“ Mieux valait mourir que d’être repris pour être ramené et fusillé au donjon de Pisino. Si je succombais, tout était fini. Si je parvenais à me sauver, je pourrais, du moins, passer pour mort. Rien ne me gênerait plus dans l’œuvre de justice que j’avais juré au comte Zathmar, à ton père et à moi-même d’accomplir... et que j’accomplirai ! — Une œuvre de justice ? répondit Pierre, dont l’œil s’anima à ce mot, si inattendu pour lui. — Oui, Pierre, et cette œuvre, tu la connaîtras, car c’est pour t’y associer que j’ai été t’arracher, mort comme moi, mais vivant comme moi, au cimetière de Raguse ! ”
Résumé
"Mathias Sandorf", roman d'aventures de Jules Verne publié en 1885, relate les exploits du comte hongrois Mathias Sandorf, condamné à mort pour un complot contre l'Autriche, qui s'évade, se venge et construit une île-forteresse en Méditerranée. Dédié à Alexandre Dumas père, ce feuilleton combine révélations dramatiques, énigmes et vengeance, dans un cadre géographique varié allant de Trieste à l'Etna.
Les thèmes de la trahison, de la justice et de la lutte nationale animent cette œuvre, où des personnages comme Pierre Bathory et les acrobates Pointe Pescade et Cap Matifou incarnent les tensions entre les individus et leur destin. Publié initialement en feuilleton, le roman s'accompagne de 111 illustrations et s'inscrit dans la série Voyages extraordinaires de Verne.
Citations de Mathias Sandorf (Jules Verne)
“ « Oui, monsieur Pierre, oui ! répondit le brave garçon, Antékirtta. Par rien du tout de longitude et encore moins de latitude, Méditerranée, c’est à cette adresse que mon oncle devrait m’écrire, si j’avais un oncle, mais jusqu’ici le ciel m’a refusé cette joie ! Après tout, rien d’étonnant à ce que cette île s’appelle Antékirtta, puisqu’elle appartient au docteur Antékirtt ! Quant à vous dire si le docteur a pris son nom de l’île ou si l’île a pris son nom du docteur, voilà ce qui me serait impossible, même si j’étais secrétaire-général de la Société de Géographie ! » ”
“ LE TORRENT DE LA FOÏBA. Il était environ onze heures du soir. Les nuages orageux commençaient à se résoudre en de violentes averses. À la pluie se mêlaient d’énormes grêlons, qui mitraillaient les eaux de la Foïba et crépitaient sur les roches voisines. Les coups de feu, partis des embrasures du donjon, avaient cessé. À quoi bon user tant de balles contre les fugitifs ! La Foïba ne pouvait rendre que des cadavres, si même elle en rendait ! À peine le comte Sandorf eut-il été plongé dans le torrent, qu’il se sentit irrésistiblement entraîné à travers le Buco. ”
“ Silas Toronthal écoutait-il ces conseils, — conseils absurdes, d’ailleurs, comme tous les raisonnements quand il s’agit d’un jeu de hasard ? Non ! Il était accablé et n’avait qu’une idée alors : échapper à cette domination de Sarcany, s’enfuir, et s’enfuir si loin, que son passé ne pût se retourner contre lui ! Mais de tels accès de résolution ne pouvaient durer dans cette âme amollie et sans ressorts. D’ailleurs, il était surveillé de près par son complice. Avant de l’abandonner à lui-même, Sarcany avait besoin que son mariage avec Sava fût accompli. ”
“ Dans la pénombre se tenait le docteur Antékirtt, assis sur un divan. À cette apparition du fils d’Étienne Bathory, il éprouva une sorte de saisissement, dont Pierre ne put s’apercevoir, et ces mots s’échappèrent pour ainsi dire de ses lèvres : « C’est lui !... C’est tout lui ! » Et, en effet, Pierre Bathory était bien le portrait vivant de son père, tel que le noble Hongrois avait dû être à l’âge de vingt-deux ans : même énergie dans les yeux, même noblesse d’attitude, même regard, prompt à s’enthousiasmer pour le bien, le vrai, le beau. ”
“ Pendant que Ladislas Zathmar et Étienne Bathory se laissaient absorber par leurs réflexions, le comte Sandorf allait et venait dans la cellule. Ladislas Zathmar, seul au monde, sans aucun lien de famille, n’avait pas à regarder autour de lui. Il n’avait plus que son vieux serviteur Borik pour le pleurer. Il n’en était pas ainsi d’Étienne Bathory. Sa mort ne frappait pas que lui seul. Il avait une femme et un fils que ce coup allait atteindre. Ces êtres si chers pouvaient en mourir ! Et, s’ils lui survivaient, quelle existence les attendait ! ”
“ On le sait, Pointe Pescade, c’était un élément de gaieté introduit à bord, — avec l’agrément du docteur, cela va sans dire. Si Cap Matifou demeurait sérieux comme un cabestan dont il avait la force, Pointe Pescade riait et chantait toujours, vif comme la flamme d’un navire de guerre dont il avait la légèreté. Quand il ne courait pas dans la mâture, à la grande joie de l’équipage auquel il donnait des leçons de voltige, adroit comme un matelot, agile comme un mousse, il l’amusait par ses interminables saillies. Ah ! le docteur Antékirtt lui avait recommandé de garder sa bonne humeur ! ”
“ « Silas, reprit alors Sarcany, nous avons été trop malheureux aujourd’hui, pour que la chance ne tourne pas en notre faveur !... Demain, elle sera pour nous ! — Et si je perds le peu qui me reste ! répondit Silas Toronthal, qui se débattait en vain contre ces déplorables conseils. — Il nous restera encore Sava Toronthal ! répondit vivement Sarcany. C’est un atout maître dans notre jeu, et il n’est pas possible qu’on le surcoupe, celui-là ! — Oui !... demain !... demain !... » répondit le banquier, qui était dans cette disposition mentale où un joueur risquerait sa tête. ”
“ Vous voyez ce câble, dit le comte Sandorf à ses deux amis. Il faut avoir le courage de s’en servir pour nous évader. — Le courage, nous l’avons, répondit Ladislas Zathmar, mais aurons-nous la force ? — Qu’importe ! répondit Étienne Bathory. Si la force nous manque, nous mourrons quelques heures plus tôt, voilà tout ! — Il ne faut pas mourir, Étienne, répondit le comte Sandorf. Écoute-moi bien, et vous aussi, Ladislas, ne perdez rien de mes paroles. Si nous possédions une corde, nous n’hésiterions pas à la suspendre en dehors de cette fenêtre pour nous laisser glisser jusqu’au sol ? ”
“ « Mille diables ! s’écria Pointe Pescade. Il nous le faut vivant !... Empoigne, Cap Matifou, et tiens bon ! » Mais tous deux n’avaient pas fait vingt pas qu’ils virent un homme apparaître sur la droite du sentier, se glisser le long du talus entre les touffes de lentisques et de myrtes, et ramper de manière à atteindre la roche sur laquelle se tenait Silas Toronthal. C’était Sarcany. « Eh ! pardieu, s’écria Pointe Pescade, il va sans doute donner un coup de main à son associé pour l’envoyer de ce monde-ci dans l’autre !... Cap Matifou, à toi l’un... à moi l’autre ! » ”
“ L’autre, Sicilien, se nommait Zirone. Tous deux, après l’avoir parcouru pour la dixième fois, venaient de s’arrêter à l’extrémité du môle. De là, ils regardaient l’horizon de mer, à l’ouest du golfe de Trieste, comme s’il eût dû apparaître au large un navire qui portât leur fortune ! « Quelle heure est-il ? » demanda Zirone, dans cette langue italienne, que son compagnon parlait aussi couramment que les autres idiomes de la Méditerranée. Sarcany ne répondit pas. « Eh ! suis-je assez sot ! s’écria le Sicilien. N’est-il pas l’heure à laquelle on a faim, quand on a oublié de déjeuner ! » ”
“ « Pierre Bathory, Luigi Ferrato, dit alors le comte Sandorf, c’est en toute justice que ces traîtres ont été condamnés à mort ? — Oui, et ils la méritent ! répondit Pierre. — Oui ! répondit Luigi, et pas de pitié pour ces misérables ! — Que justice soit faite, et que Dieu leur accorde un pardon que les hommes ne peuvent plus leur donner !... » Le comte Sandorf avait à peine achevé, qu’une épouvantable explosion secouait le Stadthaus et aussi toute l’île, comme si elle eût été agitée par un tremblement de terre. ”
“ Puis, il s’élançait avec une telle rapidité que Sarcany avait quelque peine à le rejoindre. Inconscient de ses actes, Silas Toronthal risquait à chaque pas de tomber dans les ravines abruptes au-dessus desquelles se déroule le lacet des sentiers. Une seule pensée le dominait jusqu’à l’obsession : fuir Monte-Carlo, où s’était consommée sa ruine, fuir Sarcany, dont les conseils l’avaient conduit à cette misère, fuir enfin, au hasard, sans savoir où il irait, sans savoir ce qu’il deviendrait ? ”
“ « Il est heureux, dit-il un jour à Silas Toronthal, que ce garçon ait eu la pensée de se tuer ! Moins il en restera, de cette race des Bathory, mieux cela vaudra pour nous ! En vérité, le ciel nous protège ! » Et, en effet, que restait-il maintenant des trois familles Sandorf, Zathmar et Bathory ? Une vieille femme, dont les jours étaient comptés. Oui ! Dieu semblait les protéger, ces misérables, et il aurait porté sa protection jusqu’aux dernières limites, le jour où Sarcany serait le mari de Sava Toronthal, le maître de sa fortune ! ”
“ Que de ce point élevé la vue s’étende magnifiquement à travers le golfe de Trieste jusqu’à la pleine mer, sur le port animé par le va-et-vient des bateaux de pêche, l’entrée et la sortie des steamers et des navires de commerce, que le regard embrasse la ville tout entière, ses faubourgs, les dernières maisons étagées sur la colline, les villas éparses sur les hauteurs, cela n’était plus pour émerveiller ces deux aventuriers. ”
“ Il n’en fut pas ainsi de Silas Toronthal. Le banquier passa une nuit horrible. De sa fortune d’autrefois, que lui restait-il ? À peine deux cent mille francs, épargnés par le jeu, et encore n’en était-il plus le maître ! C’était la mise d’une dernière partie ! Ainsi le voulait son complice, ainsi il le voulait lui-même. Son cerveau affaibli, empli de calculs chimériques, ne lui permettait plus de raisonner froidement ni juste. Il était même incapable, — en ce moment, du moins, — de se rendre compte de sa situation comme l’avait fait Sarcany. ”
“ Devant moi, reprit le docteur, s’ouvrait toute une mer jusqu’au littoral italien. Si bon nageur que je fusse, je ne pouvais prétendre à la traverser. À moins d’être providentiellement secouru, soit que je rencontrasse une épave, soit qu’un navire étranger me recueillît à son bord, j’étais destiné à périr. Mais, quand on a fait le sacrifice de sa vie, on est bien fort pour la défendre, si la défense devient possible. ”
“ Un canon de fer, qui sert de pieu d’attache, est là, fiché en terre. En un instant, l’amarre y est tournée et se déroule peu à peu, pendant que l’homme, au risque d’être saisi et broyé, la retient et résiste avec une force surhumaine, — cela durant dix secondes. Alors l’amarre casse. Mais ces dix secondes ont suffi. Le trabacolo a plongé dans les eaux de la baie et s’est relevé comme dans un coup de tangage. Il a filé vers le chenal, rasant à moins d’un pied l’arrière de la goélette, et il court jusqu’au moment où son ancre, tombant dans le fond, l’arrête par la tension de sa chaîne. ”
“ Quant à Luigi, c’était un garçon déterminé, vaillant, travailleur, déjà habitué à l’existence du marin. Il accompagnait Andréa Ferrato dans ses pêches et pilotages, tête nue, au vent, à la pluie. Il promettait d’être plus tard un homme vigoureux, bien portant, bien constitué, plus que hardi, même, audacieux, fait à toutes les intempéries, n’ayant aucun souci du danger. Il aimait son père. Il adorait sa sœur. Le comte Sandorf avait minutieusement observé ces trois êtres, unis dans une si touchante affection. Qu’il fût chez de braves gens, auxquels il pouvait se fier, nul doute à cet égard. ”
“ Comme tous les joueurs, ses pareils, il mettait au présent ce qui ne peut jamais être qu’au passé ! Au lieu de se dire : J’ai eu de la chance, — ce qui était vrai, — il se disait : J’ai de la chance, — ce qui est faux ! Et pourtant, dans le cerveau de tous ceux qui tablent sur le hasard, il ne se fait pas d’autre raisonnement que celui-là ! Ils oublient trop ce qu’a récemment dit un des plus grands mathématiciens de la France : « Le hasard a des caprices, il n’a pas d’habitudes. » Cependant Sarcany et Silas Toronthal étaient arrivés devant le Casino, toujours suivis par Pointe Pescade. ”
“ Sava ?... demanda Sarcany. — Elle est en sûreté à Tétuan, répondit Namir, et, à cet égard, tu peux être tranquille ! — Mais, pendant ton absence ?... — Pendant mon absence, la maison est confiée à une vieille juive, qui ne la quittera pas d’un instant ! C’est comme une prison où personne ne pénètre et ne peut pénétrer ! Sava, d’ailleurs, ne sait pas qu’elle est à Tétuan, elle ne sait pas qui je suis, elle ignore même qu’elle est en ton pouvoir. ”
“ Il n’avait ni haine ni colère. Il n’aurait fait de mal à personne. À peine osait-il serrer la main qu’on lui tendait, tant il craignait de l’écraser dans la sienne. Au fond de sa nature si puissante, rien du tigre dont il avait la force. Aussi, sur un mot, sur un geste de son compagnon, obéissait-il, comme si quelque caprice du créateur en eût fait l’énorme fils de ce gringalet. Par contraste, à l’extrémité ouest de la baie d’Alger, la pointe Pescade, opposée au Cap Matifou, est mince, effilée, une fine langue rocheuse, qui se prolonge en mer. ”
“ Vis-à-vis de son père, Sava s’était toujours tenue sur une extrême réserve. Jamais une effusion de cœur de la part du banquier, jamais une caresse de la part de sa fille. Que ce fût sécheresse d’âme chez l’un, chez l’autre cet éloignement provenait d’un désaccord en toutes choses. Sava avait pour Silas Toronthal le respect qu’une fille doit à son père, — rien de plus. ”
“ À l’égard de Mme Toronthal, Sava éprouvait un tout autre sentiment. Si la femme du banquier subissait la domination de son mari, qui lui montrait peu de déférence, elle était bonne, du moins, elle valait mille fois mieux que lui par l’honnêteté de sa vie, par le soin de sa dignité personnelle. Mme Toronthal aimait profondément Sava. Sous la réserve de la jeune fille, elle avait su découvrir les qualités les plus sérieuses. Mais cette affection qu’elle ressentait, était quasi exaltée, mêlée d’une sorte d’admiration, de respect et même d’un peu de crainte. ”
“ Très probablement, je vais rester quelques jours à Gravosa et à Raguse ; mais il est bon que vous preniez dès maintenant l’habitude de vivre à bord de la Savarèna. — Jusqu’au moment où vous nous aurez conduits dans votre pays ! ajouta Pointe Pescade. — Je n’ai pas de pays, répondit le docteur, ou plutôt j’ai un pays que je me suis fait, un pays à moi, et qui, si vous le voulez, deviendra le vôtre ! — Allons, Cap Matifou, s’écria Pointe Pescade, allons liquider notre maison de commerce ! Sois tranquille, nous ne devons rien à personne, et nous ne ferons pas faillite ! ”
“ D’ailleurs, cette joie de se sentir enfin réunis faisait illusion à tous, à l’exception du docteur. La pensée du mariage prochain de Pierre Bathory et de Sava Sandorf emplissait tous les cœurs et tous les esprits. C’était à qui essayerait de se persuader que les mauvais jours étaient passés et ne reviendraient plus. Pointe Pescade et Cap Matifou, il faut bien le dire, partageaient la sécurité générale. Ils étaient si heureux du bonheur des autres qu’ils vivaient dans un perpétuel enchantement de toutes choses. ”
Jules Verne,
Mathias Sandorf
(1885)
“ J'ai besoin d'un homme jeune, actif, bon marin ! — Accepte, Luigi, s'écria Pierre, accepte! — Mais. ma sœur?. — Votre sœur sera de cette grande famille qui habite mon île Antékirtta ! répondit le docteur. Votre existence m'appartient désormais, et je la ferai si heureuse que vous ne pourrez plus rien regretter du passé, si ce n'est d'avoir perdu votre père ! » Luigi s'était jeté sur les mains du docteur, il les serrait, il les baisait, pendant que Maria Le pouvait témoigner sa reconnaissance autrement que par des larmes. « Demain, je vous attends à bord! » dit le docteur. ”
Jules Verne,
Mathias Sandorf
(1885)
“ Ceuta est une petite ville forte, une sorte de Gibraltar espagnol, établi sur les pentes orientales du mont Hacho, et c'est en vue de son port que le steam-yacht manœuvrait, ce jour-là, vers neuf heures du matin, à moins de trois milles du littoral. Rien de plus animé que ce détroit célèbre, qui est comme la bouche même de la Méditerranée. C'est par là qu'elle s'abreuve des eaux de l'Océan Atlantique. C'est par là qu'elle reçoit ces milliers de navires, venus de l'Europe septentrionale et des deux Amériques, dont s'emplissent les centaines de ports de son immense périmètre. ”
“ Dix minutes après, pendant que la lutte continuait de part et d’autre, Cap Matifou reparut, poussant devant lui une grosse boule de neige. Puis, au milieu des blocs que les marins continuaient à précipiter sur les assaillants, il lança cette boule, qui roula sur le talus, passa à travers la bande de Zirone, et s’arrêta, cinquante pas en arrière, au fond d’une petite dépression de terrain. Alors, à demi-brisée par le choc, la boule s’ouvrit et donna passage à un être vif, alerte, « quelque peu malin » comme il le disait de lui-même. C’était Pointe Pescade. ”
“ Mais Cap Matifou restait inébranlable, tout en se déplaçant peu à peu, afin de conserver son équilibre. Puis, quand il fut près du mur de la maison de Sîdi Hazam, il eut la force de hisser la perche à bout de bras, tandis que Pointe Pescade prenait l’attitude d’une Renommée qui envoyait des baisers au public. La foule des Arabes et des nègres, absolument transportée, hurlait de la bouche, battait des mains, trépignait des pieds. Non, jamais le Samson du Désert, l’intrépide Mustapha, le plus hardi des Touaregs, ne s’était élevé à une pareille hauteur ! ”
Jules Verne,
Mathias Sandorf
(1885)
“ Soudain, des cris se firent entendre vers le haut du donjon. Ils semblaient venir de la fenêtre de la cellule. Puis, ces mots retentirent : « Sauvez-vous! » C'était la voix de Ladislas Zathmar. Presque aussitôt, une vive lumière fusait hors de la muraille, suivie d'une détonation sèche et sans écho. Cette fois, ce n'était pas la ligne brisée d'un éclair, qui rayait l'ombre, ce n'était pas l'éclat de la foudre, qui venait de rouler dans l'espace. ”
“ Comment, nous avons une occasion, unique peut-être, une occasion qui peut ne jamais se représenter, d’être maîtres du sort, maîtres de la fortune, et nous la laisserions échapper par notre faute !... Silas, vous ne sentez donc pas que la chance... — Si elle n’est pas épuisée ! murmura Silas Toronthal. — Non ! cent fois non ! répondit Sarcany. Cela ne s’explique pas, pardieu, mais cela se sent, cela vous pénètre jusqu’aux moelles !... Un million nous attend, ce soir, sur les tables du Casino !... Oui ! un million, et je ne le laisserai pas échapper ! ”
“ Cependant, grâce aux soins du docteur, Borik venait de reprendre connaissance, et il s’écriait : « Vous, monsieur Pierre !... vous !... vivant ! — Oui !... répondit Pierre, oui !... vivant !... quand il vaudrait mieux que je fusse mort ! » En quelques mots, le docteur mit Borik au courant de ce qui s’était passé à Raguse. Puis, à son tour, le vieux serviteur fit, non sans peine, le récit de ces deux mois de misère. « Mais, avait d’abord demandé le docteur, est-ce la mort de son fils qui a fait perdre la raison à Mme Bathory ? — Non, monsieur, non ! » répondit Borik. ”
“ Et si le canal souterrain s’abaissait ainsi sur un long parcours, serait-il possible d’en sortir vivant ? Non, et c’eût été la mort définitive, après tant de morts évitées jusque-là ! Mathias Sandorf, si énergique qu’il fût, sentait l’angoisse lui serrer le cœur. Il comprenait que le moment suprême approchait. Les racines du tronc se frottaient plus durement aux rocs de la voûte, et par instants, sa partie supérieure s’immergeait si profondément que la nappe d’eau le recouvrait tout entier. « Cependant, se disait le comte Sandorf, l’issue de cette caverne ne peut être éloignée maintenant ! » ”
“ Le tronc d’arbre avait remonté à la surface. Étienne Bathory était toujours tenu par Mathias Sandorf, qui, par un vigoureux effort, parvint à le rehisser sur l’épave et à reprendre sa place en arrière. Puis, il regarda devant lui, autour de lui, au-dessus de lui. Une masse sombre commençait à s’effacer en amont. C’était l’énorme rocher du Buco, dans lequel s’ouvrait la trouée souterraine qui livrait passage aux eaux de la Foïba. Le jour se manifestait déjà par de légères lueurs éparses au zénith, vagues comme ces nébuleuses que l’œil peut à peine percevoir par les belles nuits d’hiver. ”
“ Avant tout, il fallait arracher Pierre Bathory de cette ville, où l’honneur de son nom était en péril. Oui ! Il saurait l’entraîner si loin que personne ne pourrait retrouver ses traces. Quand il le tiendrait en son pouvoir, il lui dirait tout ce qu’il savait de Silas Toronthal et de Sarcany, son complice ; il l’associerait à son œuvre. Mais il n’avait pas un seul jour à perdre. C’est dans ce but qu’une dépêche du docteur fit venir de son port d’attache aux bouches de Cattaro, dans le sud de Raguse, sur l’Adriatique, l’un de ses plus rapides engins de locomotion. ”
“ Sava, s’écria alors Silas Toronthal, qui alla se placer devant elle, il y a dans tes paroles... une telle incohérence que je ne les comprends pas... que, sans doute, tu ne les comprends pas toi-même !... Je me demande si la mort de ta mère... — Ma mère... oui ! c’était ma mère... ma mère par le cœur ! murmura la jeune fille. — ... si la douleur n’a pas ébranlé ta raison, continua Silas Toronthal qui n’entendait plus que lui-même. Oui ! si tu n’es pas folle... — Folle ! — Mais ce que j’ai résolu s’accomplira, et, avant six mois, tu seras la femme de Sarcany. ”
“ Devant la table du trente et quarante, Silas Toronthal avait oublié toutes ses appréhensions. Maintenant il ne jouait plus « de peur », mais rageusement, ou, ce qui est plus exact, comme un homme qui ne doit pas tarder à s’emballer. Peut-on dire, d’ailleurs, qu’il y ait manière de jouer, manière « d’engager son argent ? » Non, évidemment, quoique prétendent les habitués de jeux, puisqu’on est à la merci du hasard. Le banquier jouait donc sous l’œil de Sarcany, dont l’intérêt était double en cette partie suprême, et quelle qu’en fût l’issue. ”
“ Le docteur, Pierre, Luigi, Cap Matifou, se jetèrent vers la porte, en ayant soin de rester dans l’ombre. En effet, un homme, courant comme un chamois, gravissait la coulée de vieilles laves qui aboutit au plateau. Il était seul, et en quelques bonds, il tomba dans des bras qui lui étaient ouverts, — les bras de Cap Matifou. C’était Pointe Pescade. « Vite !... vite !... à l’abri, monsieur le docteur ! » s’écria-t-il. En un instant, tous furent rentrés dans la Casa Inglese, dont la porte se referma aussitôt. ”
“ Mathias Sandorf ne savait quel parti prendre, lorsque le tronc d’arbre, heurtant une souche à fleur d’eau, sur la rive gauche du lagon, s’arrêta net. Ses racines s’embarrassèrent si solidement même dans un massif de broussailles, qu’il vint se ranger le long de la rive, comme un canot à l’appel de son amarre. Le comte Sandorf débarqua sur la grève, non sans précaution. Il voulait d’abord s’assurer que personne ne pouvait les apercevoir. Si loin qu’il portât ses regards, il ne vit pas un seul habitant, pêcheur ou autre, sur cette partie du lagon. ”
“ En ces moments-là, toute la vie repasse dans la mémoire avec une intensité d’impression surnaturelle. Ce n’est pas vers le passé que l’on remonte. Tout ce que le souvenir rappelle revêt la forme du présent. Est-ce donc comme une prescience de cette éternité qui va s’ouvrir, de cet incompréhensible et incommensurable état de choses qui s’appelle l’infini ? Cependant, si Étienne Bathory, si Ladislas Zathmar s’abandonnaient sans réserve à leurs souvenirs, Mathias Sandorf était invinciblement dominé par une pensée qui s’obstinait en lui. ”
