“ Comme tout le monde connaît la poésie homérique, il serait inutile ici de parler longuement des mœurs, des habitudes de ces hommes de l’âge héroïque. Cet âge se ressemble partout. Les héros slaves sont, comme ceux d’Homère, des hommes simples, enthousiastes, passionnés ; ils estiment surtout la guerre. Ils regardent la valeur comme la vertu principale. Ils respectent la religion, ils aiment le luxe et la splendeur, ils sont portés facilement à la violence ; mais ils ne sont pas sauvages. La guerre n’est pas pour eux, comme pour les peuples d’Amérique, une chasse aux hommes. ”
Résumé
"Les Slaves", œuvre d'Adam Mickiewicz, explore l'identité et l'histoire des peuples slaves à travers une méditation sur la langue, la littérature et la spiritualité. Publié au XIXe siècle, ce texte met en évidence les liens entre les Slaves, la Pologne et le christianisme, tout en soulignant le rôle fondamental de la langue comme symbole de résistance culturelle.
Mickiewicz évoque les héros slaves, comparés aux figures homériques, et dénonce l'assimilation imposée des Slaves par les empires voisins. L'œuvre, imprégnée de références à la Pologne, aux dialectes et à la poésie, célèbre la persévérance d'une communauté à travers ses traditions orales et ses combats historiques.
Citations de Les Slaves (Adam Mickiewicz)
“ La Pologne, depuis longtemps, n’a plus de tribune nationale ou puissent s’exprimer les sympathies et les vœux du peuple ; elle n’a pas même de chaire scientifique. La langue polonaise a été bannie des écoles ; elle n’a pas de théâtre national. C’est donc par la littérature seulement qu’elle agit ; c’est par la parole vivante, c’est-à-dire par ce qu’un peuple a de plus intime et de plus fort, par ce qui résume la vie domestique et la vie historique, que la littérature polonaise peut encore exister. ”
“ Il est vrai que les Bohêmes ont lutté pendant quelque temps pour la défense de leur nationalité ; mais la lutte fut malheureuse parce qu’ils n’avaient compris cette nationalité que dans ce qu’elle avait d’extérieur et de purement matériel : ils ne se sont appuyés que sur les différences qui séparent leur langue et leur race, de la race et de la langue allemandes. Or la langue n’est pas seulement l’organe, l’instrument servant à communiquer la pensée. La langue, c’est la parole développée, et la parole n’est nationale qu’autant qu’elle porte en elle l’esprit de la nation. ”
“ L’autre littérature a pour mobile le patriotisme, et ce patriotisme ne reconnaît également nulle frontière. Pour la Pologne littéraire et sociale l’idée de patrie est autre que l’idée matérielle et égoïste des Grecs et des Romains. Elle n’est pas attachée à un Capitole ; elle n’a nul besoin d’un Forum ; elle ne s’incarne dans aucun individu. La royauté n’y joue pas le rôle principal ; il est bien plus question de guerriers et de chefs que de rois. La royauté n’est qu’une partie de la patrie, et c’est toujours la société qui est mise en mouvement. ”
“ Rappelons-nous la configuration du territoire slave, qui se trouve placé entre les montagnes de la Grèce et la Baltique, de cette plaine immense qui sépare l’Europe de l’Asie. C’est dans ce bassin, dans cette mer slave, que tout le torrent des peuples nomades tombait et s’accumulait lentement avant de déboucher vers l’Occident. Or au VIe siècle, une révolution eut lieu sur cet immense territoire, elle en changea toute la configuration. La religion commença à agir ; la vie organique, émanée de Rome et de Constantinople, y circula. Alors surgirent des empires ; ce fut l’ère mythique des Slaves. ”
“ La population des plaines, sans cesse balayée, parfois menacée d’une destruction complète, se réfugia dans les montagnes ; là elle sut résister aux étrangers, elle conserva le dépôt de la langue et de la tradition. De nos jours encore, dans ces contrées, les montagnards sont les uniques représentants de l’ancien monde slave. Mais s’il est vrai que dans les montagnes quelque poésie, quelques genres de littérature purent se propager et fleurir, il n’est pas moins vrai aussi que ces poétiques fleurs des sommets, quoique belles et d’une rare fraîcheur, ne purent jamais être riches ni variées. ”
“ De sorte qu’un jurisconsulte Russe, occupé d’une législation qui semble, par sa science, par son étendue, appartenir aux temps de Justinien, peut se rencontrer et s’entendre avec un poète de l’Ukraine, qui lui-même, peut être pris pour un contemporain des lyriques grecs. Ce poëte, à l’inspiration, à l’éclat, à l’art d’un Grec et d’un Romain, joint la fraîcheur d’une jeune et riche imagination, et d’une forme des plus achevées ; il a su rendre le souffle de la vie à tout le passé de sa nation : chacun devine que je veux parler de notre Bohdan Zaleski. ”
“ Quand nous serons sortis de l’étude de la grammaire et de la philologie, j’aurai à vous faire connaître, à vous faire juger des monuments littéraires, des œuvres d’art : or, dans un cours, vouloir faire connaître un monument d’art ou de littérature, c’est vouloir faire passer dans l’âme de son auditoire l’enthousiasme qui l’a inspiré. Les études préparatoires, lors même que nous aurions le temps de nous y livrer, pourraient-elles donner la puissance d’extraire, d’un chef d’œuvre, cette vie mystérieuse et cachée qui est le véritable secret de l’art ? ”
“ Leur histoire, du reste, rappelle en tout l’histoire des princes normands d’Angleterre. C’est le même sang et le même caractère ; c’est la même violence, la même ambition, la même astuce ; les guerres civiles succèdent aux meurtres et aux trahisons, et le plus heureux est accepté par le peuple comme le véritable représentant d’une race qui semblait condamnée par Dieu a se haïr et à se dévorer. Grâce aux rapports qui existaient entre les Russes et les Grecs, les écrivains de Byzance ont sauvé de l’oubli les noms et l’histoire des souverains de la Russie. ”
“ Les peuples qui voulaient arrêter l’invasion des Barbares, ou vider leurs querelles par le combat, descendaient dans ces steppes, pays neutres, champs de bataille par excellence. La, toutes les armées du monde se donnèrent rendez-vous, et les armées de Darius, et les armées de Cyrus, et celles de la Russie, et celles de la Pologne. Là, naquit un peuple connu sous le nom de Cosaques, mélange de Slaves, de Tartares, de Turcs. Ils parlent une langue intermédiaire entre le polonais et le russe. Ils passèrent tour à tour sous la domination de la Pologne et de la Russie. ”
“ La tradition parle encore de pays éloignés, au-delà des mers, sous un ciel brûlant ou coulent des fleuves de vie et d’immortalité ; elle nous montre des héros slaves entreprenant des expéditions lointaines pour trouver cette eau merveilleuse ; ils combattent des griffons, ils rencontrent sonvent le phénix, l’oiseau préposé à la garde des châteaux y enchantés. Il est évident que ces contes ont leur source dans l’Orient, qu’ils précèdent les Mille et une Nuits ; leur antiquité est plus reculée que celle de toutes les traditions conservées par la littérature écrite. ”
“ Ainsi, ne pouvant être réunis, groupés autour d’une même parole, on n’a jamais pu les faire mouvoir dans un sens quelconque, leur faire entreprendre des guerres, des expéditions, dans le but de réaliser quelque projet vaste et mystérieux. C’est une des raisons qui firent des Slaves un peuple ni guerrier ni conquérant. Toutes les grandes expéditions des Barbares n’ont été inspirées, n’ont pu être réalisées que par des idées d’un ordre élevé, par des idées religieuses. Je sais que les chroniqueurs du moyen âge et les savants modernes expliquent ce fait d’une manière différente. ”
“ Les Allemands s’en sont aperçus de bonne heure et en ont cherché l’explication dans le mythe du dieu Blanc et du dieu Noir, dent le dualisme se reflète partout dans l’idiome et dans l’histoire des Slaves. Mais comment, d’après cette séparation, classer les peuples et les dialectes ? À qui donner le principe blanc ? à qui donner le principe noir ? Le problème est d’autant plus difficile à résoudre qu’il touche à toutes les questions religieuses et politiques de la race. Des deux groupes de dialectes, l’un a été appelé russe, et l’autre polonais par quelques savants. ”
“ C’est Igor, qui pleure après toi, cher frère Wsewolod. Et le lendemain, et le jour suivant la bataille continue. Et les étendards d’Igor tombent. Le frère dit adieu à son frère en s’embrassant, et au bord de la Kaiala la valeureuse race des Ruthiniens succombe pour son pays. Le gazon souillé et jauni recouvre la terre avec tristesse, les arbres dans leur douleur penchent leurs branches vers la terre. Car le temps n’est pas le temps de la joie et toute la contrée est devenue déserte. Et une vierge inconnue à la race des Holeg plane sur la terre de Boïan. C’est le malheur. ”
“ Doués d’une énergie prodigieuse, bien qu’un peu mous de corps, ils n’offrent, sous le rapport moral, aucune ressemblance avec les Mongols. Tandis que ceux-ci sont privés de tout sentiment religieux, les Turcs, eux, se distinguent par un tempérament ardent et prompt au fanatisme. L’esprit des Mongols est froid ; le leur est doué d’une imagination vive. Plutôt passive qu’active, cette imagination n’enfante pas d’œuvres originales, mais elle s’approprie, elle imite volontiers les produits de la poésie et de l’art étranger. Les Mongols ne comptent pas un poête, pas un artiste ”
“ En France on a défini le dialecte en disant que c’était la manière de parler d’une province ou d’une ville, que ce n’était pas la langue d’un état représentant l’histoire entière d’un peuple et répondant à tous les besoins intellectuels d’une nation. On a dit qu’une langue devait posséder l’héritage d’une civilisation précédente, et être capable de s’approprier la civilisation future. Pourquoi y a-t-il des dialectes qui, quoique très, développés, très riches, ont disparu déjà, ou disparaissent aujourd’hui ? ”
“ Messieurs ; pour que cette vie cachée, cette étincelle puisse jaillir, il faut prononcer une parole créatrice à son tour ; or on ne prononce une telle parole qu’en possédant tous les secrets de la langue dont se sert. Un étranger peut-il y parvenir jamais ? Et d’ailleurs, y réussirait-il, il lui faudrait encore accomplir un second travail tout aussi difficile : celui de rendre exactement la forme cette partie inséparable, souvent capitale, des produits de l’art : un mot impropre, ou employé à tort, ou même mal prononcé, suffit quelquefois pour détruire, l’effet de toute une exposition. ”
“ Nous nous arrêterons à examiner la poésie de ce cycle des Niemania. Plus tard, au XVe siècle, la Pologne résume toutes les forces intellectuelles et morales du monde slave. Nous la voyons alors développer sa littérature, qui s’éleva alors jusqu’à l’art. Enfin, à l’époque de la renaissance générale des littératures slaves, nous voyons les Russes et les Bohèmes faire leur entrée dans l’histoire littéraire. Cette époque, nous la réserverons pour notre prochain cours. La race slave est placée par les savants dans la classe des peuples les mieux faits pour la civilisation. ”
“ La forme du poëme d’Igor est originale ; elle ne peut se comparer ni avec l’épopée des Grecs ni avec la poésie lyrique de nos jours. On y sent de suite l’absence de cet élément surnaturel, du merveilleux ; de cet élément, si essentiel dans de pareilles œuvres, appelé vulgairement, dans le langage de l’école, machine, et qui, dans l’épopée, explique, résume toute la pensée de la création poétique. Chez les Normands, la poésie marche toujours enfoncée dans les nuages. Elle est toujours fantastique ; les héros sont mus par la destinée, par les influences des divinités ”
“ Toutes les libertés politiques des pays slaves du Nord viennent de l’église d’Occident. Un roi polonais, qui tua un évêque, perdit sa couronne, et dès lors l’évêque fut regardé comme inviolable ; le même privilège s’attacha à la personne des seigneurs laïcs qui siégeaient à la diète à côté des évêques. En Russie, tout ce qui restait des libertés primitives se renferme dans les villes et ne put en sortir ; tandis qu’en Pologne ces libertés se sont développées dans les conseils des rois, et plus tard dans les diètes, où elles trouvèrent une parole puissante. ”
“ L’étranger abattu tous les arbres, a brisé tous les dieux. Ah ! toi, Zaboï, tu chantes de cœur à cœur, le chant de douleur, comme le vieux Lumir qui, avec la puissance du chant et de la parole, ébranlait le château de Wyszehrad et tous les pays d’alentour, ainsi tu nous remues, moi et mes frères. Ah ! les dieux aiment un vaillant poëte ! Chante ! chante toujours, les dieux t’ont donné le chant terrible à l’ennemi, pour que tu le mettes dans nos cœurs. ”
“ Si je vous parle aussi longuement de cette nature physique, de ces animaux, de ces insectes, c’est que la tradition, la poésie populaire, et même tous les chefs-d’œuvre de la littérature moderne, sont remplies de descriptions, d’allusions à des phénomènes naturels qu’il serait impossible de comprendre, si l’on ne se rappelait pas, a chaque instant, combien les lieux où ils se sont produits diffèrent d’aspect et de climat avec les contrées que nous habitons. ”
“ Le mot patrie se trouve sans cesse sous sa plume, et il le prend déjà dans son acception la plus large. Un critique polonais, qui comprend rarement l’histoire de sa nation, a su pourtant remarquer que la patrie, dans Gallus, ne signifie pas uniquement la terre polonaise ; et, en réalité, Gallus renferme déjà dans ce mot toutes les tendances de la nation, toutes ses libertés et toute sa gloire. L’histoire de la Pologne, ses champs fertiles, ses forêts touffues, ses hommes à la stature élevée, ses troupeaux nombreux, tout cela est pour lui la patrie ”
“ Dans cette organisation du gouvernement grec, toute individualité est détruite, tous les hommes sont égaux devant la loi ou plutôt devant le gouvernement même, et tout est sacrifié à la marche de la machine froide et compliquée. Il n’y avait plus aucune vie dans l’empire ; les sujets, tout en obéissant, n’avaient plus aucun intérêt moral d’appuyer le gouvernement. Aussi, dès que les armées de l’empereur étaient repoussées d’un territoire, ses habitants préféraient obéir à un conquérant barbare plutôt que de continuer à vivre sous la domination impitoyable et invisible des empereurs byzantins. ”
“ Mais les princes Varègues s’occupaient peu de ces intérêts nationaux ; il aspirait seulement à la puissance et à la grandeur. Ces princes s’entre-détruisaient mutuellement dans l’intérêt de leur propre puissance. On ne trouve dans l’histoire aucune trace qu’ils aient eu, du moins à cette époque, un sentiment élevé, un sentiment national. Ils pensaient si peu aux Slaves de la Russie, que l’arrière petit-fils d’Igor quitta cette contrée pour faire des conquêtes sur le Danube, dans le pays des Bulgares, avec l’intention de s’y établir. ”
“ Dès que l’empire commença à chanceler, vers les vie et viie siècles, on découvrit tout d’un coup ces Slaves inconnus, sur tous les points de la Grèce et de l’Orient. Ainsi, dans le viiie siècle, ils tentent des révoltes contre les empereurs : grecs ; ils sont battus et soumis ; des populations nombreuses de Slaves envoyées dans l’Asie mineure pour combattre les Turcs passent du côté des Turcs ; une armée slave de 120 à 150 000 hommes s’établit dans l’Asie mineure, et, enfin, l’histoire raconte qu’un chef slave, nommé Thomas, ayant pris parti pour les Turcs, fit beaucoup de mal aux Grecs. ”
“ Ces princes sont Henri-le-Lion, duc de Saxe, Albert l’Ours, duc de Magdebourg, et Boleslas iii, Bouche-de-Travers, roi de Pologne. Les deux Allemands surtout, dont les surnoms expriment bien le caractère, furent des persécuteurs les plus acharnés des Slaves. De toutes ces nations qui se présentaient souvent sur les champs de bataille avec cent ou deux cent mille hommes, qui affrontèrent pendant deux siècles toute la puissance de l’empire germanique, il ne reste plus aujourd’hui que deux cent mille âmes, si encore ce chiffre n’est pas exagéré ! ”
“ C’est en effet une société toute a part, et pour laquelle nous ne trouvons même pas de nom. Le germe, le principe de cette société, ce n’est pas une ville comme chez les Grecs et les Romains, ce n’est pas une cité, un château, un temple, c’est un village. Le village, tel est le type primitif de la société slave, espèce de réunion, de commune, de camp agricole. Les colonies slaves s’établissaient toujours dans les lieux favorables à l’agriculture ”
“ La littérature russe de ce temps est religieuse, mais encore plus monarchique. Le prince conduit au combat ; tout se passe pour lui, en son nom ; on ne voit pas de héros secondaires ; les individualités s’effacent, en vue de l’indépendance, de l’unité futures. La personne du prince, résumant en elle l’expression sociale de l’époque, les qualités ou les défauts du souverain n’intéresse le poëte qu’autant qu’il peut servir la cause et les destinées de la Russie. ”
“ Pour l’histoire intellectuelle de l’humanité, l’étude d’une pareille langue n’est-elle pas tout aussi importante que le serait, pour la connaissance des lois de la création, la découverte d’un être organique qui, après avoir passé par tous les états, conserverait en lui la vie végétale, la vie animale, et la vie humaine, chacun d’elles dans sa totalité, dans toute la maturité de son développement ? ”
“ Le poëte décrit une des dernières batailles contre les Tartares. Le héros est un noble Polonais qui habite une hutte isolée au milieu des steppes. En apprenant l’invasion des Tartares, il se réconcilie avec son voisin, magnat polonais. L’idée de la patrie apparait tout entière dans cette abjuration de sa haine. Le vieux guerrier se met en marche à travers ces solitudes qui finissent avec l’horizon pour recommencer avec l’horizon. Il rencontre les pas de l’ennemi qui, avec l’instinct de certains animaux fuyant devant le chasseur, a laissé sur le gazon des traces sinueuses et trompeuses. ”
“ Pour les poëtes, pour les orateurs, pour les hommes politiques, nationaux, la patrie, ce n’est pas l’endroit ou l’on est bien — ubi bene — ; ce n’est pas même un certain idéal de prospérité ; c’est encore moins une étendue de terre entourée de frontières, au-delà de laquelle doit cesser toute action nationale ; la patrie, pour eux, la patrie, pour tout Polonais, est, elle vit partout où bat le cœur fidèle de ses enfants ! ”
“ L’idée du Panslavisme, ou unité slave, n’a commencé à poindre que dans le siècle dernier ; elle est le fruit de travaux scientifiques et littéraires ; mais pour arriver à réaliser un jour cette unité, je ne crois pas qu’on ait pris les moyens les plus propres, les voies les plus droites. Les savants invoquent toujours la communauté de race, oubliant que ce sont les institutions religieuses et politiques qui ont créé les séparations qu’ils voudraient anéantir, et qu’il est impossible de détruire tout le passé historique d’une nation pour la ramener à son origine physique. ”
“ Le germe social, c’est le principe religieux. Les Slaves admettaient l’existence d’un Dieu unique ; ils croyaient aussi à l’existence d’un esprit mauvais, d’un dieu noir en lutte avec un dieu blanc, souverain, rémunérateur et vengeur ; enfin ils croyaient à l’immortalité de l’âme. Ces trois dogmes principaux forment toute leur religion ; mais il est bon de faire remarquer qu’on n’y rencontre aucune idée de revelation, que nulle part il n’y est fait mention d’un lien entre la divinité et l’homme. Jamais Dieu n’a parlé aux Slaves ; jamais Dieu ne leur a envoyé son fils ou son prophète. ”
“ Mais l’organisation slave, si belle et si originale qu’elle soit, était condamnée à périr, parce qu’elle manquait d’éléments de vitalité et de progrès. Elle ne pouvait lutter contre l’organisme actif des peuples qui l’entouraient. Il est évident que les Slaves n’auraient pu échapper à une destruction complète, même au fond de leurs forêts marécageuses, s’ils n’avaient accepté dans leur sein quelques peuplades guerrières qui sont devenues plus tard le noyau d’états puissants, et si la religion chrétienne ne les avait arrachés à leur immobilité, conséquence fatale de leurs dogmes sans vie. ”
“ Chez les peuples slaves, au contraire, jusqu’à présent la poésie est restée sous l’influence de la musique ; aussi certaines formules lyriques, la répétition des mêmes mots, la manière de commencer les strophes, tout cela détruisait la liberté du rythme serbien. Le dialecte serbien est de tous les dialectes slaves le plus harmonieux et le plus musical. Il modifie les consonnes, il les adoucit, c’est l’italien des peuples slaves. On a remarqué (nous avons déjà nous-même fait cette remarque) que les consonnes forment le squelette, le corps d’une langue, les voyelles en formant l’esprit. ”
“ Les Slaves ont pesé et ils pèsent encore sur l’Occident. De leurs contrées sont sorties ces foules qui ont détruit Rome, Rome qui ne voulait pas songer aux Barbares, tandis que ces Barbares s’occupaient avidement de tout ce qui se passait à Rome ! Ne dédaignons pas comme la ville éternelle, ne dédaignions pas les Barbares ! L’histoire moderne des Slaves est étroitement liée à celle des nations de l’Occident. Dans les temps peu éloignés, on a vu une armée slave (l’armée russe) sur tous les champs de bataille, dans toutes les capitales de l’Europe. ”
“ Les mythologies présupposent toujours un lien, des rapports entre Dieu et l’homme : il n’est pas de religion qui ne prenne sa source dans l’explication de ces mêmes rapports. La philosophie des Grecs, celle des Indous, les philosophies les plus anciennes, ne se sont jamais occupées que de résoudre le problème posé par une révélation vraie ou fausse. Aucune philosophie semblable n’a pu naître parmi les Slaves. L’esprit de ce peuple n’était point appelé à travailler à la solution de problèmes qui n’existaient pas pour lui. La religion, chez eux, était moins une loi qu’une opinion. ”
“ Les Grecs ont fini par naturaliser pour ainsi dire la divinité. Ils ont fixé le monde invisible sur une montagne, sur l’Olympe ; puis ils ont représenté une autre face de ce monde invisible, l’enfer, comme un précipice, comme un souterrain. Mais toujours les deux pôles de l’existence apparaissent dans leurs compositions poétiques ; chez eux, l’homme, le héros, agit toujours environné de tous côtés par des puissances mystérieuses. Chez les Slaves, ces éléments surnaturels manquent absolument. Leur poésie est tout à fait naturelle, terrestre. ”
“ La clairvoyance est un caractère propre à la race allemande. Chez les Slaves, le phénomène surnaturel le plus connu c’est le vampirisme. L’idée du vampirisme est sortie du fonds du peuple slave, de là il s’est répandu chez les Allemands, chez les Celtes ; on en trouve même des traces chez les Romains. On a des preuves que toutes les fables sur le vampirisme ont une origine commune, qu’elles viennent des peuples de race slave. Le nom même de vampire, chez les Grecs, n’est que la traduction du mot serbien, qui ne signifie autre chose que : le buveur du sang. ”
“ Walter Scott compare la tradition populaire à ces brins de paille que le vent disperse à la surface de la terre. La comparaison, toute juste qu’elle est, n’a rien expliqué. On a cru que les contes les plus intéressants ont été traduits d’une langue dans une autre, qu’ils sont ainsi devenus la commune propriété des peuples ; mais on oublie trop que dans les siècles passés les peuples ne se préoccupaient ni de livres ni de traductions, et qu’aujourd’hui encore les Slaves sont étrangers à ces liens qui unissent les nations civilisées. ”
“ Maintenant que nous avons une idée des croyances religieuses et de l’état social des Slaves, il nous est facile de nous apercevoir que le peuple appelé par Hérodote les Scythes agricoles, que le peuple laboureur, dont le travail nourrissait les Scythes nomades, n’est autre que le peuple slave. De même aussi, dans ces vertueux habitants du Nord, que les Grecs, en leur langage poétique, désignent sous le nom d’immortels, nous devons reconnaître les Slaves, les hommes qui croyaient a l’immortalité de l’âme. ”
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