“ Les pommettes lui brûlaient. Il étouffait. Il aurait aimé respirer un autre air que celui-là, l'air plus léger et plus pur d'un autre monde surnaturel où on l'eût transporté par miracle. Seulement, ce dont il souffrait, ce n'était plus du passé révolu, accompli. C'était le présent qui le torturait maintenant, l'idée obsédante que Favierres restait encore, venait d'être tout à l'heure, sans doute, l'amant de Mme Lahonce, oui, l'amant de sa mère.Il se le redisait fiévreusement, il se le répétait comme un cri machinal de douleur:«Il est son amant!... Il est son amant, son amant!...» ”
Résumé
“Charlie”, est une œuvre de Fernand Vandérem. Des thèmes tels que Favierres, Mme Lahonce ou Charlie y sont abordés.
Citations de Charlie (Fernand Vandérem)
“ Favierres se leva en jurant, en maudissant Mme Lahonce, son invention de voyage, puis cet infâme, cet effroyable pays où les hôtels flageolaient comme des maisons de cartes.Et il demeura à marcher, en l'obscurité, les ongles nerveusement fichés dans la paume de ses mains,—à marcher, à marcher sans trêve, avec des soupirs de bête, d'inintelligibles éclats de voix, des larmes qui lui coulaient, par instants, le long des joues,—affolé, butant aux meubles, ayant des envies de mordre, de briser tout, de crier des cris de mort ou même de repartir. ”
“ Est-ce qu'Hélène aurait un amant?... Est-ce qu'elle serait la maîtresse...Lahonce s'exclama avec stupéfaction:—Vous le savez!... Comment le savez-vous?... D'où le savez-vous?...M. Brodin rompit prudemment de quelques mots:—Je ne sais pas!... Non, je ne sais rien!... Mais je suppose!... Je fais erreur peut-être!... Je vous disais cela...Lahonce déclara:—Eh bien, non!... Vous ne faites pas erreur... Vous êtes, hélas! dans le vrai... Hélène a un amant... Et cet amant, c'est Favierres...—Vous avez la lettre?—Oui.—Voulez-vous me la donner?M. Brodin ajusta son binocle et commença à lire. ”
“ Au bout d'un instant, on entendit sous la voûte de la porte cochère, un grondement de roues, un piaffement de chevaux. C'était le phaéton de Lahonce qui s'avançait, sortait de la maison dans un vacarme de tonnerre.Comme elle l'avait annoncé, Hélène rentra de bonne heure; puis, sitôt son chapeau, son manteau déposés, elle alla s'enfermer dans son cabinet de toilette, une vaste pièce tendue de cretonne claire, égayée encore par les glaces, les cristaux à bouchons d'argent, les meubles en laqué blanc qui se renvoyaient les uns aux autres l'éclat jaune des bougies et des lampes dorées. ”
“ Il l'attira doucement pour un baiser, sans qu'elle résistât, et lorsqu'elle voulut partir, il ne la retint pas. Car il n'avait plus cette cupide parcimonie des êtres malheureux qui lésinent sur les instants de joie comme sur des parcelles d'or fuyantes. Il pouvait prodiguer libéralement ces minutes d'elle que Mme Lahonce lui réclamait, la laisser partir sans avarice et sans chicane. Il se sentait déjà riche de bonheur, riche d'Hélène, pour la vie, à l'infini. ”
“ En pénétrant dans le salon, Favierres jeta sur un divan son paletot, son chapeau; puis, après avoir allumé les appliques du piano, il se laissa choir dans un fauteuil, les jambes croisées, et à la lueur solitaire et funèbre des bougies, qui montrait l'obscurité des choses plus qu'elle ne l'éclairait, il se mit à examiner rêveusement cette pièce familière, comme le réclusionnaire inspecte la cellule inconnue où ses jours doivent passer, loin de tous, sans fin et dans la peine. ”
“ «Ah! oui... je ne suis guère chic... Je suis un drôle de cœur... Rien pour l'une, tout pour l'autre... Mais quoi!... Si c'est ma nature!... Si je ne puis être bon qu'en passion, qu'en amour!...»Et toute la nuit, il rêva de Mme Favierres, il la revit en des cauchemars, comme au jour du départ, appuyée au bras de la domestique qui la soutenait sanglotante.Le lendemain matin, au réveil, il eut une sensation de terreur en regardant sa montre. ”
“ Et, comme elle sanglotait toujours, il ajouta:—Maman, je t'en prie, calme-toi, écoute-moi aussi!... Tiens, veux-tu que je te parle franchement, à cœur ouvert?...—Oui, oui... c'est cela... je veux bien! balbutia Mme Lahonce comme un enfant en pleurs que l'on console.—Eh bien! je te jure, je te jure sur ce que j'ai de plus cher, je te jure sur ta vie, qu'il n'y a pas de raison au monde qui puisse faire que je t'aime moins... que c'est impossible... que c'est de la folie d'en parler seulement... Là, me crois-tu?... Es-tu rassurée?... ”
“ «Tant pis!... Je n'en peux plus... Advienne ce qui voudra!...»Dans l'escalier il se cogna à Mary qui montait le café et poussa un cri de frayeur en l'apercevant, comme si elle eût vu un fantôme animé, une ombre, à jamais paralytique et enchaînée, descendre subitement à sa rencontre.Le gentleman sort? questionna-t-elle d'une voix timorée.—Yes! riposta brusquement Favierres.Et, dans la rue, il rabattit son chapeau sur ses yeux, releva son collet, et s'avança l'œil au guet, comme un escroc fuyard traqué par la police. ”
“ La lettre s'arrêtait là, brutalement interrompue par la survenue sans doute de on ou d'un des durs gardiens de Mme Lahonce.Dans un transport de tendresse et de soulagement, Favierres porta le papier à ses lèvres.«Comme elle est vaillante!... Comme je l'aime!» murmurait-il; et il sentait dans sa poitrine son cœur délié s'étirer, se détendre, comme sous l'onction d'un baume. ”
“ Adieu, mon grand ami chéri... Retourne à l'air libre et à ton beau parc tranquille... Sauve-toi vite et vas-y attendre ton amie désolée qui n'a jamais cessé d'être à toi et qui te restera malgré tous, malgré tout.«H.»Favierres, dans un accès d'enthousiasme gamin, s'était mis à courir autour de la chambre, comme d'un pas de tarentelle, brandissant au-dessus de sa tête, à la façon d'un tambour de basque, la lettre de congé, la lettre de tendresse, de liberté certaine. ”
“ Alors, ne sachant plus où exacerber encore son chagrin, sa rancune, Lahonce revint vers la toilette, ramassa la lettre mauve qui gisait dessus, dépliée, une feuille en l'air, et de nouveau, il se mit à la lire, sans passer un mot, jusqu'à la fin.A mesure qu'il lisait, sa lèvre mince se plissait d'un rictus de dégoût. Seulement, il ne se hasardait pas à des commentaires précis, à des railleries déclarées envers ces phrases trop fortes, ces phrases qui le dominaient, invinciblement, de leur toute-puissance de passion. ”
“ Car en cette voiture, ceux qui avaient baissé les stores, ceux qui se cachaient tellement, c'était une jolie dame à frisons argentés, à gracieux visage de marquise d'antan, c'était un monsieur mûr, à cheveux blancs également, à tournure militaire, et dont la cravate blanche tranchait sur le paletot; c'étaient, assis côte à côte, dans l'ombre rose des stores, Mme Lahonce, sa mère et son ami Favierres. ”
“ «Oui, qu'est-ce qu'il m'a fait à moi?... à moi?...»Il pesait sur ces derniers mots; il avait l'intuition que sa raison agile renaissait du néant, que son intelligence, enfouie sous des ruines, se dégageait, se redressait, toute vaillante, recommençait à le servir avec indépendance méthode et netteté.«A moi, à moi? Il ne m'a rien fait!... Il ne m'a fait que du bien... Il n'a fait que m'aimer!..»Et en lui jaillissait tout un flux d'arguments généreux, de déductions plus fortes et de preuves plus pressantes, à l'appui de ses sentiments.Ce que Favierres avait fait? Charlie le savait bien. ”
“ Puis Favierres posa sa tête sur la poitrine de Mme Lahonce et murmura:—Ne disons... ne disons rien... J'étouffe... J'ai le vertige au dedans de moi... Laissez-moi vous respirer... Laissez-moi vous écouter vivre!...Car il lui disait «vous» parfois, au plus brûlant de la passion, non par respect mondain, mais comme par une vénération pour l'amour qui émanait d'elle. ”
“ Mme Lahonce était un peu frivole, avait fréquemment sur les personnes, sur les choses de la vie, des opinions superficielles, mondaines, dénuées de recherche; et elle subit de bonne grâce les remontrances que Favierres lui en faisait, l'habitude à laquelle il la pliait de scruter les âmes et les intentions, de ne juger les gens qu'avec réflexion, sur leur valeur intime et non sur leurs dehors. ”
“ Et cette voix n'était pas l'impérieuse voix du sang; la voix rapidement tue qui, l'après-midi, dans la rue, criait, par tout son être, revanche et flétrissure. Ou plutôt c'en était une autre. C'était la voix familière et magique, la voix du sang maternel triomphant, celle qui toujours l'avait guidé, celle qui se révoltait furieuse et blessée, quand, comme Marroy, rien qu'un peu, on critiquait Favierres, celle à qui, de tout temps, Charlie avait cédé, celle à qui il cédait encore. ”
“ Warner le présenta. C'était un grand gaillard à dents larges et blanches, avec un teint cuivré de soldat d'Afrique, un nez fin, aquilin, une rêche moustache noire; et son frac le pinçait aux hanches comme une tunique. 248 —Il n'est pas mal, le militaire! murmura Vaumoise à l'oreille de Warner.—Oui, pas mal! fit-elle d'un ton indifférent.Puis, le maître d'hôtel criant que Madame était servie, Antoinette prit le bras du baron Marroy, et l'on passa dans la salle à manger où l'air ample du soir se mêlait, par les fenêtres ouvertes, aux senteurs des guirlandes qui tapissaient la table. ”
“ Il allait se lever, rentrer, et il allumait une cigarette. Tout à coup un murmure de marmonnement lui fit retourner la tête. C'était, derrière lui, une pauvresse à châle usé, à fantastique chapeau cabriolet, qui implorait l'aumône; et, au rougeoiement de la cigarette, il distingua la figure pâle et grassouillette de la miséreuse. Elle ressemblait traits pour traits à Mme Favierres; elle avait la même mélancolie dans le regard, le même tremblement dans ses mains maigres et violettes. Favierres tira une pièce au hasard, et la posa entre les doigts de la mendiante. ”
“ Seulement ce regard variait selon les personnes. Chez les bourgeois, chez les braves gens dénués de malice, c'était une admiration instinctive, attendrie, pour le joli groupe que formaient Mme Lahonce et son fils, avec leurs visages fins à cheveux blond pâle, leurs discrets et pareils costumes sombres que rehaussait le clair des gants blancs.Et chez les autres au contraire, chez les mondaines informées ou les experts clubmen qui descendaient l'avenue, le parapluie sous le bras, la figure importante et soigneusement rasée, l'expression était toute différente. ”
“ Les yeux fixes, en arrêt vers la salle lumineuse, le cœur battant, Favierres regardait, comme fasciné, les dames en toilette d'Opéra qui passaient et repassaient, se levaient, semblaient de loin chuchoter à leurs voisins de gais et amoureux secrets. Aucune n'était Mme Lahonce, bien que toutes d'abord, au départ, à l'entrée, parussent à Favierres lui ressembler, être elle-même. ”
“ C'est comme une œuvre d'art exigeante et jamais achevée à laquelle travaillent continuellement, dans le bonheur ou dans l'angoisse, deux artistes associés; c'est un chef-d'œuvre que ne se lassent jamais d'orner et de ciseler ceux qui se sont jurés un jour de le parfaire.Favierres et Mme Lahonce passèrent ainsi les deux années qui suivirent à rendre leur passion plus belle et plus charmeuse. Ils se donnèrent d'abord l'un à l'autre ce qui manquait à chacun ”
“ Vous savez bien que si je n'aimais pas votre fille comme je l'aime, si je ne préférais tout à un scandale qui pût lui nuire, vous savez bien que je n'aurais rien entendu de tout ce que vous m'avez dit, que j'aurais couru chercher votre gendre derrière ces portes, je ne sais pas où, là où il se cache, enfin, et qu'alors je me serais bien chargé qu'il ne puisse plus vous charger de ses intérêts... Vous comprenez?...Il agitait, tenaillait d'une pression griffante le maigre bras de M. Brodin. Le vieillard se débattit en secousses apeurées et rageuses. ”
“ Dehors, Favierres fit quelques pas dans la rue de Lisbonne, puis, tournant à gauche, il remonta lentement le boulevard Malesherbes, se traînant, frôlant les maisons, comme par un besoin vertigineux de s'appuyer, de se dissimuler, de n'être pas seul et en vue sur le vaste trottoir blanchâtre que rayaient de larges taches noires les ombres projetées des arbres. ”
“ Seulement, jurez-moi que si vous rencontrez mon gendre, vous ne ferez rien contre lui...—Je vous en donne ma parole...M. Brodin, alléché, poussa plus loin ses conditions:—Et jurez-moi aussi que jamais, quoi qu'il arrive, vous ne tenterez rien pour revoir Mme Lahonce!...Favierres ne répondait pas.—Comment! s'exclama M. Brodin, vous oseriez vouloir la revoir?Le musicien, sans répliquer, s'était incliné en un salut correct, marchait vers la porte de sortie.M. Brodin le rattrapa.—Mais c'est abominable! abominable! bégayait-il, tout affolé... C'est inconcevable. Vous songez à la revoir!... ”
“ Charlie se retournait et offrait distraitement à baiser sa figure de profil, sa figure qui ne s'intéressait qu'au combat entre la bête et l'homme.—Allons! Charlie! dit Mme Lahonce... Viens, mon chéri!...Ils avaient franchi la grille. Favierres ne se risquait pas à prendre la main d'Hélène, à la saisir entre ses doigts, de peur d'un entraînement à ce contact si doux, de quelque élan insurmontable et trop vif dont il eût peut-être attiré son amie tout entière pour l'embrasser soudain, la serrer dans ses bras. ”
“ Elle n'était plus cireuse et pâle maintenant sous les serpents des bigoudis, la petite face molle de Mme Favierres; elle était rouge, balafrée de rayures roses, pourpre surtout aux paupières, aux narines 81 qui luisaient comme graissées, polies par les larmes; et sur sa figure, tout à l'heure si laide et ridicule, la souffrance avait mis son charme attendrissant.Favierres eut un élan subit de remords, de pitié véritable. Il songeait à ce que c'est que de souffrir du cœur, et il plaignait enfin ce mal qu'il connaissait. ”
“ Il revenait au début, bien loin, bien loin, en arrière, au temps de la rue de Lisbonne, au temps où son grand ami Fav, si souvent était là et lui chantait des chansons si drôles, des refrains si amusants en s'accompagnant au piano ou bien en le faisant galoper sur ses genoux.Puis, c'étaient, à Neuilly, les leçons du jeudi, les leçons dans le grand salon pauvre. Et en été, quand le soleil égayait tout, des promenades ensuite, le long de la berge, le long de la Seine, seul à seul avec Fav, tandis que Nanette attendait, rue de 211 Chézy, leur retour. ”
“ Elle clignait de l'œil d'un air d'indulgence, comme pour calmer son mari, éviter à Charlie une scène de reproches.—Certainement! fit Favierres, ripostant par un regard vexé, un impérieux regard d'injonction au silence.Mais la petite femme se détournait, affectant de ne pas saisir, et sitôt qu'on se fut assis, elle repartit en une série de nouvelles condoléances, tellement diverses et abondantes, proférées d'une voix tellement dolente et candide, qu'il était impossible de discerner si elle parlait tant par malice narquoise ou par tristesse vraie. ”
“ Il souhaitait qu'elle eût le courage, même battue, prisonnière, aux mains des vainqueurs, de se garder à lui pareille, de ne rien abandonner de sa puissance et de sa volonté d'aimer; et en pensant qu'elle était 67 peut-être maintenant à céder, à se repentir, à livrer par crainte leur amour, il poussa un soupir d'accablement long comme un bris de vague, il sentit un afflux de larmes qui soulevaient de leurs eaux lentes ses paupières à demi fermées.«Comme elle m'aimait! Comme elle m'a aimé! songeait-il ainsi que d'un passé révolu et défunt... Comme elle m'a aimé!» ”
“ Mais le tremblement tonitruant des trains qui se précipitaient en foule dans la gare de Charing-Cross, les sifflements lamenteurs des locomotives, tout le tapage de fer, de vapeur et de feu qui, en arrière, au-dessus de l'hôtel, s'était déchaîné pendant la journée entière, dans l'immense gare proche,—tout cet infernal tumulte du railway mitoyen grandissait avec la nuit, vibrait plus intensément, ébranlait 113 de continuelles secousses la fragile masure de Kempton's Hotel. ”
“ Une sorte de honte mêlée de pitié prit Favierres à la vue de tout ce labeur humain, de toute cette misère en guenilles ou en livrée, qui se bousculait, peinait, criait si violemment pour vivre. Mais aussitôt il se ressaisit, songeant à sa misère à lui, à ses privations muettes, à ses manœuvres discrètes et forcenées 105 afin de vivre aussi, de gagner sa vie réellement, la seule vie dont il pût vraiment vivre,—la vie avec Hélène, auprès d'elle et pour elle. ”
“ Il se demandait pourquoi Hélène avait écrit à Favierres qu'elle allait voir le soir même, auquel elle parlerait certainement avant que la lettre ne parvînt; et il éprouvait une étrange sensation de malaise, un malaise oppressant qu'il n'avait jamais, non, jamais ressenti.Instinctivement il saisit l'enveloppe mauve. Il en inspectait les caractères fins et pointus, la palpait d'un serrement de doigts nerveux, comme pour en deviner, au toucher, le contenu, les phrases inutiles, une invitation sans doute, une demande de places 23 pour un concert; oui, mais pourquoi cependant? ”
“ Des maisons blanches, des propriétés blanches dissimulées sévèrement au fond des jardins devinés, derrière les auvents gris ou verts des hautes grilles à pointes—de ces habitations riches et paisibles, 85 nul bruit, nulle voix ne s'élevait pour troubler le silence du boulevard sans passants. Et Favierres, tout en marchant, s'approuvait d'avoir choisi pour sa promenade ces belles voies de paix et de mélancolie, de n'avoir pas couru s'exposer aux questions, aux gouailleries, à toutes les blagues injurieuses des personnes honorables. ”
“ En bas, le fiacre à capote baissée, oublié par Warner, attendait devant la porte. Charlie y monta, redonna son adresse, et la voiture démarra.«Allons! songeait-il, réfugié au plus sombre de la capote, allons, ce sera de nouvelles scènes... de nouvelles larmes à causer!... Comment vais-je m'y prendre?»Mais il avait beau s'ingénier à découvrir des ruses de prologue, des phrases graduées, tous les amortisseurs stratagèmes qu'on emploie auprès des vivants avant de les placer en face du néant, de l'éternelle disparition d'un être qu'ils ont chéri,—ses recherches demeuraient vaines. ”
“ Vaumoise lâcha lentement:—Eh bien, par exemple... par exemple, votre fils...—Mon fils! chuchota Lahonce, avec un recul de la tête comme au choc d'une balle.—Oui, votre fils que, pas plus tard que ce matin, j'ai rencontré avec Favierres à Neuilly... boulevard Inkermann... Et ce n'est pas la première fois... Toutes les fois que je reviens par là en bicyclette, je suis à peu près certain de les rencontrer ensemble...Lahonce balbutia d'une voix affaissée:—Vous m'étonnez beaucoup... J'ignorais... oui, j'ignorais totalement... ”
“ Mais l'homme? Ah! non... Ah! non!... L'homme est un vilain monsieur, un vilain coco... C'est moi qui vous le dis, cette fois!... Et je vous autorise à le lui répéter, si cela peut vous être agréable, mon cher...—Voyons, Pierre! implora Warner dont les pommettes citronneuses blanchissaient d'effroi. Voyons, je t'en prie...—Oui! marmonnait Lahonce assourdi de fureur... Parfaitement, un vilain coco, dans toute l'acception du terme!Vaumoise insinua d'une voix douceâtre, où passait comme un sifflement d'insulte:—Tout le monde n'est pas de votre avis! ”
“ Le dîner était achevé. On rentra dans le hall pour le café. Puis Charlie, sa tasse bue, s'avança au-devant de Mme Lahonce qui redescendait, toute fanfreluchée, toute légère et l'aspect plus d'autrefois, plus «marquise» encore, sous sa vaste houppelande Watteau en soie claire et ses dentelles blanches mêlées à ses cheveux blancs.—Bonsoir, maman! dit-il en lui donnant sur le front un baiser lent et appuyé.Il sentait contre lui la poitrine de sa mère qui se gonflait d'un soupir sanglotant. ”
“ A ses débuts dans la vie, à dix-huit ans, au sortir du collège, comme la plupart des jeunes gens, et surtout des jeunes gens de sa génération, Charlie avait eu honte de son ignorance, dépit de ne pas plus savoir, peur enfin de se sentir si gauche, si timide, si inexpert, auprès d'aînés tellement à l'aise, virils, informés. Et, dans ce premier émoi de crainte et de modestie, les philosophes lui étaient apparus comme les fournisseurs d'assurance les plus proches, les détenteurs d'expérience les plus accommodants. ”
“ Tu n'attends pas, mon grand ami chéri, que je te parle de notre vie ici, de Wight et des points de vue... Je ne vois rien, je n'entends rien... Je ne me promène pas... On me promène... On me promène comme ces malades dans le Midi, ces malades blêmes qui passent dans des voitures avec des châles, des airs frileux, des yeux hébétés et vides... C'est même à peine si je réponds à notre bon petit Charlie, plus tendre, plus gentil petit garçon que jamais... ”
“ Papa! 270 Lahonce, les mains au visage, continuait à sangloter.Charlie s'approcha, lui appuya la main sur le bras, en susurrant d'un ton câlin, ému:—Voyons, papa!... Voyons!...Lahonce, les mains toujours au visage, se dégageait d'un tour d'épaule:—Papa?... Laisse-moi donc tranquille! fit-il d'une voix hoquetante de pleurs... Papa? Mais tu ne sais seulement pas ce que c'est qu'un père!... Tu n'en as pas idée!...La porte de la chambre s'ouvrait. Tous deux tournèrent la tête et, sur le seuil, ils virent surgir la haute stature de M. Brodin. ”
“ Un gémissement de Mme Lahonce l'arrêta. Il se rejeta sur elle et la secouant par les poignets, d'une voix sourde et vindicative, d'une voix qui se retenait de triompher, il siffla, en dernière menace, une promesse dernière de représailles nouvelles.—Ah! tu pleures!... Eh bien! ce n'est que le commencement! Parce que, tu sais, après Favierres, ce sera ton fils... Oui, tu sais, ton petit Charlie, ton cher petit Charlie, que tu oublies si facilement, eh bien! c'est fini! Tu n'auras plus à te le rappeler... Je le garde... On me le donnera... ”
“ Je ne pense qu'une chose, c'est que je vous aime bien... Je désire demeurer toujours votre ami... Je suis revenu, je reviendrai... Que demandez-vous de plus, vraiment?...—Ah! tu vois! s'exclama Favierres... Tu vois, tu avoues!... J'en étais convaincu... Eh bien! soit, mon petit... On ne reparlera plus de rien, tu m'entends, de rien... puisque tu t'y opposes... Seulement, par exemple, je ne veux pas que tu aies de ces mauvaises pensées... Je veux que tu me jures de croire ce que je vais te dire...—Je vous le jure! fit Charlie mollement. ”
“ Charlie se dressa sur la pointe de ses pieds pour embrasser sa mère.—Bon... je vais jouer, moi! déclara-t-il avec décision.Et, près du seuil, il tourna un peu la tête, son petit index levé en rappel de la promesse:—Mais vous ne fermez pas, Fav, vous savez!... Vous ne fermez pas!...Mme Lahonce l'écoutait courir, regagner le fond du jardin, et lorsque les petits pas se turent, elle regarda mélancoliquement Favierres.—Eh bien! vous voyez! dit-elle en soupirant... Vous voyez comme vous êtes imprudent!... Vous voyez ce que vous avez failli faire!... ”
“ Tout au loin, à l'extrémité du large tapis brun de l'allée cavalière, Loulou Sonnier suivait du regard la silhouette diminuante de Charlie Lahonce, ses longues jambes beiges, balancées en mesure, emportées au galop fantastique d'un petit animal indistinct, invisible.—Ce qu'il file! Ce qu'il file! s'écria-t-elle en l'indiquant d'une moue du menton.Warner concéda d'une voix sérieuse:—Oh! pour ça, il n'y a pas à dire... Il est homme de cheval, dans le sang!... Que veux-tu?... ”
Termes fréquents
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