“ Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements qui se calment peu à peu. Tout à l’heure, on n’entendra plus que le bruissement sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes. Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies éteintes semble garder les moutons, toute seule. PARRAIN Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d’aller voir son parrain et même de coucher avec lui. C’est un vieil homme bourru, solitaire, qui passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n’aime personne et ne supporte que Poil de Carotte. ”
Poil de Carotte
Définition et enjeux
Le personnage de Poil de Carotte, créé par Jules Renard, incarne l’enfance naïve et fragile, observée à travers des fragments de vie quotidienne. L’auteur, en décrivant les échanges du garçon avec son parrain solitaire, ses rêveries sous les arbres ou ses actes impulsifs, comme le vol d’une pièce d’argent, explore la tension entre innocence et réalité.
Ces passages révèlent une attention minutieuse aux émotions et aux silences, illustrant comment Renard transforme les petits instants en récits profonds. Le thème se rattache à des figures comme Félix ou à des symboles, soulignant la complexité des relations humaines dans un cadre rural.
Citations sur “Poil de Carotte”
“ LA TEMPÊTE DE FEUILLES Il y a longtemps que Poil de Carotte, rêveur, observe la plus haute feuille du grand peuplier. Il songe creux et attend qu’elle remue. Elle semble détachée de l’arbre, vivre à part, seule, sans queue, libre. Chaque jour, elle se dore au premier et au dernier rayon du soleil. Depuis midi, elle garde une immobilité de morte, plutôt tache que feuille, et Poil de Carotte perd patience, mal à son aise, lorsque enfin, elle fait un signe. ”
“ Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement, et quand l’araignée tragique fonce, ferme l’étoile de ses pattes, étreint la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s’il voulait sa part. ”
“ Ni l’un ni l’autre ne peut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe et cherche de l’air, et son vieux parrain en a pitié. Tout à coup, comme Poil de Carotte va s’assoupir, parrain lui saisit le bras. ”
“ II Poil de Carotte se promène à petits pas dans les allées du jardin. Il gémit. Il cherche un peu et renifle souvent. Quand il sent que sa mère l’observe, il s’immobilise ou se baisse et fouille du bout des doigts l’oseille, le sable fin. Quand il pense que madame Lepic a disparu, il ne cherche plus. Il continue de marcher, pour la forme, le nez en l’air. Où diable peut-elle être, cette pièce d’argent ? Là-haut, sur l’arbre, au creux d’un vieux nid ? Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pièces d’or. ”
“ Avec cette présence d’esprit qui ne l’abandonne que dans les grandes occasions, Poil de Carotte, résolu, allonge le bras, vole une pièce et se sauve. La peur d’être surpris lui évite des hésitations, des remords, un retour périlleux vers la table à ouvrage. ”
Jules Renard,
Poil de Carotte
(1900-1915)
“ POIL DE CAROTTE Et tu seras mieux, papa, au bord de l'eau qu'ici. Tu te coucheras sur l'herbe. MONSIEUR LEPIC Marchez devant, et doucement, de peur d'attraper la mort. Mais Poil de Carotte modère son allure à grand'peine et se sent des fourmis dans les pieds. Il porte sur l'épaule son caleçon sévère et sans dessin et le caleçon rouge et bleu de grand frère Félix. La figure animée, il bavarde, il chante pour lui seul et il saute après les branches. Il nage dans l'air et il dit à grand frère Félix : — Crois-tu qu'elle sera bonne, hein? Ce qu'on va gigoter ! ”
“ Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d’affectueux. Il ne trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il s’efforce d’embrasser son père. Une première fois il lui touche la barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d’un mouvement machinal, dresse la tête, comme s’il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, la manque. Il n’effleure que le nez. ”
Jules Renard,
Poil de Carotte
(1900-1915)
“ Il me dit de l'attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. Trotte et sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c'est comme si on s'asseyait. Nous rentrerons bredouilles, ce soir. Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux. Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette, voilà Pyrame en arrêt, le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe du pied, monsieur Lepic s'approche le plus près possible, la crosse au défaut de l'épaule. ”
“ LA TAUPE Poil de Carotte trouve dans son chemin une taupe, noire comme un ramonat. Quand il a bien joué avec, il se décide à la tuer. Il la lance en l’air plusieurs fois, adroitement, afin qu’elle puisse retomber sur une pierre. D’abord, tout va bien et rondement. Déjà la taupe s’est brisé les pattes, fendu la tête, cassé le dos, et elle semble n’avoir pas la vie dure. Puis, stupéfait, Poil de Carotte s’aperçoit qu’elle s’arrête de mourir. Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu’au ciel, ça n’avance plus. ”
“ Un bœuf approche, s’arrête et souffle, détale ensuite, répand jusqu’au ciel le bruit de ses quatre sabots et s’évanouit. Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, n’agaçait pas autant, à lui seul, qu’une assemblée de vieilles femmes. Poil de Carotte, comme s’il voulait le frapper pour le faire taire, lève doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux montent des écrevisses géantes. Elles croissent encore et sortent de l’eau, droites, luisantes. Poil de Carotte, alourdi par l’angoisse, ne sait pas fuir. Et les écrevisses l’entourent. ”
Jules Renard,
Poil de Carotte
(1900-1915)
“ Ils obéissent au roulis de la cuvette, et rapidement le vinaigre les fait mourir. MADAME LEPIC Vraiment, Poil de Carotte, nous ne te comprenons plus. A ton âge et grand garçon, tu devrais rougir. Je te passe tes pieds que peut-être tu ne vois qu'ici. Mais les poux te mangent, et tu ne réclames ni la surveillance de tes maîtres, ni les soins de ta famille. Explique-nous, je te prie, quel plaisir tu éprouves à te laisser ainsi dévorer tout vif. Il y a du sang dans ta tignasse. POIL DE CAROTTE C'est le peigne qui m'égratigne. MADAME LEPIC Ah ! c'est le peigne. ”
“ --Ne bouge plus! A ton tour, Poil de Carotte.A son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également couvert de clématites où, çà et là, éclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit jaune, afin qu'on puisse le distinguer de Mathilde. Il n'a pas envie de rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, dès le début, jusqu'à la fin, et grave aux mariages, jusqu'après la messe. Sinon, ce n'est plus amusant de jouer.--Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant! doucement.Ils s'avancent au pas, écartés. ”
“ Poil de Carotte se tient au milieu de la cour, à distance, surpris de s’affermir en face du danger, et plus étonné que madame Lepic oublie de le battre. L’instant est si grave qu’elle perd ses moyens. ”
Jules Renard,
Poil de Carotte
(1900-1915)
“ Ça se trouve bien, se dit Poil de Carotte. On lui impose ainsi ses goûts et ses dégoûts. En principe, il doit aimer seulement ce qu'aime sa mère. Quand arrive le fromage: « Je suis bien sûre, dit madame Lepic, que Poil de Carotte n'en mangera pas. » Et Poil de Carotte pense : « Puisqu'elle en est sûre, ce n'est pas la peine d'essayer. » En outre, il sait que ce serait dangereux. Et n'a-t-il pas le temps de satisfaire ses plus bizarres caprices dans des endroits connus de lui seul? ”
“ Poil de Carotte, va fermer les poules ! Elle donne ce petit nom d’amour à son dernier né, parce qu’il a les cheveux roux et la peau tachée. Poil de Carotte, qui joue à rien sous la table, se dresse et dit avec timidité : — Mais, maman, j’ai peur aussi, moi. — Comment ? répond madame Lepic, un grand gars comme toi ! c’est pour rire. Dépêchez-vous, s’il te plaît ! — On le connaît ; il est hardi comme un bouc, dit sa sœur Ernestine. — Il ne craint rien ni personne, dit Félix, son grand frère. ”
“ Mais tandis que Poil de Carotte se résigne d'un coeur habitué, ses cheveux le vengent à son insu.Couché de force, quelque temps, sous la pommade, ils font les morts; puis ils se dégourdissent, et par une invisible poussée bossellent leur léger moule luisant, le fendillent, le crèvent. ”
“ Poil de Carotte frissonne. Une fois de plus son courage, qu'il excitait pour le faire durer, lui manque au bon moment, et la vue de l'eau, attirante de loin, le met en détresse.Poil de Carotte commence de se déshabiller, à l'écart. Il veut moins cacher sa maigreur et ses pieds, que trembler seul, sans honte.Il ôte ses vêtements un à un et les plies avec soin sur l'herbe. Il noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dénouer. Il met son caleçon, enlève sa chemise courte et, comme il transpire, pareil au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend encore un peu. ”
Jules Renard,
Poil de Carotte
(1900-1915)
“ Le mieux est de se précipiter, au juger, vers les poules, la tête en avant, afin de trouer l'ombre. Tâtonnant, il saisit le crochet de la porte. Au bruit de ses pas, les poules effarées s'agitent en gloussant sur leur perchoir. Poil de Carotte leur crie: « Taisez-vous donc, c'est moi! » ferme la porte et se sauve, les jambes, les bras comme ailés. Quand il rentre, haletant, fier de lui, dans la chaleur et la lumière, il lui semble qu'il échange des loques pesantes de boue et de pluie contre un vêtement neuf et léger. ”
“ Toutefois, ce qui consacre la renommée d’un jeune chasseur, c’est de tuer une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de Poil de Carotte. Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes fumeuses. Le vol d’un moustique trouble autant que l’approche du tonnerre. Aussi, Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à l’heure. ”
Jules Renard,
Poil de Carotte
(1900-1915)
“ Qu'est-ce qu'il y a donc, Poil de Carotte? Il ne répond rien; il bouche ses oreilles, et sa tête rousse disparaît. Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles. Enfin madame Lepic s'avance. Elle est pâle comme une accouchée, et, fière d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmailloté avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. ”
“ A neuf heures, quand madame Lepic l'envoie se coucher, Poil de Carotte fait volontiers un tour dehors et il passe une nuit tranquille.L'hiver, la promenade devient une corvée. Il a beau prendre, dès que la nuit tombe et qu'il ferme les poules, une première précaution, il ne peut espérer qu'elle suffira jusqu'au lendemain matin. On dîne, on veille, neuf heures sonnent, il y a longtemps que c'est la nuit, et la nuit va durer encore une éternité. Il faut que Poil de Carotte prenne une deuxième précaution. ”
“ Le soleil des siestes enfile les trous des tuiles et trempe le bout de ses rayons dans l’ombre fraîche. LA PIOCHE Grand frère Félix et Poil de Carotte travaillent côte à côte. Chacun a sa pioche. Celle du grand frère Félix a été faite sur mesure, chez le maréchal-ferrant, avec du fer. Poil de Carotte a fait la sienne tout seul, avec du bois. Ils jardinent, abattent de la besogne et rivalisent d’ardeur. Soudain, au moment où il s’y attend le moins, (c’est toujours à ce moment précis que les malheurs arrivent) , Poil de Carotte reçoit un coup de pioche en plein front. ”
“ L’HAMEÇON. Poil de Carotte est en train d’écailler ses poissons, des goujons, des ablettes et même des perches. Il les gratte avec un couteau, leur fend le ventre, et fait éclater sous son talon les vessies doubles transparentes. Il réunit les vidures pour le chat. Il travaille, se hâte, absorbé, penché sur le seau blanc d’écume, et prend garde de se mouiller. Madame Lepic vient donner un coup d’œil. ”
“ Alors Poil de Carotte se jette dessus, comme on attaque un ennemi, l’empoigne, lui donne des coups de dents, des coups de tête, le morcelle, et fait voler des éclats. Rangés autour de lui, ses parents le regardent avec curiosité. ”
“ Non, papa, dit Poil de Carotte, j’aime mieux le garder. Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres et cinq perdrix. Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer son épaule endolorie. S’il rencontre quelqu’un, il montre son dos avec affectation et oublie un moment sa charge. ”
“ Elles lui égratignent les mollets, les cuisses, les fesses. Quand il a de l’eau jusqu’au ventre, il va remonter et se sauver. Il lui semble qu’une ficelle mouillée s’enroule peu à peu autour de son corps, comme autour d’une toupie. Mais la motte où il s’appuie cède, et Poil de Carotte tombe, disparaît, barbote et se redresse, toussant, crachant, suffoqué, aveuglé, étourdi. ”
“ Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers. ”
Jules Renard,
Poil de Carotte
(1900-1915)
“ Poil de Carotte n'est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, des animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte d'autrui. Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il faut se dépêcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps à corps. Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient lâche. On perd du temps, on n'en finit jamais. ”
“ Les Moutons Poil de Carotte n'aperçoit d'abord que de vagues boules sautantes. Elles poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants qui jouent sous un préau d'école. ”
“ Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des lapins, des cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à Poil de Carotte pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n'a plus de porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière fine recouverte le sol. Les pierres des murs luisent d'humidité. Poil de Carotte frôle le plafond de ses cheveux. ”
“ --J'étais malade et il n'y avait pas de pot, se dépêche de dire Poil de Carotte, qui juge que c'est là son meilleur moyen de défense.--Menteur! menteur! dit madame Lepic.Elle se sauve, rentre avec un pot qu'elle cache et qu'elle glisse prestement sous le lit, flanque Poil de Carotte debout, ameute la famille et s'écrie:--Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel pour avoir un enfant pareil? ”
“ Chacun peut opérer soi-même. Marseau se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé Veilleuse, Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté lui fait bien des envieux.Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à se faire mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours, quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, à coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées de Marseau. ”
“ Elle voûte peu à peu le ciel. Elle refoule l’azur, bouche les trous qui laisseraient pénétrer l’air, prépare l’étouffement de Poil de Carotte. Parfois, on dirait qu’elle faiblit sous son propre poids et va tomber sur le village ”
