“ Heureusement, Dingo, étant plus intelligent que moi, résistait. Il savait très bien ce qui convenait à la nourriture de son corps et de son esprit, ce que nous avons de commun avec les bêtes, et ce qui nous en sépare éternellement. Il savait aussi que, s’il m’eût obéi, il n’eût été ni un chien, ni un homme, rien qu’une espèce d’être vague, désarmé, désorbité, un fantoche absurde, aussi fantoche que Dieu, lequel n’a ni queue ni tête, puisqu’il est théologiquement démontré qu’il n’a ni commencement ni fin. ”
Dingo
Définition et enjeux
Le dingo, animal sauvage originaire d'Australie, a inspiré de nombreuses réflexions littéraires sur la nature, la liberté et l'autre. Octave Mirbeau, dans son œuvre homonyme, le présente comme une entité hybride, à la fois chien et être autonome, confronté à la société humaine.
Rudyard Kipling et Jules Verne, eux aussi, ont abordé ce thème, mêlant aventure et questionnements philosophiques. Les extraits révèlent un dingo à la fois rebelle et symbolique, illustrant les tensions entre l'homme et l'animal, entre instinct et civilisation.
Citations sur “Dingo”
“ Nous passions quelquefois, Dingo et moi, devant la boutique de Velu. Dingo et Velu se regardaient sans bienveillance. Le chien faisait toujours entendre un sourd grognement à la vue du bourrelier et le bourrelier, à la vue de Dingo, marmottait je ne sais quelles basses injures, qu’il agrémentait des plus horribles grimaces. Sans se connaître davantage, sans s’être parlé autrement, ils se haïssaient le plus cordialement du monde. ”
“ Un soir, paraît-il, pour marquer définitivement son mépris au bourrelier, Dingo, en passant, leva la patte sur un beau collier de cheval, tout neuf, qui séchait devant la porte sur le trottoir et il inonda d’un jet puissant, corrosif, la peau de mouton teinte en bleu, les glands de laine rouge et les grelots de cuivre qui harnachaient ce magnifique objet. ”
“ Cette lutte entre Dingo et les escarpes était devenue la joie des promeneurs. On s’en amusait comme d’un spectacle. Et très vite Dingo acquit dans le quartier la réputation d’un grand acteur comique. Ils employèrent vainement tous les moyens d’avoir raison de lui, même la gourmandise qui perd si facilement les chiens et surtout l’amour qui détraque si bien les hommes. Mais Dingo n’était ni un chien ni un homme. Sinon le goût du meurtre, il n’avait rien de leurs lourdes passions et de leurs appétits. ”
“ À rester immobile dans la chambre, Dingo tomba malade. Le globe de ses yeux, les muqueuses de sa gueule, ses paupières se marquèrent vite de taches jaunes et brunes. Il vomit du sang. Le vétérinaire déclara : — Votre chien est atteint d’une jaunisse qui ne pardonne pas... On en sauve un sur mille... Moi je n’en ai jamais sauvé... Au bout du onzième jour, ils meurent. Je pensais au Dingo bondissant et affectueux qui se jetait sur moi, comme pour m’étreindre, au Dingo souple et cruel qui plantait ses crocs dans la chair vivante des moutons et des poules. ”
“ Dingo les avait flairés avec dédain, à distance, sans les toucher même du bout de son museau. L’homme avait essayé de le saisir par son collier. Dingo s’était soulevé d’un bond si violent que l’homme fut renversé. Alors, il avait planté ses crocs dans la gorge et n’avait lâché prise, que lorsque l’agent l’eut arraché en le tirant à pleins bras. Dès que l’agent eut terminé son récit, la foule changea de sentiment. Dingo n’était plus une bête féroce qui attaquait les promeneurs paisibles. C’était un brave chien qui se défendait et qui défendait la propriété contre les bandits. ”
“ Nous étions tous debout, Dingo très excité, la cuisinière embarrassée, avec son poulet au bout de ses bras et, le menton pareillement levé, nous tendions vers le même point du plafond des regards anxieux, effarés. L’araignée courait toujours sur la corniche. Tantôt elle disparaissait au creux de la moulure, tantôt elle surgissait de l’ombre, plus loin, dans un rond de lumière. ”
“ Entendez, je vous prie, par bourgeois, ce dieu si imperfectible et si lourdaud, ce dieu d’opérette que nous nous sommes, un beau matin et à notre image, — pauvres inventeurs sans imagination et sans grâce, — inventé. Il aimait — et par là, mieux que par les commentaires physiologiques des savants, mieux que par la dignité de son affection, je compris que Dingo n’était réellement pas un chien — il aimait les gens mal mis, les pauvres gens. Riches habits, visages florissants de santé mal acquise, gros ventres gonflés de bonheur épais ne l’éblouissaient pas. ”
“ Puis il se renversa sur sa chaise, la maintenant en équilibre instable sur les deux pieds de derrière, et il s’écria en désignant Dingo : — Ah ! qu’il est beau... c’est un zèbre. Il passa sa main sur l’échine, puis sur la tête de Dingo, qui accueillit cette caresse cordiale et tapotée avec une remarquable indifférence. Dingo, d’ordinaire, manifestait ses sentiments, et ses sentiments étaient violents, prompts et sans nuances. Il aimait ou détestait, grognait ou jappait, montrait les dents ou léchait. Mais Pierre Barque eût pu le caresser une journée entière, sans que Dingo s’en aperçût. ”
“ Il venait d’apercevoir à l’angle des mâchoires une petite touffe de poils plus grise, agglutinée de salive et de sang, mêlée aux poils de Dingo : — C’est du lièvre... ça, dit-il, c’est du lièvre... On eût dit qu’il se découvrait avec Dingo une parenté. L’un et l’autre, ils savaient attraper les bêtes. Flamant les guettait. Dingo les forçait. Un semblable instinct les rapprochait. Ils n’étaient, ni l’un ni l’autre, de ces chasseurs à carnassière et cartouchière qui chassent le dimanche, comme on pêche à la ligne. Ils chassaient, quand il leur plaisait, pour eux-mêmes. ”
“ Sans doute le sang va jaillir et aussi les viscères gluants et mous, dont l’odeur et la saveur ne sont parfaites qu’à l’instant où ils sortent du ventre entrouvert par les crocs. Dingo va d’une proie à l’autre, d’une bête à l’autre, d’une ivresse à l’autre. Il apporte ses victimes au beau milieu du salon, qui devient un champ de carnage. Il a traité comme des lapins ou des rats les étoles de zibeline. Maintenant il traîne, happé dans sa gueule, un long manteau de loutre, où ses pattes s’embarrassent. Alors Dingo a trouvé un adversaire digne de lui. ”
“ Dingo préféra les petits roquets, venus on ne sait d’où, nés on ne sait comment, au hasard des chemins, des passages de roulottes bohémiennes, de cirques forains... les petits roquets irrespectueux, effrontés, têtus et comiques, avec des queues ridicules, en trompette, en tire-bouchon, en éventail, en plumeau, ou pas de queue du tout... velus là où il eût fallu être glabres, glabres là où il eût été décent d’être velus... les petits roquets pillards, paillards et braillards, qui parlent argot, ont le goût de la bataille, de l’escalade, de l’engueulade et de la chapardise. ”
“ Dingo complice des habits rouges et des femmes roses ! Je l’appelle... Mais il ne m’entend pas. Il est tout entier à sa poursuite. Il frappe l’eau maintenant avec une sorte de rage. Il avance, le cou tendu. Le cerf nage moins vite. La meute a rejoint et se presse derrière Dingo, comme si elle était une seule bête, plaquant sur le fleuve son dos onduleux et contracté. Alors, c’est le délire, la bousculade, des cris, des vociférations, des voix furieuses d’hommes encourageant les voix hurlantes des chiens... Et des cavaliers débouchant de tous les côtés. ”
“ J’avais remarqué que Dingo apprenait très facilement, sans le moindre effort, tout ce qu’il jugeait devoir lui être agréable et utile dans la vie. Pareil en ceci aux cancres, aux délicieux cancres de collège, tout ce qui lui déplaisait, c’est-à-dire tout ce qui ne correspondait pas à sa sensibilité, à sa mentalité de chien, — Dieu sait que ce n’était pas rare ! — aucune force humaine, ni la sévérité, ni la ruse, n’était capable de le lui faire accepter. ”
“ Quant à Dingo, saturé de caresses, fatigué d’émotions, engourdi de friandises, il dormait allongé sous la table, comme un ivrogne. Malgré nous, de temps en temps nos regards à tous allaient simultanément vers le plafond et suivaient les moulures de la corniche. Nos imaginations étaient hantées d’araignées gigantesques et monstrueuses. Nous en voyions courir partout, surgir de partout. Je crus en apercevoir une qui traversait à grandes enjambées le lac de sirop d’une tarte aux prunes. ”
“ Miche étendit la patte et saisit mollement l’oiseau dans ses griffes. Dingo s’était reculé pour la laisser libre de ses mouvements. Il répéta encore : — Tue-le donc !... — Laisse-moi... Tais-toi... Tu détruis tout mon plaisir... Mais Dingo ne voulait pas se taire... Il expliquait : — Mais comprends... Comprends donc... Ce qui est amusant, c’est de sentir des ailes frémissantes et qui vous chatouillent la barbe... C’est de sentir dans sa gueule un cœur qui bat encore, qui bat très vite, un cœur vivant, et de l’arrêter, comme une pendule, d’un coup de dent... ”
“ Il venait d’apercevoir Dingo. Et s’adressant à moi, il dit, portant à sa bouche le bout de son porte-plume : — Oh ! le beau chien... Le commissaire était gagné. Il admirait Dingo. À peine avait-il fait attention au voleur. Cependant il s’approcha de lui et, de deux doigts dégoûtés, il appuya sur le pansement, deux fois, comme s’il faisait les cornes. — Oh, rien du tout... une piqûre... Il n’a pas ce qu’il mérite. ”
“ Lina Lauréal, tout en caressant l’échine de Dingo, me raconta leur rencontre, d’une voix rapide et sautillante, qui souvent s’élargissait en intonations de théâtre. Parfois, elle était interrompue par une quinte de toux, sèche et saccadée. Dépassant le haut de son peignoir, un placard de coton iodé couvrait sa poitrine. Maintenant que j’étais assis en face d’elle, que j’apercevais, hors du peignoir flottant, sa nuque amaigrie, ses mains fragiles et mal lavées, ses poignets presque décharnés sous la peau presque transparente, je n’avais plus de doute sur sa maladie. ”
“ Vous aurez donc un dingo, cher ami ; ce qui est très confortable, croyez-moi... Je puis vous le prédire avec certitude, les dingos seront tout ce qu’il y a de mieux porté à notre prochaine saison de Londres. Désormais, on ne pourra plus prétendre à être un véritable gentleman, si l’on ne promène derrière soi, au lieu d’un petit fox irlandais, un dingo. Et je vais vous confier une chose que je n’ai encore dite à personne : Sa Majesté Édouard VII a daigné me promettre qu’Elle remplacerait désormais par son dingo cet éternel et insupportable lord Ponsomby, qui la suit partout, comme un chien. ”
“ Son corps était réduit à un pauvre squelette. Les beaux muscles, jadis élastiques et fermes, se rétractaient aux pointes de ses os saillants. Et les poils de sa queue fauve, qui s’élargissait en panache, étaient flétris et rapprochés, comme les fibres d’une perruque. La tête paraissait énorme au bout du corps diminué. Et la nuit, Dingo, couché sur son matelas, prenait, dans la mauvaise lueur de la veilleuse, l’aspect fantastique d’une bête en carton, d’un jouet d’enfant pauvre, jeté aux ordures et qu’un chiffonnier, à l’aube, d’un coup de crochet, enfouit dans sa hotte. ”
“ Loin de hérisser son poil, bomber l’échine, montrer des crocs menaçants, comme font les autres chiens, à la vue d’un misérable en guenilles, Dingo l’accueillait avec plus que de la bienveillance, plus que de la sympathie ; il lui faisait fête. Quand mendiants, chemineaux, vagabonds affamés sonnaient à la grille, il accourait au-devant d’eux, les encourageait à entrer, les accompagnait jusqu’à la cuisine et, Marie les ayant réconfortés de son mieux, il les reconduisait avec mille gentillesses, en gambadant, en agitant son panache doré, joyeusement. ”
“ Pieusement, jalousement, les Bas-Rouges gardaient, comme un dépôt sacré et comme l’honneur même de leur race, cette hérédité de bêtes soumises et façonnées à l’homme par de longs servages, tandis que Dingo, brisant la mince couche de civilisation sous laquelle j’avais tenté de comprimer ses élans, semblait retrouver de jour en jour plus fougueuse, plus déchaînée, cette violence d’indépendance, dont des siècles de liberté, loin de l’homme et de ses lois, en pleine nature sauvage, avaient en quelque sorte pétri sa chair et fait bouillonner son sang. ”
“ Prenant le meilleur parti, elle se roula voluptueusement sur une touffe d’herbes, étira longuement ses membres avec la grâce onduleuse et cambrée d’une femme qui se réveille, et tout à coup se redressant, l’échine en arc, ronronnant, elle vint se caresser aux jambes de Dingo. ”
“ Je me disais que dans les villes, les bêtes — je parle au propre, non au figuré — sont rares, exceptionnelles, cachées. La tentation éloignée, conquis à d’autres préoccupations, Dingo ne songerait plus à ses cruelles et néfastes manies. Hélas ! je ne savais pas tout ce que peuvent contenir de bêtes inattendues les repaires d’une grande cité. Et je comptais sans le flair détesté, sans le flair miraculeux de cet apache de Dingo. ”
“ Et Dingo, derrière moi, sur mes talons, la tête basse, haletant d’avoir trop couru, tire une langue très longue, très rouge, d’où tombent des gouttes de sueur. Nous montons une côte raide, raboteuse, dont le sol rouge semble une coulée de fonte sous l’implacable soleil. Je vois de nombreux escadrons de fourmis traverser la chaussée, se hâter vers des razzias et des massacres. ”
“ La femelle avait gagné la branche inférieure, plus grosse. Elle tourna, tourna, toute pétillante et se retourna, repassa son bec sur l’écorce, comme un couteau sur une meule, se retourna encore, descendit sur la touffe, s’engagea sous la touffe et, s’aidant parfois de la pointe de ses ailes, dégringola de liane en liane jusqu’au tapis de terreau, qu’elle atteignit dans un demi-vol et sur lequel elle se mit à danser, en en faisant le tour. Dingo et Miche ne perdirent aucun de ses mouvements. ”
“ Il s’arrête un moment, pour reprendre haleine et il essuie du revers de sa manche poussiéreuse son front ruisselant de sueur. Dingo, lui aussi, s’est arrêté, les yeux fixés sur le petit homme qui continue de geindre. Il semble réfléchir profondément. Et, peu à peu, il oublie son essoufflement, ne sent plus sa fatigue. Il se redresse, les oreilles hautes, sa queue bat, époussette l’air par mouvements précipités. Puis, gravement, il vient près de l’homme, se range tout contre l’homme, de façon que ses flancs touchent les jambes du pauvre diable. ”
“ « Hors de nous, il n’est que de mauvais citoyens. » Hélas ! ce discours de distribution de prix, que j’agrémentai de citations heureuses et de récits controuvés, ne produisit sur Dingo aucun effet : ni persuasion, ni attendrissement. Presque insolent, très distrait au moins, il ne m’écouta même pas. Pendant que je débitais noblement ces nobles phrases, l’œil dur, le front plissé, les oreilles frémissantes, il suivait le cheminement dans l’herbe d’un coléoptère corseté de bleu. ”
“ Dingo, lui aussi, semble s’amuser. Il est à l’aise dans cette foule. Avec une étonnante adresse, il circule, se glisse entre les jambes serrées, comme entre les touffes d’acacias et de myrtes de la brousse australienne. Je reconnais des gens de Ponteilles : Tapotin le menuisier, avec son petit garçon, qui suce un gros sucre d’orge et, insatiable de plaisirs, demande à son père de le mener aux chevaux de bois ; Mme Amélie Tourteau, l’épicière, qui achète des cartes postales pour ses cousines de Paris : une rue de Montbiron où l’on aperçoit distinctement la maison des Radicet ”
“ Par les nuits sans lune, par les froides nuits sans lune de ce curieux continent, il n’est pas rare que les dingos se réunissent en bande, dix, quinze, souvent moins, jamais plus. En quelques heures, ils abattent trois cents, cinq cents moutons et autant de bœufs, cela pour le plaisir, par gaîté naturelle, en artistes du massacre, comme des hommes. ”
