Jean-François Gail, La Cyropédie
“ La Cyropédie est curieuse à étudier comme le plus ancien monument d’une éducation guerrière ; a-t-elle moins de charme parce qu’il s’y joint l’intérêt d’une narration, et le cadre animé d’un petit roman ? ”
Jean-François Gail, La Cyropédie
“ La Cyropédie est curieuse à étudier comme le plus ancien monument d’une éducation guerrière ; a-t-elle moins de charme parce qu’il s’y joint l’intérêt d’une narration, et le cadre animé d’un petit roman ? ”
Jean-François Gail, La Cyropédie
“ La Cyropédie de Xénophon est-elle une histoire, est-elle un roman ? Cette question est loin de manquer d’intérêt pour les érudits qui aiment à conquérir une légère parcelle de vérité difficile, par les procédés d’une critique à-la-fois subtile et profonde. Ici ce genre de dissertation ne serait pas à sa place, et toutefois il est probable qu’en dernier résultat nous serions conduits, par nos recherches, à conclure que la Cyropédie est tout ensemble une histoire et un roman ”
“ Quel homme, s’il n’est dépourvu de sens, tournerait le dos à des ennemis en fuite ? Qui refuserait, ou leurs armes quand ils les livrent, ou leurs fortunes et leurs personnes lorsqu’ils les abandonnent, surtout ayant un général comme le nôtre, qui, j’en prends les Dieux à témoin, trouve plus de plaisir à nous faire du bien qu’à grossir son trésor ? » À ces mots, tous les Mèdes s’écrièrent : « C’est toi, Cyrus, qui nous as fait sortir de notre patrie ; c’est avec toi que nous y rentrerons quand tu le jugeras à propos. » ”
“ S’il est un prince dont l’histoire ressemble à une fiction, c’est assurément Cyrus, le fondateur de l’empire persan, soit que nous lisions les exploits de cet enfant des dieux, conquérant et législateur de tant de peuples divers, dans le récit des Hébreux et des Perses, soit que nous donnions la préférence à Hérodote ou à Xénophon. Sans doute, ce dernier historien, qui reçut de son maître l’idée d’une Cyropédie, a recueilli dans ses campagnes en Asie quelques traditions vraies sur la vie de son héros ”
“ Si nous jetons les yeux sur le passé, il est certain que c’est vous Perses, qui, en formant une armée dont vous confiâtes le commandement à Cyrus, avez été les premiers artisans de sa grandeur : mais il n’est pas moins vrai que c’est Cyrus qui, avec son armée et l’assistance des Dieux, a rendu votre nom célèbre dans l’univers et rempli l’Asie de votre gloire ; que c’est par lui qu’ont été enrichis les braves qui ont servi sous ses ordres ; que c’est lui qui a stipendié et nourri vos soldats ”
Jacques-Joseph Champollion-Figeac, Histoire des peuples anciens et modernes… (1857)
“ On peut étudier dans la Cyropédie, composée par le grec Xénophon, les institutions nouvelles fondées par Cyrus après la soumission des Mèdes et la réunion des deux royaumes sous le même sceptre. On en trouve le germe des plus importantes dans les livres de Zoroastre. La corruption successive des anciennes mœurs persanes par l'imitation du luxe des Mèdes, explique très-bien la décadence séculaire des anciennes lois et les cruautés quelquefois monstrueuses qui en firent oublier la pratique. ”
“ Sa mère, appelée Mandane, était fille d’Astyage, roi des Mèdes. Les historiens et les poètes barbares nous disent que la nature, en douant Cyrus d’une figure agréable, lui avait donné une âme sensible et un amour si vif de l’étude et de la gloire, que, pour mériter des éloges, il n’y avait point de travaux qu’il n’entreprît, point de périls qu’il ne sût braver. ”
“ Cyrus, reprit Chrysante, si tu assemblais de même tes soldats, si tu les haranguais, tu en as encore le temps, est-ce que tes discours ne redoubleraient pas leur ardeur ? — Mon cher Chrysante, ne te mets point en peine des harangues du roi d’Assyrie ; il n’y en a point d’assez puissantes pour transformer subitement en braves soldats les poltrons, en archers habiles ceux qui manqueraient d’exercice, en bons lanciers, en cavaliers instruits ceux qui ne seraient ni l’un ni l’autre. On n’en ferait pas même de bons esclaves, s’ils n’étaient accoutumés à la fatigue. ”
“ Cyrus, je sais, pour l’avoir vu et ouï dire, que vous autres Perses, vous êtes, de tous les hommes, les plus exercés à n’user immodérément d’aucun plaisir. Pour moi, je pense qu’il importe bien davantage de se modérer au milieu des plus grandes jouissances : or, y a-t-il rien au monde qui en procure de plus sensibles que notre bonheur présent ? ”
“ Cyrus, dit-il, et vous Perses ici présens, il me semble qu’enfin nous pouvons tous également disputer le prix de la vertu ; je vois que la nourriture est la même pour nous, nous sommes tous admis à la familiarité du prince, on nous excite tous par les mêmes motifs à bien faire, on recommande également à tous d’obéir aux chefs, et j’observe qu’une prompte obéissance est d’un grand mérite auprès de Cyrus. À l’égard de la bravoure, on ne dira pas qu’elle soit faite pour les uns et non pour les autres ; il est d’avance décidé qu’elle honore également tous ceux en qui elle se trouve. ”
“ Mèdes et Arméniens, dit Cyrus, il est temps que nous pensions à prendre notre repas : nous vous avons fait préparer, avec tout le zèle possible, ce qui vous est nécessaire ; allez. Vous nous enverrez la moitié de la provision de pain ; il y en a suffisamment pour nous tous : n’envoyez ni viande ni boisson ; nous en avons ce qu’il nous faut. Vous, Hyrcaniens, conduisez-les aux tentes : vous donnerez les plus grandes aux chefs ; vous savez où elles sont : les autres seront partagées aux soldats de la manière que vous jugerez la plus convenable. ”
Charles Rollin,
Oeuvres complètes de Rollin. Tome 3
(1826)
“ Rien n'est admirable comme ce qui en est rapporté en différents endroits de la Cyropédie. Une simple famille n'étoit pas mieux réglée, ni plus attentive et plus docile à obéir au premier signal, que l'étoit l'ar- mée entière de Cyrus. ”
Eugène Nageotte, Histoire de la littérature grecque depuis ses origines jusqu'au VIe siècle de notre ère… (1889)
“ Mais, pour tout ce qui est peinture de caractères, détails de mœurs, stratégie même, la Cyropédie n'est que la répétition de VAnabase, et le vieux Cyros est l'image trait pour trait du jeune prince à la cour duquel avait vécu Xénophon. Quant aux idées morales, aux principes à suivre dans l'éducation, l'auteur s'inspire tantôt de la vie lacédémonienne, tantôt des entretiens de Socrate : son Cambyse n'est guère que ce philosophe, avec la tiare en plus. Le tout est d'une morale honnête, mais commune, et surtout fatigante par sa prolixité et sa monotonie. ”
“ Les envoyés répondirent qu’on les joindrait en partant le lendemain de grand matin ; que leur nombre et l’embarras des chariots rendaient leur marche pesante ; que de plus, n’ayant point reposé la nuit précédente, ils n’avaient fait qu’une petite traite. — Quelle assurance, reprit Cyrus, nous donnerez-vous que vous dites la vérité ? — Si demain, répliquèrent-ils, nous partons à la pointe du jour, nous vous amenons des otages : engagez-nous seulement votre foi en présence des Dieux, et tendez-nous la main afin que nous portions à nos compatriotes ces gages de votre parole. ”
“ Le cheval se relève ; Cyrus gagne la plaine, atteint le cerf qu’il perce de son dard. Grand et magnifique exploit ! Il s’en applaudissait, lorsque ses gardes l’ayant joint, le réprimandèrent, et lui dirent le danger qu’il avait couru ; ils ajoutèrent qu’ils en avertiraient le roi. Cyrus ayant mis pied à terre, se tenait debout devant eux, chagrin de cette réprimande, lorsque soudain il entend un cri : hors de lui‐même, il saute sur son cheval, voit un sanglier venir droit à lui, court au‐devant, lui lance son dard avec tant de justesse, qu’il le frappe entre les yeux et l’étend mort. ”
“ Mais, dirent les Mèdes et les Hyrcaniens, comment faire ce partage sans que vous y soyez présens, vous et vos Perses ? — Pensez-vous, répondit Cyrus, qu’il ne se doive rien faire que l’armée entière n’y prenne part ? N’est-ce pas assez, quand les circonstances le commandent, que nous agissions, moi pour vous, et vous en notre nom ? Exiger le concours de tous, n’est-ce pas le moyen de multiplier les affaires et d’avancer peu ? Considérez que nous avons gardé le butin et que vous l’avez cru bien gardé ”
“ Autrefois, Cyrus, tu ne pouvais te dispenser de te communiquer également à tous, soit pour les raisons que tu as alléguées, soit parce que tu ne nous devais point de préférence : c’était notre propre intérêt qui nous avait attirés à ton service ; et il importait de mettre tout en œuvre pour gagner la multitude, afin qu’elle partageât volontiers nos fatigues et nos dangers. Aujourd’hui que ton humanité te fait chérir des tiens, et que tu peux te faire beaucoup d’autres amis dans l’occasion, il est juste que tu aies une habitation digne de toi. ”
“ Cyrus à Cyaxare, salut. Nous ne vous avons point abandonné ; car on n’est point abandonné de ses amis lorsque, par leur courage, on triomphe de ses ennemis. Loin que notre départ vous ait exposé à quelque danger, nous avons assuré votre repos d’autant plus sûrement que nous nous sommes plus éloignés de vous. Ce n’est pas en restant oisifs auprès de ses amis qu’on pourvoit à leur sûreté ; c’est en repoussant leurs ennemis le plus loin qu’il est possible qu’on les met à l’abri du péril. Vous vous plaignez, Cyaxare ”
“ Soyons donc assidus à la porte du palais de Cyrus, comme ce prince nous y invite ; exerçons-nous à tout ce qui peut nous garantir la possession des biens qu’il nous importe de conserver ; montrons nous toujours prêts à exécuter ce qu’il plaira à Cyrus de nous ordonner : sachons qu’il ne peut rien faire pour lui qui ne tourne à notre avantage, puisque nos intérêts sont communs, et que nous avons les mêmes ennemis à combattre. ”
“ On vit alors combien il importe à un chef d’être aimé de ceux qu’il commande. Un cri général se fait entendre ; on se précipite avec fureur sur l’ennemi ; on pousse, on est repoussé ; on porte des coups, on en reçoit : enfin, un garde de Cyrus saute de son cheval, et remonte le prince, qui reconnaît que les Égyptiens sont battus de toutes parts. Hystaspe et Chrysante venaient d’arriver avec la cavalerie perse : Cyrus leur ordonne de ne pas presser davantage la phalange égyptienne, mais de la fatiguer de loin à coups de flèches et de dards. ”
“ Souviens-toi, quand il faudra combattre, que les Perses te verront, qu’ils te suivront, et ne souffriront pas que vous vous exposiez seuls au danger. — J’espère, Cyrus, répondit Abradate, que tout ira bien de ce côté-ci ; mais j’ai de l’inquiétude pour nos flancs : je vois que ceux des ennemis, forts en chars et en troupes de toute espèce, s’étendent, sans que nous ayons à leur opposer que nos chars. ”
“ « Tigrane, ne témoigne point à ton père aucun ressentiment de ma mort ; c’est par ignorance, non par méchanceté qu’il m’ôte la vie : or, j’estime que les fautes commises par ignorance sont involontaires. » — L’infortuné ! s’écria Cyrus. — Seigneur, répliqua le roi, quand un mari tue celui qu’il surprend dans un commerce criminel avec sa femme, c’est moins pour la détourner du crime que pour punir un ennemi qui lui ravit un cœur que lui seul avait droit de posséder. ”
“ Apprends, mon fils, que pour réussir, il faut savoir tendre des piéges, dissimuler, ruser, tromper, dérober, piller, et savoir tout cela mieux que l’ennemi. — Par Hercule, s’écria Cyrus, en riant aux éclats, quel homme tu veux que je devienne ! — Un homme tel qu’il n’y en aura point de plus juste, de plus ami des lois. ”
“ Cyrus, imagines-tu rien qui abatte plus l’âme qu’une crainte violente ? Ne sais-tu pas que des hommes blessés par l’épée, instrument des plus fortes punitions, veulent encore se venger, au lieu qu’on ne peut regarder en face ceux que l’on craint, lors même qu’ils parlent avec le ton de la clémence. — Tu crois donc que la crainte d’être puni tourmente plus que la punition ? ”
“ Aussi Gobryas, se levant pour s’en retourner, dit à Cyrus : « Je ne suis plus surpris, Cyrus, qu’avec tout notre or, nos vases précieux, nos vêtemens, nous valions moins que vous. Nous mettons, nous, tous nos soins à les amasser ; vous ne travaillez, vous et vos Perses, qu’à vous rendre meilleurs. — À demain, Gobryas, reprit Cyrus ; viens nous joindre dès le matin avec tes cavaliers tout armés : j’examinerai l’état de tes forces ; puis tu dirigeras notre marche à travers ton pays, en nous indiquant ce qui appartient à nos amis, ce qui est à nos ennemis. » ”
“ J’ai souvent ouï dire à mon père, à vous-même, et tout le monde en convient, que le courage décide du sort des combats bien plus que la force. » Ainsi parla Cyrus. Cyaxare lui répondit en ces termes : « Cyrus, et vous Perses ici présens, ne me soupçonnez pas de vous fournir à regret des subsistances : je pense néanmoins, ainsi que vous, qu’il n’y a rien de mieux à faire que d’entrer en Assyrie. — Puisque c’est l’avis général, reprit Cyrus, préparons nos équipages ; et si les Dieux sont pour nous, partons sans différer. » ”
“ Pour moi, quoiqu’on ne se brûle pas à l’instant pour toucher le feu, que le bois ne s’enflamme pas tout-à-coup, je ne m’expose néanmoins ni à toucher le feu, ni à regarder une belle personne. Je ne te conseillerais pas, Araspe, de donner plus de liberté à tes regards ; car le feu ne brûle que par le contact, tandis que la beauté enflamme de loin ceux qui la regardent. — Rassure-toi, Cyrus ”
“ Cyrus, en nous invitant à une pareille délibération, votre avis n’est pas, sans doute, qu’il faille traiter les lâches comme les braves ; vous vouliez plutôt éprouver si quelqu’un d’entre nous ne se trahirait pas lui-même en faisant soupçonner par son discours, qu’il prétend, sans action remarquable, partager également les fruits de la valeur des autres. Pour moi, comme je ne suis ni vigoureux ni agile, je sens que si l’on me juge par ce que je puis faire, je ne serai dans d’armée ni le premier ni le second, ni le millième, ni peut-être même le dix-millième ”
“ Fait-il un présent, ceux qui le reçoivent l’estiment plus, quoique inférieur à celui que leur offrent des égaux. Ces nouveaux compagnons d’armes goûteront plus les exhortations de Cyrus que les nôtres. Élevés au rang d’homotimes par le fils de leur roi et par leur général, ils croiront cette promotion plus solide que si elle était notre ouvrage. Cependant nous ne négligerons rien de ce qui dépend de nous : nous devons par tous les moyens animer leur courage, puisqu’en l’augmentant nous travaillerons pour notre propre utilité. ”
“ Quelle raison avez-vous de la désirer ? n’est-ce pas l’espérance d’y trouver, à présent que nous sommes maîtres des montagnes, plus de sûreté que dans la guerre ? — Oui, répondirent les Chaldéens. — Et si la paix, continua Cyrus, vous procurait encore d’autres avantages ? — Nous la trouverions encore plus agréable. — Ne vous regardez-vous pas comme pauvres uniquement à cause de la stérilité de votre sol ? — Oui, seigneur. ”
Charles Rollin,
Abrégé de l'Histoire ancienne de Rollin…
(1834)
“ On en voit une preuve éclatante dans l'endroit de la Cyropédie, oii Cambyse, père de Cyrus, donne à ce jeune prince des instructions si belles et si propres à former un grand capitaine et un grand roi. Il lui recommande surtout d'avoir un souverain respect pour les Dieux ; de ne former jamais aucune entreprise , soit petite , soit grande , sans les avoir auparavant invoqués et consultés ”
“ Lorsqu’on fut arrivé au camp, on conduisit Cyaxare dans la tente qu’on lui avait dressée ; et tout ce dont il pouvait avoir besoin fut préparé par les gens qui en avaient reçu l’ordre. Les Mèdes, profitant du loisir de ce prince, avant le souper, vinrent lui apporter des présens, quelques-uns de leur propre mouvement, le plus grand nombre à l’instigation de Cyrus : l’un lui offrit un bel échanson, l’autre un bon cuisinier, celui-ci un boulanger, celui-là un musicien, un autre des vases, un autre une robe précieuse ; chacun donnait une partie du butin qui lui était échu. ”
