“ Il paraît que ni l’Empereur, ni les Eunuques, ni les femmes n’en veulent au Régent, mais... « quelqu’un ». — Il me semble que le Régent possède pourtant des droits de surveillance ou de défense sur toutes les personnalités chinoises ou mandchoues... Mais de quelle race s’agit-il ? — Mandchoue, répond René Leys, puisqu’ « elle » habite le Palais. — « Elle » habite... Une femme alors ? — Évidemment. Le seul mâle du Palais est l’Empereur. — Eh bien, mon cher Leys, le Régent dispose d’un moyen de sécurité politique, historique et discret. Il y a des puits au Palais ? ”
René Leys
Définition et enjeux
Le thème de “René Leys” a été abordé par des auteurs tels que . Il est souvent associé à des termes comme le socialisme, Louis, la pierre, Léon ou Jean.
Citations sur “René Leys”
Victor Segalen,
René Leys
(1922)
“ Et je songe un instant à prier ce brave René Leys de me permettre d'abriter à sa place un couple infiniment plus en danger que lui... quand je réfléchis que lui-même est plus exposé que tous : le chef d'une Police Secrète, s'il ne démissionne ou ne disparaît à temps, est le premier à laisser en gage sa personne dans ces jeux antidynastiques. Les risques peut-être imaginaires ou grossis dont il m'a... — dont il avait peur — ne sont rien à côté de ceux qu'on devine... ”
“ L’homme rouge... — C’est, me souffle dans l’oreille René Leys, c’est le professeur des acteurs Impériaux, le chef de la scène, au Palais. Bien, bien. Je regarde. L’homme rouge est aux prises avec un incarné : un guerrier noir, caparaçonné de jaune, le visage atrocement peint, le dos hérissé de flèches de combat et de drapeaux, les sourcils relevés et prolongés du nez aux tempes... Un embonpoint de héros, — l’attitude rythmique et dansante d’un être invincible et terriblement sûr de lui. ”
“ J’ai vécu vraiment, un instant, de la vie la plus intime du Palais. Ce René Leys ! quel merveilleux metteur en scène ! Mieux : quel homme de théâtre ! Quel acteur ! Ce qu’il a joué n’est pas loin du dénouement le plus brave... non pas au moment où il s’accrochait à l’homme armé du couteau... — Mais ces dangers avant l’attente, et la vengeance, après l’attentat même avorté. Je voudrais, comme un bon juge, tirer immédiatement tout au clair : — Qu’est-ce qu’on a fait de l’homme au couteau ? — En prison dans le palais. Personne ne s’en doute. ”
“ Même ce tutoiement, éclos dans la liberté d’un soliloque, m’irrite, et j’en veux tout naturellement beaucoup moins à lui qu’à Jarignoux. — Après tout, René Leys n’a-t-il pas le meilleur des prétextes à se désintéresser des femmes : une autre femme ; une seule ? Car il n’a point à s’en aller mendier, quérir ou payer à Ts’ien-men-waï, puisqu’il est possesseur, par ordre, au fond du Palais du Régent. Il est temps de s’inquiéter avec décence non seulement de la santé de sa jeune concubine, — mais de la santé de ses amours avec la jeune concubine. ”
Victor Segalen,
René Leys
(1922)
“ Et, la veille de l'attentat du pont de Heou-men, la Belle Policière — que j'avais tenue, à distance, dans mes mains, — dénonçait fort à propos la- machine, et lui, René Leys, passant toute la nuit aux aguets, coupait les fils et sauvait le Régent. Je comprends, après ce premier succès, combien peut être solide sa « situation » officieuse. Je le complimente. Il poursuit : ce résultat lui donne confiance. Il va multiplier les « policières » dans les maisons de Ts'ien-men-waï. On peut compter sur- elles : il les paie, et elles obéissent mieux que des hommes. ”
“ Wang fait un peu l’étonné : — Un Européen n’a rien à craindre, même s’il est Professeur à l’École des Nobles ! — Je veux parler de ses hautes fonctions à... la Police Secrète... Au moment où chacun doit se compter dans « notre » clan, il n’y a plus de prudence à garder. Je mets donc l’infime policier, Maître Wang, au courant des derniers titres officiels de René Leys, et de quelques-uns de ses plus avouables exploits. ”
Victor Segalen,
René Leys
(1922)
“ Comment ai-je pu comparer René Leys à Robert Hart et même à Marco Polo ? Comment ai-je accouplé cet admirable fils d'épicier belge à ce petit commis anglais et au neveu des marchands vénitiens ? Je n'aurais pas dû lui dire : vous êtes aussi fort que Robert Hart et Marco Millioni ! Je lui fais toutes mes excuses, il fallait dire : vous êtes allé plus loin, dans la pénétration de la Chine, que tous les Européens connus et à connaître... Vous avez atteint le cœur du milieu du Dedans — mieux que son coeur : Son lit. ”
“ Mon portier ne se réveille pas. René Leys est, bien avant moi, debout, et, à travers les vantaux, parlemente. J’arrive : il a ouvert. — C’est pour moi, — dit-il du même ton bref, en fourrant dans sa poche un mouchoir de soie blême qu’on vient certainement de lui remettre. — Et, le temps de prendre son chapeau, très Européen, celui-là, « melon » je crois, sans me dire s’il reviendra, ni quand, il est parti, au trot de la mule d’un beau grand char qui l’attendait, tourne le coin de la ruelle, et disparaît. ”
“ En effet, quand un être comme René Leys en dépeint un autre sous les couleurs et dans les contours animiques du Portrait que je viens d’écrire sous ces mots, — ces êtres ne peuvent que se détester ou s’aimer, jusqu’à la détresse ou la passion. ”
“ Je reconnais en René Leys le parfait habitué de théâtre : le drame qui se joue n’est rien : qu’il s’agisse de l’Hamlet humain de Shakespeare ou de l’autre si mignonnement travesti par Ambroise, qu’il s’agisse du grand dieu Brahma dans Lakmé (Léo-Delibes) , ou de la grande soupe en famille de Louise, monologie du Peuple Souverain, — le parfait habitué de théâtre néglige ces nuances dans le détail du livret, pour s’en tenir au fond : la vertu de la grosse chanteuse, le port de voix du ténor éculé escamotant une « attaque » difficile... ”
“ René Leys est mort et point de mort naturelle, qui, d’ailleurs, pour les bons taoïstes, n’existe pas. Quand on a vécu près de lui à grande allure, à grande action, on sent que ses organes étaient bons. — Et l’on pourrait conclure : empoisonné par ses confrères, ses compétiteurs... ses rivaux... Mais je sais bien que les Chinois évitent le poison rapide, aussi dangereux pour le cuisinier que pour sa victime, et s’adressent toujours aux poisons lents qu’ils manient avec sécurité. ”
“ Sur le plan ! soupire René Leys. Il réalise sans doute que, s’il y a massacre, c’est à l’un des quatre angles qu’il tombera. Mais, lui-même, ne sait-il aucune « issue » ? Et comment, par avance, le tirer de là ? Sa place, loyalement, est bien là. C’est avec un reposant plaisir que je le vois donc m’arriver un peu avant la nuit, la Grande Nuit. Malgré l’angoisse dynastique et les préparatifs, il consent à dîner avec moi, généreusement. Nous dînons ; lui, de grand appétit. C’est bien. Qu’il se prépare. On dessert. On s’étire. Le temps est dur en cet hiver. Il devra se couvrir. ”
Victor Segalen,
René Leys
(1922)
“ A bien réfléchir, sa part est donc beaucoup plus riche que la mienne... la jeunesse d'avoir osé cela 1 la foi peut-être de l'avoir accompli... Et je suis là, vivant, promenant autour de sa mort mon doute comme une lanterne fumeuse... Alors que, fidèle à lui-même, — et je m'en aperçois tout d'un coup —, je devrais d'abord me souvenir de sa parole : l'autre, l'Empereur, est mort sans un ami auprès de lui... — « J'étais son ami » — m'a dit avec un profond accent René Leys... — J'étais son ami, — devrai-je dire avec le même accent, le même regret fidèle, — sans plus chercher de quoi se composait exactement notre amitié... ”
“ Mais, derrière la voiture du Régent, une curieuse figure de jeune officier mandchou m’arrête net au montoir. Mince, le nez un peu fort, de beaux yeux sombres... — Je jurerais reconnaître René Leys en personne... si mon serment à ce propos n’était parfaitement ridicule... Le cavalier passe à toute allure et se perd au milieu des autres. Mais cet excellent René Leys sera bien amusé ou peut-être scandalisé, quand je lui avouerai innocemment lui avoir trouvé un « sosie » dans la Garde Impériale ! Je perds du temps à dévisager le sosie. Tout est loin. ”
“ Je ne dis rien. Je goûte avec sécurité, comme lui, la quiétude géométrique de ma maison. Il passe parfois au dehors un vendeur de fromages ou de pâtes, qui jette un extraordinaire cri, sur un mode angoissé, résolu par un retour étonnant et triomphant à la tonique juste ! — (Et tout ça pour vendre du fromage de haricots et des pâtes graisseuses !) Mais son cri se mélange à l’odeur de ce lotus à peine entr’ouvert, triomphant aussi de l’eau sourde dans ma vasque de porcelaine, au milieu de ma cour. Tout se fond et disparaît sous la pénétration de cette nuit. René Leys n’a rien dit encore. ”
“ Mais personne, j’en suis sûr, n’a rougi, même pas René Leys, très à son aise, et d’un maintien parfait de réserve. D’ailleurs, ni le Bon Garçon, ni le Trente-sixième Neveu, ni le Premier Fils, n’ont paru croire qu’il y eût ici d’autres mots à dire, d’autre attitude à garder que celle du plus fraternel abandon ; d’autres intermèdes que le va-et-vient fréquent et libre d’autres femmes, venant rendre visite aux « nôtres », — des « nôtres » nous quittant confidentiellement pour revenir... intactes, cheveux lissés, cols montants, sans un pli à la jaquette, sans un accroc au pantalon. ”
“ Je n’ai pas fermé ces yeux qui jouaient leur rôle charmeur jusqu’au bout dans le charme indécomposable de ce visage. — Je l’ai déshabillé pour me rendre compte, avant que les médecins n’interviennent, de la cause de sa mort : René Leys est véritablement « mort empoisonné », puisque je n’ai trouvé aucune trace de blessure... Le dessin de son corps m’a surpris : tant de force en tant de souplesse ! ”
“ L’Homme Rouge, resté maître de la scène, n’ayant rien de plus à pourfendre, regarde autour de lui, défiant le vide, en proie tout d’un coup à une peur extrême... Il est épuisé. Assis par terre, le torse penché, jambes écartées, il regarde et il a peur. Si l’on pouvait savoir de quoi ! Il a grand’peur. Il ne lutte plus... Il voudrait s’enfuir... il ne peut. Il saute sur lui-même... puis il tombe, se rasseoit, et tout d’un coup se prend à s’agiter d’un épouvantable tressautement vertical... — On ne dirait pas qu’il a cinquante-deux ans, dit René Leys. ”
“ Le boy devait savoir à quoi s’en tenir, car il n’a pas imploré mon savoir Européen pour guérir son maître, et il semble lui avoir épargné les habituels remèdes chinois de la dernière heure... pointes enfoncées un peu partout... Le visage de René Leys était exactement celui de ses grandes syncopes... dont celle-ci est la quatrième : un beau visage fixé, reposé, qui a fini de se tendre vers le but en action, quel que soit le but ; — les yeux étaient grand ouverts, avec, plus que jamais, et pour toujours, cet étrange envahissement de tout l’iris par le sombre de la prunelle... ”
“ Et j’attends un aveu total : il pénètre jusqu’au Grand Conseil à chaque aube ? Il jette des mots ou fait des signes, et les Eunuques s’inclinent très bas devant lui ? Non. Il paraît qu’il n’en est rien, qu’il y a, dans le Palais même, des enceintes infranchissables à toute la police du Régent, et même au Régent ! — Ne les franchissez donc pas ! Et quel besoin ? René Leys devient excessivement sérieux : — C’est que... sa vie est en jeu tous les jours. Il faut bien arriver là d’où partent les coups... Et il ne se doute de rien. ”
Victor Segalen,
René Leys
(1922)
“ Cette fois je sais bien : la troupe de René Leys et de ses amis... Nouvelle organisation policière, sans doute... Ils évoluent, ils pirouettent, ils jouent avec une précision professionnelle. Là encore, il y a des combats, — mais obligatoires ; — des entrées, des reprises, des méprises, — mais par principe. Grâce à l'initiation bien retenue, je sais très exactement l'instant où il faut applaudir ; — et je pousse éner- giquement à propos le « Rrrrhao ! » guttural qui tient lieu de toutes les claques parisiennes, de tous les sifflets américains. ”
“ Mon père me traite comme un petit garçon. Je ne peux pas lui raconter ce qui m’arrive : il irait le crier sur tous les toits : mon père croit que, si je quittais mon cours, je n’aurais plus aucune « position ». S’il savait ! Et brusquement, avec la simplicité énergique de l’enfant qui passe sa manche sale sur les yeux, reprenant sa voix et son calme, René Leys redevient lui-même, précis et informateur : ce qu’il ne peut pas écrire à son père, il faut bien qu’il le dise à quelqu’un, à moi. ”
“ Et quand on relève la tête, on perce également à travers le toit du kiosque, par un trou de même diamètre que la bague, et l’on s’attend, par réflexion inverse, à voir le puits se tourner bout pour bout et se forer dans le ciel qui refléterait l’eau du puits... Je m’arrête. René Leys, pâle et les yeux grand ouverts comme deux puits d’ombre, me regarde, ou regarde je ne sais quoi. Il a peur : il va défaillir... Je ne peux me croire en cause : il a déjà dû penser à tout cela. Peut-être une peur d’enfance lui revient tout à coup... ”
Victor Segalen,
René Leys
(1922)
“ Nous allons dans la ruelle, sous la fraîche douche de lune, pluie éblouissante dans le Ciel lucide du Pei-king d'hiver. C'est un clair pénétrant. Des ombres violettes. « On lirait un journal cette nuit... » Va-t-on lire des choses moins imprimées ? moins quotidiennes? Cette lumière fouille les recoins et bleuit jusqu'aux tas d'ordures... Va-t-on voir des joyaux que le grand soleil ou l'ombre n'ont pas encore décelés ? Mais qu'il fait froid ! René Leys n'a point songé, dans sa hâte à sortir, qu'on ne sort plus sans fourrure. Il tremble dans un pardessus mince. ”
“ Je n’ai pas entendu ouvrir... ayant profondément rêvé de madame Wang. Je sors très doucement. J’appelle le boy : il ne sait rien, mais injurie le second boy qui le renvoie au coolie, qui dénonce le portier, lequel n’était pas à sa porte. Le fait est là : René Leys, rentré pendant la nuit, dort enfin chez moi. Pourquoi ne pas se déshabiller ? Est-il si paresseux, si timide, si pressé de ressortir ? — Je recommande à mes gens (ce qui est aussitôt répété à voix perçante) qu’on ne fasse aucun bruit ce matin... ”
Victor Segalen,
René Leys
(1922)
“ Au fait, je suis bien démodé à m'inquiéter ainsi du Palais. Il est déjà « monument historique ». Il n'enferme plus rien de vivant. Quelques eunuques, quelques femmes périmées... et parfois, entre deux et quatre, au matin, le Grand Conseil avec ses Princes... fatigués... René Leys s'anime tout d'un coup : — Mais le Régent ! N'en parlez pas sans le connaître ! Et, de nouveau, de sa voix tiède et veloutée : — Il est presque aussi intelligent que son frère, Lui, « qui s'en est allé montant au char du Dragon, s'abreuver aux neuf fontaines ». ”
“ Ce père ingrat, ce marchand « économe » aurait même ajouté : « Ton chinois va te servir à quelque chose ! Tu vas pouvoir louer un ya-men dans la ville tartare, et y recevoir tes amis ! » — Vous avez donc des « amis » chinois ? René Leys, rougissant à l’improviste, avoue : — Ce n’est pas ça qui m’ennuie ! Mais, que voulez-vous, je n’ai jamais habité seul. Je le regarde. C’est vrai : il a dix-sept ou dix-huit ans d’âge réel. Une figure et des yeux plus... anciens... indéfinissables. — Ah ! vous n’avez jamais habité seul ? ”
“ Il sait placer dans leur ordre chacun de ses gestes. Il roule confortablement sur ses ressorts européens et va loger, en bon père de famille, dans le Yamen bien protégé de son fils aîné, Yuan K’o-ting. Voilà tout ce que je brûle de raconter à René Leys, que je m’étonne fort de ne pas saisir dans la foule qui descend avec moi des murailles, — mais qu’il me semble naturel de découvrir, frais et reposé dans sa chambre où il vient de dormir, me dit-il, tout l’après-midi, — comme il n’avait pas dormi depuis longtemps. Il craignait que ce coup de pied ne lui eût « brisé un nerf dans la vessie »... ”
