“ Cependant elle est faite de trois mille Vingtras cette foule et tous ces Vingtras-là ne peuvent pas se sacrifier chacun en particulier à un Vingtras à grosse tête qui n'a qu'à acclamer et à applaudir! «Enfin j'en veux à cet homme dont les livres m'enfièvrent, d'avoir à cette table où il est assis un geste qui vient de la phrase et non de la pensée; d'avoir une voix qui prend des temps au lieu de s'abandonner, qui est plus bizarre que chaude, une pantomime excessive des lèvres c'est une voix de tête, ça, ce n'est pas une voix de coeur.» ”
Vingtras
Définition et enjeux
Citations sur “Vingtras”
“ C'est le champion de Saint-Étienne; on ne le renverrait pas pour un empire.Il porte un képi à galons d'or et il prend des leçons d'armes.Malatesta me fait des signes de tête en passant et me dit: «Salut, Vingtras!» Salut, comme en latin, «Vingtras», comme à un homme.C'est la retenue qui m'ennuie le plus.J'y gobe encore des pensums.—Je suis si maladroit!—C'est mon encrier que je renverse, c'est mon porte-plume qui tombe, mes papiers qui s'envolent, mon pupitre que je démanche.«Vingtras, cent lignes!»Patatras! mon paquet de livres qui dégringole et fait un tapage d'enfer! ”
Jules Vallès,
L’Insurgé
(1886)
“ Maintenant qu'on est bien sûr que je suis Vingtras, je suis prisonnier de tous ces bataillons qui arrivent, et dont les gradés veulent serrer la pince, – ou la vis – au rédacteur en chef du Cri du peuple, la seule écharpe écarlate qui traîne dans l'arrondissement. Et les détails m'empoignent, m'étranglent ! C'est à moi qu'on s'adresse pour tout. Pour tout – et pour rien. ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ JACQUES VINGTRAS I MA MÉRE Ai-je été nourri par ma mère? Est-ce une paysanne qui m'a donné son lait? Je n'en sais rien. Quel que soit le sein que j'ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps où j'étais tout petit; je n'ai pas été dorloté, tapoté, baisotté; j'ai été beaucoup fouetté. Ma mère dit qu'il ne faut pas gâter les enfants, et elle me fouette tous les matins ; quand elle n'a pas le temps le matin, c'est pour midi, rarement plus tard que quatre heures. Mademoiselle Balandreau m'y met du suif. C'est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure au-dessous de nous. ”
“ Ah! vous voulez vous remettre avec Vingtras: ce Vingtras qu'on dit distingué à sa façon, à présent! Il faut rayer ça par des acceptations de blague cruelle ou des menaces de gifles toutes prêtes.Je n'ai jamais eu l'envie de brutaliser un impertinent. Elle me prend. Je souffletterais bien un ganté du bout de mes gants neufs.Je vaux moins pourtant depuis que j'ai ces habits-là!Il a fallu mentir à mes habitudes d'honnêteté muette, démordre de mon entêtement à vivre de rien. Il a fallu dire adieu à mes résolutions de héros. ”
Jules Vallès,
L’Insurgé
(1886)
“ Par-dessus mon épaule, un ou deux fédérés essaient de lire, en disant d'un air entendu : – Il a tout de même le fil, ce sacré Vingtras ! Vous ne trouvez pas, citoyen ? Je ressens une ivresse profonde, perdu dans cette multitude qui me jette aux oreilles tout ce qu'elle pense de moi. Ma réserve, quand on frappe sur le journal en disant : « Est-ce tapé ! là, voyons ?... » me vaut même de la part des enthousiastes qui me trouvent tiède, des moues de colère, et aussi des bourrades sournoises – qui me cassent les côtes, mais me rapiècent le coeur. ”
“ Le journal a une clientèle d’insouciants et d’heureux, d’actrices et de mondaines ; le fait est que je ne dois pas les faire rire toujours. Une fois par hasard, du Vingtras, c’est drôle, comme une escapade chez Ramponneau, comme une dînette à la ferme où l’on trempe du pain noir dans du lait blanc, comme une visite d’élégante dans un logis de blousier où la soupe sent bon — mais quotidiennement, jamais ! ”
“ Les examinateurs, qui lui en veulent, ne peuvent cependant accepter ma théorie des huit publiquement, et je vais porter la peine d’avoir lancé à un examen une franchise qui avait besoin de volumes et d’hommes célèbres pour la faire accepter. Le doyen rentre et dit sèchement : « Monsieur Vingtras est appelé à se présenter à une autre session. » La foule se retire en se demandant qui je suis, ce que je veux, et où l’on en arriverait si l’on jouait ainsi avec l’âme ; je renverse les bases sur lesquelles repose la conscience humaine. ”
“ J’ai plus que le visage hors de terre, je suis délivré jusqu’à la ceinture, jusqu’au ventre — je crois que je n’aurai plus jamais faim. Ne t’y fie pas trop, Vingtras ! Mais, en attendant, savoure ton succès, mon bonhomme : le vagabond et l’inconnu d’hier a du rata dans sa gamelle, avec un brin de laurier. Le bouquin va de l’avant, le môme a vraiment du sang, et l’on trinque à sa santé dans les cafés du boulevard et les mansardes du quartier Latin. ”
“ Mon pauvre Vingtras, je suis commerçant parvenu, et je sais ce que c'est!... Tu entrerais chez mon père demain, que dans quinze jours, tu le souffletterais et l'insulterais!—si brave homme qu'il soit; si bon garçon que tu puisses être! N'y pense plus! Mieux vaut que tu ailles porter ailleurs tes gifles et ton ambition. ”
“ Vingtras, allez donc voir ! — Qu’y a-t-il ? — Il y a que voici un particulier qui est au milieu de nous, et qui refuse sa part d’ouvrage. — Oui, je refuse... Je suis contre la guerre ! Et le bonhomme : quarante ans, barbe d’apôtre, aspect tranquille, s’avance vers moi et me dit : — Oui, je suis pour la paix contre la guerre ! Ni pour eux, ni pour vous... je vous défie de me forcer à me battre ! Mais ce raisonnement-là n’est pas du goût des fédérés. — Tu crois donc qu’on n’aimerait pas mieux faire comme toi ! Tu te figures donc que c’est pour la rigolade qu’on échange des prunes ! ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ Ma mère a répondu : « Madame, je serais bien contente s'il pouvait gagner un peu d'argent, parce qu'il se disputerait moins avec son père. Ils sont bons tous deux, dit-elle, mais ils se chamaillent toujours.—Il faudrait, par exemple, que vous parliez à M. Vingtras pour qu'il achète une culotte à Jacques, si vous ne voulez pas (esquissant un sourire) qu'il aille chez vous tout nu — sauf votre respect. Je vous dis ça comme une paysanne; c'est que je suis partie de bas. — J'ai gardé les vaches, voyez-vous ! » ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ Il a laissé tomber une allumette sur une écuelle où il faisait de la poudre. C'est un petit vaurien qui lui avait mis ça dans la tête, le petit de cette dame qui marchande toujours, vous savez, et qui a son châle collé sur lu dos comme une limande : Vingtrou, Vingtras. On doit être en train de le chercher. ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ Madame Brignolin dit cela d'une drôle de façon et presque toujours en regardant mon père; puis elle ajoute en secouant son mari : « Allons, tu n'es bon qu'à donner le bras; prends le bras de madame Vingtras. — Monsieur Vingtras, voulez-vous me donner le vôtre? — Jacques, toi, tu seras avec mademoiselle Miolan. » Pauvre fille! tandis que nous jouons et faisons tapage, elle est souvent prise d'un serrement de cœur ou d'une quinte de toux qui amène le sang à ses joues, puis la laisse retomber sur l'oreiller qui rembourre sa chaise longue ”
“ Nous nous serrons la main avec ses enfants, et, voilà Monsieur Vingtras, professeur de sixième au collège de Nantes, debout, sur le pavé de la ville, avec ses malles, sa femme et son garçon. Notre spécialité est d’encombrer de notre présence et de gêner de nos bagages la vie des cités où nous pénétrons. Pour le moment, nous avons l’air de vouloir demeurer sur le versant du quai, et l’on croit que nous allons allumer du feu et faire la soupe. Nous sommes un obstacle au commerce, les déchargements se font mal. ”
“ Mais Margoton vient de la part de la femme du proviseur, et l'estomac de Margoton est protégé comme les reins du petit Vingtras. L'autorité veille dans le corsage de la bonne comme dans la culotte de l'enfant. On ne destituerait pas publiquement M. Vingtras parce qu'il flanquerait en passant une roulée à son rejeton, ou parce qu'il étoufferait sa bonne avec des chicots de boulettes ou de gras de mouton; mais il fera bien tout de même de ne pas déplaire au grand chef à propos de son môme et de sa domestique. ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ Le proviseur entre. Les élèves se lèvent; le professeur lit, « Thème grec. Premier: Jacques Vingtras. » « Eh bien ? dit ma mère en arrivant. — Je suis premier. — Ah!-c'est bien. Tu vois quand tu travailles, comme tu peux avoir de bonnes places ! Demain je te ferai une bonne pachade. » Lapachade est une espèce de pâte pétrie avec des pommes de terre, un mortier jaune, sans beurre, que ma mère m'a présenté comme un plat de luxe. Mais il n'est pas question de pachade ! C'est une pièce de vingt sous que je veux. On n'en parle pas. La question est si grave, que je n'ose pas l'attaquer. ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ Au lieu de pousser tant de haricots dans les coins, pourquoi M. Beliben ne dirait-il pas : « Voyez si Dieu est fin et s'il est bon ! que lui a-t-il fallu pour raccommoder l'époux et l'épouse qui se fâchaient? Il a pris le derrière d'un enfant, du petit Vingtras, et en a fait le siège du raccommodement. » On pouvait me montrer dans les cours de philosophie ou de catéchisme. J'en fus malade, j'eus la fièvre. Mais l'orage avait été apaisé : on s'expliqua sur la peau d'orange, avec calme ; on donna une raison pour l'arrivée tardive à la diligence; on mit les compresses sur la colère ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ J'ai l'air énorme avec mon échafaudage biblique, et quand mon père ou ma mère courent après un colis qui est tombé, les ombres s'allongent et se cognent sur le pavé. — Mon père a un nez ! Je ne puis pas rire ; — si je riais, je laisserais encore échapper quelque chose; — puis, je n'ai pas grande envie de rire. « Quelqu'un là-bas ! » Je me tourne comme une paysanne qui porte un seau, comme un jongleur qui attend une boule; j'ai la tête qui m'entre dans la poitrine, les bras qui me tombent des épaules ; j'ai l'air d'un télescope qu'on ferme. ”
Bibliothèque nationale, En français dans le texte : dix siècles de lumières par le livre (1990)
“ Le Bachelier et L'Insurgé racontent, intègrent l'aventure journalistique vécue par Vallès. L'ensemble, Jacques Vingtras, est marqué par l'originalité technique : celle de l'architecture de l'oeuvre, à temporalité brisée ; celle de la rupture : des blancs, des paragraphes à géométrie variable ; celle d'une discontinuité très souple, qui brise aussi, sans l'ignorer, toute une rhétorique. ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ « Oui, nous avons de l'argent, dit mon père, guilleret et narquois, et il crie : - Une bouteille de ce jaune-là. - Je n'ai pas soif. - Mais, moi, j'ai soif. — Jacques a soif aussi. As-tu soif? » C'est la riposte joyeuse au trait de la veille ; il y met de la malice, pas de méchanceté, le vin l'a rendu bon. « Et vous, Madame,» fait-il en tendant un verre et la bouteille? Il n'y a pas moyen de se fâcher. Ma mère ne s'y frotte pas et sent que le terrain lui manque. ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ On me prend moi-même par la peau de ce qu'on peut, on me pousse comme du crotin dans l'écurie, on m'interroge, je ne réponds pas! On m'entoure. ELLE est là près de moi. ELLE! Je l'entends, mais je ne peux pas la voir à cause de mon nez qui gonfle. Je me retrouve à temps à la maison pour m'entendre avec madame Grélin, qui m'empêchera d'être fouetté, — (oh Paola!) et à qui je dis tout, — tout, moins le secret de mon amour! Compromettre une femme ! J'ai tout mis sur le compte du chameau qui a bon dos, et de l'éléphant dont on a soupçonne la trompe. ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ « Si maintenant les fils de pion assassinent les fils de professeur ! » Le petit Viltare m'avait jeté de l'encre sur mon • pantalon et mis du bitume dans le cou : je ne l'ai pas assassiné, mais je lui ai donné un coup de poing et un croc en jambe. il est tombé et s'est fait une bosse. On a amené cette bosse chez le proviseur (qui s'en moque comme de Colin Tampon, qui se fiche de M. Viltare comme de M. Vingtras) , mais qui doit « surveiller la discipline et faire respecter la hiérarchie ; » je les entends toujours dire ça. ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ Madame Vingtras est avertie, 4-t Comment habillera-t-elle son fruit, son enfant, son Jacques? Il faut qu'il brille, qu'on le remarque, — on est pauvre, mais on a du goût. « Moi d'abord, je veux que mon enfant soit bien mis. » On cherche dans la grande armoire où est la robe de noce, où sont les fourreaux de parapluie, les restes de jupe, les coupons de soie. Klle s'égratigne enfin à une étoffe niante, qui a des reflets de tigre an soleil : — une élofl'c l oinine une lime, qui exaspère les doigts quand on la touche, et qui flambe au grand air comme une casserole! ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ Les roues sont déjà taillées ; ce sont des ronds de pommes de terre avec leur cercle de peau brune qui fait le fer. Le chariot va être fini; j'attends tout ému et les yeux grands ouverts, quand mon père pousse un cri et lève sa main pleine de sang. Il s'est enfoncé le couteau dans le doigt. Je deviens tout pâle et je m'avance vers lui; un coup violent m'arrête ; c'est ma mère qui me l'a donné, l'écume aux lèvres, les poings crispés. « C'est ta faute si ton père s'est fait mal ! » Et elle me chasse sur l'escalier noir, en me cognant encore le front contre la porte. ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ Mon petit Jacquinou, passe tes bras autour de ma taille, serre-moi bien. » Le pauvre cheval a le tricotement sec et les os durs ; mais je m'aperçois à ce moment que ce que dit la fable qu'on nous fait réciter est vrai. Dieu fait bien ce qu'il fait ! Ma mère en me fouettant m'a durci et tanné la peau. « Serre, je te dis ! Serre-moi plus fort ! » Etje la serre sous son fichu peint avec de petites fleurs comme des hannetons d'or, je sens la tiédeur de sa peau, je presse le doux de sa chair. ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ Je suis mon maître; je fais ce que je veux et même je suis un peu le chef, celui qu'on écoute et qui a dit l'autre jour, quand un voyou nous a jeté une pierre ; « Ne bougez pas, vous autres ! » — J'ai attrapé le voyou et je l'ai ramené en le tenant par la ceinture, et en le calottant jusque devant la bande. — « Demande pardon ! » Il était plus grand que moi. Nous avons fait une partie de bateau ; personne ne sait ramer, et nous avons failli nous noyer dix fois. Ah ! nous nous sommes bien amusés ! On m'avait voulu nommer capitaine. « Des blagues! nommez Michelon; moi, je me couche. » ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ Ils n'ont pas besoin de porter des gilets boutonnés jusqu'en haut pour cacher une chemise de trois jours ! Ils n'ont pas peur de mon oncle Jean comme mon père a peur du proviseur; ils ne se cachent pas pour rire et boire un verre de vin, quand ils ont des sous ; ils chantent de bon cœur, à pleine voix, dans les champs, quand ils travaillent; le dimanche, ils font tapage à l'auberge. Ils ont au derrière de leur culotte, une pièce qui a l'air d'un emplâtre : verte, jaune ; mais c'est la couleur de la terre, la couleur des feuilles, des branches et des choux. ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ « Jacques ! quand ta mère te parle, elle entend que tu lui répondes. — Veux-tu répondre? » Je n'écoute seulement pas ce qu'ils disent, je songe à l'enfant morte, qu'ils ont vu martyriser comme moi, et qu'ils ont laissé battre, au lieu d'empêcher M. Bergougnard de lui faire du mal ; ils lui disaient à elle qu'elle ne devait pas être méchante, faire de la peine à son papa ! Louisette, méchante! cette miette d'enfant, avec ce sourire, ces menottes. ”
Jules Vallès,
Jacques Vingtras
(1879)
“ Ma mère veut que son Jacques soit un Monsieur. Lui a-t-elle fait des redingotes avec olives, acheté un tuyau de poêle, mis des sous-pieds, pour qu'il retombe dans le fumier, retourne à l'écurie mettre des sabots ! Ah oui ! je préfèrerais des sabots ! j'aime encore mieux l'odeur de Florimond le laboureur que celle de M. Sother, le professeur de huitième; j'aime mieux faire des paquets de foin que lire ma grammaire, et me mettre de la terre aux pieds que de la pommade dans les cheveux. Je ne me plais qu'à nouer des gerbes, à soulever des pierres, à lier des fagots, à porter du bois ! ”
