“ Jean-des-Figues, me disais-je, que de peine tu pris pour être malheureux, quand il était si simple d’attendre que par un soir pareil, sous ce ciel éclatant plus beau que tous les palais, la Richesse, la Poésie, et l’Amour dans la personne de Roset, vinssent te trouver à ton champ de la Cigalière. Mais où l’amour est-il pour moi maintenant ? ”
Citations sur “Jean-des-Figues”
Paul Arène,
Œuvres de Paul Arène, Lemerre, 1884
“ Jean-des-Figues n’avait point ce travers. Il était donc fort ému quand, le cœur plein de poétique concupiscence, il entra, pour se réjouir préalablement l’esprit et les yeux, dans un petit théâtre où se jouait la féerie-revue des Grains-de-Poivre. Tous les grains-de-poivre étaient en scène, maillots collants et chignons fous. — « Tiens-toi bien, Jean-des-Figues, on dirait que le plus mignon, celui de gauche, te fait signe. Tire ton col, relève tes cheveux... » Que vois-je, palsambleu ? Roset au bout de ma lorgnette ! ”
“ « Quels grands yeux tu fais, Jean-des-Figues ? — Pour mieux t’admirer, mon enfant ! — Oh ! non, Jean-des-Figues, ne mens pas, c’est mon appartement que tu admires. On n’en voit guère de pareil : pas commode, mais original. Mon imbécile de Valaque a pris cela tout fait dans un livre... » Et de sa petite main brune elle me montra un livre à riche reliure qui se promenait dans les coussins. Horreur ! ce livre c’était mon livre, et l’hôtel de Roset, je m’en apercevais enfin, la description réalisée du palais idéal bâti pour mon héros. Profonde et comique humiliation des poètes et de la poésie ! ”
Albert Glatigny,
Œuvres de Albert Glatigny
“ Jean-des-Figues l’ouvrit et y trouva diverses choses, telles que gants, pantoufles et portraits de femme, pipe turque et lettres d’amour, qui firent de lui, pour le reste de ses jours, un fou et un poète. Albert Glatigny fit dans le grenier du gendarme une de ces trouvailles qui, comme la lampe merveilleuse d’Aladin et la malle du cousin Mitre, prédestinent celui qui les découvre à une destinée singulière. ”
“ Mademoiselle Reine écouta tout cela sans avoir l’air de bien comprendre. Elle finit pourtant par me dire : — « Cette Roset n’est qu’une effrontée, je l’ai vue vous parler à l’oreille et j’ai grand’peur que vous l’aimiez. — Aimer Roset ! Dieu m’est témoin... — Pourtant, ce baiser ?... — Hélas ! Reine, n’est-ce pas vos joues que je cherchais sur ses joues ? Les amoureux, vous le savez, s’en prennent quelquefois aux arbres et aux fleurs. Moi, j’ai baisé Roset par amour pour vous comme j’aurais fait d’une rose ! — Alors, Jean-des-Figues, embrassez-moi ! » ”
“ Jean-des-Figues aurait répondu : — Si tu me quittais, Roset, j’en serais malheureux autant que Nivoulas ! Roset ne me le demanda pas, Roset avait bien autre chose à faire. La grande nature la transportait ; aux moindres ondulations du terrain : — « Tiens, ça monte !... Tiens, ça descend !... » Et c’étaient des éclats de rire. Elle aurait voulu, pour mieux courir, quitter ses bottines à haut talon et ses jupons à créneaux. J’eus le bon goût de l’en dissuader. Laissons dire les faux rustiques. La nature est bien assez luxueuse pour que tout luxe soit en harmonie avec elle. ”
“ Un matin, comme j’achevais ma toilette, j’entendis des souliers craquer, des souliers de dévote, et la tante Nanon entra : — « Jean-des-Figues, me dit-elle joyeusement scandalisée, viens vite, Jean-des-Figues ! Elle est sur la terrasse du bras-d’Or. — Qui cela, tante Nanon ? — Tu ne sais donc pas ?... la Parisienne !... qui est débarquée par la dernière diligence... tout Canteperdrix ne parle que d’elle. » Et levant au ciel ses petits yeux gris pétillants de pieuse malice, la tante Nanon s’écria : — « Jésus ! Marie ! ! Joseph ! ! ! elle fume des cigarettes... » ”
“ Ne te désole pas, Jean-des-Figues, rien n’est perdu encore... J’irai voir M. Cabridens... — Hélas ! répondis-je, à quoi bon ? Sachez, père, que l’on vient au monde avec sa part d’amour au cœur, un morceau d’or grand comme l’ongle. Le métal est le même pour tous et chacun l’emploie à sa guise. Les uns en font un anneau de mariée, les autres, un bijou capricieux pour quelque galant gorgerin. Seulement, une fois la pépite dépensée, c’est bien fini. Moi j’ai tout perdu à Paris, mademoiselle Reine ne trouverait plus rien. ”
“ Jean-des-Figues, naître au xvie siècle, aimer des souveraines comme le Tasse, défendre des villes comme Léonard, braver des papes comme Michel-Ange, vivre comme Rabelais, mourir comme Raphaël et tuer comme Benvenuto des princes à coups d’arquebuse, c’est là évidemment ce qu’il nous aurait fallu. ”
“ Hélas ! tout entier à son idée fixe, Jean-des-Figues n’entendait rien. Je rencontrai Reine dans l’avenue. En me voyant, elle rougit beaucoup, mais ne m’évita point, comme elle faisait d’ordinaire quand elle était seule. Elle me donna même sa main à baiser : — « C’est presque permis maintenant », semblait-elle dire. Je ne m’expliquais pas ce subit changement. Un instant après, ce fut bien mieux : mon habit noir et moi, tombions en plein quatuor. Alors, subitement, sans respect pour Mendelsohn, chose inouïe, tous les archets de s’arrêter ! ”
“ « Et que faites-vous, monsieur Jean-des-Figues ? me demandait maître Cabridens. — Je fais des vers, répondais-je en baissant les yeux. — Des vers ? c’est un agréable passe-temps ; moi, je joue quelquefois de la flûte. Mais il vous faudra choisir une carrière, on se doit à la société... » Je fis hommage de la pièce à maître Cabridens ; mademoiselle Reine me remercia d’un sourire. ”
“ Pour une goûte de plus le vase déborde, et Jean-des-Figues, à ce moment, était un vase plein de larmes. Que voulez-vous, c’est bête à dire ; mais en reconnaissant près du sein gauche, dans la soie, une imperceptible éraillure, cela me produisit un drôle d’effet ; il me revint une foule de choses : que cette éraillure était de la veille, que Roset riait beaucoup, que la soie rose avait un peu craqué... alors toute ma douleur éclata. — « Regarde, Nivoulas, regarde ce corset ! » m’écriai-je ”
“ « Quel artiste vous devez être, monsieur Bargiban ! — Venu dans un siècle meilleur, j’aurais taillé des statues en plein marbre, et l’on eût dit Bargiban comme on dit Michel-Ange. À présent, reprit-il avec mélancolie en tirant de sa poche quelques menus objets que je ne distinguais pas bien à la lueur du gaz, à présent, quand par hasard je soupe, j’ai soin d’emporter deux ou trois belles écailles d’huître que je taille en camée à la ressemblance des grands hommes mes contemporains. Et maintenant, monsieur Jean-des-Figues, donnez-vous la peine de descendre, nous arrivons chez les poètes. » ”
“ Mais l’habit noir appelle la cravate blanche et le reste. Dans mon ardeur de fuir Roset, sans réfléchir au caractère extraordinairement solennel qu’un pareil costume pourrait prêter à une visite d’ami, à une simple visite de campagne, me voilà trottant en gilet à cœur, en claque et en escarpins de bal, sur la grande route encore humide dont les innombrables petits cailloux reluisaient gaiement au soleil. — Tiens ! tiens ! disaient les gens intrigués, M. Jean-des-Figues, avec son habit, qui s’en va droit à Maygremine ! ”
“ Vous connaissez le sortilège. Mais si bonne sorcière qu’elle fût, il paraît que le rayon ne sortit pas tout entier et qu’un morceau m’en resta dans la tête. Le pauvre Jean-des-Figues ne se guérit jamais bien de cette aventure ; il en garda la raison un peu troublée, le cerveau plus chaud qu’il n’aurait fallu ; et quand par la suite, déjà grandet, je passais des heures entières à regarder l’eau couler ou à poursuivre des papillons bleus sur les roches : — « Il y a du soleil là-dedans, » disaient les paysans, « il restera ainsi ! » ”
“ Et la cause de tout cela ? les poètes, parbleu ! les poètes qui se moquent de nous, comme les capucins de ceux qui font maigre, les poètes que l’humanité crédule couronne de lauriers, et que l’on devrait, au contraire, honorablement fouetter avec des roses, en laissant les épines, bien entendu. J’ai le droit de leur en vouloir, j’imagine, moi, Jean-des-Figues, qui trouvai, à quinze ans, enfermée dans la malle de mon cousin, comme une goutte de poison dans un flacon, la quintessence des folies sentimentales ”
“ Ne m’aimez pas, Roset ; n’aimez pas ce misérable Jean-des-Figues, c’est Nivoulas plutôt, l’imbécile de Nivoulas qu’il faut aimer ! Mais voyez le divin égoïsme des femmes : Roset, tout entière à son bonheur, n’eut ni un regard de remercîment ni un sourire pour ce pauvre garçon qui pleurait silencieusement dans un coin. ”
Paul Arène,
Œuvres de Paul Arène, Lemerre, 1884
“ Alors, transporté d’admiration pour tant de grandeur cachée dans cette apparente petitesse, Jean-des-Figues, la première fois de sa vie, se sent fier d’être homme. Il a des larmes dans les yeux, il est heureux de vivre, il respire avec une volupté attendrie cet air du théâtre, un peu chaud il est vrai, mais si embaumé, et se tournant vers son voisin au moment où le rideau retombe : — « Que c’est beau, monsieur ! » ”
Paul Arène,
Œuvres de Paul Arène, Lemerre, 1884
“ Qu’est-ce que c’est qu’une vie pareille, Jean-des-Figues ? Qu’est-ce que c’est que toutes ces femmes dont il s’agit dans tes chansons ? Et cette belle image où tu t’es fait peindre sans chemise ! T’imagines-tu que je vais te tenir longtemps là-haut pour mener ce train-là, tandis que je suis ici à me cuire au soleil et à travailler comme un satyre ? ”
Paul Arène,
Œuvres de Paul Arène, Lemerre, 1884
“ En route, en route, disait Janan, et, au même moment, le soleil apparu colorait en rose la vieille vigne, le tronc lisse et les larges feuilles du figuier, la voiture qui disparaissait au tournant du chemin, et la terre fraîche de la fosse ! Une question me restait à faire ; — « À propos, père, quel jour donc ces bohémiens s’amusèrent-ils à fouiller ainsi sous le figuier ? — Diantre, Jean-des-Figues, ce figuier t’intéresse bien, répondit le brave homme en riant de son bon rire ; quel jour ? je l’ai, ma foi ! bien oublié ! » ”
Paul Arène,
Œuvres de Paul Arène, Lemerre, 1884
“ Ce qui reste, ce qui a surnagé des œuvres perdues de Jean-des-Figues. Quæ supersunt, comme pour Térence ou Plaute et les fragments mutilés de Tacite. Opera simplement eût été trop simple ; mais, Opera quæ supersunt ! Et, voyez le destin, ce titre naïf qui vous fait sourire se trouva être juste en fin de compte. Jean-des-Figues n’acheva jamais de calligraphier son volume ; une bonne moitié restée en feuilles volantes se perdit, et l’œuvre latine de Jean-des-Figues n’arrivera, hélas ! que très-incomplète aux siècles futurs : Johannis Ficulei opéra quæ supersunt. ”
“ Devant un prêtre ! En entendant ce blasphème, mon père s’arracha les poils de sa grande barbe, et les vieilles me crièrent leur malédiction en hébreu. Un sabbat d’enfer ! N’importe Janan tenait bon ; Janan se promenait de long en large, tranquille, et traînant à chaque jambe une grappe de marmots qui hurlaient de terreur. Enfin, la tempête s’apaisa ; et le soir, Jean-des-Figues, je me trouvais mariée. ”
“ Jean-des-Figues, m’écriai-je, tu es artiste, c’est-à-dire né pour sentir le plaisir plus finement que le commun des hommes ! Quoi ! tu passes tes jours à chercher le beau sur la terre, après t’être convaincu que le bien ne s’y rencontre nulle part, et que le vrai, si on le trouvait, ferait désormais de la vie, divisée par règles et par chapitres, quelque chose d’aussi joyeusement imprévu qu’un bréviaire ou qu’une grammaire grecque ! ”
“ Quel spectacle quand nous eûmes ouvert ! Le lit défait, la chambre vide, et çà et là, par terre, sur les chaises, un éventail, des gants déchirés, une robe, que Roset avait laissés en s’envolant, comme un oiseau ses plumes aux barreaux de la volière. Du coup qu’il en reçut, Nivoulas alla s’asseoir dans un coin. Nivoulas s’asseyait toujours quand il était triste, c’était sa façon de pleurer. — « Dressons-nous, Nivoulas, et soyons homme !... » Mais Nivoulas ne bougeait pas. — « Regarde-moi, Nivoulas, est-ce que je m’assieds, est-ce que je pleure ? Dieu sait pourtant si Jean-des-Figues !... » ”
“ Ne s’avisa-t-elle pas un jour, les bohémiennes sont capables de tout ! au beau milieu du salon, devant le quatuor assemblé, de me pincer en me murmurant je ne sais quelles sottises à l’oreille. — « De vous pincer, juste ciel ! et où cela, monsieur Jean-des-Figues ? — Au beau milieu du salon, madame, ainsi que j’avais l’honneur de vous le dire. » J’en devins rouge comme le feu, d’autant plus que mademoiselle Reine avait tout vu. Mais, chose horrible à confesser, malgré ma rougeur, malgré ma honte et malgré le triste regard que me jeta mademoiselle Reine, cela me parut délicieux ”
“ Que se passa-t-il en moi ? Je ne m’en rendis pas bien compte ; jamais, auprès de Reine, je n’avais éprouvé rien de pareil. Dieu me pardonne si je fus coupable ! Mais de me sentir si près de Roset, frôlé de ses cheveux et de sa robe ; de respirer, en même temps que l’air chargé du parfum amer des fleurs d’amandier, les arômes vivants de sa peau ; tout cela me grisa sans doute, car, la prenant par surprise entre mes bras, je cueillis sur ses joues, quoique les archives du cousin Mitre ne m’eussent rien enseigné de pareil, le plus naïf et le plus savoureux baiser du monde. ”
“ Mon père profitait des premiers beaux jours pour défricher un coin de terrain à notre champ de la Cigalière. — « Ce travail donne une peine du diable, disait-il un soir au souper, j’ai défoncé à peine trois cannes de terre, et j’ai déjà brûlé de la marjolaine et du gramen haut comme ça ! » Puis, cherchant quelque chose dans son gousset : « Tiens, Jean-des-Figues, l’homme aux vases, voilà pour toi ; ce doit être romain. » Et le brave homme jeta sur la table une pièce d’argent large et mince, encore toute jaune de terre. ”
“ C’est lui qui me donna mes chemisettes, ma robe d’or. Nous habitions une petite maison, près de la mer, au Roucas blanc, sur le chemin de la Corniche. En ce temps-là, Jean-des-Figues, j’allais en voiture tous les jours... Par malheur, mon maître avait chez lui un petit Turc méchant comme une femme, qui lui allumait sa pipe et lui retirait ses pantoufles. Croiriez-vous que le petit Turc devint jaloux de moi ! J’ignore bien pourquoi, par exemple. Il déchirait mes robes, il me battait et faisait au capitaine des scènes d’enfer. La vie devint bientôt impossible ”
“ Ces tristesses de Blanquet augmentaient mes tristesses ; et plus d’une fois aussi, — pareil au poète capitan Belaud de la Belaudière lorsqu’il vit les clochers d’Avignon s’effacer pour toujours dans les vapeurs claires du Rhône, — Jean-des-Figues, chevauchant au bord des routes et le cœur gros de Canteperdrix, emperla de larmes les pieds de sa monture. Cependant, à mesure que Canteperdrix s’éloignait, nos mélancolies diminuèrent. La Champagne, bien que peu aimable, ne nous vit presque pas pleurer ”
“ Quelle aventure étrange si mes pressentiments ne me trompaient pas : Roset mourant par ma faute, assassinée peut-être (ces bohémiens sont capables de tout !) et ensevelie (remarquez, ici. le doigt de la Providence !) sous le même figuier où j’étais né. Je fis un rêve tout éveillé, en descendant vers la rue des Couffes. Je me voyais à la place de mon père, dans le bastidon de la Cigalière, l’œil collé au trou du volet. Le jour levant blanchissait à peine ; les vignes, les champs étaient déserts ; les cultures, laissées de la veille, attendaient. Puis, un bruit de grelots. ”
Paul Arène,
Œuvres de Paul Arène, Lemerre, 1884
“ Si tu voyais la vieille treille remontée sur ses huit piliers, la source, les fleurs, le jardinage, le réservoir sous la fenêtre bien récuré et plein jusqu’au bord, tellement qu’on peut, en déjeunant, toucher l’eau claire de la main ; si tu voyais ce vrai paradis, tu laisserais là, Jean-des-Figues, ton Paris de la malédiction et cette vie de grand seigneur pour laquelle je ne t’ai pas fait, puis t’en revenant à Canteperdrix où il y a du pain et du soleil pour tout le monde, on ne t’empêcherait pas, puisque tu n’es bon qu’à cela, de faire des chansons honnêtement. ”
