“ On a souvent décrit la capitale du Brésil. Ce qu’on n’a pas assez remarqué, c’est le curieux aspect de sa population maritime. Les eaux de la baie, si pures et si tranquilles, sont sillonnées chaque jour par des centaines de navires destinés pour toutes les régions de la terre. Depuis l’élégante frégate jusqu’au dégoûtant baleinier, toutes les formes de constructions navales inventées par le génie de l’homme se trouvent réunies dans ce port. On peut dire que nul point du globe n’offre un champ plus vaste à l’étude de la race humaine. ”
F. de Castelnau
Élements biographiques
F. de Castelnau a publié des œuvres comme L’Araguaïl. Ses écrits évoquent Araguaïl, Goyaz ou Tocantin.
Citations de F. de Castelnau
“ Ce n’est pas assez d’exploiter, comme ils le font, quelques parties d’un immense territoire : il faut établir des relations suivies et fécondes entre ces diverses régions, séparées jusqu’à ce jour par des forêts et des plaines incultes. Aujourd’hui, nous l’avons dit, c’est pour le naturaliste et le poète que le Brésil a surtout des charmes ; c’est la nature inculte qu’on y vient étudier. Il serait temps qu’on y pût admirer aussi l’action bienfaisante de l’industrie, du travail, et le triomphe complet de la civilisation. ”
“ Tandis que le nord devenait la terre de l’utilitaire et du négociant, le sud restait et il n’a pas cessé d’être en grande partie le domaine du poète et du naturaliste. Là point de chemins de fer ni de canaux, ni le plus souvent de routes quelconques, mais partout d’admirables forêts vierges, des fleuves dont l’étendue est sans bornes, des animaux aux formes les plus bizarres, des montagnes dont les cimes glacées se perdent au-dessus des nuages, des nations sauvages enfin, auxquelles le nom même de l’Europe est inconnu. ”
“ Déjà une portion de ce monde nouveau, la florissante Union américaine, a pris l’initiative dans le développement des institutions politiques, et si, à côté de ce grand pays, la barbarie conserve un domaine trop étendu, tout fait présumer que l’impulsion féconde partie des États-Unis ne rencontrera bientôt plus de limites. Aujourd’hui, quand on veut admirer la nature américaine dans toute sa beauté sauvage et primitive, c’est vers le sud du continent qu’il faut se diriger. ”
“ Dès que le sang coule, des milliers de piragnas s’élancent de toutes parts, et l’homme sur lequel elles s’acharnent est dévoré presque aussitôt, à moins que les nombreux oiseaux aquatiques ennemis de ces poissons ne viennent à son secours. Il faut dire que les plages baignées par l’Araguaïl sont littéralement couvertes d’oiseaux. D’énormes jabiru, de jolies aigrettes du blanc le plus pur, se balancent sur les branches des arbres qui ombragent la rivière, et ressemblent de loin à d’immenses fleurs suspendues aux rameaux. ”
“ Nous approchions de Goyaz, et bientôt nous pûmes rentrer dans cette ville, salués non plus par des rires sardoniques, mais par des cris d’enthousiasme et de reconnaissance. Cette excursion sur l’Araguaïl nous avait offert comme un résumé des fatigues et des dangers de toute espèce qui attendent le voyageur sur les fleuves inexplorés et dans les forêts vierges du Brésil. Nous avions pu nous convaincre que l’absence presque totale de voies de communication est le plus grand obstacle qui s’oppose aux progrès de la civilisation dans ces contrées lointaines. ”
“ Les plaines désolées qui s’étendent entre l’Araguaïl et le Tocantin conservent encore çà et là quelques traces de la civilisation dont l’influence bienfaisante les avait autrefois fécondées. Çà et là s’élèvent des bosquets de bananiers, d’orangers, ombrageant des ruines. Les rares villages qu’on traverse sont dépeuplés ; la plupart des maisons sont incendiées. Le petit hameau d’Amaroléité, que nous eûmes à traverser, ne contenait plus qu’une douzaine d’habitans réduits au désespoir ”
“ Si dans la province des Mines nous avions trouvé les esprits agités par les idées de la civilisation moderne et le désir du progrès politique, dans celle de Goyaz, au contraire, nous trouvâmes toutes choses telles qu’elles étaient sous le gouvernement colonial : fort peu, parmi les habitans, savaient qu’une révolution fondamentale avait changé la face du Brésil, et peu nombreux aussi étaient ceux qui s’occupaient d’une constitution dont la plupart ignoraient même l’existence. ”
“ Il est bon de remarquer à ce propos que, lorsqu’on voyage dans l’intérieur de l’Amérique du Sud, l’on a la coutume de laisser chaque soir les animaux paître en liberté. Cependant, pour empêcher qu’ils ne se dispersent à l’infini, on adjoint à chaque caravane un vieux cheval, qu’on appelle la madrina, et qui n’a d’autre office que de servir de chef de famille aux mules. En peu de temps, cet animal, par son expérience des pâturages et des points vers lesquels on peut trouver de l’eau, prend sur les mules le plus singulier ascendant ”
“ La ville de Goyaz n’a aujourd’hui d’autres communications que celles que lui ouvrent laborieusement les troupes de mules qui vont à trois cents lieues, et par d’épouvantables routes, chercher à Rio-Janeiro et à Bahia toutes les marchandises nécessaires à la consommation des habitans ; mais, si jamais la civilisation européenne se répand dans ces régions écartées, elle ouvrira en peu de temps des rapports entre Goyaz et le Para par la voie des fleuves. ”
“ Quelquefois aussi, et surtout dans les vastes campos de l’intérieur, ces recherches sont infructueuses, et le voyageur se voit réduit à continuer sa route à pied. Il arrive encore que l’indolent muletier égare à dessein des animaux ; puis, après avoir simulé des poursuites actives, il va se cacher à peu de distance du camp, derrière quelques touffes d’arbres, pour jouir pendant une journée entière de ce far niente si cher aux gens de couleur. Les mêmes passe-temps qui charment le muletier ne sont pas toujours, il est vrai, du goût des voyageurs ”
“ La grande île qui le borde à gauche passe pour inhabitée ; mais la terre ferme qui s’étend à droite appartient à diverses nations sauvages dont nous avions à craindre les attaques, et parmi lesquelles on doit placer en première ligne les Chavantes. Ces sauvages n’ayant pas de pirogues, les eaux de cette partie du fleuve fourmillent d’animaux qui ne sont jamais inquiétés par la présence de l’homme. ”
“ Ceux qui n’ont parcouru que des régions civilisées, où il existe des moyens réguliers de transport, ne peuvent se faire une idée des difficultés qui entourent une expédition tentée dans l’intérieur du Brésil. Nous savions qu’une portion des régions qui s’étendent entre Rio-Janeiro et Lima est déserte, ou habitée seulement par des nations sauvages et hostiles. ”
“ Toutefois, si l’on peut, grâce à la madrina, réunir jusqu’à un certain point de nombreuses troupes de mules, trois ou quatre cents par exemple, il n’en est pas ainsi des chevaux, qui sont beaucoup moins traitables et plus sûrs de leurs forces. Les pauvres muletiers qui ont laissé des chevaux errer à l’aventure sont obligés, pour les ramener, de battre en tout sens la campagne ; heureusement ils ont, pour reconnaître la trace des animaux, un instinct merveilleux, et le plus souvent la caravane est réunie au bout de deux ou trois heures. ”
“ Je fis prendre les armes, mais sans éclat, et j’ordonnai à chaque homme de se tenir prêt à agir. Nous étions enfin parvenus parmi ces féroces Chambiroas, dont le nom seul faisait frémir tous les habitans de ces régions. L’hésitation qui commençait à se répandre parmi les hommes de mon escorte me fit craindre qu’une terreur panique ne s’emparât de toute la bande, et alors notre mort était certaine. Les factionnaires m’annonçaient à chaque instant l’arrivée de nouvelles pirogues. Les Indiens voulaient exiger des présens et refusaient de nous donner leurs armes en échange. ”
“ Le Tocantin et l’Araguaïl ont été autrefois ouverts à la navigation. Malheureusement, pendant que la civilisation se répand sur les côtes du Brésil, la barbarie s’empare de tout l’intérieur : les sauvages reprennent partout leur souveraineté primitive ; les plantations, les villages même sont attaqués et brûlés, et ceux des habitans qui échappent à ces massacres s’empressent de quitter des lieux où leur vie est continuellement en danger. La rivière du Tocantin est obstruée, dans presque tout son cours, par des cascades presque infranchissables. ”
“ Parmi les nombreuses espèces de poissons dangereux qu’on y rencontre, nous ne citerons que la piragna, qui, bien que n’ayant que trois à quatre décimètres de long, est plus à redouter pour le baigneur que le crocodile le plus féroce. Des dents saillantes et assez semblables à celles de l’homme garnissent sa bouche, et en un instant elle enlève les morceaux de la chair de l’imprudent qui s’expose à ses attaques. ”
“ Bien que n’étant pas anthropophages, ces derniers sont plus redoutés encore que les Chavantes, et l’esprit a peine à admettre les traditions qui courent à leur sujet dans le pays. Naviguant constamment sur le Tocantin, les Canouères ont l’habitude d’attacher les malheureux tombés entre leurs mains, et particulièrement les femmes, aux extrémités de leurs pirogues ; ces infortunés se trouvent ainsi plongés dans l’eau chaque fois que la frêle embarcation s’élance au milieu des nombreuses cascades qui interrompent le cours de la rivière. ”
“ Le pauvre homme oublia tout alors, jusqu’à sa crainte même, et se précipita au cou du malheureux enfant que les sauvages venaient de saisir. Ricardo était d’une effroyable laideur, et les Carajas, qui n’avaient jamais vu de nègres, furent tellement effrayés de cette étrange apparition, qu’ils firent quelques pas vers leurs pirogues. ”
“ La population est principalement composée de nègres de la province de Maranon. Il y a peu d’années, quelques cahutes, repaires de voleurs et d’assassins, existaient seules dans cet endroit ; elles sont aujourd’hui remplacées par un village florissant, par une population bienveillante et paisible. Une excursion à travers les admirables forêts qui entourent Boa-Vista nous amena jusqu’aux villages habités par les Indiens Apinagés. Avant l’arrivée des missionnaires, ces sauvages attaquaient les embarcations ; souvent ils massacraient les équipages qui remontaient ou descendaient le Tocantin. ”
“ Ici s’offrit à nous une misérable population, mise en couple réglée par les sauvages. Une terreur continuelle pèse sur les habitans de Porto-Imperial. Les femmes n’osent pas aller à la fontaine laver leur linge et chercher de l’eau sans être accompagnées d’une nombreuse escorte d’hommes armés de fusils. Accablée par tant de maux, auxquels la famine vient nécessairement joindre ses atteintes, cette population, décimée chaque année, disparaîtra bientôt, si des secours efficaces ne lui sont donnés. ”
“ Lorsqu’il est vivant, ce poisson est paré de couleurs brillantes. Sa nuance générale est d’un beau vert, et ses écailles sont bordées d’un rouge vif ; ses mœurs sont très féroces, et il dévore jusqu’à ses enfans. ”
“ Dans le désert, l’homme est sans cesse aux aguets : la crainte d’un objet inconnu le tient constamment éveillé, et les sens acquièrent un degré de délicatesse dont ne se peut faire une idée celui qui a toujours vécu dans les villes. ”
“ Le gracieux mauritia, connu au Brésil sous le nom de buriti, et remarquable par ses nombreux rameaux, forme des avenues régulières de chaque côté des nombreux ruisseaux qui baignent ces plaines fertiles. Nous vîmes alors, pour la première fois, le bel ara bleu et jaune, qui se tient de préférence dans ces arbres et qui assourdit le voyageur par ses cris rauques et aigus. Plusieurs jolies espèces de singes de la plus petite taille se jouaient aussi dans le feuillage ”
“ Nous étions dans les plaines qu’arrose le San-Francisco, dont les eaux répandent des miasmes mortels et que l’on ne traverse qu’avec crainte. Nous arrivâmes enfin à Goyaz. Cette ville est plus connue sous son ancien nom de Villa-Boa. La population, qui s’élève à sept ou huit mille habitans, n’est presque entièrement composée que de nègres et de gens de couleur. ”
“ Un Indien d’une extrême agilité, et qui se livrait aux plus incroyables gambades, secouait avec violence une espèce de calebasse en forme de bouteille contenant de petits cailloux. Les femmes étaient admises à cette fête et formaient une longue ligne en face des hommes. Malgré l’état de surexcitation dans lequel la danse et la boisson avaient jeté les sauvages, ils n’eurent pour nous que les meilleurs procédés. ”
“ Aujourd’hui, les Apinagés sont plus pacifiques, et, bien que n’entretenant pas de relations très intimes avec les habitans de Boa-Vista, ils paraissent cependant avoir renoncé à leurs déprédations. Il est vrai que ces Indiens, entourés par la peuplade anthropophage des Chavantes, sentent le besoin de vivre en bonne intelligence avec les chrétiens, dont les armes à feu leur sont quelquefois d’un grand secours. Ces Indiens sont absolument nus ”
“ Il a beaucoup des allures de l’ours, grimpe avec facilité, et se cramponne aux branches avec une incroyable vigueur ; il ne se nourrit que du bourgeon terminal du seciropia. A chaque instant, on rencontre sur les routes de la Serra des troupes de mules se dirigeant vers la capitale. Quelques-unes viennent de la province des Mines, d’autres des parties les plus centrales de l’empire. L’aspect singulier des hommes qui les accompagnent, les armes qu’ils portent, tout donne à ces caravanes quelque chose d’éminemment pittoresque. ”
“ Ces Indiens ne sont chrétiens que de nom, car, depuis bien des années, aucun prêtre n’a résidé parmi eux. Bien que parfaitement paisibles, ils entretiennent des communications fréquentes avec la portion des deux tribus qui, sauvage et hostile aux blancs, vit encore dans le désert ; celle-ci est anthropophage, et plusieurs même des hommes du village de Caretao avaient aussi mangé de la chair humaine. ”
“ Nous nous trouvâmes cette fois au milieu d’une population très nombreuse ; mais la confiance entre nous et les sauvages était établie, je n’avais plus à redouter chez nos gens qu’un excès de sécurité. J’ordonnai donc à l’équipage de rester embarqué, tandis que je descendais à terre avec deux de mes compagnons de voyage ; mais à peine eus-je touché la plage, que je fus enlevé dans les bras de quelques vigoureux Indiens, qui m’emportèrent en courant jusqu’au fond d’une rue dont la longueur me parut démesurée. ”
“ Tout prévoir et en même temps agir avec l’économie imposée par l’insuffisance de l’allocation accordée à l’expédition, tel était pour nous le problème à résoudre. Après trois mois de travaux et de peines, tout paraissait cependant prêt pour le départ, et l’on commençait déjà à charger les animaux, lorsqu’on s’aperçut que les caisses vides, faites dans de trop fortes dimensions et d’un bois trop lourd, pesaient à elles seules plus que ne pouvaient porter les animaux. ”
“ Il est vrai que la madrina sait faire, au besoin, respecter son autorité par des ruades vigoureuses, allongées aux mules indociles. Le cheval conducteur porte pour toute charge une cloche au cou, et les muletiers, avertis par le tintement, ont bien vite appris de quel côté ils doivent diriger leurs recherches. Si pendant la nuit un danger quelconque menace les mules, la troupe entière se serre autour de la madrina ; lorsque l’alerte est donnée par la présence d’un tigre ou jaguar, les mules forment autour de leur protectrice un cercle ”
