“ C’est un honneur de ce pays-ci et de cette France, on l’a remarqué, que l’esprit, à lui seul, y tienne tant de place ; que, dès qu’il y a eu sur un talent ce rayon du ciel, la grace et le charme, il soit finalement compris, apprécié, aimé, et qu’on sente si vite ce qu’on va perdre en le perdant. Comme le disait une femme de goût, ce serait un grand seigneur ou un simple écrivain, le duc de Nivernais ou Nodier, on ne ferait pas autrement : en France, à une certaine heure, il n’y a que l’esprit qui compte. Oui, l’esprit charmant, l’esprit aidé et servi du cœur. ”
S.-B.
Résumé
Revue des Deux Mondes, publiée par S.-B., est un recueil de réflexions et de critiques littéraires qui explore les tensions entre esprit, passion et devoir dans la France du XIXe siècle. À travers des figures comme Mme de Pontivy ou M. de Murçay, l’auteur dépeint les enjeux de l’amour et de la création artistique, tout en analysant les paradoxes de la littérature contemporaine.
Les textes mettent en lumière l’importance de l’inspiration et du cœur dans l’œuvre des écrivains, tout en soulignant les défis de la critique face aux excès de l’imagination. Ce recueil, riche en nuances, révèle une réflexion profonde sur la nature de l’art et son rôle dans la société.
Citations de Revue des Deux Mondes (S.-B.)
“ M. de Murçay était aussi bien comblé ; mais le bonheur dans chacun a ses teintes ; elles étaient pâlissantes chez lui. Il s’y mêlait vite une sorte de tristesse qui en augmentait peut-être le charme, mais qui en dérobait l’éclat. C’était l’aspect habituel de son amour : il n’y manquait rien, mais une certaine ardeur désirable ne le couronnait pas. Cet esprit si fin, cette ame si tendre, qui avait eu tous ses avantages dans les préambules de la passion, se reposait volontiers maintenant et se perdait dans les flammes de son amie, comme l’étoile du matin dans une magnifique aurore. ”
“ Le grand critique Tieck a fait, il y a quelque temps, une sortie contre notre littérature actuelle ; il n’y tenait compte que des excès et l’anathème portait à faux. Pour juger une littérature contemporaine, surtout quand c’est la française, il faut être là, observer les nuances, distinguer les rangs, dégager l’original de l’imitateur, séparer le délicat et le fin d’avec le déclamatoire, noter le rôle qui souvent se mêle vite à l’inspiration d’abord vraie ; il faut discerner cela non seulement d’auteur à auteur, mais jusqu’au sein d’un même talent : de loin, il n’y a qu’à renoncer. ”
“ On oublie trop, dans le cas particulier, ce que c’est qu’un talent actif, généreux, dont le plaisir est surtout d’aller, de tenter, qui ne compte pas un à un les pas accomplis, qui n’est point à une œuvre ni à un succès près, qui se sent comme plein de lendemains ; un talent au-dessus des glorioles, et qui ne marchande pas la gloire. L’idée de Cosima est très simple et très autorisée : c’est la lutte de la passion et du devoir au sein d’un cœur pur qui va cesser de l’être ; c’est l’antique et éternel sujet du drame depuis Phèdre jusqu’à nous. ”
“ L’exemple de Nodier est là qui les réfute aujourd’hui, et de la seule manière convenable en telle matière, c’est-à-dire qui les réfute avec charme. Être un esprit littéraire, ce n’est pas, comme on peut le croire, venir jeune à Paris avec toute sorte de facilité et d’aptitude, y observer, y deviner promptement le goût du jour, la vogue dominante, juger avec une sorte d’indifférence et s’appliquer vite à ce qui promet le succès, mettre sa plume et son talent au service de quelque beau sujet propre à intéresser les contemporains et à pousser haut l’auteur. ”
“ Christel s’était prêtée à l’illusion et en avait tiré parti pour tracer à Hervé, avec un détail rempli tout bas de vœux et de conseils, une vie de bonheur et de vertu, où lui, qui l’écoutait, la supposait active et présente en personne, mais où elle se savait d’avance absente, excepté d’en haut et pour le bénir : « Vous vivrez beaucoup dans vos terres, lui disait-elle ; Paris et le monde ne vous rappelleront pas trop ; il y a tant à faire autour de soi pour le bien le plus durable et le plus sûr. Vous prendrez garde à toutes ces haines de là-bas, et vous tâcherez surtout de concilier ici. » ”
“ « Il y a toujours dans Voltaire, au bout d’une habile main, un laid visage. » « Voltaire connut la clarté, et se joua dans la lumière, mais pour l’éparpiller et en briser tous les rayons comme un méchant. » Je ne me lasserais pas de citer ; et pour le style, pour la poésie de Voltaire, il n’est pas plus dupe que pour le caractère de sa philosophie : « Voltaire entre souvent dans la poésie, mais il en sort aussitôt ; cet esprit impatient et remuant ne peut pas s’y fixer, ni même s’y arrêter un peu de temps. » ”
“ « Hier, dans mon amour de vingt ans, je croyais qu’il n’y a rien d’impossible de la part d’un homme qui aime pour l’objet aimé. Mon ami, c’était une illusion. Aujourd’hui j’ai vieilli, j’ai réfléchi, je me suis donné tort ; et vous n’avez, mon ami, à recevoir aucun pardon, n’étant en rien coupable. » La combattant sur ce découragement qu’il sentait injuste, il obtenait de meilleurs aveux, et négligeait ces petits souvenirs accumulés, les croyant dévorés chaque fois par la passion survenante. Il comptait de toute certitude sur elle, sur son amour toujours le même, quand un automne arriva. ”
“ Bien que le don de poésie soit de sa nature une chose essentiellement imprévue, et que ce souffle, comme celui de Dieu, aille où il lui plaît, on ne peut s’empêcher d’être surpris chaque fois qu’on voit ce talent se déceler tout d’un coup, et sortir de terre avec fraîcheur dans de certaines circonstances qui semblaient faites plutôt pour l’étouffer ; s’il n’y a pas lieu toujours de crier au miracle, ce n’est jamais le cas non plus de faire les inattentifs et les dédaigneux. Voici donc encore un poète, un de ceux que l’adversité semblait devoir éteindre, et qu’elle a seulement excités. ”
“ Que la littérature actuelle soit assez peu prude, qu’elle aime les exceptions, les cas singuliers, les situations scabreuses ou violentes, je ne le nierai pas, et je lui souhaiterai un peu plus de tempérance, au nom de la morale sans doute, mais aussi au nom du goût. Le goût, il faut bien le dire, n’est pas tout-à-fait la même chose que la morale, bien qu’il n’y soit pas opposé. La morale, établie d’une façon stricte, peut être quelquefois en méfiance du goût et le faire taire ; si difficile et si dédaigneux qu’il soit, elle est moins étendue et moins élastique que lui. ”
“ Singulier génie toujours en suspens et en peine, qui se peint en ces mots : « Le ciel n’a mis dans mon intelligence que des rayons, et ne m’a donné pour éloquence que de beaux mots. Je n’ai de force que pour m’élever et pour vertu qu’une certaine incorruptibilité. » Il disait encore, en se rendant compte de lui-même et de son incapacité à produire : « Je ne puis faire bien qu’avec lenteur et avec une extrême fatigue. Derrière la force de beaucoup de gens il y a de la faiblesse. Derrière ma faiblesse il y a de la force ; la faiblesse est dans l’instrument. » ”
“ Mon amie, la passion, croyez-le, est chez moi comme en vous, mais avec ses différences de nature qu’il faut bien accepter. Vous êtes mon soleil ardent, vous le savez ; je ne suis peut-être que l’astre qui s’éclaire de vous, qui s’éteint en vous, et que vous ne revoyez briller que quand vous semblez disparaître. Mais, quoi qu’il en soit de moi en particulier, n’oubliez pas aussi que l’homme a des facultés diverses, et que l’amour le mieux régnant laisse encore à un amant réfléchi le loisir de regarder. ”
“ Le mariage, entre autres choses essentielles dans la vie, est de celles qui se respectent d’autant plus qu’on en parle moins et qu’on les prêche moins. Qu’on en jouisse, qu’on y trouve avec vertu le bonheur, mais toute inspiration n’est pas là. Dans l’état de démocratie ou plutôt de classe moyenne où nous allons de plus en plus, il y a un écueil, un faux idéal tout-à-fait à éviter pour l’art et pour le goût. Qu’on s’imagine une littérature qui serait de nature à satisfaire à première vue, bon Dieu ! ”
“ Amour, Amour, qui pourra sonder un seul de tes mystères ? Depuis la naissance du monde et son éclosion sous ton aile, tu les suscites toujours inépuisés dans les cœurs et tu les varies. Chaque génération de jeunesse recommence comme dans Eden, et t’invente avec le charme et la puissance des premiers dons. Tout se perpétue, tout se ranime chaque printemps, et rien ne se ressemble, et chaque coup de tes miracles est toujours nouveau. ”
“ Cet amour sans infidélité, sans soupçons, sans accident du dehors, se mourait, en quelque sorte, de lui-même et de sa propre langueur. Quant à M. de Murçay pourtant, son sentiment, un peu éclipsé durant le règne enflammé de l’autre, recommençait à briller dans sa nuance la plus douce, et cette saison solitaire lui était d’un attendrissement inexprimable, dont les plaintes n’arrivaient qu’imparfaites dans ses lettres à Mme de Pontivy. ”
“ La mort de Charles Nodier n’a pas semblé moins prématurée que celle de Casimir Delavigne, et quoiqu’il eût passé le terme de soixante ans, ce qui est toujours un long âge pour une vie si remplie de pensées et d’émotions, on ne peut, quand on l’a connu, c’est-à-dire aimé, s’ôter de l’idée qu’il est mort jeune. C’est que Nodier l’était en effet ; une certaine jeunesse d’imagination et de poésie a revêtu jusqu’au bout chacune de ses paroles, chaque ligne échappée de lui ”
“ Elle avait fini par lire couramment la pensée du cachet qui se variait sans cesse avec caprice, facile blason de coquetterie encore plus que d’amour, et qui ne demande qu’à être compris. Le cachet du jour lui disait donc assez bien la nuance de sentiment qu’elle allait transmettre, et fixait en quelque sorte son tourment. Elle voulait quelquefois s’abuser encore : l’empreinte de cire rose ou bleue lui montrait-elle une fleur, une pensée haute et droite sur sa tige comme un lis (le lis était alors fort régnant) : C’est peut-être un lis et non une pensée, se disait-elle. ”
“ Quoi ? tout cela brisé en un jour... sans cause ! pour un mot, dit ou omis çà et là sans intention ! pour un tort indéfinissable et dont on ne saurait marquer le moment ! Quoi ? l’amour brisé comme un simple ressort, comme une porcelaine tombée des mains ! Vous ne le croyez pas !... Laissez-moi faire, ô mon amie. Oubliez, oubliez seulement. Promettez que rien n’est accompli, supposez que rien n’est commencé. Redevenez Sylvie. Je veux reconquérir votre cœur ”
“ Tout cela joue, se rapproche, se concerte, se complique à merveille, jusqu’à ce que Gerfaut, qui touche au triomphe, se trouve arrêté devant le soupçon tout d’un coup éveillé du baron. À ce moment, le roman change de ton ; le terrible commence et les catastrophes se précipitent. Quoique un vrai talent dramatique s’y marque jusqu’au bout, j’avoue que cette fin me plaît peu, et, sans me gâter le reste, ne l’achève pas, à mon sens, avec autant de vérité qu’on a droit d’attendre. ”
“ Seulement, quel que soit l’essor de jeunesse, il importe de se rendre compte des difficultés aussi, de se bien dire qu’on n’atteint pas le but du premier coup ; qu’un champ ouvert, et où l’on entre sans assaut, n’est pas plus facile à parcourir peut-être ; que l’obstacle véritable et la limite sont principalement en nous, et que c’est avec son propre talent qu’on a surtout affaire, pour l’exercer, pour l’aguerrir, pour en tirer, sans le forcer, tout ce qu’il contient. ”
“ Hervé, certes, aimait Christel : l’aimait-il de véritable amour, c’est-à-dire de ce qui n’est ni voulu ni motivé, de ce qui n’est ni la reconnaissance, ni la compassion, ni même l’appréciation profonde, raisonnée et sentie de tous les mérites et de toutes les graces ? Car l’amour en soi n’est rien de tout cela, et, en de certains momens étranges, il s’en passerait. ”
“ Le plus incompréhensible et le plus magique des amours est encore celui que l’on voit et, s’il est possible, celui que l’on sent. Ne dites pas qu’il ne naît qu’une seule fois pour un même objet dans un même cœur ; car j’en sais qui se renflamment comme de leur cendre et qui ont eu deux saisons. Ne dites pas qu’il naît ou ne naît pas tout d’abord décidément d’un seul regard, et que l’amitié une fois liée s’y oppose ; car un poète qui savait aussi la tendresse, a dit ”
“ MADAME DE PONTIVY. Non, il n’est pas vrai que l’amour n’ait qu’un temps plus ou moins limité à régner dans les cœurs ; qu’après une saison d’éclat et d’ivresse, son déclin soit inévitable ; que cinq années, comme on l’a dit, soit le terme le plus long assigné par la nature à la passion que rien n’entrave et qui meurt ensuite d’elle-même. ”
“ De tous les reproches qu’on peut adresser à cette majorité, le moins fondé est assurément celui d’être une majorité sans indépendance. S’il y a dans le parti conservateur une masse inerte, dénuée d’initiative et d’esprit politique, une sorte de lest gouvernemental qu’on a pu, avec quelque vérité, qualifier de mobilier ministériel, rien ne serait plus mal fondé qu’une telle désignation, appliquée à la fraction nombreuse de l’opinion conservatrice qui forme l’appoint nécessaire de la majorité ministérielle. ”
“ « Il est temps, ajouta-t-il d’un ton marqué, qu’elle connaisse celle qui lui vient. » Christel tressaillit et l’arrêta ; ce fut un simple geste, un signe de tête accompagné d’un coup d’œil au ciel, le tout si résigné, si reconnaissant, si négatif à la fois, avec un sourire si pâli, et dans un sentiment si profond et si manifeste du néant de pareils projets à l’égard d’une malade comme elle, que la mère nâvrée ne put qu’échanger avec Hervé un lent regard noyé de larmes. ”
“ Pourtant, depuis des mois déjà que le comte Hervé venait plusieurs fois par semaine, il ne s’était rien passé au dehors entre Christel et lui, rien qui fût le moins du monde appréciable sinon à la sagacité d’un cœur tout-à-fait intéressé. Pour deviner qu’une passion était en jeu, il aurait fallu être un rival, ou il fallait être une mère, une mère prudente, inquiète et malade, qu’éclaire encore sur l’avenir secret de sa fille la crainte affreuse de la trop tôt quitter. ”
“ Chaque plainte qui lui venait, chaque sourire passager, chaque tendresse de mère, chaque essai de mélodie heureuse et bientôt interrompue, chaque amer regard vers un passé que les flammes mal éteintes éclairent encore, tout cela jeté successivement, à la hâte, dans un pêle-mêle troublé, tout cela cueilli, amassé, noué à peine, compose ce qu’elle nomme Pauvres Fleurs : c’est là la corbeille de glaneuse, bien riche, bien froissée, bien remuée, plus que pleine de couleurs et de parfums, que l’humble poète, comme par lassitude, vient encore moins d’offrir que de laisser tomber à nos pieds. ”
“ On ne s’appelle pas George Sand impunément ; on n’a pas remué depuis huit ans toutes les imaginations, ravi bien des cœurs, offensé et flétri bien des égoïsmes, heurté plus d’une autorité et d’une croyance, déchaîné tous les enthousiasmes, toutes les curiosités, toutes les colères, pour venir ensuite débuter un soir par un drame indifféremment attendu, impartialement écouté, comme on ferait pour un auteur nouveau-né qui ne sera connu que demain. ”
“ M. de Balzac a découvert cette veine ; c’est lui qui, le premier, après d’inconcevables écoles, a fini par bien saisir et par traiter dans ses moindres nuances la forme de sensibilité, d’imagination, de fatuité, de rouerie, qui caractérise un certain monde à la mode de notre temps. Mais à quel prix M. de Balzac a-t-il fait sa découverte et en a-t-il tiré parti. Je ne parle plus des cinquante volumes inqualifiables qui précèdent ses premières œuvres distinguées ; je parle de ce qui se mêle à tout instant à ses œuvres les plus distinguées et les plus fines elles-mêmes. ”
“ Dans la Femme de quarante ans, par exemple, il est peu nécessaire, pour nous égayer, de comparer une grosse dame en robe blanche et en cachemire vert, qui exhale force odeurs, à une espèce de botte d’asperges au musc. En un mot, que M. de Bernard, bien qu’il paraisse si bien savoir la vanité de la gloire elle-même, le néant et la raillerie de toutes choses, prenne plus au sérieux (sans en avoir l’air) son grand talent. ”
“ Mais, lorsqu’on en vint à la durée de l’amour même fidèle, Mme du Deffand, de son esprit railleur, éclata, et dit que la plus longue éternité, quand éternité il y avait, en était de cinq ans. Et comme quelques-uns se récriaient sur ce lustre tracé au compas, M. de Malezieu, l’oracle, et qui avait connu La Bruyère, cita de lui ce mot : « En amour, il n’y a guère d’autre raison de ne s’aimer plus que de s’être trop aimés, » M. de Murçay et Mme de Pontivy se regardèrent et rougirent ”
“ M. Joubert a été l’ami le plus intime de M. de Fontanes et aussi de M. de Châteaubriand. Il avait de l’un et de l’autre ; nous le trouvons un lien de plus entre eux : il achève le groupe. L’attention se reporte aujourd’hui sur M. de Fontanes, et M. Joubert en doit prendre sa part. Les écrivains illustres, les grands poètes, n’existent guère sans qu’il y ait autour d’eux de ces hommes plutôt encore essentiels que secondaires, grands dans leur incomplet, les égaux au dedans par la pensée de ceux qu’ils aiment, qu’ils servent, et qui sont rois par l’art. ”
“ Ce n’est pas même un diamant qui peut être rayé. Car, lui, il est l’ame même ; il vit d’une vie invisible ; il se guérit de ses propres baumes, il se répare, il recommence, il n’a pas cessé ; il va jusqu’à la tombe et s’éternise au delà. Voilà bien l’amour, tel qu’il mérite d’être rappelé sans cesse, tel qu’on l’a vu en de tendres exemples. Plus d’un (et des plus beaux sans doute) ont été cachés : car c’est le propre de l’amour le plus vrai de chérir le mystère et de vouloir être enseveli. ”
“ Cosima est une jeune femme de Florence qui a un mari bourgeois, marchand, mais excellent, délicat et noble de sentimens, honnête et brave. Un étranger, un Vénitien passe ; il s’occupe d’elle ; sans lui parler à peine, il l’entoure de ses soins comme de prestiges ; elle n’a guère vu encore que sa plume au vent et son manteau, que déjà elle l’aime, comme toute jeune femme, même la plus pudique, aimera, si elle n’y prend garde, le jeune étranger. ”
“ Le droit et le devoir de l’opposition modérée, aux mains de laquelle une éventualité plus ou moins prochaine peut faire passer les affaires, seront aussi de se préparer à ce grand changement par des alliances et des rapprochemens honorables, par des projets utiles et des vues hautement avouées devant la chambre et le pays. Il importe peu à la France que le portefeuille soit aux mains de tels ou tels hommes. Ce qui lui importe, c’est que le pouvoir soit respecté, que son action soit efficace, et qu’aucune des conditions du gouvernement représentatif ne soit méconnue. ”
“ M. de Pomenars, le vieil oncle, si fringant, et qui est le matin génie de l’aventure, semble avoir soufflé son esprit au romancier et tenir la plume en ricanant ; ou plutôt personne ne tient la plume ; chaque personnage agit, se comporte, parle comme il doit ; et si l’auteur se montre, ce n’est que pour les aider encore à mieux ressortir, comme un maître de maison plein d’aisance, qui s’efface ou reparaît à propos, et sait la vie. ”
“ Je regrette toujours, en voyant quelques-uns de ces jeunes écrivains à moustache, qui, vers trente ans, à force de se creuser le cerveau, passent du tempérament athlétique au nerveux, les beaux et braves colonels que cela aurait faits hier encore sous l’empire. En un mot, ce ne sont en littérature aujourd’hui que vocations factices, inquiètes et surexcitées, qui usurpent et font loi. L’élite des connaisseurs n’existe plus en ce sens que chacun de ceux qui la formeraient est isolé et ne sait où trouver l’oreille de son semblable pour y jeter son mot. ”
“ La passion, telle qu’elle peut éclater en une ame puissante, illuminait au dedans les jours de Mme de Pontivy. L’amour, l’amour même et l’amour seul ! Le reste était comme anéanti à ses yeux ou ne vivait que par là. Les ruses de la coquetterie et ses défenses gracieusement irritantes, qui se prolongent souvent jusque dans l’amour vrai, demeurèrent absentes chez elle. ”
“ La façon dont Tarass accueille ses fils, dont il les houspille et les raille, dont il force presque l’aîné à faire, pour premier bonjour, le coup de poing avec lui, nous transporte aussitôt dans ce monde de sauvagerie et de rudesse ; la mère silencieuse, émue et navrée, qui ose jouir à peine du retour de ses fils, est touchée avec un sentiment profond et délicat : on assiste à la misérable condition de la femme en ces mœurs et en ces âges barbares. ”
“ Les sujets qu’il choisit, et sur lesquels sa verve le plus souvent s’exerce, ne lui arrivent point par le bruit du dehors et comme un écho de l’opinion populaire ; ils tiennent plutôt à quelque fibre de son cœur, ou il ne les demande qu’à l’écho des bois. Ce sont parfois des poursuites, des entraînemens singuliers dont les hommes positifs, les esprits judicieux et qui ne songent qu’à arriver ne se rendent pas bien compte, et auxquels ils sourient non sans quelque pitié. ”
“ Mme de Pontivy remarquait par instans ce peu de rayonnement d’un cœur au fond si pénétré, et elle lui en faisait des plaintes tendres qu’apaisaient bientôt de parfaites paroles ou mieux des soupirs brûlans ; et puis, son propre soleil, à elle, couvrait tout. Ils étaient donc heureux sans que le monde les soupçonnât et les troublât. Pas de jalousie entre eux, nulle vanité ; elle, toute flamme ; lui, toute certitude et quiétude. L’histoire des heureux est courte. ”
“ Il lui parlait souvent ainsi, essayant d’orner et d’introduire une part de raison durable dans la passion toujours vive, et rien alors ne semblait plus manquer à leur vie embellie. Mais, comme l’illusion d’une certaine perspective a besoin de se retrouver même dans les choses de l’amour lorsque son règne se prolonge, ces personnages qui, de loin, sous leurs lambris élégans et leurs berceaux, nous semblent réaliser un idéal de vie amoureuse, enviaient eux-mêmes d’autres cadres et d’autres groupes qui leur figuraient un voisinage plus heureux. ”
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