“ La vérité, c’est moi, vérité farouche d’énergie et de conviction, entends-tu, docteur ? c’est la bonne, c’est la seule vraie. Dis tout cela au baron, et fais qu’il le voie et le comprenne. — Oui, oui, dites-le au baron, répéta Pasquali, moi, je ne saurais pas ; mais, si vous le dites comme il vient de le dire, le vieux brave homme le croira, puisque moi... qui certes ne le gâte pas, ce drôle,... me voilà persuadé que cette fois il aime pour tout de bon. — La Florade, répondis-je, il faut parler toi-même. En fait d’amour, on n’est éloquent et persuasif que dans sa propre cause. ”
G. Sand
Résumé
Tamaris (RDDM), œuvre de George Sand publiée dans la Revue des Deux Mondes, explore les tensions entre amour, désir et devoir social à travers une intrigue centrée sur La Florade, un jeune homme en quête de passion, et la marquise, dont les choix provoquent des conflits.
Les paysages de la Bastide, des falaises de Cap Sicier et des collines de La Seyne servent de toile de fond à des dialogues percutants, où les personnages confrontent leurs idéaux. L’œuvre, à travers des citations révélant des dilemmes émotionnels, met en lumière la complexité des relations humaines et l’ambiguïté des sentiments, dans un cadre à la fois poétique et réaliste.
Citations de Tamaris (RDDM) (G. Sand)
“ Il en est de même à l’égard de Mlle Roque. Je l’aimerais de bien bon cœur, si elle n’en devait pas souffrir. — Ne profanez donc pas le verbe aimer ! Vous n’aimez ni l’une ni l’autre. — Je les aime comme je peux et plus que je ne devrais, car il est bien certain qu’aucune d’elles ne réalise mon rêve d’amour. Vous avez beau dire et croire que mon âme est dépensée en petite monnaie ; je sais bien le contraire, moi ! Je sais et je sens que je n’ai pas commencé la vie et qu’il y a en moi des trésors de tendresse et de passion qui n’auront peut-être jamais l’occasion de se répandre. ”
“ Ce qu’il rêve déjà, c’est d’être marin, je parie ! Demain il l’aimera pour ses tendres caresses et ses fines gâteries... Il ne connaît de moi que la tisane et les cataplasmes ! Vais-je donc être jaloux de Paul ?... Non, pas plus que je ne veux l’être de sa mère. La Florade est aventureux. Il recule sans doute encore devant l’idée de conquérir la fortune avec la femme : mais il est homme à accepter et à dominer à force de cœur et d’audace les plus délicates situations... Oui, oui, il osera ce que je n’oserais pas, et ce sera tant mieux pour elle. ”
“ Comme je redescendais vers ma demeure, j’entendis un frôlement d’herbes et de branches. Je regardai avec soin. Je vis La Florade enveloppé dans son caban, à cinq ou six pas de moi, dans les buissons. Il ne me vit pas, il s’en allait furtivement du côté de l’escalier qui conduisait chez Pasquali... Demeurait-il là toutes les nuits, et voyait-il la marquise au lever du jour ? — Je ne voulais rien savoir que d’elle-même. Je rentrai chez moi, maudissant l’imprudence de ces rendez-vous, qu’un jour ou l’autre la Zinovèse pouvait surprendre et faire payer si cher. ”
“ C’est peut-être Nama qui aime ? Et quand j’y songe, cette passion de chien fidèle qu’elle a pour La Florade, ce dévouement aveugle, tranquille, soumis, qui n’est ni amour ni amitié... — Prenez garde, c’est un instinct fanatique dans une intelligence sans clarté, et ces engouemens-là ne viennent pas sans motif dans les têtes bien saines. Je ne veux pas dire que La Florade en soit indigne ; mais elle le connaît si peu et elle est si incapable de l’apprécier, qu’elle eût pu en aimer tout autant un autre sans savoir pourquoi. — Alors vous êtes persuadé qu’une tête saine peut se fier à son cœur ? ”
“ Je saluai rapidement Pasquali et j’entrai brusquement dans le vestibule, comme si j’eusse voulu défendre la maison d’un assaut. En me voyant, la marquise exprima une vive satisfaction et dit à Pasquali : — Ah ! voilà notre providence, à Paul et à moi ! Mais où cours-tu ? ajouta-t-elle en rappelant l’enfant, qui voulait s’échapper à travers mes jambes par la porte entr’ouverte. — Laisse-moi aller voir l’officier de marine qui est dans le jardin, répondit Paul ; je veux regarder de près son uniforme ! — Non, lui dis-je, vous n’irez pas ! Quand on est enrhumé, on ne doit pas courir dehors ! ”
“ Vous savez ! les gens qui ne comprennent la campagne qu’avec la vie de Paris ou la vie de château ! On me trouverait bizarre d’avoir les goûts d’une bourgeoise ; peut-être irait-on jusqu’à me traiter d’artiste, c’est-à-dire de tête folle, ou bien l’on supposerait que j’ai quelque intérêt de cœur bien mystérieux pour vivre ainsi dans une villa de troisième ordre, loin de toute région adoptée par la mode. — Et toutes ces questions, toutes ces insinuations, toutes ces critiques, tous ces étonnemens devant mon enfant, qui, un beau matin, me dirait : — Ah ça, mère, tu es donc bizarre ? ”
“ Je ne pus résister au désir de gravir le talus rocheux qui nous séparait du fort à travers les chênes-liéges, les pins et les innombrables touffes de bruyère arborescente qui commençaient à ouvrir leurs panaches blancs. Nous atteignîmes le sommet de la colline, et je contemplai une autre vue moins gracieuse, mais plus immense que celle de Tamaris, toute la chaîne calcaire des montagnes de la Sainte-Baume, la petite rade de Toulon et la ville en face de moi, à l’ouest une échappée sur les côtes pittoresques de La Ciotat. — Montrez-moi la batterie des hommes sans peur, dis-je à M. Pasquali. ”
“ Il y a deux ou trois mois que je n’ai été voir Pasquali, et vous m’apprenez que le gaillard a une belle voisine ; mais je vous réponds bien que, s’il en rêve la nuit, c’est sous la forme d’un poulpe caché entre deux roches. Voyons, voyons ! parlez-moi de cette beauté mystérieuse : une grande dame, vous dites ? — J’ai dit l’air d’une grande dame ; mais elle s’appelle d’un nom plébéien. — Ça m’est bien égal ! Il n’y a pour moi de noblesse que celle du type. Une batelière est une reine, si elle a l’air d’une reine. ”
“ Je voulus encore faire cesser l’expansion de La Florade, mais il me supplia de le laisser parler : — Puisque tu m’as rendu à la vie, laisse-moi vivre un peu, dit-il, et me souvenir que je suis un homme et non une brute. Tu sauras donc que la conduite hardie et franche de la marquise m’avait rendu la raison subitement. Je ne respecte peut-être pas assez la vertu des femmes, parce que je n’y crois pas absolument ; mais, croyant à l’amour, il faut bien que je le respecte, et jamais je n’ai eu la tentation de trahir un ami plus heureux que moi, lorsqu’il méritait son bonheur. ”
“ Je t’ai interrogé pour savoir ce que ce pouvait être qu’un homme si hardi. Ce pouvait être un très grand cœur ou un très mince paltoquet, et ce n’est ni l’un ni l’autre. C’est un enfant terrible. Tu crois la marquise moins pénétrante et moins sévère que moi ? Pourquoi cela ? — Parce que, le jour où la Zinovèse est venue la voir, elle a pleuré, beaucoup pleuré, je vous jure ! Elle voulait le fuir, et son cœur se brisait. — Pauvre femme ! dit le baron en riant ; c’est vrai qu’elle a pleuré, et encore le soir en tête-à-tête avec moi. ”
“ Je voulus gravir jusqu’à la pointe du promontoire, mais de là je ne vis que la mer immense et la garigue déserte jusqu’à la forêt parcourue la veille. Je me flattais de reconnaître la robe noire de la marquise, si elle était en promenade de ce côté. Je ne vis pas un être humain entre la falaise et la forêt. Je redescendis, et comme j’approchais d’une source où, sur quelques mètres de terre fraîche entourés d’une palissade, croissaient au beau milieu du désert des légumes Dieu sait par qui plantés, je vis un homme assis au bord de l’eau qui se leva à mon approche : c’était Marescat. ”
“ Elle a aussi pour elle qu’elle a toujours été sage ; dame ! fière comme une reine, contente d’être courtisée, mais ne souffrant pas qu’on la touche ! C’est égal, j’aime autant qu’il la garde que de me la prêter seulement pour une semaine : je n’aurais qu’à dire un mot de travers, elle serait dans le cas de m’arracher les deux yeux. — Mais, docteur, prenez garde à vous en effet ! dit la marquise, qui, penchée en avant, écoutait le babil de son conducteur ; si vous ne la guérissez pas, elle vous assassinera. — Oh ! elle n’est pas traître ! reprit Marescat ; c’est la colère, voilà tout ! ”
“ On m’avait assuré que beaucoup d’entre eux devenaient fous, ou tombaient dans une mélancolie noire qui les conduisait au suicide. C’est qu’en effet l’austérité des montagnes de Provence semble un milieu impossible pour cette race éminemment matérialiste et portée à l’activité de la vie pratique. Le Provençal est poète à la manière des Italiens : tout est image pour lui, et son langage figuré, orné de comparaisons et de métaphores, prouve qu’il ne subit pas la contemplation à l’état de rêverie ; il a besoin de réagir contre la nature, et quand elle réagit sur lui, il doit en être écrasé. ”
“ Quand vous m’aurez tranquillisé l’esprit sur les études classiques... — Je m’en occuperai dès ce soir. — Eh bien ! merci, dit-elle en me tendant la main. Et à présent laissez-moi vous dire que je ne suis pas si indiscrète ou si légère que j’en ai l’air en acceptant vos soins et en réclamant vos services. On est toujours dans son droit quand on se fie à la bonté d’un cœur et à la raison d’une intelligence : or je vous connais depuis longtemps. — Moi, madame ? — Oui, vous ! Est-ce que le baron de La Rive ne vous a jamais parlé de moi ? ”
“ C’est un spectacle désordonné, une fantaisie vraiment grandiose. Sous nos pieds, le jardin du sacristain, c’est-à-dire quelques mètres de terre cultivée en légumes avec une dent de rocher pour support et une échelle pour escalier, fit beaucoup rire le petit Paul et son ami Marescat. À notre gauche, le cap Sicier précipitait dans la mer son profil sec, dentelé en scie, d’une hardiesse extrême ; à droite, la falaise boisée arrondissait peu à peu l’âpreté de ses formes et s’en allait en ressauts élégans jusqu’à la plage de Brusc et aux îles. ”
“ Écoutez l’aventure, elle n’est pas compliquée. « Un soir, il y a six semaines, en revenant seul de chez Pasquali, c’était trois jours après la mort tragique du vieux Roque, j’entendis des cris effroyables partir de la bastide. Je crus qu’on assassinait les femmes restées seules dans cette maison en deuil. Je ne fis qu’un saut ; j’enfonçai la porte d’un coup de poing, et je vis Nama pour la première fois. Étendue sur un tapis avec sa vieille négresse, elle était vêtue d’une courte tunique de laine blanche, les cheveux épars, belle comme une statue grecque... » ”
“ Le vent d’est, qui passe au pied des Alpes de Nice et rase la mer, apporte au contraire sur le littoral de Provence des aspirations d’une longueur démesurée, des sanglots d’une douleur inénarrable. Je songeais malgré moi à la villa Tamaris, exposée par le prolongement de la presqu’île à cette fureur des rafales. Je songeais surtout à l’austère veillée de la marquise, seule dans sa chambre, étiquetant des plantes ou repassant ses auteurs pour la leçon du lendemain à son fils, maintenant endormi sous ses yeux. — Mais était-elle toujours seule, la sainte et digne femme ? ”
“ Une barque parut et disparut plusieurs fois à cette limite indécise, puis elle se plongea dans le voile et s’effaça comme si elle eût été submergée. Les voix fortes et enjouées des pêcheurs montèrent jusqu’à nous, comme le rire fantastique des invisibles esprits de la mer. — Ils se sont donc envolés ? s’écria l’enfant. — Non, répondit Marescat, ils sont en plein clair. Le nuage est entre eux et nous. — Nous voici bien réellement au bout du monde, dit la marquise, dont je me rappelle la moindre impression. Tout le bleu qui est là devant nous n’appartient plus qu’à Dieu. ”
“ Je chargeai Gaspard de lui porter ma lettre à l’heure où elle s’éveillait ordinairement, et, tandis que le baron dormait encore, je pris le chemin du Baou-Rouge. Le vent s’était élevé tout à coup et la mer déferlait sur le rivage. Quoique le ciel fût d’une limpidité admirable, le cap Sicier présentait un phénomène que j’avais déjà observé une ou deux fois dans la saison. Un grand nuage, battu du mistral dans quelque région élevée du ciel, s’était laissé tomber sur la haute falaise de la presqu’île et s’y tenait littéralement collé comme un manteau. ”
“ Pourra-t-elle vous épouser, et le voudrez-vous ? Non, votre fierté, votre dévouement pour elle s’y refuseront, car en vous épousant elle attirera peut-être des malheurs très grands sur elle-même. Dans certaines familles, la veuve est tenue de ne pas se remarier, ou de perdre la tutelle de son fils. La voilà donc ruinée, séparée peut-être de cet enfant qu’elle idolâtre, ou bien forcée de vous éloigner, et mourant de chagrin ni plus ni moins que la très placide et très bornée Mlle Roque, ou que la très illettrée et très emportée Zinovèse. ”
“ Au bas de la colline de Tamaris, nous vîmes accourir Paul, l’enfant de la charmante locataire de M. Aubanel. Il se jeta dans mes bras, et je le portai jusqu’en haut en excitant son babil. Il était beau comme sa mère, aimable et sympathique comme elle. Aubanel me fit l’éloge de Mme Martin, dont il était déjà l’ami, disait-il. Aimable et sympathique lui-même, il pouvait être cru sur parole ; mais je remarquai qu’en prononçant son nom, il eut un certain sourire de réticence : elle ne s’appelait pas réellement Mme Martin, cela devenait évident pour moi. ”
“ Je dus me soumettre, et l’apaisement du mistral me permit enfin de sortir. Il me tardait de reprendre mes forces et de ne plus retenir le baron, qui s’obstinait à ne pas me laisser seul. Je montai lentement la petite colline, appuyé sur le noble vieillard que tant de fois j’avais soutenu et porté dans mes bras, et je revis Mme d’Elmeval dans sa bastide de Tamaris. Je la voyais mieux là que partout ailleurs. Quelque naturelle qu’elle soit, une femme d’un caractère sérieux est toujours plus elle-même quand elle est chez elle, au milieu de ses occupations intimes. ”
“ Nous étions à la pointe sud de la France, et nous enveloppions Paul de son manteau, car le vent était glacial. Une brume irisée au bord, mais compacte à l’horizon, faisait de la Méditerranée une fiction, une sorte de rêve, où passaient des navires qui semblaient flotter dans le vide Au bas de la falaise, on distinguait les vagues claires et brillantes, encore diamantées par le soleil. Cent mètres plus loin, elles étaient livides, puis opaques, et puis elles n’étaient plus ; les derniers remous nageaient confondus avec les premières déchirures du nuage incommensurable. ”
“ La Provence possède à profusion la plus belle pierre à bâtir qui existe, un calcaire gris ou bleuâtre qui a la finesse de grain et la densité du marbre. Les yeux indigènes ont horreur de ce beau produit de la nature. Il faut cacher et barbouiller cela. Il faut tâcher de faire croire aux Italiens qui passent en mer, le long des côtes, qu’on a comme eux des palais de marbre de toutes les couleurs. Aussi cette région, que la nature semble avoir mouvementée et plantée pour les délices des artistes, est-elle gâtée par une sorte de gale. ”
“ Croyez-moi si vous voulez, j’ai passé plusieurs nuits sans fermer l’œil. Je voyais toujours cette belle fille chaste et même froide me regarder d’un air de reproche et se jeter dans le sein de sa négresse en disant : — Il ne veut pas m’aimer ! a Je ne l’ai donc jamais trompée ! Non, pas un instant ! mais elle m’a vu ému malgré moi. Elle n’a pas compris l’espèce de combat dont je voulais triompher. Elle ne sait pas la différence qui existe entre le cœur et l’imagination. Elle n’y comprendra jamais rien. Elle croit que je l’aime, mais qu’un autre engagement me défend de le lui dire. ”
“ Nous suivîmes pendant vingt minutes le petit chemin bas, ombragé et mystérieux qu’il désignait, puis pendant vingt minutes encore un sentier qui remontait vers des collines, et nous entrâmes à tout hasard dans un bois de pins, de liéges et de bruyère blanche de la même nature que celui du fort. Un sentier tracé par les troupeaux dans le fourré nous conduisit à une palombière. Dix pas plus loin, pénétrant à tour de bras à travers les buissons épineux, nous trouvâmes les débris d’un four à boulets rouges et les buttes régulières bien apparentes de la fameuse batterie ”
“ L’amour est passé de mode, il tend à disparaître, comme tout ce que l’hypocrisie change en vice, ou la cupidité en calcul. — Eh bien ! voyons, reprit le baron après une pause, qu’est-ce que tu penses de ce La Florade, qui érige en principe l’amour avant tout et au-dessus de tout ? — Mon ami, répondis-je avec le calme d’un homme qui se réveille dans une autre vie après avoir rompu avec toutes les joies de la terre, parlez-moi ouvertement. La Florade est épris de la marquise, je le sais ; la marquise songe à se remarier, cela doit être, et vous n’êtes pas éloigné de protéger La Florade ? ”
“ Je gagnai le pied de sa paroi verticale ; mais là je vis que c’était un simple contre-fort de la cime réelle, et que j’avais une clairière à traverser pour atteindre celle-ci. La clairière franchie, la cime n’était qu’un autre contre-fort. Cette longue terrasse lisse et montant en ligne douce vers la brisure de la montagne, cette surface blanche et plane que j’avais vue d’Hyères et de Tamaris, et que du pied même du Coudon on croit voir encore, offrait une suite de créneaux assez réguliers séparés par des vallons. ”
“ Marescat se disputa avec moi pour porter le petit Paul, qui ne voulait être porté par personne. Mme d’Elmeval marchait d’un pas égal et soutenu. Au pied de la chapelle, le précipice est vertigineux. On plonge à pic et parfois en encorbellement sur la mer. La paroi est très belle : des brisures nues traversées tout à coup par des veines de végétation obstinée, des arbres nains, des astragales en touffes énormes, des arbousiers et des asphodèles qui s’accrochent avec une rage de vie à d’étroites terrasses de sable et de racines prêtes à crouler avec les assises qui les portent. ”
“ Il se croyait déjà débarrassé de l’inquiétante aventure de la bastide Roque, et il respirait à pleins poumons comme un homme qui a craint de perdre sa liberté. Je ne lui parlai pas de ma promenade avec la marquise. J’évitai de lui parler d’elle, et malgré tout je trouvai le moyen de me sentir très jaloux de lui. Il me sembla qu’il m’examinait avec surprise, qu’il devinait en moi quelque trouble insolite, et qu’en s’abstenant de m’interroger il se réservait d’en apprécier la cause par lui-même. ”
“ C’est après tout une promenade qui n’est pas exorbitante, d’autant plus qu’on peut la faire en grande partie à dos de quadrupède, et je la conseille à tous les amans de la nature pittoresque. La grande masse, brusquement coupée, ne plonge pas dans la mer : une vaste plaine et des falaises l’en séparent ; mais elle est assez élevée pour dominer toutes les hauteurs environnantes et pour que la vue embrasse tout le littoral de Marseille jusqu’à Nice. Les Alpes montrent leurs cimes neigeuses à l’horizon est, et on y distingue à l’œil nu les fortes brisures du col de Tende. ”
“ Je regardai la marquise, qui me parut encore plus émue et plus charmée que Mlle Roque. Le retour de Paul, si impatiemment attendu, était-il l’unique cause du rayonnement de son regard ? Tout à coup elle se troubla. — Docteur, me dit-elle, cela me fait mal de voir votre ami courir sur ces roches glissantes ! S’il tombait avec Paul ! Criez-lui donc de s’arrêter. Elle oubliait que j’avais encore de la peine à parler et qu’un cri me déchirait la poitrine. Je criai quand même, et je courus au-devant de La Florade. ”
“ Abstenons-nous de curiosités qui ne peuvent nous donner qu’une sensation égoïste et passagère, ne courons pas après tous les feux follets de la passion : cherchons le soleil durable et vivifiant de l’amour. — Oh ! ce soleil-là,... à quoi le reconnaîtrais-je ? dit La Florade, railleur, mais un peu pensif. — À l’utilité de votre dévouement pour la personne aimée, répondis-je. Plus vous donnerez de votre cœur et de votre volonté, plus il vous en sera rendu par l’influence divine de l’amour ”
“ Où est la femme idéale que nous nous créons tous ? Elle existera pour nous un instant peut-être, en ce sens que nous croirons la saisir où elle n’est pas, et que nous prendrons quelque nymphe vulgaire pour la déesse elle-même ; mais l’illusion ne durera pas. Vous voyez que je parle comme un sceptique ; mais du diable si je le suis ! Puisque la vie est faite d’aspirations, je veux toujours aspirer, et ce que je trouverai, je prétends m’en contenter sans renier Dieu, l’amour et la jeunesse. — Alors épousez Mlle Roque ”
“ Tâchez de décider Mlle Roque à quitter cette maison où elle deviendra folle, et à s’en aller vivre ailleurs où elle n’espérera plus vous voir. Décidez-la aussi à vendre quelques bijoux inutiles, Pasquali m’a dit qu’elle en avait pour une certaine valeur ; alors, qu’elle vende ou non la bastide, elle pourra échapper aux propos qui ne font que d’éclore, et trouver, à deux ou trois lieues d’ici, dans un coin où vous aurez soin de ne jamais passer, un bon paysan riche ou un rude marin qui l’épousera sans lui demander compte de quelques battemens de cœur apaisés et oubliés. ”
“ « La Zinovèse a vu la marquise hier ! » me dit-il. Et comme en raison de la défense qui m’avait été faite de donner aucune explication j’essayais de feindre l’ignorance : « Je sais tout ! ajouta-t-il. J’ai vu la Zinovèse hier au soir. Tiens, voici la preuve ! » Et il me montra à son petit doigt la bague que la marquise avait donnée la veille à Mme Estagel. — Ah ! La Florade, m’écriai-je, tu lui as pris cette bague ! Tu lui avoues donc que tu aimes la marquise ? et tu viens ici, la nuit, au risque d’être suivi ! et tu ne crains pas la vengeance d’une femme poussée à bout ? ”
“ Dans huit jours, j’installerai le baron et je fuirai, laissant à la marquise un conseil et un appui sérieux. — Moi, j’oublierai, puisqu’il le faut ! J’essuyai la sueur froide qui coulait de mon front, je remontai les degrés de la noria, je redescendis ceux de la bastide, et j’étais au rivage quand le canot y déposa ses passagers. Malgré moi, mon premier regard fut pour La Florade. Sa physionomie était sérieuse et comme éteinte par le respect. Il n’y avait certes rien à reprendre dans son attitude. J’en fus d’autant plus consterné. Trop confiant en lui-même, il eût certainement déplu. ”
“ La bonne remonta vers la bastide Tamaris avec Paul, qui criait la faim. — Mon brave voisin et mon bon docteur, nous dit la marquise, qu’est-ce que c’est que M. de La Florade ? Vous d’abord, voisin, c’est votre filleul, le fils d’un de vos meilleurs amis. Il est très jeune, très décoré, très gradé pour son âge. Il est doux, brave et intelligent, et après ? — Après ? dit Pasquali, c’est le meilleur enfant de la terre. Pourtant... je ne vous l’aurais jamais présenté chez vous. Il venait me chercher dans son canot d’officier ; vous partiez pour le même but dans une grosse barque, un vrai fiacre. ”
“ Je m’y rendis cette fois par La Seyne, dont le port est à l’entrée nord de la presqu’île ou promontoire du cap Sicier. Tamaris est sur le versant oriental. Ce coin de terre, où j’ai tant erré depuis, et que je connais si bien à présent, est la pointe la plus méridionale que la France pousse dans la Méditerranée, car la presqu’île de Giens, auprès des îles d’Hyères, est un doigt presque détaché, tandis que ceci est une main dont le large et solide poignet est bien soudé au corps de la Provence. ”
“ Je regardai à la longue-vue dressée sur la terrasse, — c’est le meuble indispensable de toutes les habitations côtières, — et je distinguai La Florade assis sur son manteau étalé à la poupe de l’embarcation. Paul était debout entre ses jambes, la marquise à sa droite, Pasquali à sa gauche, la bonne auprès de sa maîtresse, et les douze rameurs, assis deux à deux vis-à-vis de ce groupe, enlevaient légèrement le canot, qui filait comme une mouette. ”
“ Le docteur a couru, dit-elle, c’était trop tôt ! Donnons-lui le temps de se remettre. La Florade n’était pas homme à mordre ses lèvres avec dépit. Il s’occupa de moi au contraire avec une sollicitude extrême. Il semblait dire à la marquise : J’aime tout ce que vous aimez, en attendant que vous m’aimiez seul. Il n’était pas invité à s’asseoir dans le groupe, il vint se percher près de moi pour me questionner sur ma toux, sur mes insomnies, de l’air le plus naturel et le plus affectueux. ”
“ Est-ce que toutes les paroles, toutes les questions et toutes les réponses de la marquise ne pouvaient pas ou ne devaient pas se résumer ainsi : « J’ai pensé malgré moi à La Florade, et je veux savoir si je l’aime ? Vous me prouvez que j’aurais tort de l’aimer si vite, et je vais me méfier un peu plus de lui et de moi. Réussirai-je ? Je vous le dirai plus tard. » « Oui, oui, pensais-je en descendant au hasard chez Pasquali, voilà certainement comment il faut comprendre : c’est le vrai sens ! Ah ! pauvre homme ! tu te croyais fort ! Tu ne sais ni guérir ni combattre. » ”
“ Avez-vous confiance en quelqu’un dans votre voisinage ? — J’ai confiance en tout le monde, répondit-elle avec une candeur qui me toucha. — Me permettez-vous d’en causer avec M. Pasquali et M. Aubanel ? — Certainement. — De leur confier vos intérêts comme les miens propres, et de chercher avec eux le moyen de tirer de ce qui vous reste de quoi assurer votre existence dans des conditions peut-être meilleures que celles où je vous vois ? — Oui, oui ; mais écoutez : je veux bien vendre, mais je ne veux pas quitter la bastide. ”
“ Mais que les hommes de bien sont rares ! — C’est parce qu’ils sont rares que, si on en rencontre un, il faut ne pas hésiter à le choisir, fût-il le plus pauvre et le plus obscur des hommes. Voilà le conseil que je donnerai à la marquise le jour où elle me consultera. Cet entretien avec le baron me fit du mal. J’y rêvai toute la nuit, et il me sembla voir en lui une secrète intention d’encourager un rêve de bonheur qu’il avait deviné en moi, ou qu’il cherchait à y faire naître. Et puis je m’épouvantai de ma présomption, et je recommençai à trembler que La Florade ne fût aimé. ”
“ J’aurais donc pu aimer Nama sans avoir de grave reproche à me faire ; mais je n’aurais pas fait la sottise de l’enlever à son milieu pour la transplanter dans le mien, comme M. Roque a enlevé la mère de Nama à un riche musulman en voyage pour la transplanter dans sa triste bastide ; on ne peut pas s’attacher à ces femmes déclassées et dépaysées qui sont vieilles à vingt ans, et qui, n’ayant rien de commun avec nous dans l’esprit et dans les habitudes, ne sont ni des compagnes, ni des servantes. ”
“ Elle réussira à faire de lui un homme sage et fort, parce qu’elle aime avec force et que son âme est remplie d’une équité souveraine. Heureux, trois fois heureux, même avec un remords poignant, celui qui est aimé d’une telle femme ! Nous trouvâmes Pasquali au seuil de sa bastide. Le soleil était couché, et contre son habitude Pasquali n’était pas rentré à la ville. Il m’attendait avec impatience. Il avait aidé Paul, Nicolas et les enfans de la Zinovèse à débarquer. Il savait donc l’événement ; mais il n’avait pas osé leur parler de La Florade. ”
