“ Oh ! l’orgueil, le maudit orgueil ! Jean-Claude. — Vous parlez comme M. le curé, mamzelle Jacqueline ; mais votre sermon ne fera pas plus d’effet que ceux qu’il nous débite en termes de livres. Voyez-vous, la mode, c’est plus fort que toutes les paroles de bouche. Par exemple moi, ça me serait bien égal de m’habiller en étoffe à l’ancienne mode, si tous les autres le faisaient ; mais je ne vais pas me mettre tout seul comme ça pour faire rire de moi. Quenoche. — Vous avez qu’à voir ! Eh bien moi, je vous dis que je m’habillerai comme je voudrai puisque poupa en a les moyens. ”
Résumé
“Les Veillées du Père Bonsens”, est une œuvre de . Des thèmes tels que Bonsens, bouleverseur ou tems y sont abordés.
Citations de Les Veillées du Père Bonsens ()
“ Dans lequel on connaît les idées du Père Bonsens sur l’égoisme ; où il prétend que l’orgueil est la charrue de la Providence ; où mademoiselle Jacqueline regrette le bon vieux tems et dégoise contre le luxe de la toilette ; où l’on parle de bal et de potence ; de remède contre les maux d’estomac ; où Bonsens règle la question de la peine de mort ; où l’on ne dit rien de politique ni de bien d’autres choses qu’il serait trop long d’énumérer, comme disent les marchands dans leurs annonces. ”
“ Quenoche. — Vous avez qu’à voir ! C’est abominable, ce que vous dites-là, monsieur Bonsens. Mais enfin on relâchait sans doute le malheureux. Bonsens. — Oh ! pas encore ! La justice du bon vieux temps n’était pas si douce que toi, va. On soignait le malheureux qui souvent était épuisé et perdait connaissance ; et quand il était suffisamment rétabli, on recommençait la torture et l’on employait les grands moyens. On lui versait du plomb fondu goutte à goutte sur le corps ; on le suspendait par les doigts au moyen de petites cordes ; on lui entonnait dans la gorge des seaux d’eau glacée ”
“ Eh ! bien, quand ils viennent s’exhiber sur le gueulard [1] les filles sont tous ahuries, elles ouvrent des grandes bouches, écarquillent les yeux et ne voient plus que ces petites gens-là. Sapredienne, c’est leur toilette qui fait ça. Il faut montrer à ces beaux messieurs que nous les valons bien ; que nous pouvons, si ça nous plaît, nous habiller à leur façon. Vous appelez ça de l’orgueil, mamzelle Jacqueline, et moi je vous dis que c’est tout seulement une juste ambition de ne pas se laisser couper l’herbe sous les pieds par des je ne sais qui et des je ne sais quoi ! ”
“ Je ne sais pas lire bien couramment, et quand je regarde un livre, les yeux me viennent tout pleins d’eau, je suis tout étourdi, et il me semble que la tête va me tourner ; mais j’ai mon garçon qui va sortir de l’école, et ma fille qui est déjà grandette et qui peut lire si vite, si vite qu’on n’y comprend rien. ”
“ Si les rois étaient toujours justes, toujours modérés dans leurs goûts, dans leur ambition, ils resteraient toujours rois ; leurs amis les entoureraient toujours, il y aurait une classe qui vivrait éternellement autour des princes à gouverner en haut, c’est-à-dire à ne pas faire grand chose, tandis que les autres resteraient à travailler en bas à perpétuité. Mais l’orgueil est venu mettre bon ordre à tout cela. ”
“ Le bon parti pour moi est celui qui veut faire des lois pour restreindre les hommes ; pour diminuer les charges qui pèsent rudement sur le pauvre peuple ; pour vivre en paix avec tout le monde ; qui veut faire voir clair dans les affaires publiques ; diminuer les chances de corruption dans les élections ; conseiller à chacun de se mêler de sa petite besogne, au lieu de jouer au soldat dans des casernes où l’on n’apprend pas grand’-chose de bon, tandis que le pays n’a pas assez de bras pour ses terres et pour ses boutiques. ”
“ Il a ou de belles maisons, ou de l’argent à la banque, ou des terres de bon rapport, ou un grand chantier ; enfin il est riche ; et s’il vivait toujours, il serait toujours riche parce que chez lui, le travail, les soucis, les tracas de la vie sont devenus une seconde nature si occupée, si remplie, que l’argent n’a pas pu y fourrer le nez. ”
“ Bonsens. — Du tout. Si tu es rouge, prends la Minerve pour savoir si les rouges font du mal. Si tu es bleu, prends le Pays ou les autres pour connaître les sottises ou les fautes des bleus. Un homme qui ne voit pas de journaux est un pauvre aveugle qui ne peut faire un pas sans le secours de quelqu’un ; celui qui n’en lit qu’un est un borgne exposé à marcher de travers. ”
“ Bonsens. — Mon cher Quenoche, les rois sont des hommes, et le bouleverseur suprême fait son ouvrage sur eux comme sur les autres. Je pourrais vous en nommer beaucoup si je connaissais toute leur histoire ; mais je ne vous en citerai qu’un, un grand roi de France qui a été aussi le roi de nos arrière-grand-pères, de Louis quatorze, qu’on appela Louis-le-Grand, et qui était bien, de son tems, le plus magnifique monarque de la terre. Il avait tout ce qui pourrait satisfaire un homme raisonnable, même un roi. ”
“ Car sans doute, Dieu n’a pas voulu destiner exclusivement le royaume des cieux aux idiots ou aux crédules : mais aux hommes honnêtes, sincères et francs, qui n’usent pas de détours vis-à-vis du prochain, qui ne convoitent ni ne jalousent sa prospérité, qui ne médisent de personne et qui font enfin privément et publiquement tout le bien possible dans la sphère toujours restreinte de leurs forces. ”
“ Petit Toine. — Oh ! non ; ça m’aurait fait trop de peine. Bonsens. — Voyez-vous Androche, l’effet de cet exemple ? Androche. — Seriez-vous contre la peine de mort, M. Bonsens ? Il n’y a que les rouges qui... Bonsens. — Tant que la loi sera telle qu’elle est, il faudra bien l’exécuter ; mais je crois qu’il viendra un temps où tout le monde sera d’accord sur l’inutilité et la cruauté de cette punition. Le commandement de Dieu est bien clair et bien net. Il dit : tu ne tueras point. Il ne dit pas : tu tueras un homme qui a fait un faux ; on a pendu pour cela. ”
“ Il y a eu de tout temps des conservateurs qui ont appelé révolutionnaires et gens dangereux pour la société ceux qui voulaient adoucir les mœurs, et diminuer les différends qui séparent les hommes. Les premiers qui ont écrit ou parlé contre la torture, dont la seule idée nous révolte aujourd’hui, furent traités de visionnaires, de gens sans principes qui voulaient renverser l’ordre établi. ”
“ Bonsens. — Eh ! mon pauvre ami ! Si grand Jacques avait le pouvoir de jeter des sorts à ta femme, il en jetterait aux juges, aux avocats, aux geôliers, et il se sauverait de la prison. Mais crois moi, les jeteurs de sorts diminuent tous les jours, et quand l’ignorance aura disparu du monde, on n’en verra plus. Si grand Jacques vient encore te demander poliment un morceau de pain, donne-le lui de bon cœur, car, après tout, c’est bien triste d’en être réduit là ; mais s’il menace montre lui un bon bâton, et je t’assure qu’il sortira avec ses sorts et que tu ne le verras plus. ”
“ Mais il élève une famille qui se trouve à l’aise en naissant et qui ne sait pas ce que c’est que le besoin, qui ne connaît pas la terrible guerre qu’il faut faire pour l’éloigner. Les garçons vont à l’école. Ils sont mieux habillés que les enfants des gens plus pauvres dont le tour n’est pas encore venu. Ils commencent à se croire d’une pâte supérieure et point faits pour le travail. ”
“ Quand nous étions jeunes, je pense bien que nous ne valions pas mieux que ceux d’aujourd’hui, et nous mettions peut-être notre orgueil sur d’autres choses qui n’en étaient probablement pas meilleures. Voyez-vous, mes amis, il me semble que l’orgueil, comme tout dans ce bas monde, doit avoir son utilité. ”
“ Quenoche. — Vous avez qu’à voir ! comment ! c’est dans les auberges que vous avez appris tout ce que vous savez ? J’y vais bien quelque fois quand je vends mon grain en ville ; mais je n’ai jamais rien entendu de pareil. On ne parle plus de ces choses-là dans les barres d’à-présent. Bonsens. — Attends un peu. Un jour je me suis mis à compter tout ce que mon rhum et mes traites me coûtaient de tems et d’argent, et j’ai vu que ça me prenait plus de cent piastres par année et souvent plusieurs heures par jour. ”
“ C’est trop fort, père Bonsens. Bonsens. — Tout cela, mon ami, c’est une manière de parler. Comment les rois seraient-ils assez riches pour payer tout cela ? Ils ne font rien, ce sont simplement des signeux. Que fait notre gouverneur à qui la province paie trente mille piastres par année. Crois-tu qu’il est riche ? non, c’est un signeux qui signe les lois pour leur donner l’autorité. Quand il s’en va, un autre le remplace qui signe aussi, et à qui on paie le même montant. Les rois font le même ouvrage plus en grand ; ce sont de gros signeux, et on les paie en proportion. ”
“ Les idées sur la justice sont tellement changées aujourd’hui, que loin de torturer les criminels pour leur tirer des aveux, on ne leur fait plus même de question sans les prévenir auparavant qu’ils ne sont pas obligés d’y répondre. ”
“ Quenoche. — C’est-il possible que nos grands grand pères étaient si cruels et si fous que cela ? Je croyais, moi, que le monde devenait plus méchant de jour en jour. Bonsens. — Il y en a qui le disent ; mais ceux là n’ont pas examiné comme il faut les choses. La lumière, le travail, la liberté, l’aisance rendent les hommes meilleurs. ”
“ Mais en fait de justice, l’humanité chrétienne a fait bien d’autres progrès. Autrefois on brûlait tous ceux qu’on ne comprenait pas. Ainsi on condamnait à mort pour magie et sortilège des gens qui probablement faisaient quelques-uns de ces tours qu’on voit aujourd’hui dans les cirques. ”
“ Dès qu’il rencontre des questionneurs, des interlocuteurs, des auditeurs, il exprime sans gêne ses vues sur tout ce qui se passe, et ses appréciations ont une originale franchise, une justesse qui dénotent souvent des connaissances qu’on ne s’attendrait pas à rencontrer chez un homme de sa position ; une indépendance d’esprit très rare chez toutes les classes, et un intérêt pour les affaires du monde qui ne se trouve que chez les personnes dont l’attention n’est pas uniquement absorbée par les soucis privés de la vie. ”
“ Vous me prenez pour un bien gros dinde, père Bonsens, Ces bêtises-là, c’est bon pour vous qui êtes toujours prêt à vous faire mourir et à vous ruiner pour les autres qui ne vous en sauront pas gré, et qui vous verraient crever de faim et ne vous tendraient pas seulement une botte de paille. ”
“ Bonsens. — Mes amis, voyez-vous, il y a bien des manières de voir les choses, et elles n’iront pas toujours à notre goût, tant que nous ne pourrons pas mener nos affaires selon nos idées sans avoir à consulter, à plaire à des gens qui vivent à mille lieues du pays. ”
“ Les conservateurs de l’ancien empire romain ont de même envoyé aux supplices les plus épouvantables, livré aux bêtes féroces par milliers, les premiers chrétiens qui se réunissaient en secret pour se communiquer la bonne nouvelle que les hommes étaient tous frères, que les pauvres étaient les enfants de Dieu, qu’il fallait aimer son prochain comme soi-même, se secourir mutuellement ”
“ Jacqueline. — Et moi, je vous dis que cet accident ne corrigera pas Grospierre. Quand on est égoïste, on est égoïste ; c’est dans le sang ; ça ne se guérit pas. C’est comme l’orgueil. Tenez, notre pauvre curé, ce pauvre cher homme, a beau s’égosiller chaque dimanche contre l’orgueil ; ça corrige-t-il quelqu’un ? Je t’en fricasse. Ça va toujours en augmentant. Te souviens-tu, mon frère, de notre tems les hommes étaient toujours habillés en étoffe du pays, c’était propre, ça durait. ”
“ Il y a des grands pays qui s’occupent de cette question d’une manière pratique. Quand ils auront fait une assez longue expérience de la chose, nous pourrons les imiter sans courir le risque terrible d’avoir peut-être à ré-infliger la peine capitale après l’avoir abolie. ”
“ Tu pourras donner le superflu de ton pain à quelque vieillard infirme, à quelque pauvre père de famille trop timide pour quêter. C’est le meilleur moyen que je connaisse de chasser les sorts, et de punir les mauvais pauvres. ”
“ Bref, les enfants héritent, et au lieu de continuer les affaires du défunt que souvent ils n’ont pas étudiées, les uns veulent aller à hu, les autres à dia. L’orgueil se met de la partie, et on se lance dans les dépenses qui mangent bien vite les intérêts du capital, le loyer des maisons, les produits des terres qui sont négligées. ”
“ Par exemple un marchand, ou un habitant, ou un bon ouvrier entrepreneur, ou enfin un homme d’une position quelconque, par une longue vie de travail, d’attention et d’économie parvient à se faire une fortune. ”
“ J’ai pour voisin un brave homme que je n’ai pu connaître et apprécier que récemment, et seulement après une assez longue fréquentation, préjugé que je fus pendant longtemps par les rapports des autres habitants du village, qui, lorsque je faisais quelques questions à son sujet, me le représentaient bien, en somme, comme un bon citoyen, mais en ajoutant toujours, par forme de correctif, que le bonhomme était un peu toqué ”
“ Je me suis dit : plus de rhum, plus de traites, plus de tems gaspillé à dire des niaiseries. Au lieu de dépenser cent piastres en boisson, j’en ai mis cinquante à souscrire à des gazettes et à acheter des livres, et comme ça j’en ai une bonne pacotille. Je n’ai plus d’ivrognes pour visiteurs ; je passe mon tems agréablement, même quand je suis seul, et je mets plus de cinquante piastres dans ma poche par année. ”
“ Ils grandissent sans crainte pour l’avenir. Ils veulent rouler peu à peu gros train. Quand on ne travaille pas, on s’ennuie ; quand on s’ennuie, on veut s’amuser, et il n’y a pas d’amusement qui amuse longtemps. Il faut en changer et cela coûte de l’argent. Tant que le bonhomme est au gouvernail, qu’il fait fructifier les écus ; qu’il les guette, les attrape et les conduit, cela va bien. Mais tout à coup il meurt. Les enfants ont d’abord beaucoup de chagrin ; mais on se console peu à peu... Jean-Claude. — Oui, et ça ne prend pas grand tems quand le magot est robuste. Bonsens. ”
“ Ils n’ont fait peut-être que continuer ce qui se faisait depuis long-tems avant eux. Tenez, moi, je crois que les hommes ne valent guère mieux les uns que les autres, et que si la loi est fautive ou insuffisante, un bleu ou un rouge en profitera pour son propre avantage autant que possible. ”
“ Enfin, mon voisin est un de ces hommes dont on ne reconnaît le mérite que quand on les a perdus, et que leur départ de cette terre a laissé un vide qui ne se comble plus pour ceux qu’ils laissent derrière eux. ”
“ Tenez, je crois que si on lui donne sa place malgré tout ce que le public en peut dire, c’est parcequ’il est plus loyal que vous et moi. Il paraît qu’en décembre de mil huit cent trente huit, vous savez, dans ce tems terrible où les cours martiales envoyaient à la potence des gens qui n’avaient pourtant tué personne, pendant les fêtes des approches du jour de l’an et le soir du jour même où deux patriotes avaient été pendus, il se donnait un grand bal chez un loyal sujet. Une dame qui est née dans le pays quoique pourtant de famille portant un nom anglais, reçut une invitation pour ce bal. ”
“ J’espère que vous allez passer la nuit ici. On va vous faire une bonne tasse de thé chaud et mettre vos chevaux dans l’étable. Vous savez, c’est de bon cœur. On n’a pas grand’chose à vous offrir, mais enfin à la guerre comme à la guerre. ”
Termes fréquents
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