L.-M. de Carné

Résumé

L.-M. de Carné Exploration du Mékong

DU MÉKONG
V.
LA SAISON DES PLUIES DANS LE LAOS BIRMAN. La ville de Luang-Praban avait été pour nous ce qu’est une oasis pour une caravane fatiguée d’une longue marche. Nous y avions fait une halte d’un mois, au sein d’une abondance relative. Passer les nuits sous le même toit et s’asseoir deux fois par jour à la même table, ce sont là des jouissances dont pour la première fois depuis Bassac il nous avait été donné de savourer la douceur. La vie nomade est contraire à la nature de l’homme, qui s’attache aux lieux par mille liens invisibles, comme l’arbre s’incorpore au sol par ses racines.
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Ainsi donc, de nos jours, une capitale florissante a été anéantie, un peuple tout entier a en quelque sorte disparu, sans que l’Europe ait rien soupçonné de ces scènes de désolation, sans qu’il soit arrivé jusqu’à elle un seul écho de ce long cri de désespoir. Lorsque je traverserai dans l’empire chinois de vastes champs de massacre, j’aurai à soulever le voile qui cache au monde civilisé des spectacles non moins sanglans et non moins ignorés ; j’aurai à montrer la vie humaine s’écoulant à flots sanglans sans laisser ni trace ni souvenir, comme les eaux d’un grand fleuve perdu dans les sables.
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Il faisait une chaleur telle que les indigènes eux-mêmes ne passaient pas auprès d’une flaque d’eau sans y plonger la tête. Dans ces circonstances, les oreilles me tintaient, je regardais sans voir, et je perdais entièrement conscience de moi-même; mes jambes allaient comme une mécanique montée et sans recevoir assurément l’impulsion du cerveau. Le sentier s’enfonça enfin dans une forêt de bambous; mais notre guide s’obstinait à marcher derrière nous, et si nous arrivâmes à Sien-Kan, ce fut grâce au fleuve, dont le mugissement lointain dirigeait notre marche.
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