“ Eh bien ! oui, c’est vrai, je l’aime, je l’aime, mais — la foudre retentit et un coup de vent forçant la porte mal fermée, s’engouffra dans la pièce et souffla la chandelle — il ne peut m’aimer, moi qui ne suis qu’une pauvre fille de pêcheur. Elle fondit en larmes. Réginald, transporté par une passion dans toute sa première sève, se jette aux genoux de Romaine. Couvrant ses mains de pleurs et de baisers, il lui crie son amour : — Ah ! Romaine, Romaine, je t’aime !... je t’aime !... je t’aime ! Tu es ma divinité, ma vie, l’âme de mon âme. ”
Rodolphe Girard
Élements biographiques
Rodolphe Girard (1879-1956), écrivain, journaliste et militaire québécois, incarne une figure complexe de la littérature canadienne-française. Son œuvre majeure, Marie Calumet (1904), condamnée par l’Église catholique, illustre ses préoccupations morales et sociales, tout en explorant les conflits entre amour, passion et normes religieuses.
Auteur de romans comme Florence, Rédemption et L’Algonquine, ainsi que de contes et d’une pièce de théâtre, Girard combine récits émotionnels et réflexions sur l’identité nationale. Son parcours militaire et ses engagements politiques enrichissent une production marquée par une prose lyrique et une conscience critique des enjeux de son époque.
Citations de Rodolphe Girard
“ Comment donc un Français, auquel il reste une parcelle de cœur dans la poitrine, peut-il tenir ce langage déplacé à l’adresse d’un homme qui a fait la France belle, grande, enviée, qui a placé notre patrie à la tête de toutes les nations du monde ? Moi qui vous parle, je ne suis qu’une faible femme, et cependant, ai-je murmuré lorsque l’Empereur m’a pris et mon père et mon frère me laissant seule au monde avec ce vieux héros. Je ne suis qu’une faible femme, et cependant Dieu m’est témoin que le cœur me saigne horriblement en étant obligée de dire adieu à mon Jean que j’adore. ”
“ Hubert pensait parfois, en culottant paisiblement sa pipe de terre blanche au coin de l’âtre : L’amour, l’amour existe-il en ce monde dans lequel nous pataugeons, ou a-t-il jamais existé ? À part l’amour maternel porté jusqu’à l’héroïsme, tout n’est-il pas que honteuse bouffonnerie ? La femme, qu’est-elle, après tout, quand l’amour vient lui souffler à l’oreille des paroles enchanteresses ? Une abeille qui butine de fleur en fleur, qui se grise du plus délicieux de leur suc et qui, affreusement ivre, s’en va à la recherche d’un miel plus succulent et plus neuf ! ”
Rodolphe Girard,
Marie Calumet
“ Puis, se dessina une charrette à poche... Et au milieu de toute cette vie, un soleil de plomb, de la poussière s’élevant de la route et du foin, le cri sec du criquet, les merles dans les cerisiers et les pommiers, les moineaux alignés en bandes vagabondes sur les fils télégraphiques, et un mulot décampant à travers les veillottes mais qu’un faneur cloue au sol avec sa fourche. Dans nos campagnes, il ne passe pas une voiture, sans qu’aussitôt tous les yeux se portent de ce côté ; que des faces curieuses se collent aux vitres ; ou que l’on se poste franchement sur le seuil. ”
“ À l’âge de trois ans, Johanne perdit sa mère. Ce fut un malheur pour elle. Privée de cet appui ferme et tendre, dépourvue de cette conseillère sublime qu’est une bonne mère, et dans le cœur de laquelle le Créateur s’est complu à placer un dévouement illimité et sans égal, la jeune fille grandit comme une belle fleur transplantée dans un terrain exotique par les mains inhabiles d’un jardinier novice et maladroit. Pierre de Castelnay adorait sa fille, mais comme on adore un vase précieux qui fait notre orgueil et que l’on montre avec ostentation aux connaisseurs. ”
Rodolphe Girard,
Contes de chez Nous
“ Que se passe-t-il dans l’esprit d’Andioura ? Comment donc ce jeune homme, dont les circonstances néfastes de la vie ont fait un Indien farouche, n’est-il pas heureux de cette prise qui flatte si fort son orgueil d’Iroquois, orgueil souvent poussé jusqu’au ridicule ? Pourquoi ne se réjouit-il pas de cette capture, surtout parce qu’elle lui mérite Biche-Blanche, la fameuse beauté des Agniehronnons, la fille charmante d’Aontarisati le sagamo, celle qu’il aime avec toute la fougue et les illusions de la jeunesse ? Et cependant, l’âme de l’Indien est triste jusqu’à la mort. ”
“ Dites-moi, Claire, lequel de nous deux est le plus coupable, de vous ou de moi ? La jeune fille pencha le front avec douleur et étouffa un sanglot. — Pour me plaindre comme vous le faites, continua-t-elle, il faut avoir aimé et souffert ; il faut avoir compris que la femme est un vase fragile entre les mains de l’homme aimé. Et se jetant aux pieds de Réginald les mains jointes : — Prenez-moi, s’écria-t-elle, prenez-moi tout entière, je ne veux être que votre esclave. Emparez-vous de moi, corps et âme, je vous appartiens. Mais ne me demandez pas d’être votre femme, je ne le serai jamais. ”
“ Fidélia se rendait, en compagnie de ses parents adoptifs, à la messe de Noël. Elle hâtait le pas, le livre de prières entre ses mains jointes et le chapelet de buis roulé entre ses doigts. Mais sa charité, toujours en éveil, avait entendu le cri de l’infortuné. Accourir à ses côtés fut, pour l’Acadienne pieuse, l’affaire d’un instant. Et maintenant, elle soutenait, dans ses bras, le corps du jeune homme, car la jeunesse ne s’était pas encore enfuie de ses traits. Elle le réchauffait du souffle de son cœur débordant de charité. ”
“ Un homme qui a du cœur, un idéal, ne se marie pas pour de l’argent. Non ; s’il se marie, c’est qu’il sent que son âme a besoin de s’épancher dans une autre âme, dans une âme qui sache le comprendre. C’est qu’il veut mettre sa main dans une main qui sache presser la sienne dans le succès, et qui, dans les revers, sache y laisser tomber des larmes de femme. Larmes qui ont pour les blessures faites au cœur de l’homme le même effet que le baume versé sur une plaie béante. ”
Rodolphe Girard,
Marie Calumet
“ Un moment, un seul, un éclair de pitié frappa son cœur. Mais surmontant cette faiblesse, elle leva le bras, un bras vengeur, potelé, nu jusqu’au coude. Sur la joue barbue de l’audacieux insulteur, elle appliqua un soufflet qui retentit lugubrement dans la cuisine de cette sainte maison. Tout penaud, Narcisse allait jurer de sa sincérité et pureté d’intention quand le curé, sa nièce, et le bedeau firent irruption dans la cuisine. — Qu’est-ce que tout cela veut dire ? demanda le curé Flavel, d’une voix forte. — Vous y pensez pas, mamzelle Marie ? renchérit Suzon en s’interposant. ”
Rodolphe Girard,
Contes de chez Nous
“ Le lendemain soir, à basse mer, à l’heure où les dernières notes de l’angélus s’égrenaient dans le beau ciel de Dieu, teinté d’orange et de pourpre, les pêcheurs, descendant sur la grève, aperçurent de loin une femme à genoux, enveloppée dans un rayonnement de lumière d’or. Rendus près d’elle, ils reconnurent Françoise, tenant dans ses bras le cadavre d’Abel Horth. De ses cheveux blonds déroulés sur ses épaules, elle essuyait les caillots de sang sur la figure tuméfiée du pêcheur. Quand elle vit les hommes, Françoise se mit à rire aux éclats. ”
“ À quoi rêvait-elle, la délicieuse petite Indienne ? À sa famille, à ses bois, à son ancienne vie nomade. Voici qu’un sourire mélancolique erre sur ses lèvres entr’ouvertes qui laissent voir des dents mignonnes d’une blancheur éclatante. Ah ! l’amour seul peut faire rêver et sourire ainsi une femme à cet âge où son âme s’épanouit comme un suave bouton de rose sous les baisers et les caresses du printemps. Accoudée à la margelle du puits, elle s’attarde au souvenir de la mâle et belle figure de l’inconnu qui, depuis un mois, habite sous le toit du baron de Castelnay. ”
“ Le visage du jeune homme s’était enflammé, ses yeux brillaient d’enthousiasme, sa poitrine oppressée se soulevait, ses mains se tendaient en un geste suppliant vers le prêtre qui répondit, visiblement ému : — Et toi, Fidélia, que dis-tu ? — Mon père, fit-elle, voulez-vous, d’abord, me faire la faveur de répondre à la demande de mon ami ? — Et pourquoi, mon enfant ? — Parce que... mon père... parce que je ressens, en moi, la même chose. À ces mots, le saint prêtre levant les yeux au ciel, sent des larmes de bonheur couler sur ses joues ridées et basanées. ”
“ Le midi, le jeune homme appuyé sur le garde-fou du pont, les yeux sur la mer, regardait toute la flottille des pêcheurs de morue rentrer, tantôt à force de rames, lorsqu’était calme la surface de cette mer, tantôt avec vitesse lorsque les voiles blanches et brunes toutes tendues étaient gonflées comme si elles allaient se fendre en deux. Le vent alors poussait en grondant contre le rivage coupé en un vaste croissant, ces barges chargées jusqu’au bord de la pêche de la matinée. Une heure plus tard les pêcheurs, le teint bronzé, le dos rond, la jambe traînante, remontaient péniblement la côte. ”
Rodolphe Girard,
Marie Calumet
“ Assise dans une charrette, avec la majesté d’une divinité sur son char de gloire, elle descendit, descendit, et tendit au curé à l’agonie une main recouverte d’une menotte bleu-marin. Dans tous ses membres, le moribond ressentit aussitôt une commotion magnétique. Les murs s’éloignèrent ; le clocher releva la tête ; les maisons se replacèrent sur leurs fondations ; le presbytère fut entouré d’une auréole étincelante. C’était le salut. Le curé Flavel se réveilla avec un épuisement extrême, comme Jacob après sa lutte avec l’ange. ”
Rodolphe Girard,
Contes de chez Nous
“ Elle était grande et mince ; pauvrement et proprement vêtue de deuil. De ses grands yeux de velours noir, divinement beaux, deux larmes roulaient le long des joues pâlies. Marius devina l’abîme que masquait ce fier silence. L’intérieur, deux uniques pièces, mal éclairées, d’une indigence visible, mais tenues avec propreté par l’orpheline ; les deux enfants, en noir eux aussi, — un deuil récent, sans doute — qui poussaient dans une crainte exagérée du père ; l’ivrogne qui cuvait son whiskey dans ce coin ; pas de feu, pas de pain, encore moins de Santa Claus pour les petits... ”
“ Le baiser n’est-il pas l’échange momentané de deux âmes, moment sacré et toujours nouveau où, dans une sublime extase, nous oublions tout ce qui nous environne pour ne penser qu’à savourer cet enivrant nectar que nous buvons aux lèvres de la femme qui nous laisse tout étourdis et la gorge brûlante, avec un seul regret, que ce bonheur soit aussitôt fini que commencé, avec un seul désir, de retourner à la coupe enchanteresse aussitôt que son amoureuse ou capricieuse volonté nous le permettra ? ”
“ Affolée, étouffée, la pauvrette se réfugia sur la véranda en sa toilette de bal. Ce fut son coup de mort. La griffe de la mort s’appesantit lourdement sur les épaules nues de la chère enfant. En retournant chez elle, la nuit, elle se sentit prise d’un frisson inquiétant. Le lendemain, la malade prenait le lit et une semaine plus tard, elle se faisait transporter dans son village natal. Quel retour, grand Dieu ! et qu’elle était changée notre Blanchette ! Pâlotte, le visage émacié, les yeux bistrés et brillant d’un reflet étrange, elle semblait n’être plus de ce monde. ”
“ Or, un honnête homme ne lie pas sa vie à une jeune fille, si si elle n’est pas digne de lui. D’un autre côté, en épousant Claire, il serait l’objet du blâme, du ridicule de plusieurs, de cette pitié faite de haine plus que de charité. Qu’importe ! Quand un homme honorable offre de sang froid de donner son nom à une femme, quand il lui propose de devenir la mère de ses enfants, c’est qu’il a pour cette femme une estime et un respect devant lesquels le dédain et la médisance doivent s’arrêter comme devant un seuil sacré. ”
“ Bec-de-Vautour pousse un cri, un seul, bat l’air de ses grands bras bronzés et huileux, chargés d’anneaux de cuivre, et il s’abat dans des flots de sang. Le cri d’agonie du chef iroquois a jeté l’alarme dans le camp. En un clin d’œil, les barbares sont sur pied. On allume des flambeaux d’écorce, on court aux armes, et va çà et là sans se reconnaître. La terreur est peinte sur tous les traits. On se croit assailli par un ennemi invisible. Les prisonniers se prennent à espérer. Enfin, un sagamo trouve les liens qui retenaient Oroboa captive, un autre guerrier, le cadavre de Bec-de-Vautour. ”
Rodolphe Girard,
Contes de chez Nous
“ Crâne lugubre, sujet de profondes méditations pour l’homme de Dieu, misérable crâne souvent maudit par l’étudiant qui se heurte aux aspérités de ta conformation, d’où viens-tu ? Toi, dont le rictus hideux s’est éteint sur un lit d’hôpital, qui te porta ? L’un de ces gueux nomades, peut-être, dont les loques cachent mal le cœur d’un honnête homme et dont le chapeau déchiqueté, par où entrent comme dans une gargouille la neige, la pluie et le soleil, abrite mal un génie que l’envie ou l’indifférence n’ont jamais voulu reconnaître. ”
“ Aujourd’hui, on nous traite d’insensés, demain on nous appellera des héros. Les Anglais traînent dans la boue notre drapeau, le drapeau que nos pères ont teint de leur sang, le drapeau canadien-français, le drapeau de Châteauguay, de Carillon. Le temps est venu de montrer à la face de l’univers qu’il a le droit de renfermer dans ses plis la liberté et l’indépendance, et que quiconque tentera d’y porter une main impure, apprendra par lui-même qu’un fils de France sait encore tenir une épée ou un mousquet ! ”
“ Permets-moi, alors, ma chère nièce de te donner un conseil. Si jamais tu aimes par désœuvrement, soit dans un avenir prochain ou éloigné, soit actuellement, ne le laisse point voir. Car, chez la plupart des hommes, il y a plus d’orgueil que d’amour et tout ce qu’ils ambitionnent, c’est l’adulation que leur fait une jeune fille en leur disant qu’elle les aime. Ceux, au contraire, que tu n’aimes pas, enivre-les de compliments afin que tu puisses te moquer amplement d’eux. Mais ne joue jamais avec le cœur d’un jeune homme que tu aimeras sincèrement, c’est là un jeu dangereux. ”
Rodolphe Girard,
Marie Calumet
“ Sanglante ironie de la fatalité, Narcisse, à ce moment même, passait à une couple de perches de la dépendance ; une botte de foin à la main, il allait soigner le cheval du presbytère. Il surprit son rival tout près de Marie Calumet avec, comme il le devina, une flamme d’envie et de passion dans le regard louche. Pour la première fois de sa vie, l’homme engagé de monsieur le curé conçut dans son cœur un sentiment de haine et de jalousie indescriptibles. À voir ainsi Zéphirin si près de celle pour qui il dépérissait de jour en jour, il sentit un frisson étrange lui pincer la peau. ”
“ Le vieillard était arrivé auprès du corps de sa petite-fille. Avec un hurlement sauvage, il écarte brusquement le jeune homme, prend le cadavre dans ses bras, et lui appuyant délicatement la tête contre son épaule comme s’il craignait de lui faire mal, il part sans prononcer une parole, sans une larme, choppant contre les pierres, glissant sur le varech poisseux, refusant de se faire aider, jaloux d’avoir tout à lui le cher cadavre qu’il serre contre son âme. Un vieillard courbé sous le poids de la dépouille d’une enfant... ”
“ Il n’y a plus de feuilles dans les arbres, plus de fleurs dans les jardins ; la brise ne fait plus onduler le seigle, le sarrazin, le foin et l’avoine des champs ; le frileux rossignol et la gentille et svelte hirondelle ont fui vers des cieux plus cléments. Le sol s’est recouvert d’une légère couche de neige, la première de l’année. Silence de mort. On dirait un cimetière. Plus de gazouillis dans les tilleuls et les liserons en fleurs qui égayaient le cottage, où Réginald dérobait aux profanes sa Lucie et ses amours. ”
“ Un nez droit et énergique, des lèvres fines et expressives, toujours prêtes à laisser découler des flots d’éloquence, des yeux tantôt d’un brun velouté dans les caresses de l’amour, tantôt d’un noir de jais, d’où jaillissaient des éclairs, dans les moments d’humeur, une riche chevelure brune, séparée sur le côté de la tête, imberbe, voilà Hubert. Au moral, le même enfant gâté. Une intelligence d’élite, de l’esprit plein les yeux, une bravoure à toute épreuve, et surtout un cœur de femme. ”
Rodolphe Girard,
Contes de chez Nous
“ Un sourire ineffable, vainqueur de la mort, a remplacé sur les lèvres amincies et exsangues le pli amer de l’atroce souffrance morale qui l’a emportée. Quelques braves femmes disent le chapelet. Dans un coin, écrasé sur lui-même, comme une misérable loque humaine, les yeux bouffis, la bouche amère, les cheveux en désordre, un homme marmotte des paroles inintelligibles. C’est Julien. Toute menue dans le grand fauteuil familial, l’aïeule a son corps décrépit secoué par les hoquets. Au dehors, le vent arrivant par rafales, ébranle les volets. Un chien hurle tristement en cette nuit de deuil. ”
“ Du reste, comme dit Balzac, en fait et en principe il n’y a rien de plus sot au monde qu’un acte de naissance ; bien des femmes de quarante ans sont plus jeunes que certaines femmes de vingt ans, et en définitive les femmes n’ont réellement que l’âge qu’elles paraissent avoir. Petite, les cheveux noirs comme des ailes de corbeau, le nez court et droit, la bouche comme un accent circonflexe sur un verbe d’amour, les yeux d’un velours de terre brûlée, Claire laissait, à première vue, une impression de faiblesse et de douceur d’enfant affectueuse. ”
“ Pour ces lèvres humides, rouges, voluptueuses, qui se plissent aux coins en un sourire moqueur, je me jetterais dans un brasier, pourvu que je pusse y déposer un baiser, un seul, unique, tout petit. Et ces deux grands yeux noirs, toujours les mêmes yeux, perçant jusqu’à l’âme comme une lame de fer oxidé, et entourés de longs cils doux comme du duvet, pourquoi complices des lèvres, redoublent-ils la fièvre de nos désirs ? C’est un vrai supplice de Tantale. Ah ! qu’il y a loin de la coupe aux lèvres ! Oh ! Gabrielle, Gabrielle, pourquoi es-tu si cruelle ? ”
Rodolphe Girard,
Contes de chez Nous
“ Nous voulons savoir si, comme les Agniehronnons, les visages-pâles peuvent entonner, le sourire aux lèvres, leur chant de mort au milieu du supplice, ou bien s’ils ne sont que de vieilles squaws qui versent des larmes et demandent grâce à la moindre douleur. Le visage-pâle se laisse facilement abattre par la fatigue ; son corps n’est pas brisé à la noble vie des camps. Laissons, cette nuit, reposer les prisonniers, et, demain, quand ils seront frais et dispos, nous verrons si nous devons manger leur cœur ou le donner en pâture à nos chiens. ”
“ Claire pâlit. Elle, la femme de Réginald ! Dieu était donc assez miséricordieux pour lui procurer ce bonheur. Oui ! allait-elle crier, je ne suis pas digne de cette félicité, mais je vous aimerai tant, je vous serai si dévouée, si bonne, que je vous ferai oublier mon indignité. Vous ne répondez pas ? demanda Réginald avec anxiété ! Claire se taisait. C’est qu’une lutte formidable se livrait en son âme, entre son amour et le sacrifice de son bonheur. ”
Rodolphe Girard,
Contes de chez Nous
“ Roland. — Encore une fois, je te le répète, c’est plus fort que moi. Paul. — Je pioche, car, à l’extrémité de ce chemin pierreux qu’est la vie d’étudiant, je vois scintiller une étoile, l’avenir et ses promesses et une femme bonne, aimante, gracieuse, qui me remboursera au centuple des quelques sacrifices que je me serai imposés pour me rendre jusqu’à elle et m’élever à la hauteur de son affection, de ses vertus et de sa beauté. Aimes-tu, Roland ? Roland. — Moi, non ; je n’ai jamais aimé... Paul. — Voilà ce qu’il te manque : l’amour. ”
Rodolphe Girard,
Marie Calumet
“ Dans la dépendance contiguë à la laiterie, tout près de l’énorme four à pain, était entassée une montagne de linge sale : les chaussettes de grosse laine grise du curé, les camisoles de l’homme engagé, les chemises et les jupons de Marie Calumet, les caleçons et les piqués tachetés de Suzon, les énormes draps de lit en toile du pays, les taies d’oreillers, les mouchoirs de couleur bariolés et bigarrés comme des drapeaux, le tout formant un chaos hétérogène qui rasait le blasphème ; les choses profanes côtoyant les choses saintes. ”
“ Réginald, s’étendant à demi sur cette couche, y attira doucement Lucie qui s’assit à ses côtés. Il prit dans ses mains les mains de la jeune fille qui rougit à ce contact. Autour de sa taille, il passa son bras et chanta à son oreille des mots inaccoutumés, étranges, une langue qu’elle n’avait jamais entendue et qui tintait dans son cœur comme un carillon ébranlé par des mains divines. L’instant d’après, Réginald serrait à la broyer son amante sur son cœur. Leurs lèvres s’approchèrent et s’unirent dans un serment éternel. Et tout s’évanouit dans la nature. ”
“ Serait-il vrai, pensait Hubert, encore la proie du doute, serait-il vrai que l’amour sincère et constant, banni du reste des femmes, se serait réfugié dans le cœur de Florence, et que cet amour vivrait par moi et pour moi ? Et cependant, qui suis-je, moi, après tout ? Bah ! les femmes ont parfois de ces goûts qui nous étonnent et nous laissent songeurs. Le seul trésor, et dont on semble faire fi, que je puisse déposer aux pieds de ma bien-aimée, c’est la pureté et la sincérité de mon amour. Mon amour pour Florence durera aussi longtemps que le Dieu qui l’a fait naître et grandir. ”
“ Hélas ! je suis même resté trop longtemps à Paspébiac, puisque pour ces trois semaines de bonheur incomparable que j’ai passées avec vous, je dois souffrir toute ma vie. Je n’avais jamais connu les délices ni les souffrances de l’amour, ô ma Romaine : je vous ai vue et j’ai aimé. Plein de présomption, je m’étais cru fort, mais que l’homme est faible, petit, aux genoux de la femme qu’il adore. ”
“ Dans tout l’épanouissement de sa pétulante jeunesse, il est attendu là-bas par des cœurs chauds. Et voilà que dans un humble village canadien, il est enchaîné par une paire d’yeux de jeune fille appuyée sur un râteau, avec des brins de foin dans les cheveux. Pourquoi conduirait-il au-delà sa marche errante ? Ne venait-il pas de la trouver sa patrie, sa véritable patrie. Qui le retenait désormais à la terre, sinon cette femme qu’il venait de voir surgir en pleine lumière, comme une radieuse apparition. L’amour venait de le frapper en pleine poitrine sans qu’il eût pu crier gare. ”
Rodolphe Girard,
Marie Calumet
“ Narcisse, dans un élan sublime, — ô amour que de victimes ne fais-tu pas ! — s’est rapproché à deux portées du bras. Le taureau, les cornes menaçantes, a bondi. Oh ! alors, il oublie tout, le lâche ! Marie Calumet, sa corniche, sa culasse, sa soupe aux pois. Sa vie est en danger, il faut d’abord la sauver. Maintenant, il ne court plus, il vole. De ce côté est une clôture ; un saut et c’est le salut, mais, peste ! un fossé large, profond, est là, le traître, lui barrant le passage dans toute sa longueur. Plus mort que vif, il s’élance dans une autre direction, en zigzaguant. ”
“ On était arrivé à la voiture de Florence. Hubert presse la jeune fille contre son cœur. Il effleure ses cheveux de ses lèvres tremblantes. Heureux, très heureux, Hubert revient lentement à pied. La nature commence à chasser la torpeur de la nuit. Comme un globe de feu au travers d’un voile, le soleil disperse les nuages. Il laisse voir un ciel plus pur que le jour qui se contemple dans les ondes lisses et majestueuses du Saint-Laurent. ”
“ Chaque pelletée était un tour de vis à son âme enserrée dans un étau de souffrance. Soudain, il n’entendit plus rien : il vit. Il vit le corps si jeune, si beau, si resplendissant de Romaine rongé par les vers comme une proie longtemps attendue. Il vit ces grandes prunelles noires pleines de soleil, d’amour et de candeur, cette bouche d’enfant, fleur radieusement épanouie, ce nez aux narines frémissantes de volupté virginale, il vit tous les charmes de cette idéale créature fourmillant de vers gluants, grouillants, dévorants. ”
“ Mais des femmes comme Gabrielle, jamais je n’en ai rencontrées. La tête, ô quelle tête ! jamais sculpteur ne put incarner dans son siboulo un tel idéal. Les cheveux noirs, abondants. Les yeux, ô mais les yeux ! des yeux maudits, qui, avec leur éclat noir, vous donnent le vertige, comme si vous étiez au haut des tours de Notre-Dame. Un nez bien planté de patricienne et des lèvres ! oh ! mais des lèvres ! ”
“ Comme les astres de la nuit embellissent le dôme indigo, ainsi la charité ajoutait un nouveau charme à la jeune Canadienne. En voyant ce rayonnement de beauté, de candeur, de bonté, Hubert sent sa poitrine près de se rompre, tant son cœur bat avec force. Il se lève, s’élance vers la jeune fille, ceinture sa taille de ses bras, et, approchant ses lèvres de celles de Florence, il y dépose le premier et le dernier baiser qu’il devait jamais lui donner. Baiser prolongé, sauvage, inénarrable, où il y mit toute sa passion et tout son cœur. ”
“ La tête de Romaine ressemblait à une étude de Rembrandt... — Je veux, dites-vous, reprit Réginald, en s’emparant des mains de la jeune fille, mais de quel droit, Romaine, dites-vous, je veux ? — Parce que... parce que... qu’importe ! se hâta-t-elle d’ajouter, en le regardant fixement, longuement, de ses yeux où brillaient avec fascination l’amour et l’émotion. — Parce que ? insista Réginald. ”
“ Un diable gigantesque, à la gueule écumante et exténuée de fatigue. Entre ses crocs formidables comme des défenses de sanglier, il tient une bague, la pauvre bague défunte, décédée à jamais. Car voyez-vous, mademoiselle, la femme est si capricieuse, si fantasque, qu’il est plus scabreux de parier sur ces anges, aux ailes terminées en griffes, que de parier sur le favori, aux courses de Longchamps. Le jeune homme lève vers le Ciel des yeux suppliants, le priant au moins de lui rendre son bijou, puisqu’il ne peut boire le nectar aux lèvres d’ambroisie de cette jeune fille. ”
“ Dieu miséricordieux, acceptez le sacrifice de ma vie. Je vous abandonne tout : ma jeunesse, ma santé, ma beauté, mon bonheur. Prenez tout. Seigneur, tout, mais pardonnez à mon père, sauvez Hubert des dangers suspendus sur sa tête. Moralement réconfortée par cet abandon d’elle-même pour le salut de ceux qu’elle aime, Florence retourne dans sa chambre. Mais l’esprit est prompt et la chair est faible. Ses forces l’abandonnent. Elle s’affaisse sur le lit. Baptiste, bouillonnant de colère, fait craquer ses énormes jointures et serre les bras de sa chaise comme s’il voulait les broyer. ”
