“ C’était le plus souvent une femme, assise à l’arrière-plan, coiffée d’une toque éclatante ornée de plumes. Devant elle, était un grand coffret, ouvert, rempli de pots ou boîtes de baume et d’onguent. Gaston s’amusait immensément de la mimique et des bouffonneries de Tabarin. Il battait des mains et riait d’un rire qui tintait agréablement aux oreilles de ses voisins comme des clochettes d’argent. La représentation finie, le comte d’Yville, qui n’était pas sans inquiétude, à cause de la foule qui se ramassait sur le Pont-Neuf, voulut ramener l’enfant chez lui. ”
Résumé
L’Algonquine, roman de Rodolphe Girard, explore les tensions entre amour, liberté et destin dans un cadre inspiré des conflits coloniaux et amérindiens. L’œuvre suit Johanne de Castelnay, une jeune femme aux contradictions, et son lien tumultueux avec Giovanni, un guerrier Algonquin.
À travers des scènes de violence, de passion et de sacrifice, Girard dépeint des personnages marqués par le conflit entre leur nature sauvage et les pressions sociales. La narration, riche en symboles (comme le canot ou l’épée), met en scène des thèmes universels de résistance et de quête d’identité, culminant dans un dénouement tragique qui souligne l’impossibilité de réconcilier les mondes.
Citations de L’Algonquine (Rodolphe Girard)
“ À quoi rêvait-elle, la délicieuse petite Indienne ? À sa famille, à ses bois, à son ancienne vie nomade. Voici qu’un sourire mélancolique erre sur ses lèvres entr’ouvertes qui laissent voir des dents mignonnes d’une blancheur éclatante. Ah ! l’amour seul peut faire rêver et sourire ainsi une femme à cet âge où son âme s’épanouit comme un suave bouton de rose sous les baisers et les caresses du printemps. Accoudée à la margelle du puits, elle s’attarde au souvenir de la mâle et belle figure de l’inconnu qui, depuis un mois, habite sous le toit du baron de Castelnay. ”
“ Pas un être ne bouge. Avec une hâte fébrile, alors, la jeune Algonquine emploie ses dents et son bras libre pour détacher les courroies en peau de daim qui captivent le reste de son corps. Encore une jambe à délier, et elle sera libre ! C’est fait... Oroboa bien qu’elle se sente des ailes aux pieds, marche en rampant ramassée sur elle-même. Vingt fois en passant par-dessus ces grandes masses noires, plongées dans le sommeil et qui, à la lueur mourante du feu, ont pris dans le repos, les formes les plus fantastiques, elle court le danger de jeter l’alarme dans le camp endormi. ”
“ Bec-de-Vautour pousse un cri, un seul, bat l’air de ses grands bras bronzés et huileux, chargés d’anneaux de cuivre, et il s’abat dans des flots de sang. Le cri d’agonie du chef iroquois a jeté l’alarme dans le camp. En un clin d’œil, les barbares sont sur pied. On allume des flambeaux d’écorce, on court aux armes, et va çà et là sans se reconnaître. La terreur est peinte sur tous les traits. On se croit assailli par un ennemi invisible. Les prisonniers se prennent à espérer. Enfin, un sagamo trouve les liens qui retenaient Oroboa captive, un autre guerrier, le cadavre de Bec-de-Vautour. ”
“ FILLE DE PREUX Nous avons vu de quel acier était trempé le caractère de Johanne de Castelnay. Avec une femme de cette nature, on peut s’attendre à tout : les plus grandes folies comme les plus incroyables héroïcités lui sont communes. Ce sont de ces êtres que Dieu n’a créés femmes, on croirait, que pour faire rougir certains hommes de leur faiblesse et de leur pusillanimité. Quand, une fois, un désir a frappé à la porte de leur cœur, ils ouvrent toute grande la porte de ce cœur pour l’y laisser entrer en conquérant. ”
“ Rien ne les arrêtera, désormais, dans leur course à la victoire ou à la mort. Ils renverseront tout sur leur passage. Les obstacles, insurmontables pour tant d’autres, disparaîtront sous la poussée de leur volonté, comme des châteaux de cartes édifiés par des mains d’enfants et renversés par un souffle. Et s’ils succombent dans ce duel aveugle avec le destin, du moins tomberont-ils pleins d’ivresse et de gloire, pour avoir lutté avec une âme virile. Giovanni disparu, Johanne fut anéantie sous le coup de son désespoir et de sa douleur. ”
“ Et, dans la solennelle quiétude de la nuit, nymphe indienne vêtue de peaux de bêtes, sa longue chevelure noire flottante sur ses épaules comme une chape de deuil, elle allait, seule, être fantastique, dans les ténèbres, vers la mort ou la liberté. Enfin, un soir, à l’heure où les cloches saintes égrenaient dans les airs les notes mélodieuses de l’angélus, elle poussait sa pirogue sur les rives de Québec. À ce moment précis, une jeune fille et un homme revenaient à terre d’une promenade sur le fleuve. Cette jeune fille, c’était Johanne de Castelnay, cet homme, c’était le père de Johanne. ”
“ Quelle est donc cette folie de l’homme qui le pousse à parcourir le monde pour y trouver le malheur qui vient le relancer si vite à son propre foyer ? C’est que nous sommes nés pour la souffrance. Que nous nous lancions à la poursuite du malheur, ou que nous l’attendions, c’est un compagnon terrible et inévitable qui nous persécute jusqu’aux portes du tombeau. Giovanni se laissa tomber sur le seuil en pierre brute d’une maison, se demandant, avec anxiété, si jamais il reverrait la délicieuse petite Algonquine qui lui avait pris son cœur. ”
“ À l’âge de trois ans, Johanne perdit sa mère. Ce fut un malheur pour elle. Privée de cet appui ferme et tendre, dépourvue de cette conseillère sublime qu’est une bonne mère, et dans le cœur de laquelle le Créateur s’est complu à placer un dévouement illimité et sans égal, la jeune fille grandit comme une belle fleur transplantée dans un terrain exotique par les mains inhabiles d’un jardinier novice et maladroit. Pierre de Castelnay adorait sa fille, mais comme on adore un vase précieux qui fait notre orgueil et que l’on montre avec ostentation aux connaisseurs. ”
“ Montrez que la plus humble des squaws des Algonquins a plus de cœur et de courage que le premier des guerriers iroquois. Levez les yeux au ciel et priez le Grand-Manitou de vous pardonner vos fautes. Si vous êtes condamnés aux supplices, que les enfants de vos enfants proclament, en apprenant à lancer la flèche et le tomahawk, que les Algonquins n’ont jamais frémi devant la mort, et qu’ils ont subi les plus grandes tortures en chantant, avec courage le chant de mort ! ”
“ JOHANNE DE CASTELNAY Au nombre des principales familles attirées dans la Nouvelle-France, soit par la passion de l’aventure ou l’appât des richesses représentées par la traite des pelleteries, soit par les déboires éprouvés là-bas dans la vieille France, soit enfin par l’amour seul de la patrie et de la foi, pour la gloire du drapeau français et la propagation de l’Évangile dans le pays de Jacques-Cartier, on remarquait celle du baron de Castelnay. ”
“ Johanne ne dit rien, mais elle attacha sur Giovanni un de ces regards de femme qui sont tout un monde de bonheur pour l’homme dont le cœur n’appartient pas à une autre. Comme ils allaient sortir de la chambre, tous deux s’aperçurent que le jeune homme s’était rendormi. Son pansement, sans doute, lui avait fait du bien. Sa respiration était plus calme et il reposait avec tranquillité. — Dans une heure, dit le docteur Grandpré, je vous enverrai des pilules. Vous en ferez prendre au blessé deux à toutes les trois heures. Je compte sur votre dévouement pour avoir bien soin de lui. ”
“ « Au noble inconnu qui a sauvé ma fille. Baron de Castelnay. » Giovanni n’eût pas plutôt pris connaissance de ce billet qu’il serra les poings avec colère, tandis que le rouge de la honte paraissait sur son front. Fallait-il donc qu’il attendît qu’on lui fît la charité, qu’on lui jetât des vêtements propres comme à un pauvre du bon Dieu. Pour cela, jamais ! Un costume de seigneur en velours noir broché d’argent, des souliers à boucle brillante, il s’en souciait comme de l’an quarante. Est-ce cette grande plume blanche qui le rendrait heureux ? ”
“ Mais cette Indienne était belle, plus belle qu’elle pour Giovanni, et c’est cette Indienne qui lui avait fermé les portes du bonheur. Quand un obstacle se présente à soi sur le chemin de la vie, on l’écarte. L’obstacle c’était Oroboa. Il fallait donc, à tout prix, le faire disparaître pour toujours. Jamais être humain n’aurait connaissance du crime commis dans ce lieu désert. Ni les arbres, ni le fleuve, ni le ciel ne pourraient parler. Un coup d’épée est vite donné dans la nuit, surtout quand le bras qui tient l’arme est celui d’une femme jalouse. ”
“ Johanne et Giovanni n’étaient pas des amants qui échangent, ravis, des verbes d’enivrement et d’espérance dans les trésors que la vie fallacieuse promet à la jeunesse enthousiaste. Non, il n’y avait là qu’un jeune homme, qui, malgré ses tendres années, avait souffert toute une vie, et une morte que les joies et les promesses d’un bonheur apparent n’avaient pas empêchée de s’élancer à la poursuite d’une affection insaisissable. ”
“ En même temps, le vent qui se faisait releva l’un des bords du feutre de la jeune fille en démasquant le visage dont l’éclatante blancheur, encadrée de mèches blondes, brilla dans la nuit. Johanne fit un pas en arrière, et tenta de cacher ses traits derrière un des pans de son manteau. Il était trop tard. Oroboa fit entendre un cri de terreur. Comme l’oiseau qui, rempli d’effroi, fuit devant le faucon à l’œil perçant et aux serres aiguës, elle disparut dans l’épaisseur des bois en s’écriant : — Mademoiselle de Castelnay !... Je suis perdue !... ”
“ Aujourd’hui le baron de Castelnay était un de nos meilleurs soldats. Johanne de Castelnay était, de l’aveu de tous, la beauté la plus célèbre de la Nouvelle-France. Grande, svelte, admirablement proportionnée, les formes souples et riches, elle captivait au premier regard. Mais la beauté de cette femme n’eût pas été parfaite sans l’exquise pureté de ses traits de patricienne qui connaît toute la puissance de la femme belle. ”
“ On peut croire aimer, on peut aimer même, mais dans l’existence d’un homme, comme dans celle d’une femme, un amour seul demeure, le grand amour, celui-là, qui resplendit parmi les autres comme dans une belle nuit de printemps, la reine des astres au sein de la pléïade de diamants que le Créateur a jetés à pleines mains dans les espaces. L’amour est une soupe enchantée dont un être seul peut boire le breuvage divin sans ternir le bord où il applique ses lèvres. Johanne de Castelnay avait aimé ”
“ Pourquoi un homme laid et sans fortune est-il aimé par une femme belle et riche ; pourquoi un homme spirituel et d’un physique agréable met-il tout ce qu’il a de plus précieux aux pieds d’un avorton de femme sans esprit, voilà de ces fantaisies du sort qui font que la destinée se subit sans qu’on la puisse combattre. Johanne avait surpris le long regard d’étonnement, d’admiration, d’amour que Giovanni riva sur l’enfant des forêts. Avec un geste de colère et de dépit, elle ordonna à l’Indienne, en se mordant les lèvres au sang : — Allez prévenir le docteur Grandpré que je l’attends. ”
“ Au moment même où Giovanni prononçait ces paroles ardentes, Johanne de Castelnay souffrait un enfer en son âme meurtrie. Elle allait sortir pour rejoindre Giovanni dans le jardin, quand elle avait vu le jeune homme parler à Oroboa. Piquée de curiosité et dévorée de jalousie, elle s’était dissimulée derrière un rideau. La gorge sèche, les dents serrées, enfonçant ses ongles roses dans ses chairs blanches, elle suivait d’un œil fiévreux cette conversation dont elle devinait le sujet. La femme qui aime est étrangement douée. Elle devient un être mystérieux. ”
“ Elle a pris le cœur de celui qui n’a pas voulu de l’amour de la belle Française aux cheveux d’or, et aux yeux plus purs que l’onde cristalline de cette cascade qui chante près de nous. Johanne frémit, et sa main se posa nerveusement sur la garde de son épée. Mais, faisant un effort sur elle-même, elle avait repris son calme apparent quand elle demanda d’un ton badin : — Et l’Indienne aime toujours le visage-pâle. ”
“ Le comte d’Yville, les pressant tous deux sur son cœur, répondit simplement : — Mon fils, sois heureux. Cette enfant m’a sauvé la vie. Au risque de ses jours, elle m’a tiré des mains de mes ennemis. Avant même qu’elle devînt ma fille, elle m’aimait déjà comme un père. Et, levant les yeux au ciel, il étendit les mains au-dessus d’eux en ajoutant : — Que la bénédiction de Dieu descende sur vos jeunes têtes !... Gaston prit l’Algonquine dans ses bras et déposa sur ses lèvres ardentes le baiser le plus enivrant et le plus impatient que jamais amants se soient donné. ”
“ Il est vrai que vous en savez plus long que moi, puisque je ne savais même pas que ce jeune homme qui demeure avec nous depuis un mois s’appelait Giovanni. — C’est insensé, ajouta-t-il d’une voix grave et comme instinctivement alarmé, de vous attacher à un homme dont vous ne connaissez aucun des antécédents, à un aventurier. Johanne leva ses beaux grands yeux humides sur son père, et ouvrit les lèvres pour protester contre cette appréciation amère de son adoré. ”
“ En apprenant la chose, le gouverneur est retourné sur ses pas, désireux d’inaugurer son règne par un acte d’humanité. Arrivé sur les lieux, il trouve Giovanni inanimé sur le sol, baignant dans une mare de sang. Le malheureux a toutes les apparences de la mort. Un soldat lui tient la tête appuyée sur ses genoux, un autre cherche à arrêter l’effusion du sang qui s’échappe avec la vie. La jeune fille, sauvée par Giovanni, pâle et défaite, est penchée anxieusement au-dessus du blessé. Elle essuie ses yeux pleins de larmes de son mouchoir brodé avec des glands aux quatre coins. ”
“ On ne joue pas impunément avec le cœur d’une femme. Les représailles sont parfois terribles. Victime de la fatalité, Giovanni devait fuir devant les délices de l’amour qui se présentait à lui sous les formes les plus séduisantes. Hélas, en fuyant Johanne, c’était Oroboa qu’il quittait pour toujours, peut-être. Mais l’honneur lui commandait de soumettre le devoir à l’amour. ”
“ Johanne ne sembla pas avoir entendu l’interruption de Giovanni. Elle continua : — Vous êtes l’homme dont j’attends l’amour, depuis que mon cœur s’est ouvert à la vie, depuis que j’ai compris que ce qu’il y a de plus précieux au monde est une âme aussi belle et aussi noble que la vôtre !... ”
“ Un cri de bonheur s’échappe de la poitrine oppressée de l’Algonquine. Le comte d’Yville qui vient de reconnaître les traits du jeune Français l’appuie sur son coude, tandis qu’un sourire de joie erre sur ses lèvres pâles. Tout à coup, le comte fait entendre, à son tour, un cri déchirant. Oubliant qu’il est blessé, il sort son bras de son écharpe et se jette éperdument sur le corps de Giovanni qu’il couvre de baisers. — Mon fils !... mon fils !... enfin, j’ai retrouvé mon Gaston... mon petit Gaston !... répète-t-il sans cesse. L’Algonquine et Daim-Léger croient le comte atteint de délire. ”
“ JOHANNE. Elle assèche l’encre avec du sable et cachette la lettre qu’elle place à un endroit bien en vue sur le secrétaire. — Maintenant, dit-elle, en se levant, à l’œuvre ! Je n’ai pas une minute à perdre : chaque seconde peut peser toute une éternité dans la balance de mon bonheur. Jamais, elle ne pourrait rejoindre à pied Giovanni ; mais à l’écurie, il y avait la monture de son père, la vaillante bête qui dévorait l’espace. Elle connaissait parfaitement ce coursier, pour l’avoir monté plusieurs fois elle-même. Mais comment gagner la campagne dans ce costume de femme ? ”
“ Les souffrances de l’amour, ne sont pas des souffrances, c’est un enfer. Est-il donc possible qu’une femme aime avec tant de passion, d’oubli d’elle-même, de folie ? Par moments, un désir immense naît en elle d’aller se traîner, elle la superbe, aux pieds d’Oroboa, et de mendier de cette Indienne le penchant de Giovanni. ”
“ La porcelaine, en se rompant sur le tapis à fond chamois parsemé de gerbes d’héliotropes, rend un son plaintif. C’était le cœur du pauvre de la Ferté qui se broyait. Et il y avait comme des gouttes de sang sur les feuilles brisées des roses peintes sur le vase. Cette bourrasque passée, les nerfs de la jeune fille se détendent et elle s’écroule en travers de son lit. Comme les nuages gris d’un ciel de tempête, ses yeux laissent couler des torrents de larmes. ”
“ Aimer, c’est souffrir ; être ambitieux, c’est souffrir, puisque l’homme n’est qu’une bête affamée que la mort seule peut rassasier et délivrer de ses souffrances !... La fosse était prête. Les Indiens y descendirent le cadavre enveloppé dans une couverte. Avec un tremblement dans la voix le père Déziel dit : « Repose en paix, âme chrétienne ! » Et la terre tomba, tomba, sur la dépouille de celle qui avait été la brillante Johanne, le dernier rejeton des Castelnay. Après que la fosse eût été comblée, Giovanni coupa deux branches de bouleau qu’il lia avec une courroie. ”
“ Toi, dont l’âme est plus blanche que l’aile du cygne, ne devrais-tu pas te réjouir avec nous de ce qu’un père et un fils se retrouvent après de si longues et si cruelles années de séparation ?... Alors l’Algonquine releva lentement la tête, et fixa sur Gaston ses grandes prunelles noires pleines de tristesse et d’amour. Elle répondit : — Comment l’Indienne n’aurait-elle pas la mort dans l’âme, puisque maintenant le visage-pâle ne l’aimera plus, et la dédaignera pour quelque belle et noble femme de sa race. ”
“ La fille du baron de Castelnay appela encore avec un déchirement de toute son âme : — Giovanni !... Giovanni !... Et elle s’affaissa sans vie, succombant sous le poids de la plus cruelle douleur qui puisse atteindre le cœur d’un être humain. ”
“ Un jeune Iroquois, qui paraissait avoir le même âge que le captif, s’étant armé d’un coutelas, s’éloigna de Giovanni d’une dizaine de pieds. Alors, à la clarté brillante de la lune et du brasier à demi-consumé dans lequel avait péri le malheureux Huron, au milieu d’un profond silence, il visa. L’arme décrivit dans les airs une courbe rapide et alla s’enfoncer dans le bras gauche de Giovanni. Le sang jaillit en un filet qui descendit le long du membre atteint. ”
“ Chaque cavalier, chaque fantassin est entouré, applaudi. À ce spectacle, on dirait que la petite troupe de Frontenac apporte avec elle le salut et la gloire de la Nouvelle-France. À la suite de l’escorte du gouverneur, gravissant le sentier étroit et escarpé qui reliait la basse à la haute ville, viennent des marchands, des ouvriers, des laboureurs, des domestiques, tous hommes nécessités par le progrès de la colonie. ”
“ La mort de Jean-Baptiste Tessouehat laisse Oroboa seule survivante de sa famille. Personne ne la protégera désormais contre la barbarie ou les convoitises du vainqueur. L’Iroquois, maintenant qu’il se voit découvert, a lancé son cri de guerre. L’Algonquin, qui a eu le temps de se mettre sur la défensive, grâce à l’héroïque dévouement de Jean-Baptiste Tessouehat, se bat avec toute la bravoure et la rage du désespoir. L’ennemi est bien armé ; l’Algonquin est paralysé par l’embarras de femmes et d’enfants qui l’entourent. ”
“ La mort pouvait-elle jamais être représentée sous une image plus terriblement saisissante que sous celle de ce squelette hideux armé d’une hache. C’était la mort, non pas la mort terrassée, mais la mort qui lasse de frapper à droite et à gauche, se repose un moment pour se relever plus forte et plus cruelle que jamais, et promener à travers le monde son arme invincible. ”
“ Daim-Léger, nous n’avançons pas !... Qu’as-tu fait de la force de ton bras dont tu te vantais ?... À ce moment même Giovanni plongeait son épée jusqu’à la garde dans la poitrine d’un Iroquois géant. Il ne peut retirer à temps son épée, et le cadavre s’écroulant, brise la lame. Il va ramasser le tomahawk de celui qu’il vient de tuer quand il est saisi dans un étau humain. Un ennemi qui veut le prendre vivant l’enlace de ses bras de fer. ”
“ Quelles qu’aient été nos affections, quelque amour que nous puissions nourrir plus tard, oncques, ces grands sentiments ne détruiront la passion qui, un jour, fit palpiter notre cœur si violemment, qu’il en restera jusqu’à la mort un quelque chose suave et mélancolique. ”
“ Alors Giovanni recommanda son âme à Dieu. Toute sa vie malheureuse se résuma dans son esprit avec la mystérieuse rapidité des derniers instants qui précèdent la mort. Il eut un souvenir suprême pour l’Algonquine et attendit le coup fatal. Mais il respire plus librement. L’Iroquois qui lui oppressait la poitrine est tombé à la renverse, tenant encore dans ses doigts crispés la lame menaçante. Johanne, au paroxysme de la terreur à la vue de la mort suspendue au-dessus de la tête de son Giovanni, n’avait pas attendu que le canot eût touché terre. ”
“ Il était certain, maintenant, qu’Oroboa lui avait caché la vérité, et que cet Indien ne pouvait être que l’amant de l’Algonquine. Et alors lui qui avait cru aimer, s’aperçut à cet instant, qu’il n’avait pas connu l’amour, puisqu’il avait aimé sans jalousie. Mais, c’est maintenant qu’il aimait avec toute la passion, la frénésie, l’affolement et l’incertitude de conquérir le cœur de celle qu’on se sent disputée. — Peut-être, continua l’interlocuteur de Giovanni, aurez-vous une chance de rejoindre l’Algonquine. — Parlez, de grâce, parlez, supplia le jeune homme. ”
“ Un vieil Algonquin, le torse nu, brûlé en mains endroits, les coudes transpercés de bois pointus, les ongles arrachés, ouvre la bouche, pour parler à Oroboa. Mais celle-ci lui applique gentiment la main sur les lèvres. Le vieillard a compris. Il étend les deux bras en avant, comme pour bénir la fuite de la fille de son ancien chef. La fugitive regrette, cependant, de n’avoir point d’armes. À ce moment même, son pied choppe contre un obstacle. Elle se baisse et trouve une hachette. Elle s’en empare. Encore quelques pas et l’Algonquine aura franchi la zone la plus dangereuse de sa fuite. ”
“ Mais alors la fille du baron de Castelnay aimerait le bel inconnu, et elle-même, Oroboa, l’Algonquine serait la rivale de celle qui l’aurait adoptée et qui lui aurait témoigné tant de bonté !... C’était impossible. Heureusement pour elle-même — elle se sacrifierait — le jeune homme ne l’aimait pas, elle, l’Indienne. Jamais personne ne pénétrerait le secret de son pauvre cœur souffrant. Elle aimerait jusque dans la tombe, et emporterait son secret avec elle. Comment pourrait-elle jamais faire de peine à Johanne ? Pourrait-elle jamais être coupable de la voir malheureuse ? ”
“ Et l’Algonquine, ignorante du malheur qui la menace, enveloppée d’une auréole faite par la lune, poursuit sa méditation, les yeux toujours attachés sur cette étoile polaire qui la fascine comme l’étoile de sa destinée. Une grande pitié est descendue dans le cœur de Johanne comme une gigantesque vague d’émeraude limpide noyant toutes les horribles bêtes qui montent à l’assaut de ce cœur lacéré. L’Indienne est trop jeune, trop belle, trop bonne. ”
“ Sans les entendre, elle sait les paroles adressées par celui qu’elle aime à une rivale heureuse. Un homme, à qui une femme est indifférente, ne parle pas comme Giovanni parlait à ce moment à l’Algonquine. Rien que la manière dont il penche la tête en avant pour lire dans les yeux de la bien-aimée la réponse qui le rendra heureux ou malheureux découvre sa pensée à l’infortunée qui guette le moindre de ses mouvements, trop loin pour entendre les propos enflammés. ”
“ Il en est des amours comme des fleurs : les unes croissent lentement sur le bord du chemin au grand soleil, exposées à tout instant à être foulées aux pieds du passant, les autres germent rapidement et avec sécurité dans les profondeurs des solitudes où ne va jamais le pied de l’homme. C’était la première fois que se rencontraient Oroboa et Giovanni. Néanmoins, l’Algonquine disait : « Si l’on nous surprenait ici, il nous arriverait malheur. » Comme si, par le fait qu’ils se parlaient en tête-à-tête, ce soir-là, dans ce jardin, ils commettaient un crime. ”
“ Johanne, quand elle se vit en présence de Giovanni qui réunissait tous les charmes qui affolent la femme, quand elle l’aperçut si captivant, il se passa en elle une sensation inexplicable. Dans ses yeux brilla la flamme de convoitise du chercheur d’or qui découvre soudain un trésor du haut d’un précipice et veut atteindre, au risque de sa vie, l’objet de ses désirs. Elle se jura qu’elle posséderait cet homme. Coûte que coûte, elle l’arracherait à l’ennemi qu’elle soupçonnait dans la personne de l’Algonquine. ”
“ Cette fois encore, Johanne arrêta l’aveu sur ses lèvres. — Mais ?... répéta M. de Castelnay en passant son bras autour de la taille souple de sa fille qu’il força gentiment à se rapprocher de lui. Johanne s’agenouilla aux pieds de son père, et, dit en s’efforçant d’adoucir tout ce qu’il y avait de rancœur dans sa voix : — L’homme qui a sauvé la vie de votre fille aime Oroboa. Le baron de Castelnay fronça les sourcils. — Comment le savez-vous ? interrogea-t-il. — Je l’ai surpris ce soir même, qui, la main dans la main, parlait tendrement à l’Algonquine. ”
Termes fréquents
Œuvres similaires
Iroquoisie/Tome I (Léo-Paul Desrosiers…Le chevalier de Mornac (Joseph Marmette…Le tomahahk et L’épée (Joseph Marmette…L’esclave des Agniers (Marie-Claire Daveluy…Fleur des ondes/Texte entierCommencements (Léo-Paul Desrosiers…Etudes coloniales.... 1, Origines du Canada…François de Bienville (Joseph Marmette…L’oublié (Laure Conan)L'homme au bracelet d'or (Maxime Du Camp…
