“ « Jamais, Antonia, jamais! Ne m’accusez pas; oubliez-moi... après m’avoir pleuré un moment. Je renonce à tout, au seul bonheur que mon misérable cœur ait jamais compris. Je vais chercher la mort qui m’a trop longtemps épargné. O mon Antonia! si ce monde auquel tu crois peut s’ouvrir un jour à la voix du repentir; si, parmi les enfants de Dieu, il n’y en a point qui soit déshérité d’avance, je te reverrai. — Te revoir! hélas! jamais, Antonia, jamais! »LOTHARIO. Madame Alberti avait lu ces lignes d’une voix tremblante, et sans oser lever les yeux sur sa sœur. ”
Résumé
Charles Nodier, auteur du roman Jean Sbogar, explore les tensions entre foi, destin et passion à travers les destins entrelacés de Lothario, Antonia et Mme Alberti, une sœur troublée par des dilemmes moraux. Développé dans un cadre de mystère et de terreur, le récit mêle les intrigues de brigands et de sbires à des réflexions sur l’immortalité et la rédemption.
Les dialogues poignants, comme celui où Lothario confesse sa défaite face à la mort, révèlent un conflit intérieur entre désespoir et espoir religieux. L’œuvre, publiée dans un contexte de romantisme sombre, met en scène Venise et un château symbolique, lieu de confrontations existentielles. Son thème central, la quête d’une vérité spirituelle dans un monde incertain, est illustré par les relations ambiguës entre les personnages, notamment la tension entre Mme Alberti et sa sœur, divisée entre foi et doute.
Citations de Jean Sbogar (Charles Nodier)
“ L’aveuglement d’un malheureux, désavoué du ciel, ne prouve rien contre la foi d’une âme simple. Croyez, Antonia! votre Dieu existe, votre âme est immortelle, votre religion est vraie. Mais ce Dieu a réparti ses grâces et ses châtiments avec l’intelligence prévoyante qui règne dans tous ses ouvrages. Il a donné la prescience de l’immortalité aux âmes pures pour qui l’immortalité est faite. Aux âmes qu’il a dévouées d’avance au néant, il n’a montré que le néant.— Le néant! — s’écria Antonia; — Lothario, y pensez-vous? Ah! mon ami, votre âme n’est pas dévouée au néant! ”
“ Oh! pour moi, — continua-t-elle avec plus de calme, — je sens bien que je vivrai, que je ne finirai plus, que je posséderai tout ce qui m’a été si cher, dans un avenir sans vicissitude, mon père, ma mère, ma bonne sœur.., et je sais que toutes les douleurs de la vie la plus pénible, toutes les épreuves auxquelles la Providence peut soumettre une faible créature dans ce court passage de la naissance à la mort ne me réduiront jamais à un désespoir absolu, parce que l’éternité me reste pour aimer et pour être aimée!— Pour aimer! Antonia,— dit Lothario. — Quel homme est digne d’être aimé de vous! ”
“ Cet artifice des sbires est trop grossier!...— Il est absurde, — s’écria madame Alberti. — On conçoit qu’un proscrit d’un ordre élevé, que le chef d’un parti généreux s’introduise dans une ville où son jugement est porté, où il est dévoué à la mort et attendu par l’échafaud. Quand cette tentative serait inutile à sa cause, combien de sentiments peuvent l’y déterminer! Mais quel sentiment, quelle passion déterminerait un misérable chef de voleurs, dont le cœur n’a jamais palpité que de l’espoir du butin, à exécuter une entreprise aussi téméraire? Ce n’est pas l’amour, sans doute! ”
“ L’ambition ne peut rien sur lui; l’amour même ne l’a jamais arrêté, quoiqu’il n’y ait pas sur la terre de femmes plus séduisantes qu’à Venise. Une seule fois, il parut s’occuper beaucoup d’une jeune fille noble, qui, de son côté, avait témoigné une vive passion pour lui; mais un malheur bien extraordinaire mit fin aux rapports que le public supposait entre eux. C’était au moment du départ de Lothario, qui, cette fois, avait résidé à Venise un peu plus que de coutume, et que ce sentiment, s’il a existé, ne put cependant y retenir. ”
“ Quant à moi, le plus grand de mes chagrins, je puis vous l’assurer, était de douter de votre foi, et je me sens soulagée d’une peine mortelle depuis que je suis sûre que nous reconnaissons le même Dieu, et que nous attendons le même avenir.— Hélas! que dites-vous, chère Antonia? — répondit Lothario. — Pourquoi faut-il que ma mauvaise destinée ait amené cette explication! Cependant je ne l’éviterai pas: il est trop affreux d’abuser une âme comme la vôtre. L’homme, mal organisé peut-être, qui ne croit pas à la religion dans laquelle il est né ”
“ Son noble front se penche vers la terre, ses membres faiblissent et se dérobent sous lui; sans courage et sans ressort, il tombe et attend, dans une langueur invincible, qu’un air plus doux le ranime, rende le mouvement à ses esprits, la chaleur à son sang, et la vie à la nature.Mme Alberti se reposait souvent avec Antonia, sous un groupe d’arbres, dans un joli endroit d’où l’on découvre une partie de Trieste, jusqu’à l’église des Grecs, et où la terre est revêtue d’un gazon court et frais qui invite au sommeil. ”
“ Lothario lui-même n’avait pas paru moins ému, moins troublé, moins pénétré d’une affection puissante, et l’idée qu’un tel homme, si renommé par l’éclat de son esprit, par la variété de ses talents, par la tendresse et la générosité de son caractère, par la grandeur de ses manières et la pureté de ses mœurs, pourrait devenir l’époux d’Antonia, était pour Mme Alberti la plus douce des illusions. Qu’était cependant ce Lothario, et comment lier des relations aussi sérieuses avec un inconnu qui s’obstinait, de l’aveu de tout le monde, à s’entourer du mystère le plus suspect? ”
“ La grande fortune dont elles jouissaient leur permettait de se procurer, dans cette ville opulente et magnifique, tous les plaisirs que le luxe et les arts y réunissent de tous les points du monde; et cette nouvelle espèce d’émotion, qui s’adresse plus à l’imagination qu’à la sensibilité, offrait infiniment moins de danger pour une âme irritable que celles qui résultent de la contemplation des beautés naturelles de l’univers, dont la grandeur imposante accable la pensée. Le voyage de Venise fut donc résolu, et jamais Antonia n’avait reçu aucune nouvelle avec plus de joie. ”
“ Les inconnus avaient à peine disparu, que madame Alberti, avertie par quelque bruit, arriva au pied du chêne sous lequel Antonia s’était endormie. Elle écouta son récit sans y croire. Antonia lui avait donné trop de preuves de la faiblesse de sa raison, pour qu’elle soupçonnât autre chose qu’une vision ou l’illusion d’un songe dans ce qu’elle racontait; mais comme cette idée même lui inspirait un attendrissement remarquable, sa sœur se trompa sur la nature de son émotion; elle attribua à la compassion qu’excite un grand péril la pitié que fait naître un grand égarement d’esprit. ”
“ Mon mauvais ange vous a enseigné là une phrase magique qui me navre l’âme.— J’y revenais à dessein, — répondit Antonia, — car je ne sais point de malheur absolu pour l’homme qui est aimé; et si tel est votre destin, Lothario, que beaucoup d’affections aient trompé votre tendresse, que beaucoup de félicités aient échappé à vos espérances, ce ne fut jamais à ce point, mon ami, que vous n’ayez plus trouvé auprès de vous cette compensation si précieuse qui dédommage un cœur sensible de toutes les douleurs; vous le savez, Lothario, vous êtes aimé. ”
“ On est détrompé sans avoir joui; il reste encore des désirs, et l’on n’a plus d’illusions. L’imagination est riche, abondante et merveilleuse; l’existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite avec un cœur plein un monde vide, et sans avoir usé de rien on est désabusé de tout. CHATEAUBRIAND. L’intimité de Lothario était devenue un besoin pour Antonia, que l’espérance de ramener son cœur à la foi enflammait d’un zèle plein de tendresse, et qui l’aimait déjà vivement avant de s’être avoué qu’elle l’aimait. ”
“ Pour un homme qui n’était lié par aucun sentiment, ce vide immense où son âme était plongée ne pouvait manquer d’être effrayant et terrible, et Antonia, qui n’avait jamais supposé qu’une créature pût tomber dans cet excès de misère et de solitude, ne le contemplait pas sans épouvante. Elle réfléchissait surtout avec un serrement de cœur extrême à cette idée de Lothario, qu’il y avait pour certains êtres réprouvés de Dieu une prédestination du néant qui faisait leur malheur en ce monde de la conviction de ne point revivre dans un autre. ”
“ Son œil sans larmes s’est fermé au sommeil à côté de la misère qui veille et qui pleure. Grand Dieu! qu’une pareille supposition troublerait pour moi l’ordre déjà si triste de la société humaine! Ah! j’aime mieux croire à l’erreur d’un jugement faux, à l’aigreur d’un cœur blessé, à la réaction d’une vanité noble, mais impitoyable, qui s’est révoltée contre tout ce qui la froissait, et qui s’est ouvert une voie de sang parmi les hommes, pour se faire connaître à son passage et pour en laisser une marque. ”
“ Antonia présuma que l’homme que Lothario venait de tirer des mains des sbires était abordé en cet endroit, et qu’il en donnait connaissance à son libérateur, pour lui apprendre qu’il n’avait pas reçu de lui un bienfait inutile. Lothario parut éprouver un vif transport de joie, et ce sentiment se communiqua au cœur d’Antonia, qui, à travers la crainte vague qui l’occupait encore, jouissait vivement de la perfection de l’âme de Lothario, qu’elle avait vu toujours prêt à se révolter contre l’injustice et à se dévouer pour le malheur. ”
“ C’était, tout bien considéré, le jeune homme qui avait passé près d’elle au retour du Farnedo, en chantant le refrain du Morlaque, et ce jeune homme n’était pas sans dessein à Trieste. Les apparitions qui alarmaient si souvent Antonia, et qui avaient inspiré tant d’inquiétude à Mme Alberti, lorsqu’elle les regardait comme les illusions d’un esprit malade, pouvaient aussi procéder de la même cause. Si elle en avait exagéré ou changé quelques circonstances, c’est le propre des âmes faibles qui ont tout à redouter, et des âmes tendres qui croient n’intéresser jamais assez. ”
“ Le cri féroce qui avait effrayé Antonia au Farnedo se fit entendre au même moment, et mille voix horribles rugirent en le répétant. La portière était retombée derrière le missionnaire; les stores étaient baissés, les chevaux restaient immobiles, un silence de mort régnait dans la voiture, il n’arrivait plus du dehors qu’un bruit sourd qui s’éloignait de plus en plus, quand, au sifflement redoublé du fouet, les chevaux repartirent au grand galop, impatients, comme si cet avertissement avait détruit sur eux faction d’un sortilège. Ils ne s’arrêtèrent qu’en rejoignant les autres voyageurs. ”
“ Une pensée amère serre le cœur, quand on distingue au-dessous de ses dômes majestueux les murs noircis par le temps de l’inquisition d’état, et quand on essaye de compter à part soi les innombrables victimes d’une tyrannie inquiète et jalouse que ces cachots ont dévorées.En remontant vers la crête du Lido, on se sent attiré par l’aspect d’un bosquet de chênes qui en occupe toute la partie la plus élevée, qui s’étend en rideau de verdure au-dessus du paysage, ou qui s’y divise çà et là en groupes frais et ombreux. ”
“ Antonia chercha les yeux de sa sœur.« Partout, — dit-elle, en la montrant, — partout avec elle, et avec Lothario.— Laissez-moi rêver, — reprit-il, — au bonheur qui m’est réservé ou à celui que j’ai perdu. Je ne suis pas assez calme pour voir distinctement mon avenir. — Demain... ou jamais! »Lothario était sorti dans le plus grand trouble; le cœur d’Antonia n’était pas plus tranquille. Son inquiétude était devenue une affreuse perplexité. Deux heures après, Matteo entra, et présenta une lettre à Antonia, qui la remit à madame Alberti. Elles étaient seules. ”
“ Antonia fut saisie à son aspect d’une émotion qu’elle n’avait jamais éprouvée, et qui ne ressemblait point à un sentiment connu. Ce n’était plus de l’effroi; ce n’était pas davantage l’idée qu’elle se faisait des premiers troubles de l’amour; c’était quelque chose de vague, d’indécis, d’obscur, qui tenait d’une réminiscence, d’un rêve ou d’un accès de fièvre. Son sein palpitait violemment, ses membres perdaient leur souplesse, ses yeux se troublaient, une langueur indéfinissable enchaînait ses organes fascinés. Elle essayait inutilement de rompre ce prestige; il s’augmentait de ses efforts. ”
“ Antonia crut d’abord qu’elle avait rêvé; mais l’immobilité du bateau, le silence des rames, et quelques mots étranges qu’elle entendit dans l’entretien confus des mariniers épouvantés, la détrompèrent. Elle essaya de réveiller sa sœur sans pouvoir y parvenir. Elle voulut se lever, et se sentit saisir le bras par une main froide et nerveuse.« C’est encore une femme, — dit une voix: — Jean ne sera pas content. »A ces paroles, ses cheveux se dressèrent sur son front, une sueur froide inonda ses membres, et elle perdit connaissance. ”
“ L’imagination tendre et un peu superstitieuse d’Antonia n’avait pas oublié cette idée dans la foule des hypothèses que l’existence incompréhensible de Lothario lui faisait concevoir et rejeter tour à tour; mais elle s’en jouait avec elle-même et avec Mme Alberti, comme d’une illusion sans conséquence. Lothario s’appelait, dans leur intimité, l’ANGE d’ANTONIA. IX Hélas! la plus douce perspective qui puisse flatter mon cœur, c’est l’anéantissement. Oh! ne va pas me tromper, unique espoir qui me reste! ”
“ Madame Alberti l’avait remarqué avec une extrême douleur; mais, fidèle à son système de distraction, elle se promettait toujours de fournir assez de diversion à son esprit, jusqu’à ce qu’une affection heureuse et légitime vint en donner à son cœur. C’était la dernière, c’était aussi la plus agréable et la plus spécieuse de ses espérances. Il ne faut en effet désespérer de rien pour ceux qui n’ont pas aimé: leur existence a un complément à recevoir, et un complément qui fait souvent la destinée de tout le reste de la vie. ”
“ C’était d’après les sentiments qu’elle se promettait de voir éclore en elle qu’elle avait résolu de disposer de sa main, presque sûre que le cœur d’Antonia, dirigé par le jugement et l’expérience d’une seconde mère, ne pouvait pas se tromper. Déjà plusieurs jeunes gens d’une grande fortune ou d’une naissance distinguée s’étaient mis inutilement sur les rangs. Aucun d’eux n’était parvenu à fixer l’attention de sa sœur, et Mme Alberti, attentive à épier les moindres sensations de cette âme ingénue et sans détours, ne lui avait jamais surpris un secret ”
“ Voyez plutôt mon cœur dans toute son infirmité et dans toute sa misère. Balancé depuis l’enfance entre le besoin et l’impossibilité de croire; dévoré de la soif d’une autre vie et de l’impatience de m’y élever, mais poursuivi de la conviction du néant, comme d’une furie attachée à mon existence, j’ai longtemps, souvent, partout cherché ce Dieu que mon désespoir implore, dans les églises, dans les temples, dans les mosquées, dans les écoles des philosophes et des prêtres, dans la nature entière, qui me le montre et qui me le refuse! ”
“ C’est alors surtout que Lothario paraissait quelque chose de plus qu’un homme. C’est quand, libre des convenances qui rapetissent l’homme, il semblait prendre possession d’une création à part, et respirer du poids des institutions sociales dans un endroit où elles n’avaient pas pénétré. Appuyé contre un arbre sans culture, sur un sol que les pas du voyageur n’ont jamais foulé, il rappelait quelque chose de la beauté d’Adam après sa faute. Plusieurs fois, Antonia l’avait considéré dans cette situation à cette partie supérieure du Lido où se trouve le cimetière des Israélites. ”
“ Ils la frappèrent enfin plus directement, au point qu’elle s’imaginait y discerner des sons articulés et le nom même de sa sœur. Persuadée que la préoccupation de son esprit pouvait avoir produit cette illusion, elle s’agenouilla sur le bord du soupirail; et retenant sa respiration pour ne pas perdre le moindre bruit qui agitait l’air, elle l’entendit encore.« Ma sœur est là, » dit-elle à haute voix, incapable de modérer le sentiment qui absorbait toutes ses idées, qui pénétrait tous ses sens d’un mélange inconcevable de joie et de terreur. ”
“ Leur temps se passait ordinairement en promenades sur les lagunes, dans les îles qui y sont semées, ou dans les jolis villages de la Terre-Ferme qui bordent les rives élégantes de la Brenta. Cependant, de tous les lieux où ils aimaient à se retrouver, il n’en était aucun qui leur offrit plus de charmes qu’une ile étroite et allongée, que les habitants de Venise appellent le Lido, ou le rivage, parce qu’elle termine en effet les lagunes du côté de la grande mer, et qu’elle est comme leur limite. ”
“ Sa vie s’embellissait de l’idée qu’elle occupait la vie de Lothario, et qu’elle avait pris dans les pensées de cet homme extraordinaire une place que personne, peut-être, ne partageait avec elle. Quant à Lothario, sa mélancolie augmentait tous les jours, et s’augmentait surtout de ce qui semblait propre à la dissiper. Souvent, en serrant la main de madame Alberti, en reposant ses yeux sur le doux sourire d’Antonia, il avait parlé de son départ avec un soupir étouffé, et ses paupières s’étaient mouillées de larmes. ”
“ Tu roules aujourd’hui la bataille devant toi en nuages de poussière. Tes pas sont Jonchés de morts, comme les feuilles desséchées marquent pendant la nuit la route d’un spectre. Demain le rêve momentané de la bravoure est fini; ce qui épouvantait des milliers d’hommes a disparu. Le moucheron, porté sur ses ailes couleur de fumée, chante sur les buissons son hymne de triomphe, et insulte à ta gloire qui n’est plus qu’un vain mot. OSSIAN. Il y avait deux mois qu’Antonia vivait de cette manière parmi les brigands de Duino, sans que son état eût changé, sans qu’il eût donné d’espérance. ”
“ Le bruit du canon qui grondait aux environs de Duino l’occupa davantage, parce que l’émotion qu’il lui causait se répétait souvent. Désirant de voir ses compagnes, elle descendit le grand escalier, parcourut les salles et les vestibules, et trouva le château désert. Le canon se rapprochait, et chaque coup était suivi d’une rumeur semblable à celle de la tempête. Antonia remonta, ouvrit sa fenêtre et regarda la mer. Elle y remarqua un grand nombre de petits bâtiments ou de nacelles pareilles à celles des pêcheurs, qui semblaient cerner le pied de la forteresse. ”
“ Madame Alberti passa la nuit et une partie du jour suivant à chercher des interprétations aux discours mystérieux de Lothario. Elle n’en trouva point qui changeassent la moindre chose à ses dispositions. Une naissance peut-être obscure, une fortune peut-être dérangée par des prodigalités excessives, de grands malheurs politiques ou privés qui le tenaient pour jamais éloigné de sa patrie, telles furent les diverses suppositions sur lesquelles son imagination s’arrêta, et aucune d’elles ne lui faisait naître l’idée d’un obstacle fondé au bonheur d’Antonia. ”
“ L’intérêt qu’elle prenait à Lothario, le penchant qui l’entraînait vers lui, n’avait toutefois pas moins de puissance pour avoir moins de douceur. Il portait une empreinte de fatalité qui surprenait, qui épouvantait quelquefois Antonia, mais dont elle n’essayait pas de se défendre, puisque Mme Alberti approuvait ce sentiment, et trouvait même un certain plaisir à le nourrir. Elle s’étonnait pourtant que l’amour fût si différent de l’idée qu’elle s’en était faite, sur les peintures tendres et passionnées des romanciers et des poètes. ”
“ Un bruit sourd les accompagne et cesse quand ils s’arrêtent: alors la nature entière reste enchaînée de terreur, comme un animal menacé de sa destruction, qui prend l’aspect de la mort pour lui échapper. Il n’y a pas une feuille qui frémisse, pas un insecte qui bruisse sous l’herbe immobile. Si l’on tourne les yeux vers l’endroit où doit être le soleil, on voit flotter dans une colonne oblique d’atomes lumineux la poussière impalpable que le sirocco a enlevée au désert, et dont on reconnaît l’origine à sa nuance d’un rouge de brique. ”
“ Pour une âme vive, le Farnedo est à mille lieues des villes; et madame Alberti cherchait à développer en Antonia cet instinct de l’immensité qui atténue les impressions locales, et qui les rend moins durables et moins dangereuses. Elle avait déjà assez d’expérience de la vie pour savoir qu’être heureux ce n’est que se distraire.La fête du Bosquet des chênes avait d’ailleurs le charme le plus piquant pour madame Alberti. ”
