“ Pour l’orgueil meurtri de Robert, c’était un nouveau coup de massue. Quoi ! ce beau jeune homme portant au front la triple auréole de l’autorité, de la prospérité et du bonheur, cet homme distingué, compagnon de cette femme charmante, gracieuse comme madame de Tilly, mais plus jeune, plus douce, plus belle, cet homme, c’était Jean ! Jean l’ouvrier, Jean le manœuvre, qu’il avait dédaigné, oublié ! Comment en croire ses yeux et ses oreilles ? Pourquoi n’en avait-il rien su ? Robert, abasourdi, croyait rêver. Sans le savoir, il s’était porté en avant du groupe de ses parents. ”
Errol Bouchette
Élements biographiques
Errol Bouchette (1862-1912), sociologue, journaliste, avocat et bibliothécaire québécois, incarne une figure centrale de la pensée socio-économique canadienne-française. Formé au Petit Séminaire de Québec et diplômé en lettres, il combine pratique juridique et engagement intellectuel, défendant avec force l’indépendance économique des Canadiens français.
Son œuvre, notamment Emparons-nous de l’industrie (1901) et Robert Lozé (1903), examine les tensions entre les classes sociales, la nécessité de l’éducation scientifique et la conquête du progrès collectif. À travers des réflexions à la fois politiques et humanistes, Bouchette élabore une vision de la modernité fondée sur la supériorité économique et la préservation de l’identité nationale.
Citations de Errol Bouchette
“ Robert maintenant, était debout devant elle, le visage étrange. — Adèle ! dit-il d’une voix que l’émotion ébranlait, Adèle ! je ne peux plus vivre sans vous. Laissez-moi vous aimer. Madame de Tilly, nous le savons, avait de la sagesse et du tact. Peut-être aussi que cette brusque déclaration ne fût pas pour elle une très grande surprise. Portant au jeune homme un sincère intérêt, elle avait dû remarquer sa figure amaigrie et ses yeux d’un éclat maladif et inquiétant. Il lui restait bien assez d’amour-propre pour deviner ce que tout cela pouvait présager. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ Quant à nous qui nous préoccupons surtout de l’avenir, nous n’avons jeté un coup d’œil sur l’œuvre du passé que pour nous guider dans notre étude. Nous savons que les hommes qui conquirent pour les Canadiens-français leurs libertés politiques, durent leurs succès à la noblesse de leur but, à la largeur de leurs vues, au sentiment de leur force et surtout à une supériorité réelle sur les hommes de leur temps. Nous savons que sans cela ils n’eussent pas réussi, nous savons que ces qualités ils ne les auraient point possédées sans l’éducation exceptionnelle qu’ils avaient reçue. ”
“ Je vis de mon métier. Mais quelle vie et quel métier ! Voir de loin le succès insaisissable, quel supplice !... Irène, chose bien plus terrible, j’ai vu de près le bonheur et il me faut y renoncer. À d’autres plus puissants et mieux protégés, la célébrité et la fortune, la confiance publique, les charges et les honneurs. À moi le désespoir de ne pouvoir placer ces trésors aux pieds de celle que j’aime ; à moi le déshonneur de la médiocrité. Robert s’était animé en résumant ainsi sa vie d’impuissance. Il devenait éloquent devant la jeune fille dont la sympathie évidente lui était bien douce. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ Est-il surprenant que quelques-uns manquent de courage et soient enclins à un cynisme inquiétant ; est-il surprenant qu’ils se montrent jaloux de ceux qui arrivent lorsqu’ils ne peuvent en raisonnant admettre leur supériorité réelle et qu’ils se sentent victimes d’un injuste hasard. Encore une fois nous ne les justifions pas, mais nous les plaignons ; et nous croyons que s’ils sont coupables, d’autres le sont bien davantage. La conquête du sol est la plus noble ambition que puisse avoir un peuple, car c’est celle qui conduit à la véritable grandeur, si ce peuple sait profiter de sa conquête. ”
“ Il passait sa vie sur le balcon circulaire qui entourait son phare et chantait tout le long du jour en regardant la mer. Souvent la nuit, il y dormait. Jamais il ne demandait un congé pour aller à terre et il semblait ne redouter qu’un chagrin, celui d’être obligé de quitter son petit Pilier à l’automne. Aujourd’hui, quand par un temps calme on passe d’un pilier à l’autre, si l’on regarde dans l’eau, l’on aperçoit un objet noir qui s’allonge, entre les deux rochers, comme quelque gigantesque léviathan qui se serait endormi là. C’est la carène d’un navire. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ Mais si, comme nous le croyons, la Providence leur a inspiré ces idées pour leur permettre d’accomplir une mission civilisatrice, d’ériger sur ce continent de ces monuments du progrès humain, qui, comme les lois romaines, vivront aussi longtemps que vivra le monde, leur persistance nous apparaîtra sous un jour bien différent. Or, un peuple n’accomplit de grandes choses qu’en autant qu’il est armé pour faire respecter ses idées. L’arme par excellence d’un peuple, la condition fondamentale de son existence et de ses progrès, c’est la supériorité économique. ”
“ Adèle suspendait de temps à autre le cours de ses charités, pour errer dans les villages et satisfaire sa manie de collectionneur. Avec quelques amis, et Robert était souvent du nombre, elle s’aventurait ainsi assez loin. C’est pendant une de ces promenades qu’il survint un incident qui contribua à hâter la transformation lente qui se faisait dans l’âme et les idées du jeune avocat, comme le rayon de soleil fait tout d’un coup éclore le bourgeon. Le sublime d’une existence qui tend vers l’idéal devait briller aux yeux de celui qui n’avait cru qu’aux petitesses de la vie. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ L’attention que donne l’État, en Allemagne, à l’instruction, particulièrement à l’instruction scientifique et technique, est chose aujourd’hui universellement admise. Dans certains quartiers l’on croit encore que l’Allemagne se dévoue à une philosophie idéaliste, qu’elle aime les recherches pénibles dans les sentiers abstraits des sciences, qu’elle se plaît à accumuler des faits scientifiques de peu d’utilité même pour ceux qui les recueillent. Il y a des rêveurs partout et l’Allemagne en a sa part ; mais l’instruction scientifique de la masse de son peuple est réelle et loin d’être aride. ”
“ Il était nécessaire de faire connaître l’état d’âme de Lozé avant le jour où nous l’avons rencontré et qui fera époque dans sa vie. La dame que Louise avait vue dans son bureau devait, en effet, y apporter un élément nouveau et important. Sans amis et sans argent, le jeune homme, au début de sa carrière, avait eu à choisir entre le sacrifice qui exalte et le succès qui avilit. Il faut plus que du courage et un esprit d’élite, il faut surtout une vocation inébranlable pour s’ensevelir en pleine jeunesse dans le travail opiniâtre et sérieux, l’horizon comme mûré et sans issue visible. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ Chez les Canadiens-français chaque perte est un vrai malheur, non seulement au point de vue matériel et économique, mais encore à celui du prestige national, puisque le Canadien-français reste, par son nom et sa langue, distinct des hommes d’autres origines et qu’on juge souvent du peuple par les individus qu’on a sous les yeux. Or, pour fournir une carrière à notre jeunesse, pour lui procurer la richesse qui en ce siècle est essentielle à la supériorité, il faut avant tout lui donner la science, c’est-à-dire, les connaissances qui lui sont nécessaires pour s’affirmer dans le monde moderne. ”
“ Louise était pâle. On voyait que sa nuit n’avait pas été aussi paisible que celle de Bertrand. Elle souriait cependant en brave fille qu’elle était. L’inquiétude ne lui avait pas fait négliger sa toilette. Ses cheveux châtains tordus sur la nuque, sa robe de toile, tout était soigné, propre, simple et partant de bon goût. Louise était de celles qui comprennent que la femme du peuple s’abaisse en s’affublant de la défroque des riches ou de la pacotille qui en est l’imitation. Manie de luxe est mauvaise conseillère. Béranger a beau idéaliser Lisette, le sage ne la choisit pas pour femme. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ Grâce à Meilleur, à Chauveau, à plusieurs autres compatriotes éminents, nous savons ce qu’il en coûta d’efforts aux Canadiens-français pour devenir ce qu’ils sont aujourd’hui et notre jeunesse connaît les noms et la vie de cette phalange de patriotes courageux qui se consacra avec succès à l’apostolat de l’instruction. Ils nous montrent ce peuple à son berceau, dont le rôle ne consiste d’abord qu’à grandir et à se développer, devenir dans ses générations successives la nation bien distincte qu’elle était lors de la cession de ce pays à la Grande-Bretagne et qu’elle est encore aujourd’hui. ”
“ La calme douceur de madame de Tilly eût sur Robert l’effet voulu. Il se promit bien de chérir à jamais l’amour sans espoir qui lui était échu. Mais, bien qu’il se plût encore, par un secret sentiment d’amour-propre, à se figurer la chose ainsi, madame de Tilly avait eu raison de dire qu’elle le connaissait mieux que lui-même se connaissait. Non, son sentiment pour elle n’était pas le feu d’une grande passion. C’était un alliage où il entrait cependant de l’or, puisque les choses qu’il aimait en Adèle étaient de celles qui grandissent les âmes capables de les apprécier. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ La science industrielle, pour être efficace, doit être un fleuve au cours puissant mais tranquille et sans cesse grandissant, nourri de tributaires innombrables, mais prenant sa source au cœur même de la nation, c’est-à-dire, dans le gouvernement. Que le défricheur et le colon continuent de s’avancer plus avant dans la forêt, mais que ceux qui les suivent trouvent un pays préparé par la science industrielle. L’État seul est assez puissant pour produire les grands résultats de l’industrie organisée, témoin l’industrie laitière organisée et protégée par le gouvernement de Québec. ”
“ Ainsi s’était formée entre ces deux jeunes gens une amitié qui devait durer aussi longtemps que leur vie, et qui de la part de Lionel, au moins, dès le début fut de l’amour. Ils cédèrent au penchant qui les rapprochait. Leur idylle fut le lac des bois, où les eaux profondes surgissant de sources cachées, se mêlent et se confondent sous une surface calme et à l’abri des orages. Et le père de Lucienne, homme sage, bénit cette union qui faisait le bonheur de sa fille unique dont il pouvait lui-même assurer l’avenir, en autant que cet avenir pouvait dépendre de la fortune matérielle. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ À ces idées générales vient s’en ajouter une autre qui s’applique plus spécialement à l’ouvrier industriel. Le défricheur, le colon, l’agriculteur ont certes une rude tâche à accomplir. Mais par la nature même de leur travail, ils conservent leur identité et leur indépendance. Ils ne risquent de les perdre que plus tard dans le cas où ils finiraient par souffrir avec tout le corps social d’un mauvais système économique. Il n’en est pas de même de l’ouvrier des fabriques, sous le système qui prévaut dans la plupart des pays. Plus il peine, plus il devient dépendant. ”
“ Chose admirable, cet homme qui aurait pu tout de suite acquérir une certaine somme de richesse, sût rester pauvre ; libre de changer de condition sociale, il sût rester humble ouvrier ; humble de condition, mais l’âme fière. Et c’est ainsi que, pendant plusieurs années, il persévéra dans les études qu’il s’était imposées. Le génie a de ces patiences héroïques lorsqu’il est servi par un jugement sain et un grand caractère. Le jeune homme jugeait du reste avec raison que personne ne pourrait le supplanter dans l’exploitation de sa découverte qu’il perfectionnait sans cesse. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ Cependant, dans cet état d’esprit, un peuple est moins disposé que jamais à admettre son infériorité. Il se trompe lui-même, il veut encore se croire supérieur, malgré l’évidence du contraire. Il se dit et se croit lésé, il hait les peuples qui l’ont devancé, il prend cette haine, qui n’est qu’un instinct barbare, pour de l’énergie, il remplace le patriotisme par le chauvinisme. ”
“ Le rapide est proche et le jour finit — Je ne m’étonne plus que vous soyez attaché à ce lieu admirable, dit Robert, après que chacun eut exprimé son admiration. La beauté du point de vue est sans égal. — L’endroit m’est cher à bien d’autres titres encore, répondit M. de la Chenaye. Vous êtes, vous, les hommes d’aujourd’hui et vous avez raison, il faut être de son temps. Moi, je suis un homme d’hier, et avec les années les choses du passé deviennent plus chères à mon cœur. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ Examinons donc les causes qui ont conduit au succès nos ancêtres, et voyons si dans cet âge scientifique et industriel, où les conditions essentielles au succès sont si différentes de ce qu’elles étaient autrefois, les Canadiens-français tiennent encore au Canada le rang auquel leur intelligence et les efforts de leurs devanciers leur permettent d’aspirer. Qu’on ne s’étonne pas si nous commençons ce travail par certaines considérations qui paraissent se rapporter plutôt à l’instruction publique qu’à l’industrie. C’est la saine éducation qui conduit à tous les succès. ”
“ Il reconnut sa propre grange. La rivière s’était glissée jusqu’à elle la nuit, en sournoise, et l’enlevant sur ses ondes puissantes l’avait déposée à la place des rosiers noyés. Le tour fait, elle s’était retirée. Le premier moment d’humeur passé, le seigneur finit par rire de sa mésaventure. C’était un brave homme, assez insouciant. Il n’en fut pas de même de sa femme. Son jardin ruiné lui tenait au cœur. La pensée que ce malheur pouvait à tout instant se renouveler, l’inquiétait. Elle se mit en prière devant une statue de sainte Anne qu’elle tenait d’un missionnaire martyr. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ Il nous reste à protéger cette matière première contre l’exportation et à devenir dans les spécialités ainsi désignées des fabricants tellement scientifiques qu’il soit impossible de nous faire une concurrence sérieuse. Malgré cet excès que nous croyons découvrir dans le système allemand, son exemple n’en est pas moins utile à étudier. Il nous montre qu’il est possible de créer en peu de temps une grande puissance industrielle basée sur la connaissance populaire des arts industriels et l’appui de l’État. L’Allemagne est devenue en vingt ans l’une des puissances industrielles du monde. ”
“ Cette fois, une voix profonde répondit : « Qui est là ? » — L’« Alice, » le yacht de M. Lozé. Prends du large, te dis-je. — Ah ! C’est bien. On y veille, répondit la même voix ; mais d’un ton rassuré. — Quel est ce vaisseau, demanda Jean ? — C’est la goélette la « Marie. » — La « Marie » ? — Oui. Le contrebandier. C’était en effet le contrebandier qui s’échappait lentement à la faveur de la brume. Deux hommes dans une chaloupe remorquaient péniblement la goélette. Deux autres, sur le vaisseau même, le poussaient avec de longues rames comme celles d’une galère. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ Ces hommes, pour la plupart ecclésiastiques, nourris de toute la science du vieux monde, ayant vécu dans le calme d’avant la tempête, ayant souffert de son déchaînement, trouvèrent chez nous bon accueil et quelques-uns des chaires dans nos collèges. Il était difficile de trouver des hommes mieux préparés pour le professorat au milieu d’un peuple comme le nôtre. Aimant leur patrie, tout en détestant les crimes qui s’y commettaient, ils surent séparer l’ivraie du grain. Ils donnèrent à la jeunesse des collèges la grandeur des idées modernes et la modération qu’il faut pour en user sagement. ”
“ L’homme sérieux n’est pas nécessairement un ermite ou un hibou. Le fait est que le jeune homme, plus sage, avait plus de gaieté qu’autrefois, étant plus heureux. De temps à autre, il se dérobait à ses études, pour chercher des distractions. La maison de madame de Tilly était toujours celle qui lui plaisait davantage. Il trouvait, comme autrefois et plus qu’autrefois, en cette aimable femme une amie et une confidente sûre et désintéressée. Elle cachait avec soin la tristesse qui lui venait parfois au cœur lorsque Robert lui parlait de ses projets et de ses espérances. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ Cela doit nous démontrer qu’en cherchant à développer notre industrie, il n’est pas nécessaire de forcer la nature ni de faire tout à la fois. Tout en nous conformant aux conditions économiques actuelles, il faut travailler aussi en vue de celles de l’avenir. Dans quelques années sans doute, cette gêne constante que les économistes appellent par euphémisme surcroît de production, — mais qui, au fond, n’est que la manifestation de la misère publique, puisque cela veut dire tout simplement que la population est trop pauvre pour acheter — disparaîtra nécessairement, du moins en partie. ”
“ Dans les pays de vieille civilisation, où des populations innombrables se disputent le pain, on comprend que l’égoïsme féroce devienne en apparence — car il n’en est jamais nécessairement ainsi, — la loi inéluctable. Mais dans nos pays, où la richesse inépuisable de la nature attend encore le travail de l’homme pour la féconder, il est triste de constater que la lèpre du parasitisme, qui en est le principal signe extérieur, existe à l’état endémique et qu’elle se propage surtout parmi ceux qui par la nature des choses semblent être appelés à donner aux autres le bon exemple. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ L’Allemagne est devenue la première nation industrielle du monde, une terreur constante pour les autres nations, même pour la Grande-Bretagne qui croyait enfin régner sans conteste. Si nous cherchons la cause de si prodigieux résultats obtenus en si peu de temps, nous la trouverons en ceci que l’Allemagne a « organisé l’industrie » en établissant un système à peu près parfait d’instruction technique et industrielle, en maintenant des centres d’études et d’expériences scientifiques, en aidant les industries naissantes financièrement au moyen de tarifs, de bonus et de subventions. ”
“ Montréal, soit dit en passant, a cela d’une capitale, qu’on peut y trouver les éléments épars d’une vraie vie sociale, lesquels, faute d’un centre de réunion favorable, forment de petits groupements comme celui que nous parlons. Un tel milieu pouvait distraire l’ennui d’une femme jeune encore et intellectuelle, en qui la passion et le chagrin avaient laissé leur trace profonde et qui devait porter sur son cœur les rides qui ne paraissaient pas sur son visage. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ Ceux qui observent savent que les dangers que nous signalons ici ne sont pas imaginaires. Ils savent ce que vaut un vain titre dans une profession encombrée ; ils savent qu’il n’y a chez nous presque pas de carrière pour les jeunes talents dans les sciences, les arts, la littérature et l’industrie ; qu’une foule de jeunes gens qui devraient être des producteurs utiles, les forces vives de la nation, ne sont que des parasites qui végètent dans toutes les positions inférieures. ”
“ On le conçoit, les femmes du monde fréquentaient peu ce salon excentrique, pas plus méchant, peut-être, à tout prendre, que les autres, mais où l’on rencontrait plus d’une excommuniée sociale. Les hommes y venaient en grand nombre, et l’on était à peu près sûr d’y trouver des personnages dignes de remarque. Même pour les femmes, du reste, la règle d’exclusion n’était pas absolue. Madame de R., par exemple, se regardant par sa naissance, son âge et sa fortune au-dessus des conventions, négligeait d’autant moins sa cousine madame de Tilly qu’elle ne s’ennuyait jamais chez elle. ”
Errol Bouchette, Emparons-nous de l’industrie
“ Pour la rendre entièrement nôtre, il faut mettre le peuple en état de participer dans les profits de l’industrie par la généralisation de l’instruction industrielle et l’encouragement et la surveillance de l’État, de telle manière que toutes les ressources du pays concourent au même but. Avec un pareil système et situés comme nous le sommes, les résultats, nous le croyons fermement, seraient bien plus grands et plus rapides qu’ils le furent jamais dans aucun autre pays du monde. ”
“ Sauf des goélettes de faible tirant d’eau et des bateaux-pilotes qui y accostent à de rares intervalles, il n’est guère fréquenté que par les petits pêcheurs d’éperlan. Aussi est-il devenu la promenade de prédilection des amoureux. Rien d’étonnant donc que nous y retrouvions Robert et Irène. Celle-ci les coudes appuyés sur un poteau d’amarrage, braque une jumelle sur la mer déserte. Son compagnon à demi couché sur la poutre en saillie qui fait le bord du quai, contemple Irène. ”
“ L’hospitalité est toujours la première pensée de ceux qui vivent habituellement loin des autres hommes. D’une voix très douce, il leur souhaita la bienvenue. Le timbre de sa voix rappelait celle de l’indien, où l’on retrouve souvent, comme un écho des harmonies de la nature sauvage. Rien de plus rude que le parler des « voyageurs » et des hommes de cages, qui vont dans la forêt par bandes pour abattre les pins. L’indien et le chasseur vivent isolés. ”
“ Votre mal n’est pas de ceux qui ne guérissent pas, et vous vous méprenez sur sa nature. Du reste, je vous conterai peut-être un jour mon histoire, comme à un bon camarade, et vous saurez alors qu’il ne faut pas me parler d’amour. Lozé voulut protester, mais elle poursuivit : — Depuis quelque temps je vous observe. Vous êtes fatigué et énervé. Il vous faut du repos, la campagne. Allez embrasser votre mère, cette excellente mère dont vous m’avez parlé. C’est même très mal d’avoir paru la négliger si longtemps. Allons, promettez-moi cela. Vous verrez que mon conseil vous portera bonheur. ”
“ Dès les premiers jours de Jean dans la fabrique, une enfant avait distingué le jeune ouvrier au front pensif et serein. Plus tard, l’enfant devenue fillette, tapageuse et rieuse, mais poussée quand même par le sentiment de la belle dans la légende de batelier, s’était plus d’une fois embarquée dans son canot. Et puisque l’homme est ainsi fait qu’il ne peut vivre sans s’épancher, c’était à cette enfant que le jeune ouvrier avait ouvert son cœur. ”
“ Personne ne doit échapper à ses responsabilités. Avant d’écouter la pitié, laissons parler la justice. Mais surtout n’oublions pas que devant le tribunal de l’avenir, Robert ne comparaîtra pas seul. Nous serons jugés à ses côtés. Lorsqu’on y accusera tant de générations de jeunes gens, l’élite de nos intelligences, d’avoir failli à leur devoir, lorsqu’on leur reprochera d’avoir dissipé leur riche héritage, d’être devenus moralement et matériellement des déshérités du sort : On nous a vaincu par la trahison, répondront-ils. ”
“ Son caractère si élevé eut été plus aimable, sans doute, sans certaines malheureuses préventions, mais elle était noble même dans ses erreurs, qui étaient pour elle des principes, et malgré l’âge, d’une grâce, d’un charme dont le secret se perd. Telles devaient être ces autres femmes canadiennes, madame X., fermant son salon au représentant du souverain, coupable à ses yeux d’un solécisme social, et madame Z. refusant dans une cour européenne le rôle d’une Montespan. Indépendance de caractère chez l’une, grandeur d’âme chez, l’autre, voilà le résumé des vertus de ce groupe. ”
“ Elle appartenait en effet à un monde dont il avait à peine soupçonné l’existence. Chose qui pourra paraître paradoxale, de cette femme cultivée aux simples habitants des campagnes, la distance était moins grande que celle qui la séparait d’un être tel qu’était alors Lozé. De même que l’or du filon, qui aux mains de l’artiste se transforme en bijou, peut dans la pièce de monnaie devenir immonde, l’homme peut soumettre son intelligence et son instruction, qui sont l’or, à quelque esclavage intellectuel qui les dégrade. ”
“ Pour cela, j’essaie tout d’abord de bien comprendre mes devoirs. L’avocat, s’il a une raison d’être, doit faire plus qu’obéir à la lettre des lois. Il doit avoir une mission, il doit être un guérisseur. Pas plus que le prêtre ou le médecin, il ne lui est permis de prêter son ministère aux abus sociaux. C’est, ou du moins ce devrait être, jusqu’à un certain point, une profession de sacrifice que la sienne puisqu’elle conduit à la plus haute fonction de la vie civile : la magistrature. ”
“ Êtes-vous toujours décidés à nous accompagner ? demanda Jean. — Nous sommes prêts, répondit Irène. Nos malles sont faites, nos testaments aussi. Si votre coquille de noix chavire au milieu du golfe, nos héritiers n’auront pas à se plaindre. Je croyais qu’un millionnaire américain ne voyageait jamais qu’en bateau à vapeur, avec un régiment de domestiques, un cellier et un chef de cuisine. — Petite campagnarde ! Les gens d’esprit, il s’en trouve même parmi les millionnaires, préfèrent la voile lorsqu’ils ne sont pas pressés. Nous flânerons au gré d’Éole, sans bruit et sans fumée. ”
“ Ébloui et troublé, il y céda. — Chère mademoiselle Irène, répondit-il à la jeune fille, nous avons tous nos soucis, et je regrette d’apprendre que vous n’y échappez pas, vous qui cependant paraissez si heureuse et qui êtes si digne de l’être. — Vous croyez donc qu’une jeune fille vit sans inquiétudes ? C’est peu nous connaître. Pour moi, je crois bien que nous en avons plus que les jeunes gens. Libre au jeune homme de façonner sa vie comme il lui plait. Son avenir dépend de ses propres efforts. ”
“ On lui apportait maintenant des affaires telles que peuvent en accepter ceux qui comprennent les devoirs et les responsabilités de leur profession. Depuis qu’il ne recherchait plus les clients, les clients le recherchaient. Et dans chaque cas, il se sentait assez fort pour imposer sa manière de voir et ses conditions, tandis qu’auparavant il n’avait été que l’humble serviteur du plus obscur plaideur. Robert ne se reconnaissait plus lui-même. Ne pouvant contenir le bonheur qui débordait en lui, il s’épanchait dans le cœur d’Irène. Des voix nombreuses chantaient ses louanges au pays natal. ”
“ Le génie qui s’ignore peut un temps ramper ; dès qu’il se connaît, il remonte sans effort à sa place naturelle. L’effort consciencieux que Robert avait fait, le relevait à ses propres yeux. Son succès lui inspirait confiance et courage. Il sentait qu’il s’élevait jusqu’au niveau de Jean et qu’ils pouvaient, désormais se tendre réciproquement la main. Sa position au barreau était devenue fort enviable. Il en recueillait comme premier fruit un commencement de vraie clientèle. Elle était loin, la piètre pratique d’autrefois ! ”
“ Ce sont eux, avec l’appui plus solide d’une nombreuse classe agricole, laquelle est, on peut le dire, le champ de recrutement du génie, qui firent la puissance plus durable de pays modernes tels que la Hollande et l’Angleterre. Ce sont eux aussi qui feront notre puissance à nous Canadiens-français. Sans eux, nous serons toujours dans l’infériorité, non point par l’intelligence, mais par l’instruction et la richesse, c’est-à-dire au point de vue de l’influence sociale et politique. ”
