“ Mettre la main sur un de ces systèmes, le détruire ou le laisser détruire parce qu’il n’a pas encore fourni tout ce qu’il peut fournir, c’est rentrer en pleine barbarie ; car ce qui distingue la barbarie de la civilisation, c’est uniquement que la première détruit en germe les forces vives de la société humaine, et que l’autre les conserve. Sur cette règle, jugez de tout le passé. Vous verrez que plus les nations sont barbares, plus elles ont la vertu d’étouffer autour d’elles les germes nationaux ; au contraire, plus elles sont civilisées, plus elles les conservent. ”
Résumé
“Les Roumains”, est une œuvre de Edgar Quinet. Des thèmes tels que les Roumains, Moldavie ou l'Europe y sont abordés.
Citations de Les Roumains (Edgar Quinet)
“ Que l’éloignement ne vous trompe pas sur ce qui nous touche. Des siècles néfastes nous ont tenus séparés de la mère-patrie, de cette Rome d’où nous descendons tous ; mais, quoique chargés de chaînes étrangères, relégués aux confins de l’Europe, nous sommes des frères pour la France, pour l’Italie, l’Espagne, le Portugal. C’est avec vous que nous voulons former une alliance éternelle, non avec les Barbares qui nous entourent. Vous nous avez oubliés, ayant perdu jusqu’à notre nom, car vous nous appelez Valaques, nous qui nous appelons Roumains. ”
“ Un peuple qui vient au monde, s’il a parlé aux autres dans sa langue, s’il en a fait un instrument cultivé de l’intelligence humaine, est, de la même façon, un peuple viable ; il a tout ce qu’il faut pour respirer, se développer, grandir. Malheur à qui le tue, ou qui, pouvant le sauver, le laisse périr ! Ce n’est pas en un jour que se font ces prodigieux instrumens de travail et de vie qu’on appelle les langues cultivées. ”
“ Sur le fond de la société de Jassy apparaît, au commencement de ce siècle, la figure du chef du clergé moldave, le métropolitain Benjamin, comme un esprit de renaissance parmi les ruines. C’était une âme d’une pureté incorruptible. Jamais on ne vit plus beau vieillard ni plus majestueux. Lorsque, dans la splendeur de son église orientale, il apparaissait derrière son voile d’or avec ses cheveux blancs tombant sur ses épaules, le peuple le prenait pour le saint patron de la Moldavie. Benjamin ne connaissait du monde et de la diplomatie moderne qu’Homère et saint Basile. ”
“ La grande différence de l’époque d’Étienne le Grand et de celle de Michel le Brave, c’est que le premier posséda ces positions et que l’autre les perdit ; ce qui fit que, malgré ses prodiges continuels, ce dernier eut toujours l’ennemi à son seuil et le couteau sur la gorge. Quand il n’y eut plus d’espérance de ressaisir Kilia et Ackerman et de se rouvrir les embouchures du Danube, les provinces furent étouffées, si bien qu’elles ne firent plus aucun effort pour se relever : elles restèrent comme un corps mort sur un champ de bataille abandonné par le vainqueur lui-même. ”
“ Un peu d’espoir, ai-je dit ; il y faut ajouter la certitude que leurs paroles ne s’éteindront pas sans écho au milieu de races sourdes. Or cette certitude, ils la possèdent ; ils savent qu’à cette autre extrémité de l’Europe quelque chose de leur voix nous arrive. Nous les entendons, nous les comprenons. Plus d’un écho de la race latine a déjà répondu. J’en dirais davantage, si je ne savais que toutes les fois que l’âme humaine se met de la partie, les hommes de nos jours entrent en défiance comme si vous leur tendiez une embûche. ”
“ La régénération d’un peuple chrétien, comme celle d’un individu, n’est véritable, n’est possible que s’il y concourt lui-même, première et presque seule règle dans la restauration des sociétés. On ne rencontre plus de ces nations enfans que l’on puisse entreprendre d’élever sans qu’elles y participent. Tenez-les, je le veux bien, à la lisière, mais qu’elles sachent au moins qu’il s’agit de marcher. Si cela est vrai d’un peuple, c’est assurément des Roumains. Sans avoir vécu, il y a longtemps que l’heure de la conscience et de la responsabilité a sonné pour eux. ”
“ La première chose à combattre dans le travail de la renaissance, c’est le découragement ; je ne voudrais pas qu’en voyant le reste de l’Europe, les Moldo-Valaques désespérassent d’atteindre à son état social. En effet, pourquoi désespéreraient-ils de s’élever à son niveau, même dans un temps rapproché ? Une civilisation purement matérielle se propage plus vite qu’on ne pense ; le niveau physique s’établit promptement entre les hommes. Demain ou après-demain un convoi de chemin de fer ira aussi vite sur les bords du Pruth et du Sereth que sur les bords de la Tamise et du Mississipi. ”
“ Ainsi la Moldo-Valachie a pour preuve de son autonomie, de sa souveraineté, le titre le plus infaillible qui puisse se rencontrer parmi les hommes, le droit religieux des vainqueurs eux-mêmes. Un traité peut être déchiré et disparaître ; les diplomates, à force d’arguties, peuvent le contester, les érudits le réduire à néant. Ici, c’est une religion qui depuis trois siècles, sans un jour d’interruption, porte témoignage ; c’est une religion qui dépose devant le monde entier, et, comme dans toutes les affaires marquées de ce grand sceau, il ne se trouve ici matière à aucune chicane. ”
“ Vous avez une religion qui ne paraît pas incompatible avec la liberté civile et politique, car tous les cultes, depuis un temps immémorial, sont admis et tolérés parmi vous. Ceux mêmes que le peuple a en mépris n’ont jamais été proscrits ni persécutés. La liberté des cultes, cette idée élémentaire pour laquelle nous avons tant lutté dans notre Occident, et qu’il nous a été impossible de faire accepter ni même de montrer à la plus grande partie de la race latine, ne souffre chez vous aucune contradiction. ”
“ Ne sait-on pas que c’est là le préliminaire du partage des biens et de tout ce qui fait horreur à l’Europe ? De quel changement parle-t-on ? Le paysan est affranchi. Il peut aller, venir où bon lui semble. En outre le peuple chez nous ne sent pas le besoin de devenir propriétaire ; les plus misérables sont ceux qui possèdent quelque chose. Ayant passé par la barbarie du moyen âge, l’Occident a eu besoin de réformes dont il est encore ébranlé. Ce qui était usurpation féodale chez lui, étant né de la conquête, est possession légitime chez nous, étant le fait d’une vente. ”
“ Faire la moindre conquête, pourvu qu’elle soit assurée, dans la connaissance du passé, est-ce une chose à mépriser pour l’homme, dont la vie est si rapide et la pensée si incertaine ? Voilà ce que dès la première expérience on peut tirer de l’application du roumain à quelques-uns des principaux problèmes de l’histoire générale. Peut-être même que, sans abuser de cette méthode, on pourrait aller beaucoup plus loin, car il n’a pu vous échapper que le moment de la formation du roumain touchait de bien près à l’âge d’or de la langue latine. ”
“ D’où vient que l’organisation monstrueuse de la Moldo-Valachie a pu vivre jusqu’à nos jours ? C’est que la lumière n’y est jamais descendue. En face de cet échafaudage ruineux, que pourrait un pauvre prince d’Europe, s’il entreprenait la lutte à lui seul ? Nul doute qu’il ne fût vaincu par la force d’inertie que le mal sait trouver à propos quand elle lui est nécessaire. Dans la servitude, tout fléau est inattaquable, parce qu’il peut toujours se nier, se dérober par les ténèbres. ”
“ Lisez le traité de paix qu’Étienne fait signer au roi de Pologne en 1499. C’est le vrai fondement du droit international des provinces danubiennes à l’égard des puissances chrétiennes. Vous verrez dans ce traité tous les droits de souveraineté, d’indépendance plénière, garantis à la Moldavie, le roi et le voïvode traitant sur un pied complet d’égalité : partout le mot d’amitié, nulle part celui d’hommage ; convention d’extradition, alliance offensive et défensive, liberté de commerce. La Moldo-Valachie est ce jour-là dans la famille des grands états. ”
“ Si parmi vous il était possible de ne plus mettre en doute la résurrection de la chose publique, on verrait sortir des actes éclatans de cette certitude. Ceux-là mêmes qui semblent aujourd’hui pétrifiés dans l’injustice séculaire se sentiraient mollir. C’est le doute sur la renaissance de la patrie qui arrête tout, qui glace tout. On a peur de travailler pour un rêve. Le manque d’une patrie n’est un si grand malheur que parce qu’il est la cause la plus active de toute déchéance morale. ”
“ Huit millions d’hommes frappent, en supplians, au seuil de nos sociétés occidentales. Que veulent-ils ? Ils demandent qu’on les aide à renaître ; ils revendiquent notre alliance. À peu près inconnus, égarés au bout de l’Europe, ils racontent que de longs siècles de servitude, d’oubli, de déprédations, et tout ce que des hommes sont capables de souffrir, les ont tenus ensevelis, séquestrés du reste de l’espèce humaine. Ils ont vécu, disent-ils, dans un désert, mais dans un désert où ils n’ont échappé à aucune des misères que traînent après elles l’extrême barbarie et l’extrême civilisation. ”
“ N’aurons-nous retrouvé un monde perdu que pour le perdre encore ? Ne dites pas qu’après tout, si la nationalité des Roumains périssait, les facultés de ce peuple se développeraient sous une domination étrangère, que ce qu’il y a de bon en lui survivrait sous une autre forme. Autant de mots, autant de sophismes. Un peuple de moins dans le monde, c’est un rapt fait à la nature humaine. La civilisation n’est pas seulement le trafic, elle a aussi pour but de conserver les individus, hommes ou nations. ”
“ Dans le temps où l’esprit français aimait, cherchait, répandait partout la lumière avec la vie, si quelqu’un eût appris à Montesquieu, à Voltaire, à Buffon, et après eux à Lessing, à Herder ce qu’ils paraissent avoir toujours ignoré, qu’une race d’hommes toute latine conserve entre la Mer-Noire et les Carpathes les usages, les traditions, en partie l’idiome de la vieille Italie et revendique ses ancêtres, quel éclat, quelle popularité ces grands hommes eussent répandus sur une découverte de ce genre ! Que de rapprochemens, que de résultats et quelle lumière ils en eussent tirés incontinent ! ”
“ Ne vient-on pas de voir Silistrie arrêter court la Russie pendant toute une campagne ? Dans cet Anvers moldo-valaque, qui serait placé nécessairement à portée du Danube, sinon au bord du fleuve même, de manière à tendre la main à l’Occident, se réfugieraient le gouvernement et l’armée ; tout ce qui représente la nationalité se concentrerait sur ce point. Cependant le drapeau resterait debout ; l’Europe, si tant est que ce soit son intention, aurait le temps d’arriver au canon de détresse. C’est toujours un grand spectacle que celui d’une nation qui lutte pour son existence. ”
“ Si la beauté morale n’est plus rien sur la terre, qui peut se vanter plus que vous de la beauté physique ? Soit que l’on regarde vos races de paysans qui ont soutenu sans plier l’écroulement de tant de sociétés, leur taille élancée, leurs traits antiques, leurs yeux pleins de douceur et de feu, où l’Italie de Virgile semble se réfléchir encore, soit que l’on considère les lieux, l’horizon fermé par les monts inaccessibles, la solitude des forêts profondes, le lit des torrens aurifères, que de merveilles qui attendent encore leur historien ou leur peintre ! ”
“ Oui, cela se peut, mais non pas sans que l’humanité crie. Quand les langues sont arrivées à leur état de virilité ou seulement d’adolescence, il est trop tard pour que de pareils actes se consomment sans bruit. Ils laissent après eux une plainte qui ne finit jamais, car les hommes jugent de ce qu’ils ont perdu par ce qu’il leur était permis d’espérer. Voilà pourquoi les vrais écrivains, quelque plaisir qu’il y ait à les ravaler, resteront au niveau de toute grandeur. Dès qu’ils ont touché à une langue, elle devient domaine sacré, propriété nationale, chose inadmissible. ”
“ Ne possédez-vous pas dans les vallées des Carpathes toutes les richesses d’un sol montagneux ? N’est-ce pas là une Suisse orientale fertile en troupeaux, en bois de construction ? Dans les plaines, la terre n’est-elle pas plus féconde que les nôtres mêmes, puisqu’elle se passe d’engrais ? N’avez-vous pas, par une bonne fortune singulière, des cours d’eau, la Bistritza, le Sereth, le Pruth, le Jiul, l’Olto, l’Argès, la Dimbovitza, la Jalomitza, qui traversent parallèlement le pays du nord au midi, et portent vos productions dans le grand bassin du Danube ? ”
“ Les Chroniques des Roumains, par Sincaï [3] , ont mis soudainement l’ordre où était le chaos. L’homme qui a pu produire si vite un si grand changement mérite bien de fixer un moment les regards. Sincaï, que j’appellerais volontiers le Muratori des Roumains, né en 1753 dans un village de Transylvanie, mort obscurément en 1820, a consacré sa longue vie à une seule pensée : écrire l’histoire de la race roumaine, en rechercher, en rassembler partout les documens épars, élever ainsi à une race d’hommes un monument indestructible qui portât les caractères de la certitude et de la science moderne. ”
“ Mais où les envoyer ? quel peuple a remplacé la France dans la souveraineté de l’intelligence, dans l’inspiration de la justice ? Aucun. Qu’ils continuent donc de nous visiter ; peut-être sont-ils plus propres que nous-mêmes à découvrir l’étincelle immortelle cachée sous nos misères. La France ouvrira, agrandira leur horizon, car quelquefois l’esprit se rapetisse dans de petits pays. Il est bon aussi qu’ils viennent sceller chaque année l’alliance au foyer de la race latine. ”
“ Si donc, comme il en est quelque apparence, l’homme fatigué de poursuivre un but moral réduit son orgueil légitime à faire fortune, s’il abandonne le dur travail de l’éducation politique et civile, s’il met sa gloire dans une machine, s’il lui laisse le soin d’agir, de penser, d’exister à sa place ; si, au lieu des vastes projets qu’il avait auparavant, l’espèce de civilisation qu’il poursuit est purement matérielle ; si, comme un roi fainéant, il lui plaît de laisser la nature domptée paraître à sa place sans qu’il ait plus besoin de dignité personnelle ”
“ Est-il étrange que des hommes si longtemps bâillonnés, étouffés, rejettent comme autant de stigmates de la servitude le vocabulaire imposé par les invasions, et bannissent jusqu’à l’accent même des oppresseurs ? Quand même ils iraient trop loin dans cette aversion pour les restes du langage de l’ennemi, qui pourrait les blâmer ? Ils ont tout à faire. Sans doute la première nécessité est de se retrouver soi-même. Nul d’entre eux ne suppose que leurs ancêtres, comme l’ont prétendu quelques savans, aient appris lentement et par degrés le latin avec la langue du pouvoir. ”
“ Au contraire, ceux qui sont attachés à l’ordre de civilisation que nous connaissons se trompent quand ils applaudissent à la chute d’une nation ou à l’extinction d’une race d’hommes ; car, pour que la barbarie s’étende sur une contrée, il ne faut pas croire qu’il soit absolument nécessaire d’y ouvrir la porte à des hordes ennemies, et ce serait se rassurer à tort de s’imaginer que désormais les déserts sont vides, que les barbares y ont tari. Le meilleur des hommes porte toujours en lui son barbare, qui ne demande que l’occasion d’apparaître. ”
“ À l’Autriche. Cela est vrai ; mais qui voudrait soupçonner l’Autriche de mettre son intérêt à la place de celui des peuples qu’elle protège ? C’est donc à la Turquie ? Mais qu’a-t-elle à gagner par la dislocation des provinces ? Que lui importe de posséder deux membres morts qui ne peuvent vivre que par leur réunion ? Que lui serviront deux cadavres pour se couvrir ? C’est d’un peuple vivant qu’elle a besoin, soit comme allié, soit comme dépendant ; elle a bien assez, Dieu merci, de ruines chez elle. Est-ce aux Roumains que profitera la division ? ”
“ Je ne doute pas que l’Occident entier n’eût longtemps retenti de cette merveille. Une race d’hommes alliée à la nôtre, perdue et retrouvée, est-ce là un événement qu’ils eussent laissé dans l’ombre ? Je suppose que Montesquieu n’eût pas dédaigné de jeter un regard sur cette dernière parcelle du monde romain. Soit en parlant de la décadence de l’empire, soit en comparant les lois aux climats, il eût donné quelque part une place à la Rome de chaume des Moldo-Valaques. ”
“ Donnez-leur une patrie, vous verrez quel miracle cette idée seule peut accomplir chez eux. Armez-vous tant que vous voudrez contre les classes, il faudra bien pourtant chercher dans les individus le germe de la renaissance politique et morale ; car c’est de notre temps une espérance, il me semble, assez vide que de trouver un système, une pierre philosophale qui dispense l’homme de toute probité, et qui établisse la justice publique sans que personne ait besoin d’être juste. ”
“ Les femmes ont fait le mal ; les femmes seules peuvent le guérir... Mais qu’elles connaissent peu leur véritable intérêt ! Elles croient, en copiant nos usages, nos mœurs, notre indifférence pour le bien et le mal, notre ricanement sur toute aspiration, s’élever à la hauteur de l’Occident ; elles ne voient pas qu’elles perdent ainsi ce qu’il y a de plus charmant en elles, leurs grâces ingénues, comme d’un enfant qui s’éveille. ”
“ Et l’on m’avouera qu’il serait au moins extraordinaire de penser que dans notre société moderne toute œuvre est garantie à celui qui l’a faite, toute propriété est respectée, toute production, tout instrument, toute richesse, tout patrimoine, excepté la propriété la plus sacrée, la production la. plus difficile et la plus ingénieuse, l’instrument le plus fécond, la richesse la mieux acquise, le patrimoine le plus inaliénable, à savoir : la langue même, qu’il serait toujours permis au plus fort de trancher et d’extirper violemment dans la bouche du peuple qui l’a créée, conservée, cultivée ! ”
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