“ Puis regardant le Provençal dont la barbe follette et les cheveux bouclés avaient le ton du sauternes dans les verres : — Est-ce beau, la jeunesse !... Pas de danger qu’on le lâche, celui-là... Et ce qu’il y a de plus fort, c’est que ça se gagne... Elle a l’air aussi jeune que lui... — Malhonnête !... fit-elle en riant ; et son rire sonnait bien la séduction sans âge, la jeunesse de la femme qui aime et veut se faire aimer. « Étonnante... Étonnante... » murmurait Caoudal, qui l’examinait tout en mangeant, avec un pli de tristesse et d’envie grimaçant au coin de sa bouche. ”
Résumé
Alphonse Daudet, dans Sapho, explore les nuances de l’amour et des relations humaines à travers les destins entrelacés de personnages comme Fanny, Jean, Gaussin et Caoudal. Ce roman, publié en 1884, mêle intimité et conflits sociaux, dépeignant des scènes de vie quotidienne (bals, déjeuners) pour illustrer la vulnérabilité des sentiments.
Les thèmes de la rupture, de la jalousie et de l’engouement passionnel dominent, reflétant la tension entre désir et réalité. La narration, à la fois poétique et réaliste, souligne la fragilité des liens humains.
Citations de Sapho (Alphonse Daudet)
“ Et en lisant, les yeux brouillés de larmes, il se rappelait la même scène rue de l’Arcade, la douleur de l’amant congédié, la lettre glissée sous la porte, et le rire sans cœur de Fanny. Elle l’aimait donc plus qu’il n’aimait Irène ! Ou bien est-ce que l’homme, plus mêlé que la femme au combat des affaires et de la vie, n’a pas comme elle l’exclusivisme de l’amour, l’oubli et l’indifférence de tout ce qui n’est pas sa passion, absorbante et unique ? Cette torture, ce mal de pitié dont il souffrait, ne s’apaisait qu’auprès d’Irène. ”
“ La femme essayait d’initier Fanny à l’élevage des poules et des lapins, aux joies salubres de l’arrosage, mais inutilement. La maîtresse de Gaussin, faubourienne passée par les ateliers, n’aimait la campagne qu’en échappées, en parties, comme un endroit où l’on peut crier, se rouler, se perdre avec son amant. Elle détestait l’effort, le travail ; et ses six mois de gérance ayant épuisé pour longtemps ses facultés actives, elle s’amollissait dans une torpeur vague, une griserie de bien-être et de plein air qui lui ôtait presque la force de s’habiller, de se coiffer, ou même d’ouvrir son piano. ”
“ L’amour est un de ces mots-là ; ceux pour qui sa clarté s’est une fois traduite entière, comprendront l’angoisse délicieuse où vivait Jean depuis une heure, sans bien se rendre compte d’abord de ce qu’il éprouvait. Là-bas, place Vendôme, dans ce coin de salon où ils étaient restés longtemps à causer ensemble, il ne sentait rien qu’un grand bien-être, un charme doux qui l’enveloppait. Ce n’est qu’une fois dehors, la porte retombée sur lui, qu’il avait été saisi d’une allégresse folle, puis d’une défaillance à croire que toutes ses veines s’ouvraient : « Qu’est-ce que j’ai, mon Dieu ?... » ”
“ Hâve, de dix ans plus vieille, les paupières gonflées et sanglantes, de la boue sur sa robe, jusque dans ses cheveux, le désordre effaré d’une pierreuse qui sort d’une chasse de police, c’est Fanny. Elle respire un moment, ses pauvres yeux brûlés clignotent à la lumière, et peu à peu la chaleur de la petite maison, cette table gaiement servie, provoquent le souvenir des bons jours, un nouveau rappel de larmes où se distinguent ces mots : — Il me quitte... Il se marie. Hettéma, sa femme, la paysanne qui les sert se regardent, regardent Gaussin. ”
“ Fanny, le trouvant en contemplation devant le marbre, lui dit d’un air dégagé : « Il y a quelque chose de moi, n’est ce pas ?... le modèle de Caoudal me ressemblait... » Et tout de suite elle l’emmena dans sa chambre, où Machaume en rechignant installait deux couverts sur un guéridon ; tous les flambeaux allumés, jusqu’aux bras de l’armoire à glace, un beau feu de bois, gai comme un premier feu, flambant sous le pare-étincelles, la chambre d’une femme qui s’habille pour le bal. — J’ai voulu souper là, dit-elle en riant... nous serons plus vite au lit. ”
“ Ils achevaient de dîner, la fenêtre ouverte, au long sifflement des hirondelles saluant la tombée de la lumière. Jean ne parlait pas, mais il allait parler et toujours de la même cruelle chose qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baissés, l’air faussement indifférent qu’il prenait pour de nouvelles questions, devina et le prévint : — Écoute, je sais ce que tu vas me dire... épargne-nous, je t’en prie... on s’épuise à la fin... puisque c’est mort, tout ça, que je n’aime que toi, qu’il n’y a plus que toi au monde... ”
Alphonse Daudet,
Sapho
(1885)
“ « Pauvre Caoudal!... c'est vrai qu'il se tasse... » murmura Fanny d'un ton de douce commisération ; et comme Gaussin s'indignait que cette Maria, une fille, un modèle, pût s'amuser des souffrances d'un Caoudal et préférer au grand artiste... qui?... Morateur, un petit peintre sans talent, n'ayant pour lui que sa jeunesse, elle se mit à rire : « Ah! innocent... innocent... » et lui renversant la tête à deux mains sur ses genoux, elle le humait, le respirait, dans les yeux, dans les cheveux, partout, comme un bouquet. ”
Alphonse Daudet,
Sapho
(1885)
“ La trompe d'Hettéma, furieuse, le tira brusquement de son rêve. Ils étaient installés au bord de l'étang, en train de déballer les provisions; et de loin on voyait reflétées par l'eau claire la nappe blanche sur l'herbe rase, et les vareuses de flanelle rouge éclatant dans la verdure comme des vestes de piqueur. « Arrivez donc.., c'est vous qui avez le homard, » criait le gros homme ; et la voix nerveuse de Fanny : « C'est la petite Bouchereau qui t'a arrêté en route ?... » Jean tressaillit à ce nom de Bouchereau qui le ramenait à Castelet, près du lit de sa mère malade. ”
Alphonse Daudet,
Sapho
(1886)
“ «Ecoute, Césaire... tu sais comme on dit chez nous : Le malheur dure toujours plus que celui qui l'amène... Si c'est vraiment comme tu racontes, si Jean a tiré cette femme de la boue, il s'est peut-être bien sali à cette triste besogne. Possible qu'il l'ait rendue meilleure et plus honnête, mais qui sait si le mauvais qui était en elle n'a pas gâté notre enfant jusqu'au cœur ! » Ils revenaient vers la terrasse. Nuit paisible et limpide sur toute la vallée silencieuse où rien ne vivait que la lumière glissante de la lune, le fleuve houleux, les clairs en flaques d'argent. ”
Alphonse Daudet,
Sapho
(1885)
“ La porte ouverte encadrait le petit môle où séchaient les filets, où luisait et frétillait l'argent vif et nacré des écailles; au bas deux ou trois grosses barques houlant et criant sur leurs amarres, et le grand fleuve joyeux, large, lumineux, tout rebroussé par le vent contre ses îles en touffes d'un vert pâle. Et, tout petit, Jean prenait là son goût des lointains voyages, et de la mer qu'il n'avait pas encore vue. Cet exil de l'oncle Césaire dura deux ou trois ans, n'aurait jamais fini peut-être sans un événement familial, la naissance des deux petites bessonnes, Marthe et Marie. ”
“ Jean se laissa conduire chez Déchelette qu’il n’avait pas revu depuis leur rencontre à la Madeleine. On l’eût bien surpris alors, en lui disant qu’il en arriverait à fréquenter sans dégoût ce cynique et dédaigneux amant de sa maîtresse, à devenir presque son ami. Dès la première visite, lui-même s’étonnait de se sentir si à l’aise, charmé par la douceur de cet homme au bon rire d’enfant dans sa barbe de cosaque, et d’une sérénité d’humeur que n’altéraient pas les cruelles crises de foie qui plombaient son teint, le tour de ses yeux. ”
Alphonse Daudet,
Sapho
(1886)
“ « D'abord, tu sais, si tu pars, moi je lui écris à ton cocu... Je l'avertis... ah mais !... » En parlant, elle se ramassait haineusement sur le lit, blême, la face creuse, les traits grandis, comme un bête méchante prête à bondir. Et Gaussin se rappelait l'avoir vue ainsi rue de l'Arcade ; mais c'était contre lui maintenant, cette haine rugie qui lui donnait la tentation de tomber sur sa maîtresse et de la battre, car en ces amours de chair où l'estime et le respect de l'être aimé sont néant, la brutalité surgit toujours dans la colère ou les caresses. ”
Alphonse Daudet,
Sapho
(1885)
“ De sa voix expressive et profonde, Fanny commençait la barcarolle de Claudia que le musicien, remué par ce rappel de son premier grand succès, suivait en imitant à bouche fermée le dessin de l'orchestre, cette ondulation qui fait courir sur la mélodie comme une lumière d'eau dansante. A cette heure, dans ce décor, c'était délicieux. D'une terrasse voisine on cria bravo; et le Provençal, ramenant en mesure les avirons, avait soif de cette musique divine aux lèvres de sa maîtresse, une tentation de mettre sa bouche à même la source, et de boire dans le soleil, la tête renversée, toujours. ”
Alphonse Daudet,
Sapho
(1886)
“ A cet accent de franchise, ce qu'il y avait de meilleur en elle, Jean ne protestait pas, mais il souffrait d'une haine jalouse, aiguisée d'inquiétude, qui le ramenait parfois rue d'Amsterdam en surprise, au milieu du jour. « Si elle était allée le voir ! » Il la trouvait toujours là, casanière, inactive dans leur petit logis comme une femme d'Orient,ou bien au piano, donnant une leçon de chant à leur grosse voisine, madame Hettéma. On s'était lié depuis le soir du feu avec ces bonnes gens, placides et pléthoriques, vivant dans un perpétuel courant d'air, portes et fenêtres ouvertes. ”
“ On vivait au calme, les dîners avec les Hettéma savourés sans orage, et le piano rouvert pour les partitions favorites. Mais au fond, Jean restait plus troublé, plus perplexe que jamais, se demandant où le mènerait sa faiblesse, songeant parfois à renoncer aux consulats, à passer dans le service des bureaux. C’était Paris, le bail du ménage indéfiniment renouvelé ; mais tout le rêve de sa jeunesse à bas, et le désespoir des siens, la brouille certaine avec son père qui ne lui pardonnerait pas cet abandon, surtout lorsqu’il en saurait les causes. ”
Alphonse Daudet,
Sapho
(1885)
“ Fanny marchait tout doucement dans la chambre pour ne pas le réveiller. Entre ses paupières closes, il la regardait, alerte et forte, rajeunie, chauffant au foyer ses pieds trempés de la neige du jardin, et de temps en temps tournée vers lui avec le petit sourire qu 'elle avait le matin, dans la dispute. Elle vint prendre le paquet de maryland à sa place habituelle, roula une cigarette et s'en allait, mais il la retint. « Tu ne dors donc pas ? Non... assieds-toi là... et causons. » Elle resta au bord du lit, un peu surprise de cette gravité. « Fanny.... Nous allons partir. » ”
“ Jaloux, lui, de ce forçat... allons donc !... Et sentant monter sa colère il coupa court, dit vivement ce qui l’amenait. Ses lettres !... Pourquoi ne les avait-elle pas données à Césaire, cela leur eût évité une entrevue pénible pour tous deux. — C’est vrai, dit-elle, toujours très douce, mais je vais te les rendre, elles sont là... Il la suivit dans la chambre, aperçut le lit défait, recouvert en hâte sur les deux oreillers, respira cette odeur de cigarettes brûlées mêlée à des parfums de toilette de femme, qu’il reconnaissait comme le petit coffret nacré posé sur la table. ”
“ Et comme on comprenait bien la tendresse qu’il inspirait à cette Alice Doré, aux longues mains molles et blanches, à l’insignifiante beauté blonde, que relevait l’éclat de sa chair de Flamande, aussi dorée que son nom ; de l’or dans les cheveux, dans les prunelles, frangeant les cils, pailletant la peau jusque sous les ongles. Ramassée par Déchelette sur l’asphalte du skating, parmi les grossièretés, les brutalités de la traite, les tourbillons de fumée que l’homme crache, avec un chiffre, dans le maquillage de la fille, la politesse de celui-ci l’avait attendrie et surprise. ”
Alphonse Daudet,
Sapho
(1885)
“ Oui, c'est cela, qaudeamus igitur... amusons-nous pendant que nous sommes jeunes, n'est-ce pas, Caoudal ?... » dit La Gournerie avec un rire qui sonnait faux. Jean, quelques jours après, passait de nouveau rue de Rome, il trouvait l'atelier fermé, le grand rideau de coutil descendu sur la vitre, un silence morne des caves jusqu'à la toiture en terrasse. Déchelette était parti, à l'heure indiquée, le bail fini. Et lui pensait : « C'est beau de faire ce qu'on veut dans l'existence, de gouverner sa raison et son cœur... Aurai-je jamais ce courage?.. » ”
“ Jean ne voyait personne à Paris. Son père, « le consul » comme on disait là-bas, était retenu toute l’année par la surveillance du domaine très considérable qu’il faisait valoir et ses rudes batailles avec la vigne. La mère, impotente, ne pouvait faire sans aide un pas ni un geste, laissant à Divonne la direction de la maison, le soin des deux petites sœurs jumelles, Marthe et Marie, dont la double naissance en surprise avait à tout jamais emporté ses forces actives. Quant à l’oncle Césaire, le mari de Divonne, c’était un grand enfant qu’on ne laissait pas voyager seul. ”
Alphonse Daudet,
Sapho
(1886)
“ « Comment va Fanny?... Êtes-vous toujours à Chaville?... fit Caoudal subitement apaisé et venant s'asseoir à côté de Gaussin dont il tapotait familièrement l'épaule. — Ah ! la pauvre Fanny, nous n'avons plus longtemps à vivre ensemble... — Vous partez? — Oui, bientôt... et je me marie avant... Il faut que je la quitte. » Le sculpteur eut un rire féroce : «Bravo! Je suis content... Venge-nous, mon petit, venge-nous de ces coquines-là. Lâche-les, trompe-les, et qu'elles pleurent, les misérables ! Tu ne leur feras jamais autant de mal qu'elles en ont fait aux autres. » ”
“ Ils plaisaient à Fanny, elle aurait voulu les connaître. Quelquefois même la voisine et elle échangeaient par-dessus le fer noirci de la rampe un sourire de femmes amoureuses et heureuses ; mais les hommes comme toujours se tenaient plus raides et l’on ne se parlait pas. Jean revenait du quai d’Orsay, une après-midi, quand il s’entendit appeler au coin de la rue Royale. Il faisait un jour admirable, une lumière chaude où Paris s’épanouissait à ce tournant du boulevard qui par un beau couchant, vers l’heure du Bois, n’a pas son pareil au monde. ”
“ Rien n’avait pu l’empêcher de grelotter, et la nuit d’avant, pendant qu’ils étaient tous autour de lui, un dernier frisson le secouant de la tête à la queue, il était mort en bon chrétien, grâce aux flots d’eau bénite que sur sa peau grenue, où la vie s’évanouissait en moires changeantes, en mouvements de prisme, maman Pilar répandait en disant, les yeux au ciel : « Dios loui pardonne ! » — J’en ris, mais j’ai le cœur gros tout de même ; surtout quand je pense au chagrin de ma pauvre Rosa que j’ai laissée en larmes... Heureusement Fanny était près d’elle... ”
Alphonse Daudet,
Sapho
(1885)
“ Les heures passaient, s'embrouillaient; on ne bougeait plus du lit jusqu'au soir. Rien ne les tentait que là ; nul plaisir, personne à voir, pas même les Hettéma qui, par économie, s'étaient décidés à vivre à la campagne. Le petit déjeuner préparé, à côté d'eux, ils entendaient, anéantis, la rumeur du dimanche parisien pataugeant dans la rue, le sifflet des trains, le roulement des fiacres chargés; et la pluie en larges gouttes sur le zinc du balcon, avec les battements précipités de leurs poitrines, rythmaient cette absence de la vie, sans notion de l'heure, jusqu'au crépuscule. ”
Alphonse Daudet,
Sapho
(1885)
“ Et, la fatigue de la partie de campagne aidant, elle l'entraîna rue de l'Arcade, tout près de la gare. A l'entresol d'une maison bourgeoise d'apparence honnête et cossue, une vieille servante en bonnet paysan, l'air revêche, vint leur ouvrir. « C'est Machaume... Bonjour Machaume... » dit Fanny lui sautant au cou. « Tu sais, le voilà mon aimé, mon roi... je l'amène... Vite, allume tout, fais la maison belle... » Jean resta seul dans un tout petit salon aux fenêtres cintrées et basses, drapées de la même soie bleue banale qui couvrait les divans et quelques meubles laqués. ”
“ Tout est prêt, les places retenues, deux cabines de première pour le vice-consul d’Arica voyageant avec sa belle sœur ; et le voilà qui arpente le carreau dérougi de la chambre d’hôtel, dans la double attente fiévreuse de sa maîtresse et de l’appareillage. Il faut qu’il marche et s’agite sur place, puisqu’il n’ose sortir. La rue le gêne comme un criminel, comme un déserteur, la rue marseillaise mêlée et grouillante où il lui semble qu’à chaque tournant son père, le vieux Bouchereau vont se montrer, lui mettre la main sur l’épaule pour le reprendre et le ramener. ”
“ Mais ce qui l’empêchait de déguster en vrai provincial ce confort de rencontre, c’était la mauvaise humeur de la servante, le regard soupçonneux dont elle le fixait, au point que Fanny la renvoya d’un mot : « Laisse-nous Machaume... nous nous servirons... » Et comme la paysanne jetait la porte en s’en allant : « N’y fais pas attention, elle m’en veut de trop t’aimer... Elle dit que je perds ma vie... ces gens de campagne, c’est si rapace !... Sa cuisine, par exemple, vaut mieux qu’elle... goûte-moi cette terrine de lièvre. » ”
“ Ezano salua ; on se mit à causer. Fanny rassurée de voir comme son amant prenait les choses, et fière de lui, de sa beauté, de sa jeunesse, devant des artistes, des connaisseurs, se montra très gaie, très en verve. Toute à sa passion présente, à peine se souvenait-elle de ses liaisons avec ces hommes ; des années de cohabitation pourtant, de vie en commun où l’empreinte se fait d’habitudes, de manies, gagnées à un contact et lui survivant, jusqu’à cette façon de rouler les cigarettes qu’elle tenait d’Ezano comme sa préférence du Job et du maryland. ”
“ « Mais je l’aime... je l’aime... » et c’est ainsi qu’il l’avait appris. — Tu es là, Jean ?... Que fais-tu donc ? Fanny s’éveille en sursaut, effrayée de ne pas le sentir à côté d’elle. Il faut venir l’embrasser, mentir, raconter le bal du ministère, dire s’il y avait de jolies toilettes et avec qui il a dansé ; mais pour échapper à cette inquisition, surtout aux caresses qu’il redoute, tout imprégné du souvenir de l’autre, il invente un travail pressé, les dessins d’Hettéma. — Il n’y a plus de feu ; tu vas avoir froid. ”
“ Il semble qu’elle garde une peur, un respect de l’homme qui vient de se montrer si fort. Elle marche à côté de lui, de son pas, mais timidement, sans lui donner le bras ; et à les voir ainsi, chancelants et mornes, par les allées où les guide le reflet jaune du terrain, on dirait un couple de paysans, qui rentre harassé d’une longue fatigue en plein air. À la lisière, une lueur apparaît, la porte ouverte d’Hochecorne, éclairant la silhouette arrêtée de deux hommes : — Est-ce vous, Gaussin ? demande la voix d’Hettéma qui s’approche avec le garde. ”
