“ Un mort a jeté autour de lui, généreux comme un blessé qui part, sa musette, son bidon, une lettre... Je reviens, longeant des groupes de fantassins qui dorment, les mains hors de leurs capotes, mains blanchies par la lune, et par la craie du plateau, — on n’aurait qu’à serrer ces mains, qu’à les prendre, pour dire aux dormeurs sa pitié, pour les relever jusqu’à soi, — et d’alpins enroulés dans leurs pèlerines, sans mains à étreindre, qu’il faudrait, eux, redresser comme des momies, et le seul moyen de les toucher serait encore de caresser leur visage. ”
Jean Giraudoux
Résumé
Adorable Clio, roman de Jean Giraudoux paru en 1920 aux Éditions Émile-Paul Frères, dépeint la Première Guerre mondiale à travers six récits poétiques et introspectifs. L’œuvre combine la vie courante, les épreuves des soldats et une méditation sur la réconciliation indispensable avec l’Allemagne.
Des figures comme Pavel, Drigeard ou Miss Daniels symbolisent les conflits et les aspirations d’une période troublée par la guerre. À travers des images éclatantes (aube, lac, fillettes) ou sombres (ombre, nuit, infirmière), Giraudoux magnifie la vulnérabilité humaine et la grâce éphémère de l’existence, aboutissant à une vision de paix ténue mais essentielle.
Citations de Adorable Clio (Jean Giraudoux)
“ D’ailleurs j’aime aussi la nuit, et midi, et le soir. Je suis bien connu à Néris pour cela : j’aime tout. — Voici ce que je ne peux voir sans m’accouder, sans poser ma tête dans mes mains et la soulever comme un présent, voici l’aube. La nuit se décolle de la terre, avec peine, comme un remède que l’on arrache, comme un tapsia d’une chair malade. Les branches des sapins remuent doucement, de bas en haut, et c’est de la terre que monte un souffle vertical. Un nuage gris efface où il passe les étoiles, un nuage sale qui a déjà servi, qui laisse des traces de craie... Voici l’aube... ”
“ L’auto donnait dans l’épaisse chaleur la buée que font les hommes dans le froid. C’était juillet, où l’ombre est chaude comme une couverture. Pas de vent. Autour du soleil naissait parfois, pour disparaître, une fumée... comme si le soleil soudain filait, comme si on rabaissait le soleil. C’était l’été, un été sans instinct, sans réflexe ; il fallait au moins des oiseaux pour remuer les feuilles, des poissons pour rider l’eau, au moins une jeune fille nue pour rider le cœur ; et il n’y eut, dans ces villages et ces forêts, qu’une nymphe de plâtre. ”
