“ Dans cette nuit mystique, où le christianisme de l’Occident expire, où la basilique de Saint-Pierre s’écroule, ensevelissant sous ses débris les vieux chrétiens et la vieille papauté, et où le Christ renaît pour ne plus mourir, c’est l’apôtre Jean qui prononce l’Ite missa est de la dernière messe ; c’est lui qui inaugure les temps nouveaux. Les ruines de l’ancien monde chrétien deviennent pour lui un trône éclatant, d’où il contemple le monde régénéré sous l’empire d’une morale plus pure et de la fraternité pratique. ”
H. Desprez
Résumé
“L’Église d’Orient”, est une œuvre de H. Desprez. Des thèmes tels que d'Orient, Slaves ou patriarcat y sont abordés.
Citations de L’Église d’Orient (H. Desprez)
“ Avant de recevoir l’Evangile, chacun des peuples de l’empire turc, et notamment les Grecs, les Slaves, les Valaques, les Arméniens, ont traversé des civilisations distinctes, et les souvenirs qui appartiennent à ces époques évanouies, mais non encore oubliées, ont d’autant plus de puissance, que sous l’empire d’une vie monotone et simple, presque toujours la même depuis des siècles, rarement de grands événemens sont venus frapper leurs imaginations. ”
“ Mais s’il est à redouter que ce mouvement religieux, dirigé par l’esprit de nationalité, ne s’accomplisse au détriment de Rome, il y a du moins lieu de croire qu’il ne profitera pas à la grande puissance dont l’action menace l’Europe orientale d’une unité bien autrement redoutable que ne le serait l’unité romaine, même dans l’hypothèse d’un triomphe auquel elle est loin de songer. La papauté n’a jamais poursuivi dans ces contrées qu’une suprématie purement religieuse. ”
“ Enfin les Illyriens de l’Autriche méridionale, les Bosniaques de la Turquie, n’ont-ils pas souvent, par la même raison, rencontré des difficultés inattendues dans leurs rapports avec ces Bulgaro-Serbes qui pourtant parlent la même langue, ont les mêmes intérêts et nourrissent les mêmes espérances ? Ainsi, par un préjugé enraciné, le latinisme est considéré parmi les Slaves comme un arbre étranger au sol national. Ceux qui osent se nourrir de ses fruits ou s’asseoir à son ombre sont tenus pour infidèles aux traditions et au génie de la patrie slave. ”
“ Les Arméniens se distinguent toutefois de l’église grecque en ce sens que leurs doctrines sur l’unité de nature en Jésus-Christ laissent beaucoup à désirer. Il existe à cet égard chez les Arméniens eux-mêmes une obscurité qu’il est difficile de pénétrer. Tout ce que l’on peut dire à leur justification, c’est qu’ils mettent, à repousser toute solidarité avec les doctrines d’Eutychès, la même ardeur que les Grecs à décliner toute parenté avec l’arianisme. ”
“ Nulle part, en effet, le sentiment de l’individualité des races n’est plus sincère et plus fort que chez les Slaves du Danube, et à moins que, par un excessif oubli de leurs intérêts, on ne se plaise à les pousser à bout, il n’est pas à craindre que le panslavisme les séduise. L’idée de l’individualité des races est, chez les Bulgaro-Serbes aussi bien que chez les Hellènes, les Moldo-Valaques et les Arméniens, la sauvegarde de l’individualité des églises. ”
“ Bien que le maintien d’une étroite unité fût dans l’esprit du catholicisme et dans l’intérêt évident des catholiques nouvellement constitués, une lutte sourde s’engagea sur-le-champ entre eux, en vue de substituer à cette unité la création d’un patriarche pour chaque race, et dès maintenant il existe en Turquie à peu près autant d’églises catholiques que de peuples attachés à cette communion. Sur ce terrain de l’Orient, l’esprit de nationalité l’emporte chez les Latins comme chez les Grecs. ”
“ La théologie des uns comme celle des autres est dans leurs poètes. Il n’y a point d’exception à faire pour les Arméniens, les Syriaques, les Chaldéens, qui ont pourtant subi l’influence du mysticisme si cher à l’Asie. Aussi le christianisme n’a-t-il trouvé de théologiens véritables parmi les Grecs et les Slaves qu’aux premiers siècles de l’église, quand la doctrine avait besoin d’être exposée pour se répandre, et que de hardis hérésiarques s’élevaient de toutes parts pour ébranler les fondemens de la foi. ”
“ Le travail d’idées entrepris depuis quelques années par chacun de ces peuples pour conserver et raffermir leur individualité politique, religieuse et littéraire, semble avoir été inspiré par la vue même de ce danger. En se proposant de nationaliser de plus en plus leurs églises, les populations de l’Europe orientale ne semblent vouloir que se mettre mieux en mesure de défendre leur autonomie politique, et elles n’ignorent point quel est le véritable ennemi des destinées qu’elles rêvent. La politique actuelle de la Russie en Orient n’est pas faite d’ailleurs pour les rassurer. ”
“ Indépendamment de la tendance au naturalisme qui a inspiré aux Moldo-Valaques, aux Serbes et aux Hellènes, une répugnance visible pour la théologie, et qui est devenue la raison essentielle du dogme de leur église, chacun d’eux (et les Arméniens ne font pas exception) a donc donné à ses croyances religieuses l’empreinte de ses traditions, de ses préjugés, de ses superstitions primitives. Ces légendes où l’on voit se confondre les élémens les plus divers attestent que le christianisme a dû, sur ce terrain, transiger avec les civilisations antérieures. ”
“ Il y a aujourd’hui, particulièrement dans le royaume de Grèce, un très grand nombre d’esprits qui, ne se rendant point un compte exact des dispositions des Slaves et des Moldo-Valaques, sont persuadés que, dans le cas d’une dissolution de la Turquie, les Hellènes seraient appelés à reconstituer l’empire de Bysance et à succéder à la suprématie des Turcs sur les autres populations chrétiennes de ces contrées. Ces esprits ne sont pas même éloignés de croire que c’est un droit qu’ils tiennent d’une sorte de supériorité de civilisation et de sang. ”
“ Il est au reste des causes de désaccord plus puissantes que ces dissidences : ce sont les sentimens d’indépendance qui sont communs à toutes les églises grecques de l’empire ottoman, et qui, loin de les porter à rechercher dans une fusion avec l’église russe l’unité qui leur manque, les poussent au contraire à se subdiviser de plus en plus et à prendre chaque jour davantage ce caractère d’églises nationales qui est leur caractère essentiel : mouvement qui correspond d’ailleurs à celui que chacune des races chrétiennes de ces contrées accomplit politiquement sur elle-même. ”
“ Chez les Slaves d’Autriche et de Turquie, c’est un cri de désespoir que l’on ne pousse qu’avec effroi et douleur. Quand les Tchèques ou les Croates voient ou croient voir que le germanisme menace leurs libellés provinciales ou leurs idiomes, quand les Bulgaro-Serbes peuvent supposer que l’islamisme néglige leurs griefs, c’est alors qu’ils laissent échapper ce cri de panslavisme comme une dernière et lamentable ressource ”
“ Quand les Serbes visent au surnaturel, ils ont, comme les Valaques, des génies propres à leurs traditions, qui ne sont pas sans action sur leurs esprits. De ce nombre sont les vila, êtres fantastiques, tour à tour amies ou ennemies de l’homme, mais toujours animées de sentimens slaves. On voyage rarement sans rencontrer ces gnomes qui se plaisent soit à vous conduire, soit à vous égarer. Les vila figurent constamment à côté de saint Elie et de la Vierge dans les croyances populaires des Serbes. ”
“ Est-ce au moment où l’idée de race acquiert un si grand prestige parmi les populations de la communion orientale, et que celles-ci paraissent avant tout préoccupées du besoin de se replier sur elles-mêmes pour y puiser une vie nouvelle, est-ce en un pareil moment qu’elles songeraient à contracter des liens plus étroits avec une nation dans le sein de laquelle elles se verraient bientôt absorbées ? ”
“ Les passions humaines occupent une grande place dans l’histoire de la séparation des deux églises d’Orient et d’Occident. Ici cependant les dispositions individuelles de quelques personnages éminens ne suffisent pas à expliquer les mouvemens des peuples. L’ambition de Phootius et celle de Michel Cérulaire n’auraient point eu le pouvoir de déchirer si profondément le monde chrétien, si des germes de division plus actifs que la volonté même de ces deux chefs de l’église de Constantinople n’avaient sommeillé antérieurement dans le cœur des populations. ”
“ En Arménie, l’imagination populaire a subi des influences également issues du génie même de la nationalité, mais distinctes de celles qui ont agi sur les chrétiens de la Turquie d’Europe. Relégués au milieu des nations asiatiques, les Arméniens n’ont connu que passagèrement le paganisme gréco-romain. En revanche, ils se ressentent du contact de leur civilisation primitive avec les religions de l’Asie, avec les croyances de la Perse et le judaïsme. ”
“ Il existe dans les superstitions des Serbes un être essentiellement malfaisant, d’un ordre très inférieur aux vila, et qui ne laisse pas d’occuper également ou plutôt de tyranniser les imaginations. C’est le vampire, conception essentiellement slave et qui a parcouru les contrées du Bas-Danube avant de fréquenter les races germanique et celtique. La Serbie passe pour être de tous les pays slaves celui où le vampirisme a répandu le plus de terreur. ”
“ Les uniates de la Turquie d’Europe ne se sont soumis à la souveraineté religieuse du saint-siège qu’en sauvegardant toutes leurs pratiques nationales, et il n’est peut-être pas un seul de ces peuples qui ne fut prêt à faire schisme, si l’église latine voulait hautement empiéter sur les privilèges qu’elle leur a concédés, tant le sentiment de la nationalité l’emporte chez eux sur toutes les autres considérations ! ”
“ Les nations gréco-slaves, il est vrai, n’ont point toutes refusé également de rester unies avec Rome. Les Slaves du moins se sont partagés. Si la famille russe et les tribus bulgaro-serbes se sont livrées sans réserve à la communion orientale, les Polonais et les Tchèques de la Bohême, ainsi que les tribus illyriennes et une partie des Bosniaques, ont passé au latinisme. Cependant, aussitôt que l’on met le pied sur le sol slave, on est frappé de la situation difficile dans laquelle ces populations latinisées se trouvent placées vis-à-vis des autres peuples de la même race. ”
“ Les influences traditionnelles et locales, moins puissantes sur eux que sur les chrétiens de la communion orientale, leur ont cependant imprimé ce trait particulier et distinctif au sein de la grande unité catholique. En somme, à n’envisager que l’église grecque, on pourrait presque dire que la nationalité, si puissante dans les questions liturgiques, a elle-même formé le dogme de cette église. Qui n’a remarqué dans l’histoire de l’Orient en général, et dans celle des Gréco-Slaves en particulier, un penchant populaire au naturalisme ? ”
“ LA HIERARCHIE. C’est dans son organisation hiérarchique que l’église d’Orient porte au plus haut degré l’empreinte de cet esprit national que nous venons de reconnaître en traits si manifestes dans le dogme et dans les croyances populaires. La communion orientale n’admet point de chef visible dans l’église universelle. Une autorité s’étend, il est vrai, sur toute l’église, c’est celle du concile œcuménique ”
“ Les traditions païennes ont survécu comme l’aliment du patriotisme, comme le principal titre de gloire de la nation ; elles ne se sont point amalgamées aussi singulièrement qu’en Valachie avec les légendes chrétiennes. Il ne serait pas cependant difficile de retrouver dans les coutumes religieuses des Grecs des pratiques qui relèvent incontestablement du paganisme. Tel est l’usage de faire danser à certaines époques les images des saints comme des dieux familiers au son de la flûte et des timbales ”
“ Lorsqu’on étudie l’église d’Orient soit dans son histoire, soit dans sa condition présente, on voit toujours apparaître le besoin de nationalité. Au moment de la grande scission qui sépara la ville de Constantin de celle des papes, c’était le génie décentralisateur de l’Orient qui luttait contre le génie de l’unité transmis par Rome païenne à Rome catholique. Aujourd’hui cette pensée de décentralisation s’est généralisée : il n’est dans l’Europe orientale aucun peuple, si petit soit-il, qui n’en réclame le bénéfice. ”
“ Quant aux deux autres peuples les plus importans de la Turquie avec les Slaves, c’est-à-dire les Hellènes et les Arméniens, ils ont brisé presque unanimement avec Rome. Pour eux aussi, comme pour les Slaves, le latinisme est une importation du dehors qui éveille toutes les susceptibilités du patriotisme. ”
“ Pour les Valaques et les Slaves de Turquie comme pour ceux d’Autriche, l’ennemi, ce n’est point le maître, ce n’est point la race gouvernante, l’Osmanli ou le Germain ; c’est la race intermédiaire qui prétend ou prétendait jusque dans la dépendance conserver une domination oppressive sur les peuplades soumises dans des temps plus heureux. ”
“ La fatalité est, en effet, un des élémens du vampirisme tel que le conçoivent les Grecs. Avant de succomber à l’instinct irrésistible du sang, le vampire lutte sur cette terre contre sa destinée. Cet être diabolique est connu en Grèce sous le nom de vardoulaka. On ne lui fait pas une guerre moins acharnée que chez les Slaves du Danube. ”
“ Bien que les légendes qui se rapportent à la conversion des Arméniens et à leur apôtre saint Grégoire l’Illuminateur soient beaucoup plus véritablement chrétiennes, elles sont empreintes du même esprit de familiarité, dont le mysticisme s’accommode d’ailleurs dans les choses divines non moins volontiers que le naturalisme. ”
“ Il est malheureusement vraisemblable qu’il n’y a rien à gagner pour le catholicisme à ce mouvement des esprits ; il est à craindre au contraire que le besoin d’associer plus étroitement que jamais les destinées de l’église à celles de la nation n’agisse sur la portion des Slaves et des Valaques restée catholique, en un sens favorable aux doctrines de l’église d’Orient. Les Latins de Bosnie, de Croatie et de Bohême pourraient se laisser un jour entraîner de ce côté, dans l’intention de se rapprochée des Serbes et des Bulgares, avec lesquels ils ont des liens de parenté et d’intérêt. ”
“ LES CROYANCES POPULAIRES. Si la tendance propre à chacune des races de l’empire ottoman a pu agir sur le dogme des diverses églises au point de donner son empreinte aux principes mêmes de la croyance, on conçoit combien les traditions historiques ont du influer de leur côté sur la manière dont les populations entendent et pratiquent le christianisme. ”
“ En Russie, il renferme à la vérité une gigantesque pensée de conquête. Dans une partie de l’émigration polonaise, c’est la confédération démocratique des divers peuples slaves opposée au panslavisme unitaire et gouvernemental des Russes. ”
“ Il semblait que le génie des deux civilisations latine et grecque fut aux prises sur le terrain religieux, — Rome avec son puissant instinct de centralisation, Constantinople au contraire avec cet esprit de fédéralisme qui est dans les traditions des Hellènes et qui a fait leur faiblesse aux jours mêmes de leur plus grande puissance. ”
“ Après la chute de Rome, le génie latin a continué d’être le génie de la domination et de la discipline, comme le génie grec est resté le génie de la décentralisation et des libertés locales. Dans les contrées occidentales, surtout parmi les peuples qui avaient reçu la greffe latine, la suprématie religieuse de Rome s’est facilement établie ”
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