“ Ses chanceliers, après le renvoi de Bismarck, n’ont été que les exécuteurs plus ou moins habiles de sa volonté souveraine et les chefs d’une armée de bureaucrates. L’un d’eux s’est acquis la réputation d’un homme de beaucoup de talent, mais obligé, comme les autres, de se plier au métier de courtisan. Gouverner, pour un chancelier de l’Empire, ce n’est pas prévoir, c’est obéir à un maître versatile et volontaire. Par d’autres côtés de son caractère, l’Empereur a toujours aimé la société des savans et des professeurs de renom. ”
Beyens
Résumé
“L’empereur Guillaume”, est une œuvre de Beyens. Des thèmes tels que l'Empereur, Guillaume II ou Allemagne y sont abordés.
Citations de L’empereur Guillaume (Beyens)
“ Certes, l’Empereur est un homme bien doué, intelligent, instruit. On a toutefois l’impression, quand on cause avec lui, qu’il n’a qu’une connaissance superficielle de certains sujets sur lesquels il se plaît à discourir. N’en soyez pas surpris. Malgré sa rare faculté d’assimilation, Guillaume II n’est pas un esprit universel, capable, avec un égal bonheur, de parler politique, industrie, commerce, agriculture, musique, peinture, architecture, que sais-je encore ? de omni re scibili, car il ne craint pas de s’aventurer sur les sentiers escarpés des sciences proprement dites. ”
“ Le vrai soldat de cette guerre, il ne faut pas le chercher parmi les Allemands couronnés qui n’ont fait que la suivre de loin ; il est à la tête de la petite armée belge qui lutte avec désespoir pour défendre ses foyers. Le vrai soldat, c’est celui qu’on a vu bravant le danger sur la ligne de feu et dans les tranchées, afin de souffler à ses jeunes troupes le sang-froid et l’héroïsme de son âme inaccessible aux menaces comme à la peur. ”
“ Ayant lui-même des prétentions artistiques, il s’entoure volontiers des artistes qui suivent ses conseils et obéissent à ses suggestions. Bâtir a été de tout temps, en Prusse, un noble passe-temps de prince auquel Frédéric II lui-même s’est livré avec plaisir et avec goût dans les intervalles de ses guerres, Guillaume II est un grand bâtisseur : en vingt-cinq ans, ses architectes ont élevé plus de monumens et de palais à Berlin que leurs confrères n’en ont construit pendant un siècle dans d’autres capitales. Mais il impose trop souvent son goût pour le colossal, le surchargé et le massif. ”
“ C’était donc le moment de tout oser, de tout risquer en Europe. S’il n’en avait pas eu la certitude, l’Empereur aurait-il exposé le commerce allemand si florissant et la flotte allemande inachevée, qui lui était chère comme l’enfant de ses œuvres, à l’effroyable épreuve d’une guerre navale avec l’Angleterre ? Aurait-il compromis aussi légèrement la prospérité économique de son pays, dont la marine marchande était un facteur indispensable ? ”
“ I Qui n’a pas eu, dans ces dernières années, l’occasion d’approcher l’empereur Guillaume, d’avoir quelque entretien avec lui, ne peut se rendre compte de la première impression favorable qu’éprouve son auditeur. Causer avec lui, c’est l’écouter, c’est le laisser développer avec chaleur ses idées, en risquant de temps en temps une observation dont la vivacité de son esprit s’empare immédiatement pour passer d’un sujet à un autre. En parlant, il vous regarde bien en face, la main gauche toujours appuyée sur la poignée de son sabre dans une attitude qui lui est familière. ”
“ La reprise de l’Alsace-Lorraine, reléguée par la plupart d’entre eux à l’arrière-plan de leurs rêves patriotiques et entrevue seulement comme un lointain mirage, formait, au contraire, dans sa conviction obstinée, le but secret des efforts de leurs hommes d’État. Le pacifisme crédule et confiant des radicaux et des socialistes français, qui s’était étalé au grand jour dans leur résistance au rétablissement du service militaire de trois ans, restait pour lui lettre morte. Une opinion enracinée, si contraire à la vérité, fait douter de sa sincérité. ”
“ L’intérêt supérieur de l’humanité exigeait que le gouvernement français fût averti que l’Empereur avait cessé d’être partisan de la paix et qu’il envisageait une nouvelle guerre d’un œil calme, comme une nécessité fatale. Au gouvernement français, dont les sentimens étaient restés pacifiques, quoi qu’en pût penser Guillaume II, de veiller à ce que des incidens ne se produisissent pas, qui n’auraient plus été susceptibles d’être aplanis, parce qu’on les aurait considérés à Berlin comme des provocations. ”
“ Le pacifisme prolongé de ce chef d’une nation militaire a eu sans doute aussi d’autres causes que le souci d’assurer la prospérité économique de l’Allemagne. Quoiqu’il se soit toujours, depuis sa première jeunesse, passionnément intéressé à son armée, Guillaume II n’a pas l’âme belliqueuse de plusieurs princes de sa maison. Comme le roi Frédéric-Guillaume Ier, il aime la caserne, sans avoir le goût des champs de bataille. ”
“ La presse berlinoise citait volontiers les articles du Daily News, de la Westminster Gazette, du Daily Graphic, de la Nation et du Manchester Guardian, très favorables à une entente avec l’Allemagne ; mais ces journaux, que l’ambassade impériale fournissait d’informations « made in Germany, » n’étaient pas, comme l’Empereur le pensait, les véritables voix de l’Angleterre. Il raillait volontiers les Français, dans ses conversations avec des étrangers, de croire à la réalité de la Triple-Entente et de leurs vaines tentatives pour la transformer en une alliance effective. ”
“ Mais à la cour de Berlin le souvenir en était effacé, car l’Empereur, — c’est encore un trait de son caractère, — oublie volontiers les mauvais procédés dont il est l’auteur. Il pratique le pardon de ses injures. La guerre balkanique elle-même n’avait pas détruit complètement ses illusions. Elle avait montré pourtant la Russie et la France indissolublement unies et décidées à courir ensemble les mêmes risques et les mêmes périls. La main experte de M. Delcassé, envoyé comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg pendant les événemens de 1912, avait resserré de plus belle le nœud de l’alliance. ”
“ Quoi qu’il en soit, Guillaume II a tenu pendant vingt-cinq ans, — longum œvi spatium, — la parole qu’il avait donnée au peuple allemand, sur le conseil de Bismarck, dans son premier discours du trône, d’avoir un règne pacifique. Il ne pensait alors qu’à faire de l’Allemagne le premier pays du monde par le développement de son commerce et de son industrie, à enrichir toutes les classes de la population, à détrôner, au profit de Berlin, Paris et Londres. « Notre avenir est sur les mers ! » ”
“ Les fautes politiques de Guillaume II sont provenues souvent de la trop grande confiance qu’il avait dans son habileté et son jugement personnels. Après 1911, il a désiré ardemment opérer un rapprochement entre les deux nations, l’anglo-saxonne et la germanique, parentes par le sang et rattachées l’une à l’autre par de multiples souvenirs historiques. Des symptômes de détente ont été visibles dès l’année suivante, mais l’Empereur s’est trompé sur le degré de chaleur auquel étaient remontées les relations entre les deux gouvernemens et les deux pays. ”
“ En 1907, il est même descendu dans la lice, à telles enseignes qu’il a reçu du haut du balcon du palais de Berlin les félicitations de ses sujets bien pensans, après le verdict électoral qui avait momentanément éclairci les rangs des élus de la sociale démocratie. Souverain d’un grand empire habité par des millions de socialistes, n’eût-il pas mieux fait de rester étranger aux haines de classes et de partis et de planer avec confiance au-dessus d’elles ? Guillaume II, sans être imbu de toutes les idées réactionnaires des conservateurs prussiens, n’a rien d’un esprit libéral. ”
“ Les journaux allemands ont annoncé, au début des hostilités, que Sa Majesté Impériale serait suivie sur le théâtre de la guerre d’un train spécial, transportant une maison de bois démontable avec parquet ajusté, pour ne pas souffrir de l’humidité. Nous savons, d’autre part, que ce besoin d’aise et de confort est nécessité par la crainte des refroidissemens et des maux de gorge, car Guillaume II ne peut pas jouer, comme on dit, avec sa santé. Des préoccupations aussi constantes cadrent mal avec l’idée que nous nous faisons d’un vrai soldat. ”
“ Il est juste d’ajouter que ces cajoleries aux Yankees opulens sont dictées aussi à Guillaume II par des préoccupations qu’on a appelées « sa politique américaine, » à savoir le désir d’une entente étroite avec la Grande République. Son goût pour le pouvoir que confère l’argent s’est montré également dans sa façon d’honorer sa fidèle noblesse. En créant une haute aristocratie de princes et de ducs, très clairsemée en Prusse avant lui, il a parfois tenu moins de compte de l’ancienneté de la race et des titres acquis à la reconnaissance de l’État que des fortunes territoriales des intéressés. ”
“ Qu’un jeune souverain, tel que l’Empereur dans ses premières années de règne, n’ait pas voulu compromettre l’héritage de gloire et de conquêtes laissé par son grand-père, rien de plus naturel ni de plus compréhensible. ”
“ La Grande-Bretagne déclare qu’elle n’attaquera jamais sans provocation l’Allemagne ni ne se joindra à une attaque de ce genre. Une agression contre l’Allemagne ne forme ni le sujet ni une clause d’aucun traité, entente ou arrangement, dont la Grande-Bretagne est partie contractante et elle ne prendra part à aucun acte diplomatique ayant un pareil objet. ”
“ Pourquoi ces effroyables dévastations, ces destructions systématiques de villes, de villages et de châteaux, ce vandalisme méthodique exercé contre des monumens civils et religieux, ces fusillades en masse de citoyens innocens, ces meurtres inexpiables de prêtres, de femmes et d’enfans, ces tortures infligées à des blessés, ces mutilations, ces viols, ces pillages, toute cette barbarie savante mille fois plus horrible que la barbarie naturelle des premiers ancêtres germaniques des envahisseurs ? Pour de pareils crimes, la postérité, comme la génération actuelle, n’admettra aucune excuse. ”
“ Il a dit alors devant moi, en février 1914, un soir de bal à la Cour, dans une conversation à laquelle prit part mon compatriote et ami, le baron Lambert, cette phrase plus pittoresque que conforme à la vérité, qu’il aimait à répéter, car il s’en était déjà servi avec d’autres diplomates : « Souvent j’ai tendu la main à la France : elle ne m’a répondu que par des coups de pied ! » Son amertume se répandit ensuite contre la presse parisienne, qui attaquait l’Allemagne journellement et sans mesure. ”
“ Au surplus, dans l’homme qui régit les destinées de l’Allemagne, c’est surtout le politique qui nous intéresse, à cause de la direction nouvelle qu’il a voulu imprimer aux destinées de l’Europe. À ce point de vue, il est impossible de passer sous silence la place que la religion occupe dans sa vie. ”
“ La maturité et l’expérience leur font jeter un regard plus défiant sur les entreprises où ils voudraient employer leurs ressources et leurs efforts. Un phénomène contraire s’est produit chez Guillaume II. En lui l’homme sage et prudent, d’une sagesse et d’une prudence très relatives, il est vrai, n’a pas été l’homme mûr, mais le jeune homme. ”
“ L’Allemagne, ayant triplé le chiffre de son commerce et presque doublé celui de sa population, disposant de millions de travailleurs qui n’allaient plus chercher, par l’émigration, leurs moyens d’existence au dehors, réclamait de nouveaux champs d’expansion et avait soif d’une domination incontestée dans tous les domaines. ”
“ Il n’est pas à supposer, d’ailleurs, que les attachés militaires allemands, espions officiels accrédités auprès des gouvernemens étrangers, se soient montrés plus clairvoyans que les chefs de mission. L’infériorité du personnel diplomatique n’a nulle part été mise plus crûment en lumière qu’à Berlin même, soit dans les discussions du budget des Affaires étrangères, soit dans les articles de la presse libérale, pour ne point parler des journaux socialistes. ”
“ Goschen, après la manifestation honteuse à laquelle s’était livrée la population de Berlin contre l’ambassade britannique, à la nouvelle de la déclaration de guerre de l’Angleterre : « L’aide de camp, écrit l’ambassadeur, dans son rapport à sir Ed. Grey, me dit que l’Empereur lui avait prescrit de m’exprimer ses regrets pour les scènes de la nuit précédente, mais d’ajouter que je me ferais par là une idée des sentimens dont ce peuple est animé en ce qui regarde la conduite de la Grande-Bretagne, se joignant à d’autres nations contre ses vieux alliés de Waterloo. » ”
“ Pendant ce quart de siècle, l’Allemagne a effectué en effet des progrès merveilleux qui faisaient tressaillir d’étonnement les autres nations. Guillaume II, dès cette époque, frayait surtout avec les grands industriels, les grands banquiers et les grands armateurs de l’empire, qu’il n’a jamais cessé de voir et de consulter. ”
“ Elle provoqua une crise qui aurait dû être salutaire, en rendant le souverain moins sûr de soi et plus circonspect dans ses incursions sur le terrain mouvant de la politique étrangère : émotion du public allemand, intervention du chancelier et engagement arraché à l’Empereur, pour apaiser le Reichstag de se tenir dorénavant plus tranquille. ”
“ On ferait mieux de souligner son faible pour les gens riches, pour les créateurs de grosses fortunes. En cela, il a montré, comme d’autres têtes couronnées, qu’il possède le sens de l’actualité et qu’il apprécie les services rendus à la société moderne par la richesse. Les Américains de passage à Berlin sont assurés de trouver un accueil empressé à la cour impériale, pourvu que la valeur financière de leur nom soit haut cotée aux Etats-Unis. ”
“ Kiderlen disparu, l’Empereur recommença à diriger la politique extérieure et reprit ses libertés de langage avec les diplomates étrangers. L’ambassadeur ottoman, Osman Nizami pacha, très en faveur auparavant, eut particulièrement à souffrir des cruelles vérités du grand ami de la Turquie, après les premiers désastres de la campagne de Thrace. VII Il y a souvent, dans un roi ou dans un homme d’État, plusieurs hommes différens qui apparaissent successivement aux divers âges de sa vie. Bien rares sont ceux qui, taillés dans un bloc immuable, ne varient jamais de la jeunesse à la tombe. ”
“ Le besoin de claironner ainsi sa pensée se combine chez lui avec un goût prononcé pour les attitudes théâtrales, lorsqu’il se sait le point de mire de tous les regards, c’est-à-dire dès qu’il paraît en public, quoique dans son intérieur il ne manque ni de bonhomie, ni même de simplicité. ”
“ Cependant il apportait sur le trône une haine juvénile des socialistes et des libres penseurs, qui n’a fait que s’enraciner plus profondément en lui à mesure qu’il avançait en âge et que les progrès de la sociale démocratie devenaient plus menaçans à chaque élection au Reichstag. ”
Termes fréquents
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