“ Bigarreau ! s’écria-t-il. Il se rappelait maintenant ce gamin de huit ans aux cheveux embroussaillés, couleur de paille, qui vagabondait dans les rues de sa petite ville, vêtu d’une mauvaise chemise et d’un pantalon en loques, et qui se drapait dans ses guenilles avec une insouciance et une drôlerie si amusantes. Ses joues rebondies et rosées, ses lèvres couleur de cerise lui avaient valu ce nom de « Bigarreau » dont l’avaient baptisé les gens du cru. ”
Bigarreau
Définition et enjeux
Citations sur le bigarreau
“ Elle était allée s’asseoir au soleil, parmi les serpolets du talus et elle s’y était étendue d’un air boudeur, les coudes dans l’herbe, les doigts enfoncés dans ses cheveux ébouriffés. Bigarreau alla l’y rejoindre. — Je vous ai fâchée, Norine ? demanda-t-il. — Oui, répliqua-t-elle avec dépit ; vous vous entêtez à ne rien écouter et vous ne vous inquiétez pas de ce qui tourmente les autres. ”
“ Gâté avant l’âge, jeté de bonne heure dans ce bourbier de la prison où les vices grouillaient comme des sangsues dans un marais, à quinze ans, Bigarreau n’ignorait et ne respectait plus rien. Pourtant la vue de Norine endormie et court vêtue n’éveillait en lui ni sensation malsaine ni brutales convoitises. L’émotion qu’il éprouvait avait quelque chose d’instinctivement respectueux et de doucement étonné : l’admiration d’un sauvage devant une belle chose inconnue. ”
Achille Mélandri,
Le capitaine Bigarreau (4e éd.…
(1913)
“ Fermement campé sur ses courtes jambes, Bigarreau se dressait à côté de son ami le Toulonnais comme pour le défendre. Déjà un broc d'étain lancé à toute volée rebondissait contre le mur, quand une haute figure parut sur le seuil. ”
“ Une moue soupçonneuse plissa les lèvres de Norine. — Vous avez la mémoire courte ! murmura-t-elle sèchement. Elle fronça les sourcils, leva un doigt en l’air, et, regardant le malheureux Bigarreau droit dans les yeux : — Tenez, vous me contez des menteries !... J’ai en idée que vous sortez de la prison d’Auberive, d’où vous vous êtes sauvé en prenant votre congé sous la semelle de vos souliers... ”
“ Pour la première fois en sa vie, Bigarreau se rendait compte de ce que ce pouvait être que la bonté, et, pour la première fois, ses yeux se mouillèrent de larmes qui n’étaient arrachées ni par la douleur ni par la colère. Au fond de lui, la source de sensibilité qui se tient cachée au cœur de tout être, humain jaillit brusquement. Dans un élan de gratitude, il saisit la main de Norine et la pressa entre ses gros doigts meurtris. La fillette garda la main du détenu dans la sienne, et ils se dirigèrent ainsi vers l’atelier en plein vent, où le père Vincart s’était remis à dégrossir son sabot. ”
“ Le gardien-chef crut d’abord à une évasion et il en devint pale. Ses regards inquiets fouillaient l’épaisseur du taillis ; tout à coup, ils distinguèrent à la cime d’un baliveau les légères spirales d’une fumée bleuâtre. Cela n’était pas naturel, et le délinquant devait s’être gîté là-haut. Seurrot bondit sur le talus ; en un clin-d’œil il fut au pied de l’alisier et il n’eut pas grand’peine à y découvrir les jambes pendantes de Bigarreau. ”
“ Les merles sifflaient dans le taillis, les fauvettes des roseaux bavardaient dans les saules de la rivière, et un vent frais vous berçait comme dans un hamac. On y était si bien, que Bigarreau s’y oublia. Quand Seurrot revint en mâchonnant une rose entre ses dents et qu’il passa en revue sa petite troupe, il s’aperçut du premier coup que l’un des détenus manquait à l’appel. — Où est le numéro vingt-quatre ? s’écria-t-il. ”
“ Encore qu’on travaillât ferme au chantier du père Vincart, néanmoins on trouvait le moyen de prendre du bon temps, et la journée comptait des heures de récréation et de repos. La besogne commençait au petit jour et durait jusqu’au moment du goûter. Pendant la grosse chaleur de l’après-midi, le sabotier faisait la sieste, et l’ouvrage ne reprenait que vers quatre heures. Norine et Bigarreau en profitaient pour courir de compagnie les bois environnants. La fillette, souple comme une couleuvre et vive comme un écureuil, initiait son compagnon à toutes les jouissances de la vie forestière. ”
“ Bigarreau promit d’être prudent et s’efforça même d’amadouer celui qui était chargé de le le diriger dans son travail. Mais on eût dit que le Champenois était prévenu contre le nouvel hôte du chantier. Il cherchait constamment à le prendre en faute. Sachant fort bien que Bigarreau était encore novice au métier, il lui confiait néanmoins des besognes difficiles, et quand le malheureux avait gâté une bille de bois ou donné de travers un coup d’erminette, le Champenois appelait le père Vincart et lui démontrait, pièces en mains, que l’apprenti ne serait jamais qu’un maladroit. ”
“ C’est le moment où la forêt, sous le flamboiement du soleil d’été, est comme grisée et semble s’assoupir. — Sur une grosse pierre surplombant au-dessus du ruisseau de la Fontenelle, très resserré et rapide en cet endroit, Norine Vincart et Bigarreau étaient assis, laissant pendre leurs jambes à fleur du courant. Ils s’étaient déchaussés, et l’eau, dans sa course hâtive, baignait leurs pieds avec un léger bouillonnement. Il y avait déjà un peu plus de quinze jours que le faux Claude Pinson servait d’apprenti au père Vincart. ”
Jésuites et imprimeurs de Trévoux, Dictionnaire de Trévoux/6e édition…
“ Le bigarreau est une espèce de cerise plus longue & plus dure, qui noircit & durcit en mûrissant. Il y a un bigarreau tardif, ou de fer, qui mûrit plus tard, & qui n’est pas si sujet aux vers que l’ordinaire. Il est d’un goût excellent, & fait un bel arbre. Le cœuret, est une espèce de bigarreau plus rendre, & fait en cœur, dont le goût est relevé. ”
“ Un froissement de branches, produit sans doute par quelque chevreuil qui venait boire à la Fontenelle et qui s’effarait à la vue de ces naïfs amoureux, les réveilla de leur extase. Norine se dressa d’un bond sur ses pieds, et, tout empourprée, à la fois joyeuse et confuse, elle s’enfuit à son tour et disparut derrière les aunelles du ruisseau. Bigarreau resta seul sur le talus, le cœur palpitant ; il sentait encore sur sa bouche l’impression humide et délicieuse des lèvres de Norine ”
“ Bigarreau saisit le bouquet, le porta à ses lèvres et à ses narines, comme pour y respirer quelque chose du baiser de Norine et de l’odeur des bois, puis ses yeux se mouillèrent. — Chère fille !... Il y a encore de bonnes gens au monde, m’sieu Yvert, et si j’étais resté près d’elle, là-bas, j’aurais pu comme un autre devenir un honnête homme... Je commençais déjà à changer de peau, mais le gardien-chef m’est tombé dessus, et.. fini le bon temps ! Je ne verrai plus Norine, mais je vous demande en grâce, m’sieu Yvert, de lui porter aussi un souvenir venant de moi... ”
“ Le Champenois flaira une odeur d’amour dans le chantier du père Vincart. Il épia les deux adolescents et devina avant eux la nature du sentiment encore inconscient qui les inclinait l’un vers l’autre. À partir de ce moment, ses convoitises déçues, sa vanité blessée engendrèrent de haineuses rancunes dont l’infortuné Bigarreau fut la victime. L’ouvrier sabotier, s’ingéniant à lui rendre la vie dure, ne lui épargna ni les invectives, ni les mauvais traitements. ”
“ Peu à peu Norine s’était rapprochée ; elle finit par s’agenouiller dans l’herbe. Elle écoutait avec un intérêt croissant le récit des misères de Bigarreau ; ses yeux noirs tantôt devenaient humides et tantôt flambaient d’indignation. Elle prit même l’une des mains du fugitif et examina avec une compassion attendrie les marques violacées qui témoignaient de la cruauté des gardiens. — Les sauvages ! s’exclama-t-elle, ils vous battaient ?... C’est lâche de se mettre à plusieurs pour rouer de coups un gachenet ! ... Quel âge avez-vous ? ”
“ À la place où Norine et Bigarreau s’étaient assis et où les plantes froissées gardaient l’empreinte de leurs corps, les serpolets et les marjolaines redressaient peu à peu leurs tiges couchées. Un moment la nature parut reprendre le train accoutumé de sa vie élémentaire, puis brusquement un fâcheux vint tout déranger de nouveau. ”
Achille Mélandri,
Le capitaine Bigarreau (4e éd.…
(1913)
“ Le lieutenant, de son côté, narra sa campagne , et plus d'une fois fit battre le cœur de son auditeur au récit des rencontres acharnées où les deux partis avaient déployé une Tougne s'appuyait sur Bigarreau. égale bravoure. Au coup de cloche du souper, ils se rendirent ensemble dans la salle à manger où leurs amis les attendaient. Bigarreau leur exprima sa reconnaissance avec une émotion si sincère, il montra tant de bonne grâce qu'il gagna tous les cœurs. ”
Achille Mélandri,
Le capitaine Bigarreau (4e éd.…
(1913)
“ « Réponds! » ordonna Jean Bart à son matelot. Tougne mit deux doigts dans sa bouche, et, à son tour, imita la chouette de façon à faire frissonner de terreur tous les mulots du Devonshire. Leur marche à tàtons continua. Après une trentaine de pas, le Provençal s'arrêta tout à coup. « Halte! grommela-t-il. Je distingue quelque chose, mais je ne sais si c'est une borne, un homme, ou un arbre. — Ça remue, dit Bigarreau qui avait la vue perçante. — En ce cas, avec votre permission, monsieur le Chevalier, je vais risquer le tout pour le tout. » ”
Achille Mélandri,
Le capitaine Bigarreau (4e éd.…
(1913)
“ Enfin, Jérôme Valbué parut, montrant au mousse sa blême face de coquin soigneusement rasée. Après ce qu'il venait d'entendre sur le compte du tavernier, Bigarreau n'éprouvait aucune velléité de causer avec lui, - « Holà! cria Valbué à pleine poitrine, sans se soucier d'arracher Maître Tougne au sommeil, holà, Martine! » La servante parut à l'entrée de la cuisine. ”
“ L’amour la rendait ingénieuse et lui suggérait des arguments qui, dans soi idée, devaient convaincre tous les gens sensés ; mais les gendarmes, impassibles, ne s’attendrissaient pas plus que s’ils eussent été en pierre. Norine s’obstinait à barrer le chemin. Le gardien-chef l’écarta rudement. — Filons ! dit-il en entraînant son captif. — Norine, père Vincart, adieu ! articula enfin Bigarreau d’une voix étranglée : je ne vous oublierai jamais ! ”
André Theuriet,
Oeuvres de André Theuriet : nouvelles
(1884)
“ Deux ou trois merles, seuls hôtes de cette combe, étaient occupés à se baigner dans le courant lorsque Bigarreau débucha sur la rive. Ce fut à peine s'ils se dérangèrent, et le plaisir que semblait leur procurer ce bain matinal engagea le détenu à les imiter. Il eut vite mis bas ses vêtemens et, nu comme un ver, il se plongea avec délice dans cette eau limpide que parfumait l'odeur des menthes et des reines des prés. Quand il s'y fut amplement débarbouillé, il alla se sécher en se roulant sur le tapis ensoleillé de la pelouse, puis il se rhabilla lentement. ”
“ Silence ! À la pioche, graine de galérien !... Nous éclaircirons la chose demain, au rapport, quand M. le directeur reviendra... Et il t’enverra pourrir au cachot... En attendant, ce soir, tu souperas avec du pain sec ! L’après-midi se passa tristement pour Bigarreau. Quand, à neuf heures du soir, il put s’étendre dans son hamac, le ventre vide et les doigts meurtris de patoches, il se mit à réfléchir amèrement sur les misères de la journée et sur les éventualités du lendemain. Tout n’était pas fini. Le directeur devait arriver dans la matinée, et il était plus impitoyable que les gardiens. ”
André Theuriet,
Oeuvres de André Theuriet : nouvelles
(1884)
“ Dans tous les cas, c'était une aventure à tenter... — La nuit était tout à fait venue ; il entendit l'un des gardiens faire sa ronde, puis se déshabiller et se jeter lourdement sur sa couchette. Bientôt des ronflements emplirent la sonorité du dortoir. — Agile comme un chat, Bigarreau quitta son hamac, enfila son pantalon et sa veste et suspendit à son cou ses sabots rattachés par une ficelle ; puis, pieds nus, retenant son souffle, il se glissa jusqu'à une croisée qu'on avait laissée ouverte pour aérer la salle, située au premier étage. ”
Achille Mélandri,
Le capitaine Bigarreau (4e éd.…
(1913)
“ Il ne s'agit que de savoir l'apprécier. Quand je pense qu'au lieu de t" tranquillement sur mer à l'heure qu'il est, nous pourrions nous trouver sur le plancher des vaches par un vent pareil, exposés à recevoir des tas de tuiles sur la tête ! — Sans compter les tuyaux de cheminée, qui doivent tomber dru, ajoutait Bigarreau. — Et la poussière, et la boue, docteur, reprenait Tougne en riant, comptez-vous ça pour rien? Les pauvres bourgeois vont gâter tous leurs beaux vêtements. Quand on n'a pas le pied marin, on glisse sur les pavés mouillés au risque de se casser le nez. ”
Achille Mélandri,
Le capitaine Bigarreau (4e éd.…
(1913)
“ Vive le roi! » Il ramassa la mèche allumée, et s'éloignait en courant pour exécuter aveuglément cet ordre suprême, quand il se heurta contre Bigarreau. L'enfant cherchait une arme au milieu des débris. Tougne le pressa sur son cœur à l'étouffer. « Saute par-dessus bord, mon pitchoun! lui dit-ii tout haletant; nage vers les épaves dont la mer est - couverte. Sauve ta vie; on te recueillera sans doute. - Où courez-vous ainsi? demanda le mousse avec anxiété. — Je vais mettre le feu aux poudres! répondit Tougne. — Mais. c'est la mort! — Ordre du capitaine ! — Alors, je reste! » ”
Achille Mélandri,
Le capitaine Bigarreau (4e éd.…
(1913)
“ Tougne, dépouillé de ses vêtements, à l'exception du haut-de-chausses, fut transporté dans l'entrepont, ou on le lia solidement sur l'affût d'un canon. Sourd aux énergiques protestations de Jean Bart, le capitaine y descendit pour surveiller l'exécution de ses ordres. L'horrible Valbué ne manqua pas de s'y rendre aussi : il tenait sa revanche. Plus mort que vif, le pauvre Bigarreau s'y glissa sans bruit, se demandant avec désespoir ce qu'il allait advenir de son protecteur. ”
Achille Mélandri,
Le capitaine Bigarreau (4e éd.…
(1913)
“ Il devait mourir sous le règne suivant vice-amiral et grand'croix de Saint-Louis ! Notre ami Bigarreau était tombé l'un des premiers sous le feu des Hollandais. Une balle lui avait labouré la jambe. Grâce à la chaude recommandation du capitaine, on mit pour emplâtre sur sa blessure un brevet de lieutenant en second. Le vieux Grandsire, tué dans la tourmente, avait glissé sur la planche. On lui avait donné la grande tombe des marins, la seule digne d'un vrai Normand : la mer. La mer est là qui lèche leurs blessures, Et les met tous sous un même linceul! ”
“ Quand la première faim fut passée, le père Vincart se retourna vers le Champenois : — Rien de nouveau par chez vous ? demanda-t-il. — Rien... mais en revenant, je me suis arrêté à Auberive ; c’est là qu’il y a du raffut (du bruit) : un des gamins qui travaillaient à la nouvelle prison s’est sauvé, et ça a mis le pays sens dessus dessous. Bigarreau tressauta sur son tronc d’arbre et Norine dut le pincer violemment pour lui recommander la prudence. ”
“ Le lendemain, Bigarreau allait au plus mal, et un gardien vint prévenir Yvert que le n° 24 demandait à lui parler. Il ajouta que la chose pressait, car on s’attendait à ce que le détenu ne passerait pas la nuit. Yvert courut à l’infirmerie. Le malade n’avait plus le délire, mais il était très affaibli, l’oppression augmentait, et il respirait difficilement. Quand la sœur l’eut averti de la présence de son compatriote, qu’il reconnut cette fois, il eut encore la force d’ébaucher avec sa lèvre inférieure sa grimace habituelle. ”
“ Non, non, répéta Bigarreau, je ne me mets pas le doigt dans l’œil, c’est moi qui étrennerai le cimetière où je faisais des terrassements !... Je vous avais bien dit que je ne finirais pas mon bail !... Que soit, ce n’est pas une façon agréable de s’en aller !... Le gardien-chef tapait dur, si dur que j’emporterai avec moi la marque de ses patoches... Pour en revenir à Norine, quand vous la reverrez, inutile de lui parler de mort et de cimetière... Elle aura déjà assez de peine sans ça !... ”
