais de Balkis . ”
“ Chaque soir, assis sur la terrasse de son palais, en compagnie du mage Sembobitis et de l’eunuque Menkéra, il contemplait les palmiers immobiles à l’horizon, ou bien il regardait, à la clarté de la lune, les crocodiles flotter sur le Nil comme des troncs d’arbres. — On ne se lasse point d’admirer la nature, disait Sembobitis. — Sans doute, répondait Balthasar. Mais il y a dans la nature quelque chose de plus beau que les palmiers et que les crocodiles. ”
“ Læta Acilia répondit : — Marie, je ferai ce que tu demandes. Mon mari se nomme Helvius, il est chevalier et c’est un des plus riches citoyens de la ville ; jamais il ne me refuse longtemps ce que je veux, car il m’aime. Maintenant tes compagnons, ô Marie, ne me font plus peur, j’oserai passer tout près d’eux, bien que des ulcères dévorent leurs membres, et j’irai dans le temple prier les dieux immortels, afin qu’ils m’accordent ce que je désire. ”
“ Quand le mage et l’eunuque revinrent, ils trouvèrent leur maître dans une attitude pensive, qui ne lui était pas habituelle. — Seigneur, n’auriez-vous conclu un bon traité de commerce ? demanda Sembobitis. Ce jour-là, Balthasar soupa avec la reine de Saba et but du vin de palmier. — Il est donc vrai ? lui dit Balkis, tandis qu’ils soupaient : la reine Candace n’est pas aussi belle que moi ? — La reine Candace est noire, répondit Balthasar. Balkis regarda vivement Balthasar et dit : — On peut être noir sans être laid. — Balkis ! s’écria le roi... ”
“ Il fit comme un grief à Balkis de ce que sa beauté n’était pas sans offense dans l’imagination de ceux qui l’ignoraient. À la pensée qu’il avait possédé une femme, bien faite en réalité, mais qui passait pour monstrueuse, il éprouva un véritable malaise et il ne désira plus revoir Balkis. Balthasar avait l’âme simple ; mais l’amour est toujours un sentiment très compliqué. À compter de ce jour, le roi fit de grands progrès en magie et en astrologie. Il était extrêmement attentif aux conjonctions des astres et il tirait les horoscopes aussi exactement que le sage Sembobitis lui-même. ”
“ De quelle utilité serait donc la science, si elle ne servait à faire des contes ? Vous me ferez un conte, monsieur Pigeonneau. Ne jugeant point utile de renouveler mon refus absolu, je me retirai sans rien répondre. Je me croisai à la porte avec cet homme à la barbe assyrienne, le docteur Daoud, dont le regard m’avait si étrangement troublé sous la coupole de l’Institut. Il me fit l’effet d’un homme des plus vulgaires et sa rencontre me fut pénible. ”
“ Oui, mon enfant, me dit M. Safrac, vous étiez mon élève de prédilection. Dieu permet les préférences quand elles sont fondées sur un jugement équitable. Or, je jugeai tout de suite qu’il y avait en vous l’étoffe d’un homme et d’un chrétien. ”
“ Il est temps de dire : « Non, la Bible n’a pas menti, parce qu’elle n’a pas tout révélé. » Telle est la vérité que je proclame. M’aidant de la géologie, de l’archéologie préhistorique, des cosmogonies orientales, des monuments hittites et sumériens, des traditions chaldéennes et babyloniennes, des antiques légendes conservées dans le Talmud, j’ai affirmé l’existence des préadamites, dont l’auteur inspiré de la Genèse ne parle point pour la seule raison que leur existence n’intéressait point le salut éternel des enfants d’Adam. ”
“ Pendant que j’étudie l’astronomie, je ne pense ni à Balkis, ni à quoi que ce soit au monde. Les sciences sont bienfaisantes : elles empêchent les hommes de penser. Sembobitis, enseigne-moi les connaissances qui détruisent le sentiment chez les hommes, et je t’élèverai en honneurs parmi mon peuple. C’est pourquoi Sembobitis enseigna la sagesse au roi. Il lui apprit l’apotélesmatique, d’après les principes d’Astrampsychos, de Gobryas et de Pazatas. Balthasar, à mesure qu’il observait les douze maisons du soleil, songeait moins à Balkis. Menkéra, qui s’en aperçut, en conçut une grande joie. ”
“ Jadis, dans la Thébaïde, un ange vola à un ermite la coupe d’or par laquelle le saint homme tenait encore aux vanités de ce monde. Pareille grâce fut faite au curé du Bocage. Une poule blanche gratta tant et si bien la terre au pied du réséda, qu’elle le fit tout mourir. On ignore d’où venait cet oiseau. Pour moi, j’incline à croire que l’ange qui déroba, dans le désert, la coupe de l’ermite se changea en poule blanche pour détruire l’obstacle qui barrait au bon prêtre le chemin de la perfection. ”
“ Puis, sans que mes yeux quittassent le regard de Porou, j’écrivis tout le jour, avec une prodigieuse rapidité, un récit d’aventures si merveilleuses, si plaisantes, si diverses, que j’en étais moi-même tout égayé. Mon crocheteur borgne se trompait de fardeaux et commettait les méprises les plus comiques. Des amoureux placés dans une situation critique recevaient de lui, sans qu’il s’en doutât, un secours imprévu. Il transportait des armoires avec des hommes cachés dedans. Et ceux-ci, introduits dans un nouveau domicile, effrayaient des vieilles dames. Mais comment analyser un conte si joyeux ? ”
“ Il parlait ainsi parce qu’il lui souvenait de Balkis. Et Sembobitis, qui était vieux, disait : — Il y a le phénomène des crues du Nil qui est admirable et que j’ai expliqué. L’homme est fait pour comprendre. — Il est fait pour aimer, répondait Balthasar en soupirant. Il y a des choses qui ne s’expliquent pas. — Lesquelles ? demanda Sembobitis. — La trahison d’une femme, répondit le roi. Pourtant Balthasar, ayant résolu d’être un mage, fit construire une tour du haut de laquelle on découvrait plusieurs royaumes et tous les espaces du ciel. ”
“ Ne crains rien, ô jeune femme, dit cette inconnue d’une voix grave et douce, ceux que tu vois ici ne sont point des hommes cruels. Ils apportent, non la fraude et l’injure, mais la vérité et l’amour. Nous venons de Judée, où le fils de Dieu est mort et ressuscité. ”
“ « Ary, tu crois les aimer en Dieu, mais c’est Dieu que tu aimes en elles. » Le matin à mon réveil, je trouvai M. Safrac debout au chevet de mon lit. — Ary, me dit-il, venez entendre la messe que je célébrerai à votre intention. À l’issue du saint sacrifice, je serai prêt à écouter ce que vous avez à me dire. L’église d’Artigues est un petit sanctuaire de ce style roman qui fleurissait encore en Aquitaine au XIIe siècle. Restaurée il y a vingt ans, elle reçut un clocher qui n’était point prévu dans le plan primitif. Du moins, étant pauvre, elle garda sa pure nudité. ”
“ Ce logis est si étroit que c’est merveille s’il a été habité. Il faut que, pour y vivre, la bonne Tiphaine ait été une étrange petite vieille ou plutôt une sainte, menant une existence toute spirituelle. Le Mansel ouvrit les bras, comme pour embrasser cette bicoque angélique ; puis s’étant agenouillé, il se mit à baiser les pierres sans entendre les rires de ses camarades qui, dans leur gaieté, commençaient à lui jeter des cailloux. Je ne raconterai pas notre promenade à travers les cachots, le cloître, les salles et la chapelle. Le Mansel semblait ne rien voir. ”
“ M. Safrac restait pensif, le front dans la main. Le premier, il rompit le silence : — Mon fils, voilà qui confirme mes grandes découvertes. Voilà de quoi confondre la superbe de nos modernes sceptiques. Écoutez-moi. Nous vivons aujourd’hui dans les prodiges, comme les premiers-nés des hommes. Écoutez, écoutez ! Adam eut, comme je vous l’ai dit, une première femme dont la Bible ne parle pas, mais que le Talmud nous fait connaître. ”
“ Lui-même, il était simple comme un enfant et il ressuscitait les morts. Tu vois ici, parmi nos compagnons, mon frère qu’il a tiré du tombeau. Regarde, ô femme ! Lazare conserve sur son front la pâleur de la mort et dans ses yeux l’horreur d’avoir vu les limbes. Mais depuis quelques instants Læta Acilia n’écoutait plus. Elle leva vers la juive ses yeux candides et son petit front poli : — Marie, lui dit-elle, je suis une femme pieuse, attachée à la religion de mes pères. L’impiété est mauvaise pour mon sexe. ”
“ Elle est exempte de douleur et de mort ; n’ayant point d’âme à sauver, elle est incapable de mérite comme de démérite. Quoi qu’elle fasse, elle ne fait ni bien ni mal. Ses filles, qu’elle eut d’un hymen mystérieux, sont immortelles comme elle et, comme elle, libres de leurs actes et de leurs pensées, puisqu’elles ne peuvent ni gagner ni perdre devant Dieu. Or, mon fils, je le reconnais à des signes certains, la créature qui vous fit tomber, cette Leila, était une fille de Lilith. ”
