“ Cet homme-là croit sincèrement à toutes les choses saintes qu’il est de bon ton de bafouer et de persifler aujourd’hui. Enfin, pour ne pas le nommer, il s’appelle Jean Salmon. Oh ! ne secouez pas la tête : mon vœu le plus sincère est que mon garçon vous ressemble un jour. » L’oncle Jean voulut protester, mais il était si ému qu’il prononçait des mots sans suite. « Mon oncle, reprit Mme Defert, si j’avais été un homme, j’aurais voulu être comme vous. Ne dites pas non, parce que c’est la vérité. Vous êtes le parrain de mon cher enfant, plaise à Dieu que vous soyez son modèle ! » ”
Résumé
“Le Journal de la jeunesse”, est une œuvre de . Des thèmes tels que Defert, le cormoran ou Thorillon y sont abordés.
Citations de Le Journal de la jeunesse ()
“ « Il aura de la barbe, bien sûr ; est-ce que tous les hommes n’en ont pas ! — Une belle barbe comme celle de M. de Ferrier ? Ce serait si amusant d’avoir un frère avec une belle barbe ! Oh ! comme ce serait amusant ! — Nous avons le temps d’attendre jusque-là ; il faut d’abord qu’il devienne un petit garçon, puis un collégien. — Oh ! pas comme Charles Jacquin, toujours ; Marguerite, promets-moi que mon petit frère ne ressemblera pas à Charles Jacquin. Tu sais ce qu’il dit de son père et comme il parle à sa mère ! » ”
“ À peine est-on sorti de l’église, que Marguerite s’explique l’étrange dureté des poches de l’oncle Jean. Au lieu de monter immédiatement en voiture, il plonge sa main droite dans la poche de son pardessus, et en tire une poignée de sous qu’il élève au-dessus de sa tête. La foule crie : Bravo ! — Attention ! répond le capitaine ; et la poignée de sous vole et s’éparpille. Quant aux gamins, ils se poussent, se battent, se culbutent ; et le parrain rit de tout son cœur. Il plonge sa main dans une autre poche et en extrait une poignée de dragées de qualité inférieure. ”
“ À propos, j’ai vu le moucheron. — Quel moucheron ? — Ah ça ! vous ne savez donc pas le français ici ? Alors qu’est-ce que Mademoiselle vous apprend donc ? Tout le monde sait que le moucheron, c’est le petit garçon. Eh bien ! là, entre nous, il n’est pas beau le moucheron. » Ici, l’indignation de Marthe éclata ; et, avant que sa sœur eût pu lui imposer silence, elle cria à Charles : « C’est vous qui n’êtes pas beau ! » Charles fit une révérence ironique. « Grand merci, mademoiselle ; il n’y a pas de quoi, ça ne fait rien, au contraire. Seulement trouvez-en beaucoup comme ça. » ”
“ Eh bien, monsieur Loret, entrez avec nous, et venez signer comme témoin au registre de l’état civil ; c’est un garçon, vous savez. — Bravo ! lui dis-je, et nous entrons. Carville bâilla avec affectation. La ménagère qui regardait l’huissier avec curiosité, et qui prévoyait quelque chose, pria, en termes peu courtois, son seigneur et maître de ne pas interrompre. — Comment vont les affaires ? me dit-il quand c’est signé et paraphé. — Peuh ! tout doucement. Voilà tout d’un coup une idée qui me pousse dans la tête. Alors je lui dis : Tenez, monsieur Defert, j’ai en ce moment... ”
“ Tel qu’il était, avec ses qualités et ses défauts, le cœur plein de joie et d’orgueil d’avoir été choisi comme parrain, il alla frapper à la porte de l’ami Aubry. Ce dernier donnait en ce moment une leçon d’armes à un jeune homme maigre et myope, qui semblait accablé du poids de son plastron. Sa face, derrière le treillis de son masque d’escrime, présentait un aspect si lamentable, qu’on l’aurait pris pour l’infortuné captif au masque de fer. « Il ne tire pas mal, disait M. Aubry ; seulement il arrive toujours trop tard à la parade. » ”
“ Mais aussi quel calligraphe que M. Dionis ! Madame Defert, partant de ce principe assez juste, ce semble, que l’on écrit pour être lu, n’avait pas voulu entendre parler pour ses filles du professeur à la mode, parce qu’il enseignait l’écriture anglaise, très-propre et charmante à voir de loin, illisible de près. M. Dionis était dans les vieux principes de la belle écriture française. Le brave homme raffolait de ses deux élèves, mais il se donnait bien de garde d’en laisser rien paraître, de peur qu’elles ne devinssent familières ; car, comme chacun sait, la familiarité engendre le mépris. ”
“ Ce sont de braves gens ? Bon ! leur créancier est trop dur ? Bon ! Eh bien ! je vais leur en donner un qui sera plus patient. Arrangez cela, monsieur Loret. Ce sera mon petit Jean, oui, monsieur, qui sera leur créancier ; rachetez pour lui cette créance. Et si ce créancier-là les tourmente de longtemps, j’en serai bien surpris. Et moi aussi, dit le capitaine. Et moi donc ! que je leur dis. — Alors c’est une affaire arrangée, mettez cela au nom de M. Jean Defert, de la maison Defert et Cie. — Je ne veux pas qu’on m’interrompe ! dit Loret en voyant que Carville ouvrait la bouche. ”
“ Tout en grossoyant, il repassait avec délices dans sa tête les amusements de la journée : la course d’abord, les chiens qu’il avait exaspérés jusqu’à la fureur derrière les portes cochères, les chats dont il avait troublé la sieste, les étages qu’il avait descendus à cheval sur la rampe, et les gamins qu’il avait colletés. Calme et inoffensif dans la vie privée, Thorillon devenait susceptible et batailleur quand il avait sa ceinture de cuir et son caractère officiel ; il s’irritait de la moindre raillerie, qui lui semblait alors s’adresser à la maison Defert et Cie en personne. ”
“ « Les hommes sont aveugles, jetés par terre, calcinés, souvent leurs habits prennent feu. Quand on essaye de voler à leur secours, il n’est plus temps : ce ne sont plus que des cadavres à peine reconnaissables. Que les chantiers occupent cent, deux cents mineurs, le fléau ne respecte personne, la mort s’étend sur toute la partie de la mine où régnait le gaz, où l’explosion a lieu. » La détonation du grisou est, nous venons de le dire, produite par le contact du gaz avec la flamme de la lampe dont les mineurs se servent dans leurs travaux. ”
“ « On voit bien que maman ne peut pas descendre, dit Marguerite pour expliquer ce qui s’était passé. Il n’écoute qu’elle. Ah ! mon Dieu ! il va affoler toute la basse-cour, réveiller mon petit frère, et donner la migraine à maman. » Tout à coup, les animaux cessèrent de crier, et l’on entendit dans le jardin le bruit d’une discussion, suivie d’une rixe. Thorillon, champion chevaleresque du repos de Madame, venait de vaincre Charles en combat singulier et l’expulsait ignominieusement du jardin. ”
“ Quand les petits sont éclos, on voit les cormorans venir souvent à terre pour plonger sur les mages et trouver de quoi nourrir loue progéniture. C’est encore grâce à la conformation de ses pattes, à ses doigts armés d’ongles crochus, que le cormoran peut s’accrocher aux rochers, et là, loin du regard méchant des humains, jouir en paix de sa chère couvée. Au Jardin d’acclimatation, les cormorans, les ailes coupées, privés de liberté, semblent paralysés dans tous leurs élans et leur expansion ; le besoin de conservation leur fait seul manifester leur intelligence. ”
“ Le parrain rayonne. Mme Aubry lui a persuadé que c’est bon signe pour l’enfant quand on se bouscule fort à son baptême. Les salves de sous et de dragées se succèdent sans interruption jusqu’à épuisement complet des projectiles. Pour varier ses plaisirs, le parrain fait des feintes ; il vise à droite, et la foule se rue à droite ; brusquement il ramène la main vers la gauche et canarde un petit garçon qui ne s’y attend pas. Le petit bonhomme pleure parce qu’il a reçu un bonbon dans l’œil, et rit parce que tout est venu de son côté, et qu’il a fait une rafle de dragées. ”
“ Voyez les enfants qui sortent des établissements d’éducation. Comment sont-ils élevés ? Fort mal. Je n’accuse pas le zèle des maîtres : ils font ce qu’ils peuvent et ne peuvent pas faire plus. J’accuse les parents qui se séparent trop tôt de leurs enfants, et avant de les avoir assez bien élevés pour qu’il en reste toujours quelque chose. Il faudrait que chaque enfant, jusqu’à un certain âge, pût être élevé par sa mère et que chaque mère vous ressemblât... Oui, monsieur, ajouta-t-il en s’adressant au bébé qui venait de se réveiller, et manifestait quelque velléité de crier... ”
“ Mme Defert l’avise, voit sa détresse et vole à son secours. Comme chacun s’empressait de lui faire place, elle put arriver vite et sans encombre jusqu’à l’endroit où l’oncle Jean avait fait naufrage. Elle lui demanda son bras, ce qui fit au brave homme une une foule d’envieux. Quand ils furent seuls dans le petit salon, et qu’elle l’eut confortablement installé dans un grand fauteuil : « Regardez bien tout ce monde », dit-elle en lui posant la main sur le bras. ”
“ Enfin, le grand jour est arrivé ; c’est un dimanche, à la demande instante du parrain. L’oncle Jean se rend à pied de son domicile à la rue du Heaume. Le gilet blanc frappe de stupeur les petits garçons qui flânent au soleil ; en revanche, le faux-col monumental les met en gaieté. Les plus avisés devinent qu’il se prépare quelque chose. Le bruit, venu on ne sait d’où, se répand de tous côtés que l’on va baptiser quelqu’un, et qu’il y aura quelque chose à gagner à ce baptême ”
“ Et l’on vit sa figure souriante, effarée, et sa ceinture de cuir dans les régions supérieures de la ville, d’où l’on aperçoit la vallée de la Louette toute parsemée de saules et de peupliers, la prairie qui d’en haut semble une immense pelouse, et les coteaux plantés de bois et de vignes ; on les vit dans les régions inférieures où les rues s’engouffrent brusquement sous des voûtes et sous des porches humides ; on les vit sur le pont ; on les vit au faubourg ; on les revit enfin rue du Heaume, dans les bureaux de la maison Defert et Cie. ”
“ On dit en Angleterre qu’il faut trois générations pour produire un gentleman. Je ne sais combien de générations de Salmon avaient cultivé, perfectionné et raffiné le sens de l’abnégation, pour arriver à produire Mme Defert ; tout ce que je sais, c’est qu’elle résumait en elle toutes les qualités de la race, et pour me servir de la phraséologie philosophique des Allemands, c’était la dernière expression et l’idéal du Salmonisme. Je dirai plus simplement que Mme Defert était la fleur de cet arbre dont le bon capitaine était un des rameaux noueux. ”
“ Ce n’est pas en effet à la fonte des neiges alpestres qu’est dû le gonflement du Pô, ni celui de ses affluents de la rive gauche : le Tessin, l’Adda, le Mincio sont tous cependant, comme le fleuve lui-même des rivières alimentées par les torrents des Alpes. Mais la saison exceptionnellement pluvieuse que nous venons de traverser, les orages continuels, les bourrasques qui caractérisent souvent d’ailleurs la période voisine des équinoxes, ont versé pendant un mois sur le bassin du Pô des quantités d’eau si considérables, qu’il en devait résulter nécessairement une inondation générale. ”
“ Ce Charles Jacquin qui avait le malheur de déplaire si fort à mademoiselle Marthe était le fils de maître Jacquin, l’un des principaux avoués de Châtillon-sur-Louette. Maître Jacquin était un honnête homme, mais un honnête homme dur et désagréable. Comme il avait le malheur de n’aimer que l’argent en ce monde, il avait épousé pour sa dot la fille d’un fermier imbécile qui avait cru faire un beau coup en transformant sa fille en une madame. ”
“ Carville tout honteux de ce qu’il avait dit dans son emportement, ne savait plus quelle figure faire. À la fin, sa physionomie s’éclaircit, et prenant son parti en brave, il sortit de son retranchement et tendit la main à l’huissier. — Monsieur Loret, dit-il, je ne suis qu’une tête de bois, c’est ma femme qui l’a dit. Vous êtes un brave homme ! un digne homme ! — Vous, la mère, reprit tranquillement M. Loret, vous irez, dès aujourd’hui, remercier M. Defert ; ça sera convenable. Allons, il est temps que je parte. Oui ! oui ! ”
“ Il faut dire que Marthe avait une tendance prononcée à faire de ses bottines des pantoufles, et de ses pantoufles des projectiles ou des petits traîneaux. Marguerite se leva de sa chaise et fixa solidement au petit pied de sa sœur la bottine réfractaire, non sans faire quelques remarques sur l’état de dilapidation prématurée de cet article de toilette. « Je crois, dit Marthe d’un ton sérieux et presque profond, que je suis paresseuse aujourd’hui parce que maman ne peut pas descendre à la salle d’étude. Et puis, je suis trop contente d’avoir un petit frère, pour travailler. » ”
“ « Bon ! Eh bien, qu’est-ce que vous comptez faire ? — Ce que je compte faire ? reprit l’autre en mettant les deux coudes sur le comptoir, et en regardant l’officier ministériel d’un air peu bienveillant. C’est bien facile de me demander ce que je compte faire. Eh bien ! vous qui en parlez si à votre aise, qu’est-ce que vous feriez à ma place ? — J’offrirais une chaise à l’ami Loret qui est fatigué de sa course ; car voilà déjà que le soleil commence à être chaud. » L’homme grommela quelque chose où l’huissier comprit que s’il avait besoin d’une chaise, il n’avait qu’à se servir lui-même. ”
“ Il se dit en lui-même qu’il serait bien amusant de lancer au milieu de cette foule un chien avec une casserole à la queue. Quand le capitaine a constaté qu’il n’a plus un sou ni une dragée, il monte à côté de Marguerite, qui a eu peur des cris en commençant, et qui a fini par s’amuser de la joie de son oncle. Quant à lui, il a la figure heureuse d’un homme qui vient d’accomplir un devoir important. Tout, en somme, s’est passé dans un ordre parfait. Le bébé seul n’a pas eu une tenue irréprochable. ”
“ Sur la première feuille, il écrivit une phrase, une seule. Cette phrase, il la répéta sur une seconde feuille, puis sur une troisième, et enfin sur une douzaine au moins. On aurait dit un écolier paresseux, condamné par un professeur sévère à copier indéfiniment une leçon qu’il n’a pas sue. La comparaison cependant aurait péché par un point : car plus l’écolier avance dans sa tâche, plus il devient grognon, et plus M. Defert répétait sa phrase, plus son sourire de satisfaction s’épanouissait entre ses épais favoris. ”
“ En voyant apparaître maître Loret, elle rentra précipitamment et dit à son mari : « Le voilà ! » L’homme jeta sa pipe sur le comptoir avec un geste de mauvaise humeur ; mais il ne se leva pas. « Bonjour à tout le monde, » dit maître Loret en ôtant poliment son chapeau. Et sans vouloir remarquer qu’on le recevait plus que froidement, il marcha droit au comptoir, et dit au cabaretier : « J’ai là dans ma poche un jugement contre vous, vous savez ! » ”
“ L’éducation des fillettes marchait donc sans trop de difficultés : mais sur bien des points on trouvait à critiquer en elles. Par exemple, Marguerite, qui avait douze ans, n’aurait pas su entrer seule dans un salon sans rougir et sans se déconcerter, tandis que telles fillettes de son âge que je pourrais citer étaient déjà de véritables petites femmes, pimpantes, sémillantes, avec un joli babil tout plein de riens charmants et de réparties fines. ”
“ Ce Defert à lunettes bleues déclare que l’enfant est un vrai Defert, qu’il a déjà le nez de la famille. (Le nez de la famille est célèbre dans tout l’arrondissement ; c’est un monument plus majestueux que régulier, et plus développé qu’élégant ; mais le proverbe ne dit-il pas : Jamais grand nez n’a gâté beau visage.) Le Salmon, piqué au vif, soutient qu’un petit enfant a si peu de nez, que ce n’est pas la peine d’en parler. ”
“ Ayant mis la tête à la portière, j’aperçus un nègre qui, porteur d’un énorme sac de nuit, courait après le train en faisant des gestes les plus extravagants. Je m’adressai au conducteur du train, un Américain, qui se tenait dans le wagon, et je lui demandai s’il allait donner le signal d’arrêter pour donner le temps d’arriver au brave nègre qui courait si vaillamment. —Ce n’est pas moi que vous prendrez à ce jeu-là ! dit-il ; si ce gaillard-là est seulement la moitié d’un nègre, il nous aura rattrapés avant que nous ayons eu le temps de nous arrêter. ”
Termes fréquents
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