“ Ce serait un paradoxe qui ne manquerait pas de quelque vérité de soutenir que le français est en un sens antérieur au latin, je veux dire au latin réformé sur le modèle du grec que nous trouvons dans les écrivains classiques de Rome. Il est sûr du moins que ce n’est pas cette langue savante et littéraire qui a survécu dans l’usage, et qui est venue jusqu’à nous comme idiome parlé, sous le nom de français, d’italien, d’espagnol : c’est la langue du dessous, la langue sans grammaire, moins riche en désinences, traînante dans sa syntaxe, écourtée dans sa prononciation. ”
Citations sur “latinisation”
Gaston Paris,
Revue des Deux Mondes
“ Mais, si nous comparons les autres langues romanes, nous voyons que toutes, comme le français, emploient le verbe d’une façon absolue et lui donnent le même sens. Il suit de là que ces deux changemens dans l’emploi de tornare, si restreint en latin classique, s’étaient produits dans le latin parlé déjà sous l’Empire. Il y a une sémantique, comme il y a un vocabulaire, du latin vulgaire ; des rapprochemens de ce genre, — que le dictionnaire fait d’ailleurs souvent lui-même, — permettront de la constituer. ”
Ferdinand Brunetière,
L’Érudition contemporaine et la littérature française au moyen âge
“ Et s’il est, — comme il l’est, — par les mots, plus voisin de ses origines que notre langue du xviie siècle, ou par la syntaxe, d’une régularité de structure plus logique aux yeux du linguiste que la plus belle prose de la grande époque, c’est justement que ni la grammaire ni le vocabulaire encore n’ont pu parvenir à se dégager du latin. Ils s’agitent pour en sortir, mais ils n’y réussissent pas. ”
Gaston Paris,
Revue des Deux Mondes
“ Le français, comme je l’ai déjà dit, n’est que le latin parlé, sans aucune solution de continuité, ni rien qui ressemble à la génération d’un individu par un autre. Quand un mot appartenant au vocabulaire du latin parlé a passé jusqu’à nous par une tradition orale ininterrompue, le ramener à sa forme latine n’est pas en faire à proprement parler l’étymologie, c’est remonter plus haut dans l’histoire de l’évolution qu’il a décrite. ”
J.-J. Ampère,
Revue des Deux Mondes
“ Ce n’est pas ma faute, après tout, si César a conquis les Gaules ; si le christianisme les a trouvées latines ; si les barbares ont été forcés de dépouiller leur propre idiome pour balbutier d’une voix rude l’idiome des vaincus ; si l’unique culture du pays que nous habitons jusqu’au xiie siècle a été latine ; si le moyen-âge, même après l’introduction de la littérature vulgaire, a continué en beaucoup de genres à conserver l’usage du latin ; si à la Renaissance l’Europe a été encore une fois latine ”
Anatole France,
La Vie littéraire
“ Le latin, ce n’est pas pour nous une langue étrangère, c’est une langue maternelle ; nous sommes des Latins. C’est le lait de la louve romaine qui fait le plus beau de notre sang. Tous ceux d’entre nous qui ont pensé un peu fortement avaient appris à penser dans le latin. ”
Michel Bréal, Revue des Deux Mondes
“ Le latin, qui avait commencé avant Rome, a continué d’exister longtemps après la chute de l’empire romain, et l’on peut dire en un sens qu’il existe encore aujourd’hui, grâce aux langues romanes qui en sont la transformation. Mais la difficulté même où l’on est de marquer le commencement et la fin des langues aurait déjà dû montrer combien toute comparaison tirée d’un être vivant est trompeuse. ”
Théodore Pavie,
Revue des Deux Mondes
“ Ce qu’il prend pour l’idiome classique, ce qu’il veut imiter n’est en réalité que la basse latinité, toute remplie elle-même de mots étrangers, destinée à disparaître et à se fondre dans les dialectes qui vont surgir de toutes parts. Au XIe siècle, la langue romane a fait un grand pas : ce n’est encore qu’un patois; mais regardez de près cet idiome informe : il est vivant comme la chenille qui se tord sur le sable; comme elle, il possède les appendices qui plus tard se développeront et donneront à la langue en voie de formation ce qui lui manque pour se mouvoir avec aisance. ”
Guglielmo Ferrero,
Revue des Deux Mondes
“ A quoi on ajoute encore que le latin qui, jusqu’au siècle dernier, restait une langue à demi vivante, s’est définitivement éteint au XIXe siècle, étouffé par le luxuriant développement des langues et des cultures nationales, enseveli sous les ruines de la puissance politique de l’Eglise, laquelle, pour l’idiome comme pour tant d’autres choses, avait continué l’Empire romain. N’est-il pas évident que la mort de la langue latine marque pour Rome le début d’une nouvelle, suprême et irréparable décadence ? ”
Marcel Prévost,
Revue des Deux Mondes
“ Pour des Français et des Françaises, j’estime que ce doit être le latin. Vous trouverez partout les raisons de cette préférence ; contentez-vous de celle-ci qui est forte : savoir le latin est le moyen le plus court de savoir le français. C’est plus court que d’enseigner en détail pourquoi « immense » ne veut pas simplement dire « très grand ; » comment le verbe « douter » a donné l’adjectif « indubitable, » etc. En outre, le latin est un excellent type de langue étrangère, pour étudier la méthode générale d’apprentissage. ”
Frédéric Ozanam,
Œuvres complètes de Frédéric Ozanam…
“ Toutefois, ne croyons pas que les inscriptions latines fussent composées par les savants, et pour les savants qu’elles s’adressassent aux classes lettrées, c’est-à-dire au petit nombre. Tout y’est populaire les sentiments qu’elles expriment, la forme incorrecte qu’elles préfèrent, la rime qu’elles cherchent. Au onzième siècle, au douzième, jusqu’au treizième, la langue latine n’avait pas cessé d’être comprise en Italie, non des lettrés seulement, mais de tous. C’était en latin qu’on prêchait le peuple, en latin qu’on le haranguait, en latin qu’on lui composait des chants de guerre. ”
Louis Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature française
“ Assurément, s’il était démontré que la grammaire française n’est pas d’origine latine, on pourrait dire qu’il n’y a pas identité entre le français et le latin, car c’est là en effet le propre d’une langue. On peut parler français avec des mots anglais ou allemands ; ce qu’il faut considérer pour savoir quelle langue parle un homme, c’est la manière dont il traite les mots pour leur faire jouer un rôle comme partie du discours, et dont il marque les rapports entre eux. ”
Jacques de Morgan,
Les recherches archéologiques…
(1906)
“ La disparition du latin a créé, dans la littérature scientifique, une véritable confusion des langues: elle oblige celui qui se destine aux sciences à connaître, non seulement tout ce qui a rapport à ses études de près ou de loin, mais aussi à posséder des notions très étendues des diverses langues étrangères. ”
Étienne-Jean Delécluze,
François Rabelais, 1483-1553 ; par M. Delécluze
(1841)
“ Le latin, au contraire, la langue sacrée, religieuse, l'idiome répété dans les prières par ceux mêmes qui ne le comprennent pas, le latin fut longtemps pour l'Europe la seule langue au moyen de laquelle toutes les transactions intellectuelles s'accomplissaient. Religion, poésie, philosophie, sciences, arts, diplomatie, tout se traitait en latin, et la force de cet usage fut tel, qu'après avoir été général depuis le IXe siècle jusqu'au XVIIe, il subsiste encore, tout affaibli qu'il soit, dans les grandes universités d'Europe. ”
Michel Bréal, Essai de Sémantique
“ Du latin, la formation en aster passa aux langues dérivées, où elle eut un plein succès. Toutes les langues romanes s’en servent. Le français s’en est emparé et en fait usage avec plus de liberté que ne fit jamais le grec ni le latin. ”
Charles Louandre, Revue des Deux Mondes
“ La difficulté des définitions n’existe pas pour les dictionnaires latins, mais celle des nuances et des équivalens dans les deux langues n’est pas moins grande, et quand on pénètre dans le génie même de l’idiome latin, si riche en mots qui sont tout à la fois une pensée et une image, on reconnaît combien la rédaction d’un lexique demande de science et de soins. ”
Adolphe Granier de Cassagnac,
Histoire des origines de la langue française
(1872)
“ « Autre chose est parler latin, ditil, autre chose est parler selon la grammaire (1) . » Le second, ajoutant un trait de lumière à la déclaration, s'exprime ainsi : « La latinité consiste à parler correctement, conformément à la langue de Rome (2) . » %>- Il y avait donc, comme on voit, deux latins ; celui du Latium et celui de Rome; celui-ci, soumis aux règles grammaticales de la déclinaison, de la conjugaison et de la syntaxe grecques, adoptées à Rome; celui-là, compiétement étranger à ces règles, et resté fidèle au génie propre et absolument différent des dialectes nationaux. ”
Charles Maître, L'Esprit français constitutionnel assiégé par les jésuites et les doctrinaires… (1846)
“ Mais tout cela n'est encore que niaiserie, il faut au collége apprendre en latin le langage fleuri d'un homme bien élevé, comment on confectionne un discours, un récit, dans quelles situations ils est besoin de pathétique et de mouvement, et dans quelles autres il faut de la sensibilité et de la grâce. S'il se trouvera jamais dans le cas d'en faire usage, s'il aura jamais besoin de ces talens superbes et s'il aura jamais autre chose à faire que pavaner, louanger, solliciter et singer, il n'en est point question. ”
Gustave Le Bon,
Psychologie de l’Éducation
“ On ne saisit pas du tout l’influence que pourraient exercer quelques notions de grec et de latin sur les rapports que sont appelés à écrire de modestes bureaucrates, mais on saisit très bien, et ceci justifie ce que j’ai voulu démontrer, que, devant des préjugés aussi tenaces, les réformes sérieuses sont totalement impossibles. La force du latin réside, on le voit, dans le prestige qu’il exerce sur une foule de braves gens dont beaucoup n’en ont d’ailleurs jamais retenu un seul mot. La corporation des épiciers tient cette langue en haute estime et veut absolument que ses fils la connaissent. ”
Jean-Marie Guyau,
Éducation et Hérédité
“ On n’apprend pas le latin pour parler en latin, ni pour écrire la langue pure d’une seule époque : il y a, là une simple gymnastique. C’est moins le résultat qu’il faut considérer que l’effort d’arrangement, de composition et d’expression. Les vers latins sont meilleurs encore : c’est une initiation, imparfaite sans doute, mais très utile, au langage de la poésie, à ses associations d’images, à son harmonie et à son rythme. ”
Adolphe Granier de Cassagnac,
Histoire des origines de la langue française
(1872)
“ Une différence si profonde entre la langue latine et la langue romane dans les parties qui constituent la langue elle-même aurait dû faire comprendre à tous les esprits sérieux qu'il était logiquement impossible d'admettre que l'une procédât de l'autre. ”
Albert Jacquemart, Le Moyen-âge et la Renaissance… (1851)
“ L'ignorance des écrivains de ce siècle est incroyable ; elle regarde non-seulement la pureté de la langue latine, mais aussi les règles les plus simples de la grammaire. Les versificateurs ont perdu toute idée de prosodie et retombent dans les rimes léonines et les acrostiches. Pétrarque réhabilite la Poésie latine. Il était plus fier de son Africa, dont le sujet est la fin de la deuxième guerre punique, que des sonnets et des odes qui l'ont immortalisé. Écrit avec élégance mais avec recherche, ce poëme l'emporte sur toute la versification latine du Moyen Age ”
“ Même sans apprendre le latin, ils seraient conduits, par la comparaison systématique du français et du languedocien ou du provençal, à entrevoir, à reconnaître le fonds commun de latinité d’où émanèrent le dialecte du Nord et le dialecte du Midi. Des siècles d’histoire s’éclaireraient en lui et, penché sur cet abîme, il entendrait le murmure lointain des sources profondes. Et tout ce qui donne de la profondeur à la vie est un grand bien. Aussi le sens du mystère qui est pour une grande part le sens de la poésie, s’éveille dans l’âme. ”
Frédéric Ozanam,
Œuvres complètes de Frédéric Ozanam…
“ Ainsi toutes les langues modernes devaient, l’une après l’autre, naître de l’influence et de la fécondité de l’ancien latin non-seulement celles qu’on appelle néo-latines, l’italien, le provençal, l’espagnol, devaient trouver leur origine dans la langue, des Romains mais même les langues germaniques ne s’étaient pas affranchies de cette espèce de tutelle que le latin avait exercée sur elles. ”
Frédéric Ozanam,
Œuvres complètes de Frédéric Ozanam…
“ Car, disent-ils, qui croira jamais à la latinité si étroite et si pauvre, que chaque mot n’ait qu’un sens et qu’un emploi, quand on compte douze genres de latinité, et que chacune a plusieurs grammaires ? ”
Émile Ollivier, Revue des Deux Mondes
“ Elle ne se serait pas arrêtée un instant à la chimère de l’union nécessaire des races latines. Ceux qui parlent des idiomes dérivés du latin ne sont pas des Latins. La langue n’est pas l’indice certain de la race. ”
Honoré Chavée,
Revue de linguistique et de philologie comparée
“ Le latin, le vrai latin, le latin des beaux siècles ne vit pas s’opérer en son organisme cet étrange dédoublement du pronom : il n’eut pas ce monstrueux parasite si familier aux Grecs. Mais toutes les formes du latin vieillissant et se gâtant, c’est-à-dire l’espagnol, l’italien, le portugais, le français, le provençal et les autres patois romans se taillèrent un article dans l’étoffe du pronom dérivé ille, illa, illum, illam, illi, illæ, illos, illas et de là leur il et leur el, leur lo ou la et leur le, leur li ou gli et leur los, leur le et leur las, etc. ”
Jean-Jacques Ampère,
De la littérature française dans ses rapports avec les littératures étrangères au moyen âge
“ En outre, partout s’élève une littérature latine, contemporaine et rivale des littératures vulgaires. L’idiome qu’elle emploie est celui de l’église, de la science, des affaires ; et l’on peut dire que la littérature latine, au moyen âge, est une littérature morte dans une langue vivante. ”
Léon Clédat, Nouvelle grammaire historique du français… (1905)
“ Et non seulement la langue se modifie profondément, mais elle se brise en quelque sorte, et donne naissance à des idiomes dérivés qui, dès ce moment, vivent d'une vie propre et se diversifient de plus en plus. C'est ainsi que sont nées du latin les langues dites romanes, le français, le provençal, l'italien, l'espagnol, le roumain, toutes au même titre héritières du latin. ”
Charles Louandre, Revue des Deux Mondes
“ On dira sans doute que notre époque a bien autre chose à faire que des thèmes, mais nous répondrons que si l’on apprend le latin pour ne point le savoir, il est inutile de l’étudier. Nous sommes complètement de l’avis d’un membre de l’Institut, M. Rossignol, qui, dans les notes d’un poème dont nous allons dire un mot, soutient cette thèse, à savoir que dans l’acquisition du matériel d’une langue l’usage parlé joue un rôle moins important qu’on ne le croit en général, et que c’est surtout par l’étude approfondie de la grammaire et des bons écrivains que l’on parvient à l’écrire correctement. ”
F. Brunetière,
Revue des Deux Mondes
“ Ce qui n’était guère qu’une étrange illusion, à moins que ce ne fût une mauvaise plaisanterie, quand on le disait pour excuser la diminution de la part du latin dans l’enseignement classique, pourra devenir une réalité, quand le latin ne contribuera plus qu’à former les professeurs de l’enseignement français. ”
René Pichon, Revue des Deux Mondes
“ Mais tous ceux qui ont quelques connaissances et un tant soit peu de force de pensée, les clercs, les docteurs, les érudits, tous les « intellectuels » du moyen âge, se servent du latin, qui demeure pour eux et par eux une langue vivante en même temps qu’une langue savante. ”
Adolphe Granier de Cassagnac,
Histoire des origines de la langue française
(1872)
“ DEUXIÈME FAIT : la grammaire du français, de l'italien et de l'espagnol est absolument la même, soit à l'égard du substantif, que ces trois langues déclinent avec des prépositions ; soit à l'égard du verbe, qu'elles conjuguent avec des auxiliaires (1) ; soit à l'égard de la syntaxe, qui a pour base la construction de la phrase selon l'ordre logique des idées. — La grammaire du latin et du grec, qui est la même pour les deux langues, est au contraire absolument différente, soit quant au substantif, qu'elle décline avec des cas ; soit quant au verbe, qu'elle conjugue avec des flexions ”
Joseph Bard,
Derniers mélanges de littérature et d'archéologie sacrée
(1847)
“ Les Heures en langue vulgaire, interdites expressément à Rome, doivent être aussi sévèrement proscrites que les cantiques pendant la sainte messe, les vêpres, les saluts. Le latin est la langue de l'église, et le cœur du peuple, par une merveilleuse intuition, un secret instinct tout providentiel, semble en deviner le sens. — Ah! qu'on ne me parle pas de l'ignorance où le peuple est de la langue latine; d'abord : que les paroles s'adaptent à la musique ou au rlain-chant, elles ne cessent pas d'être latines. ”
