“ Emma Lajeunesse avait débuté à Montréal, à l’âge de huit ans. « Elle recueille des couronnes sur nos théâtres, disait un journal du temps, comme elle cueillerait des fleurs dans les champs, plutôt pour s’en parer que pour en tirer un sujet de gloire. Elle ignore son talent et chante par instinct, par besoin, et rien ne l’étonne plus que l’enthousiasme qu’elle fait naître. Encore dans la première enfance, elle échangerait volontiers son cercle d’admirateurs contre les amusements de sa poupée. » ”
Résumé
“Albani”, est une œuvre de Napoléon Legendre. Des thèmes tels que Mlle Albani, Lajeunesse ou jeune cantatrice y sont abordés.
Citations de Albani (Napoléon Legendre)
“ Voilà donc notre jeune musicienne rendue dans cette grande ville de Paris, berceau des arts, terre promise des chanteurs, foyer resplendissant où convergent tous les talents, et d’où repartent les réputations établies, comme autant de rayons chauds et lumineux qui vont répandre par le monde les lueurs et la flamme du génie. Elle y trouva, dans sa retraite, Duprez, le roi des ténors, qui se consolait de la perte de sa voix en consacrant au service du talent novice encore les fruits de sa glorieuse expérience. ”
“ Elle chante avec un goût exquis, goût naturel et éclairé par l’étude. Autant que je puis en juger par cette seule audition, je pense que ce qui lui a surtout valu tant de succès, c’est ce tact, cette absence d’exagération, cette mesure qui, en toutes choses, est le trait distinctif des natures d’élite. Et cette qualité ressortait d’autant plus, l’autre soir, que mademoiselle Lajeunesse avait à interpréter de la musique de Verdi. Chacun sait combien la musique du compositeur lombard est rageuse, et combien elle prête aux intempérances de sonorité et d’expression. ”
“ En choisissant pour ses débuts le rôle d’Amina, Mlle Albani a été bien inspirée. Son succès qui s’était déjà affirmé dès le premier acte, n’a pas cessé de grandir et s’est élevé, au troisième, jusqu’au triomphe. L’amour dans ce qu’il a de plus chaste et de plus pur, la douleur imméritée d’un cœur tendre et naïf n’ont jamais trouvé des accents plus émus, plus pénétrants, plus pathétiques. Dans cette grande scène de somnambulisme, la pierre de touche de l’expression et du style dramatiques, l’Albani a défié tous les souvenirs. ”
“ Il y a l’intelligence, le foyer, tout fors la voix, et bien plus, quand cette voix délicate et mince veut s’affirmer en pleine situation, lutter contre les sonorités ambiantes, attaquer les ré-bémol par delà les registres, comme dans le quatuor de Rigoletto, elle y réussit, et c’est alors un de ces effets de mirage tels que la fée Morgane seule en sait évoquer dans le détroit de Messine. ”
“ Encore une fois, le succès a couronné l’audace. Il est juste de dire qu’elle a été secondée d’une manière admirable et que Mlle Heilbron, dans le rôle de Philine, a remporté un magnifique succès. Au reste, notre humble opinion est que Mlle Albani a compris mieux que Nilsson même ce rôle de Mignon. Ce n’est pas cette flamme ardente, brusque, fiévreuse ; c’est cet amour chaste et naïf de la jeune fleur que l’exil fane et tue, et qui souffre sans se plaindre, jusqu’au moment où l’extrême lassitude la force pour la première fois de désobéir à son bourreau. ”
“ L’auditoire chuchote pendant quelque temps ; mais lorsqu’on s’aperçoit que l’incident menace de se terminer d’une manière sérieuse, quelqu’un de bonne volonté est dépêché dans une maison du voisinage et revient avec un morceau qu’il s’empresse d’offrir. La jeune pianiste le joue sans hésitation : le sourire renaît sur le front soucieux du père ; le public applaudit, et le concert, qui avait failli se scinder d’une manière abrupte, se termine avec un entrain extraordinaire et au milieu des applaudissements les mieux mérités d’ailleurs. ”
“ Il lui fallait le baptême de Paris, comme disent les chanteurs. On sait, en effet, que la réputation d’un artiste n’est pas censée établie et confirmée tant qu’il n’a pas passé par la critique d’un auditoire parisien. C’est le moment décisif d’une carrière. Bien des artistes de mérite, pour n’avoir pu subir avec avantage cette épreuve périlleuse, soit par timidité, soit à cause d’une prédisposition défavorable du public, ont été condamnés à végéter toute leur vie dans les petites villes de province. ”
“ Aux Italiens, l’Albani, que nous venons d’entendre d’abord dans la Sonnambula, puis dans la Lucia et Rigoletto, est un talent de rare distinction ; maintenant, l’accueil honnête et modéré que nous lui faisons la contentera-t-il, contentera-t-il surtout l’Angleterre qui nous l’envoyait à la recherche d’une position de diva ? Nous le souhaitons sans oser l’affirmer. L’art de la cantatrice est ici hors de question ; mais la voix est petite, fragile à l’excès dans sa souplesse de roseau, incapable d’efforts dramatiques, et c’est avec les grandes voix que se font les grandes héroïnes...... ”
“ Philine brille, éblouit ; Mignon émeut et entraîne. Et c’est là le génie du compositeur d’avoir su, à côté des faux bijoux de la bohémienne, faire resplendir d’un chaste éclat le précieux joyau de famille de la pauvre orpheline que le sort a jetée sur la voie publique. On avait peu compris, en Italie, avant Albani, la grandeur, le sublime de cette composition. Ce fut toute une révélation ; et du choc de deux inspirations naquit un enthousiasme dont la gloire rejaillit avec un égal éclat sur le compositeur et sur son interprète. Ce succès avait consacré le talent de la jeune cantatrice ”
“ M. Lajeunesse se fâche et insiste. L’enfant s’entête de son côté, tant et si bien qu’à la fin, la colère l’emportant, elle saisit la harpe et se met à courir des gammes échevelées, pendant que la douleur lui crispe les nerfs. Malheureusement le doigt malade se prend dans une corde fine, et l’ongle tout entier s’en détache. Emma tombe évanouie sur le parquet et son père a tout juste le temps de saisir le lourd instrument qu’elle entraînait dans sa chute et qui lui eût brisé la tête. ”
“ Sa simplicité touchante dans la prière Gran Dio, a provoqué dans l’auditoire, les émotions les plus profondes et les plus réelles. Dans ce morceau comme dans plusieurs autres, on a pu remarquer les admirables tenues de l’artiste et la facilité avec laquelle elle prolonge un son même sur les notes les plus hautes et les plus piano, sans la plus légère vacillation de la voix. Mais l’impression la plus forte a été produite par les accents pathétiques qu’elle a su mettre dans le grand air Ah ! non giunge ! Le succès de la cantatrice a été grand et complet. ”
“ Les éloges qui avaient précédé ici cette brillante artiste ont été justifiés au centuple ; il n’y a rien à en rabattre. Gracieuse comédienne, chanteuse irréprochable, Miss Albani a enlevé le succès d’assaut. Le public, en entendant cette voix sonore, agile, et d’une fraicheur toute juvénile, interpréter avec tant de charme et de précision ces audacieuses vocalises, semblait oublier toutes les Amines passées, présentes et futures, y compris Miss Ilma de Murska qui, récemment encore, provoquait tant d’enthousiasme dans ce rôle dont elle avait fait le plus beau fleuron de sa couronne. ”
“ Non pas que la nature ait refusé ses dons à Mlle Albani ; mais en les lui dispensant, elle y a mis certaines réserves : la voix, chaude et sympathique, pourrait avoir plus de puissance et d’agilité ; le physique intéressant, est un peu grêle ; les traits, expressifs, n’ont ni la beauté sculpturale de la Grisi, ni la grâce piquante de la Patti. Que voulez-vous ? on ne peut tout avoir, et, tel qu’il est, le lot de la nouvelle diva est encore assez riche pour faire envie à bien des rivales. ”
“ Maintenant, dit-il en forme de conclusion, te voilà ici, je te donne congé pour la soirée ; reste avec nous, nous allons faire de la musique. Je prends sur moi tous les risques. Tout alla bien jusque vers huit heures et demie, lorsque soudain, la sonnette de la porte se fit entendre. La musique se tut comme par enchantement. Le jeune Arthur Lavigne, qui n’était pas encore, alors, l’artiste que nous connaissons aujourd’hui, alla ouvrir. À la vue de M. Lajeunesse l’œil inquiet, la figure défaite, il se trouble, ne trouve pas une parole et court se réfugier au salon. ”
“ Le public qui voit paraître un artiste sur la scène ou manœuvrer un régiment sur place, s’imagine volontiers que le jeu entraînant de l’un et les évolutions brillantes de l’autre ont été acquis sans plus de peine et de difficultés qu’il n’en a à les regarder ou à les entendre. ”
“ Pour qu’un premier rôle soit brillant, il faut qu’il soit brillamment secondé : c’est une maxime élémentaire de l’école théâtrale. Dans Lucia di Lammermoor, Mlle Albani a obtenu un succès encore plus grand, plus enthousiaste que dans la Sonnambula ; ce n’est plus la jeune fille qu’un auditoire parisien avait peut-être quelque peu intimidée. Maîtresse de son rôle dans tous ses détails, elle a marché sur les fleurs du commencement à la fin, et elle a été partout artiste de premier ordre. ”
“ Tout son jeu indique une nature richement douée, perfectionnée encore par une culture très-développée et une force extraordinaire d’appréhension. Sa manière de dire les premières mesures d’un simple récitatif a révélé de suite, la beauté et la puissance entraînante de sa voix en même temps que la parfaite justesse des intonations ; et les applaudissements qui ont éclaté après ces premières phrases, disaient assez que l’auditoire reconnaissait du premier coup une artiste d’un mérite exceptionnellement élevé. La voix de Mlle Albani comprend plus de deux octaves et monte jusqu’au mi bemol aigu. ”
“ M. Lajeunesse, lorsque sa fille eut acquis une certaine habileté, allait, de temps à autre, avec elle, dans les principaux villages des environs de Montréal, donner des concerts. Elle chantait, jouait le piano, la harpe et l’harmonium ; lui se chargeait de la partie de violon. Sur tous ses programmes, il y avait une note qui invitait le public à présenter, entre la première et la seconde partie, un morceau ou deux que la jeune pianiste devait lire à première vue. Elle s’est toujours tirée avec honneur de ce pas périlleux. ”
“ Car, dans ce monde, tout singulier que cela paraisse, la fiction est plus forte que la réalité : et l’on pleurera toujours plus volontiers sur le malheur supposé de l’Éléonore du Trouvère que sur les angoisses réelles de l’artiste qui est peut-être obligée de chanter ce rôle pendant que chez elle les cierges brûlent dans une chambre mortuaire, près du corps d’un parent chéri. ”
“ C’est ainsi que Mlle Albani a compris ce rôle et c’est dans cette interprétation qu’elle a atteint les plus hauts effets dramatiques ; son jeu avait quelque chose de poignant qui a tenu l’auditoire pendant toute la soirée sous le coup de la plus vive émotion. Elle a rendu d’une manière admirable cet air si plein de charme « Connais-tu le pays... » et le duo des « Hirondelles. » Mais son triomphe a été dans la « Styrienne. » La salle tout entière, enthousiasmée, électrisée, ne savait plus mettre fin à ses applaudissements. ”
“ Mlle Albani a su interpréter ce rôle de Gilda de manière à effacer tous les souvenirs. De la première note à la dernière, l’auditoire était sous le charme. D’ailleurs le public ne compte plus avec elle les bravos, les rappels ni les bouquets : dès qu’elle entre en scène, c’est le signal d’une ovation non interrompue. Dans cette représentation de Rigoletto, Mlle Albani semblait avoir mis le comble à sa gloire désormais hors de toute atteinte ; elle avait cependant encore à cueillir, dans Mignon, de nouveaux lauriers, plus brillants peut-être. ”
“ Nous souhaitons du succès à notre jeune compatriote, parce que sa gloire sera la nôtre, parce qu’elle mérite de voir couronner ses longs travaux, et surtout parce qu’elle a une dette de reconnaissance à payer à son père, homme de sacrifices qui depuis quatorze ans, surveille avec la plus grande sollicitude l’éclosion de ce beau talent. ”
“ Et pourtant, Mlle Albani, dans cette soirée d’inauguration, était pauvrement secondée. Beaucoup de personnes se figurent qu’une artiste brille d’autant plus facilement que les rôles secondaires sont plus effacés. C’est une grande erreur. Il suffit souvent d’une réplique gauche ou d’une interprétation pâle et fausse de la part d’un acteur en scène, pour jeter un froid singulier sur le rôle principal. ”
“ Nous avons toujours trouvé que l’on faisait à l’enfance une grande injustice en la comparant à une cire molle. La cire, il est vrai, reçoit une empreinte, mais du premier coup, sans résistance, platement et lourdement. Ce n’est pas ainsi qu’un enfant est formé et moulé. ”
“ Elle a aussi joué le rôle d’Elsa dans Lohengrin. Mais on a beau dire, cette musique de Wagner — musique de l’avenir, — pleine de récitatifs et hérissée d’arithmétique, n’est pas faite pour la voix humaine, et l’art y perd ce que la science peut y gagner. Au milieu de tous ces succès, Mlle Albani n’a cependant pas oublié le premier théâtre de sa carrière musicale ; l’endroit où son talent a été, pour la première fois, apprécié comme il le méritait. ”
“ Nous laissons tomber de fatigue et de désenchantement autour de nous des talents que nous sommes surpris de voir briller plus tard lorsqu’ils ont pu réussir à se traîner jusqu’à un milieu plus appréciateur et plus sympathique. ”
“ Notre intention n’est pas de ramener devant nos lecteurs un sujet qui a déjà donné lieu dans le temps à trop d’explications acrimonieuses ; mais nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer combien, souvent, il est imprudent de venir, pour des motifs honnêtes sans doute, mais certainement indiscrets, se jeter en travers d’un bon mouvement, ou enrayer un projet qui, pour ne pas donner la certitude immédiate du résultat attendu, ne peut cependant faire tort à personne. ”
“ Surtout ne t’amuse pas et travaille ; je saurai bien m’apercevoir, à mon retour, de la manière dont tu auras employé ton temps. Tâche d’être bonne fille ! Telles avaient été ses dernières paroles, au moment de monter en voiture. Emma avait bon cœur ; les derniers mots de la recommandation l’avaient touchée. Elle se serait probablement mise à son piano ou à sa harpe. Mais, hélas ! les petites amies avaient été averties et il est si difficile de décommander une fête, surtout à douze ans ! ”
“ Elle reçoit très-peu chez elle, et s’occupe à son piano et à son chant ; elle n’a d’ailleurs que très-peu de loisirs pendant la saison d’opéra. À ses repas, dans ses sorties, elle est constamment accompagnée par une vieille dame anglaise qui lui sert de Mentor. M. Lajeunesse suit d’ailleurs sa fille dans tous ses voyages. Mlle Albani a un extérieur très-agréable et des manières d’une grâce accomplie. Elle a une grande piété, et une vertu irréprochable qui lui vaut de la part de tout le monde les égards les plus respectueux. ”
“ Or, notre jeune virtuose n’était pas une cire molle ; autrement elle ne fût probablement jamais devenue la grande artiste que nous savons. Vers 1853, M. Lajeunesse vint s’établir à Montréal. Nous nous rappelons encore la maison qu’il a occupée, sur la rue Saint-Charles Borromée. Il enseignait la musique, réparait et accordait les pianos. On ne devient pas riche, de nos jours, dans l’exercice de cette profession. ”
“ La première partie du concert avait été donnée avec beaucoup de succès. L’intermède arrivé, M. Lajeunesse attend que quelqu’un apporte le morceau de rigueur. Un certain temps se passe ; personne ne se présente. L’imprésario jette un regard dans la salle : rien ne bouge. Il s’avance sur la scène, et attire l’attention du public sur la note qui fait partie du programme. On applaudit beaucoup ; mais le morceau demandé n’est pas apporté. ”
“ Et d’abord il n’était pas besoin de crever toutes les grosses caisses de Barnum pour célébrer à l’avance les débuts de Mlle Albani. Cette jeune cantatrice a déjà assez de mérite pour se présenter toute seule. D’autre part, sommes-nous à Paris si dégoûtés des gens de talent qu’il faille nous guider dans nos applaudissements ? ”
“ Le 24 octobre 1872, Emma Albani, paraissait pour la première fois devant un auditoire français, au Théâtre-Italien de Paris. Elle était annoncée depuis plus d’un mois ; toutes les lorgnettes de l’impitoyable critique de la capitale étaient braquées sur elle. Disons de suite que son succès n’a pas été aussi grand, aussi complet qu’à Londres. Était-ce l’émotion bien naturelle en pareille circonstance, ou l’excessive sévérité des juges ? C’était probablement les deux choses réunies. Le public de Paris est difficile à satisfaire ; c’est son droit ; mais il ne faut pas qu’il l’exagère. Eh ! ”
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