“ Les hommes sont disposés à compatir à ceux qu’ils aiment. On pleure dans le malheur d’un maîtresse la perte du bonheur que nous nous étions promis d’elle, voilà du désespoir. Ensuite on sent confusément que l’amour était produit par ressemblance : on a davantage de pitié à mesure que cette ressemblance semble plus grande. On a pitié de quelques personnes dont on n’a vu que le visage par deux raisons : ce visage nous annonçait de la ressemblance d’âme ou nous promettait du bonheur. Souvent les deux ensemble. Dureté de cœur est le contraire de la pitié (état de passion et habitude de l’âme) . ”
Citations de Pensées (Stendhal)
“ Pour plaisanter sans offenser, il faut s’adresser à des absurdités ou des défauts, abstraction faite des personnages et alors toute la compagnie peut se joindre à la risée. Rire pour soi tout seul excite la jalousie des autres, et les oblige de s’examiner. De plus il y a de la vaine gloire et c’est une marque de peu de mérite que de regarder le défaut d’un autre comme un objet de triomphe pour soi-même. * La vanité est la passion actuelle de la société. C’est une suite de la civilisation. Quel parti peut-on tirer de cette passion pour la comédie ? ”
“ Elle ferait pitié à cet excellent public et ne le ferait pas rire. Pas rire, parce qu’elle ne leur montrerait soudain dans eux nulle perfection à mesure que l’homme passionné développe sa passion. Ils voient bien qu’ils ne tendent pas au même bonheur, que cet homme n’a rien de commun avec eux. Ce qui est ridicule, c’est de voir des hommes qui tendent au même bonheur que nous se tromper de route parce qu’ils manquent de quelque chose que nous avons, et que nous croyons ne pas pouvoir perdre tant que nous tendrons au même bonheur. ”
“ Ou ne trouvant point dans le public rassemblé au parterre une âme commune semblable à la mienne, il faudra trouver l’art de peindre à cette âme, qu’il faudra étudier, les défauts que je vois être un obstacle à la perfection de la société, sous un jour propre à exciter le rire. Il me semble que les ridicules de caractère vus dans le monde ne font pas rire, ils sont si près de nous, et leur influence désagréable sur nous est si probable, qu’ils nous en sont odieux. À mesure que l’influence de ces défauts sur nous devient moins probable, ils perdent de l’odieux et gagnent du ridicule. ”
“ La haine des tyrans a été ma plus forte passion après l’amour de la gloire. Ma vertu qui ne tend qu’au bonheur réel aurait donc besoin ici du secours d’une religion qui m’ordonnât sous la peine de tourments éternels de haïr les tyrans et de faire mes efforts pour les renverser. Si je n’avais été fortement passionné, je n’aurais jamais vu l’évidence de l’utilité d’une religion. Je puis en passant découvrir ici plusieurs vérités sur la plaisanterie. Il me semble que l’homme qui hait ne plaisante pas naturellement son ennemi. ”
“ En général quelle est pour chaque vice la vengeance la plus délicieuse pour nous ? Si je fais le vaniteux, comédie en cinq actes, faire en sorte que la vengeance soit la plus agréable possible pour les spectateurs. Un caractère odieux exposé au théâtre est un plaidoyer que le poète fait pour faire condamner ce caractère. S’il prouve trop il nous ennuie. Voilà peut-être la raison pour laquelle la première scène du quatrième acte du Tartufe nous fait de la peine. Elle n’augmente pas le ridicule ni l’odieux du Tartufe, elle nous dit ce que nous en savons déjà. ”
“ Ce désir de primer parmi ce qu’il voit de plus grand en crédit fait l’ambitieux de cour, un Richelieu, un Mazarin. Ce caractère ne convient point à mon Chamoucy parce qu’il suppose une grande passion, et que l’éducation que je veux combattre ne travaillant point sur l’âme des enfants, il s’ensuit qu’ils s’enfièvrent tout naturellement de la passion de leurs maîtres et parents qui n’est autre que la vanité. Mais quelle vanité ? Il y a la fausse vanité, consistant à se targuer d’une chose que l’on n’a pas faite, comme la mouche du coche, ou à exagérer ce qu’on a fait. ”
“ L’avare est surtout comique lorsqu’il veut donner une fête. Il ne veut la donner que comme les autres, il serait plus ridicule ce me semble s’il voulait la donner marquante. Si jamais on peignait ce caractère, il faudrait bien avoir sous les yeux cette vérité que lorsqu’on désire fortement d’être quelque chose on finit à la fin par se persuader qu’on l’est. Il faudrait l’avoir complète. Harpagon, l’avare de Molière, ne tend pas au même bonheur que nous, nous le sentons bien. L’avare-fastueux tendrait au même but que nous tous qui avons de la vanité. ”
“ Il prévoyait cette hauteur de renommée, ce rang presque divin qui le rend éblouissant pour les petites âmes, et la préférait aux jouissances que pouvaient lui donner ses deux fils. Cette idée qu’il avait de la gloire fit qu’il sacrifia au salut de Rome sa plus chère espérance de bonheur après la gloire. Un homme qui n’aurait pas aimé la gloire aurait eu l’amour de ses fils pour première passion et Rome n’eût été probablement qu’un petit royaume inconnu. Le grand art est donc de faire que les hommes se forment de belles idées qui les portent à sacrifier tout au bonheur du genre humain. ”
“ Il entre de la joie dans le repentir, car c’est une joie que l’attente de rentrer dans la vraie route. Le reste est la peine, mais c’est la joie qui fera dominer sur la peine sans quoi tout y serait douloureux, ce qui ne saurait être vrai ou que celui qui s’achemine vers un but qu’il croit être bon et avantageux le fait avec désir, et le désir est une joie. Espérance (état de passion) est l’attente d’un bien à venir par le désir du bonheur, passion toujours régnante, vrai moi de l’homme. ”
“ Toute comédie est un plaidoyer du poète contre quelque chose qui choque l’intérêt de tous. Mais le poète ne doit pas chercher à exciter la crainte d’un mal, et par suite le désir de le punir, sentiments désagréables. Il doit rendre l’objet nuisible ridicule, ce qui excite le rire, sentiment agréable, et pour lointain cet autre sentiment agréable que la crainte du ridicule dont le poète vient d’affubler un caractère nuisible fera que si nous rencontrons un de ces caractères nuisibles il le sera moins pour nous depuis la comédie. ”
“ L’opinion publique est l’opinion de l’immense majorité des hommes. Leurs actions dépendent entièrement de leurs opinions. Le philosophe commande à l’opinion publique, avec le temps il commande donc à tous les hommes, et finit par se faire obéir des rois. Il renonce à jamais à cet empire s’il offense la vanité [4] . Je suis peut-être l’homme [5] dont l’existence est la moins abandonnée au hasard parce que je suis dominé par une passion excessive pour la gloire à laquelle je rapporte tout. La vérité est l’énoncé de ce qui est. ”
“ Il y a des passions cependant dont on peut admettre l’extrême malheur sur le théâtre comique, d’autres dont on peut admettre seulement le malheur en un certain degré. L’avarice — on y voit avec plaisir l’extrême malheur de l’avarice dans Harpagon, on y verrait avec horreur l’extrême malheur de l’amour dans Othello qui a poignardé sa maîtresse. Mais je crois que les malheurs passagers d’un amour chaud, et venant à bien, dans Charles seront vus avec plaisir. L’extrême malheur de la vanité serait vu avec plaisir, pourvu que le vaniteux couvert de ridicule ne se brulât pas la cervelle. ”
“ Ici on peut bien voir l’influence de l’habitude sur une passion. Un homme qui a vécu dans le monde avec le plus de goûts dépendants de ceux qui l’entourent a fait sa principale occupation de les étudier. Supposons que cet homme ait été passionné de manière à avoir le plus grand degré possible de désir de les connaître, supposons encore que cet homme ait été passionné de cette manière depuis sa plus tendre enfance jusqu’à 27 ans, que tout à coup à cet âge il se lie par des vœux volontaires et éternels à la Grande-Chartreuse. ”
“ On peut tirer vanité des moyens qu’on aurait de faire. Dans une république on fera remarquer ou l’on vantera ses talents, dans une monarchie son crédit. La perte du crédit à la cour, ou les hommes devenus égaux devant la loi, a fait périr la race de nos grands roués. Le bonheur qu’ils ambitionnaient consistait dans la réunion de deux jouissances à la fois. Le plaisir physique de baiser une jolie femme, le plaisir de vanité de choquer toutes les lois en la baisant, de faire en sûreté à cause de son crédit ce qui ferait pendre son voisin. ”
“ Par nous j’entends la réunion de notre corps, notre tête et notre cœur. Quand nous sommes avec quelqu’un et que nous trouvons tous deux notre plus grand bonheur dans la même chose, nous nous aimons l’un l’autre autant que possible. Je dis d’une certaine manière ou sous un certain rapport, par exemple la passion de la vengeance nous fait rendre une infinité de jugements sur notre puissance. L’amour que Saint-Preux avait pour Julie lui faisait rendre une infinité de jugements sur le pouvoir qu’il avait de la rendre heureuse. ”
“ Quelle différence y a-t-il entre le génie de Molière et Corneille et celui de Helvétius, et celui de Lagrange ? Ou entre le poète, le philosophe et le géomètre ? Le poète est l’homme qui est affecté de toutes les passions aussi fortement que possible et qui a pour passion continue l’amour de la gloire. Le philosophe est l’homme de trente-cinq ans revenu de toutes les passions (qui l’ont agité médiocrement) excepté celle de la gloire. Le géomètre est celui dans qui toutes les passions, excepté celle de la gloire, sont à leurs minimums. ”
“ Par exemple, s’il croit que le style d’Alfieri est le meilleur pour exprimer un sentiment tragique, et qu’un discours ait une fois produit sur lui l’effet le plus tragique dont il se souvienne, n’est-il pas à craindre qu’à la longue il voie ce discours conforme à la manière d’Alfieri quoique dans le fait il en fût fort différent ? Si cela est, les images conservées dans la mémoire prennent la teinte du caractère. L’imagination est la faculté d’agrandir ou de rapetisser dans tous les sens les images des choses observées, et celle de lier des images observées dans différents corps. ”
“ Au lieu de tant de passions qu’il serait difficile de distinguer et de manier dans la société, il suffit donc de s’attacher à la connaissance de la vanité : et pour la flatter avoir une fine gaîté dans la conversation, et il ne faut pas craindre d’être inintelligible, c’est là le sublime du genre. On se gardera bien d’avoir l’air de ne pas comprendre. Je sens en écrivant des lettres que plus mes phrases sont bien arrangées et moins elle signifient, plus je m’approche du bon ton. Il ne faut donc jamais écrire de lettres, ni faire de visites, dans les moments de passion. ”
“ Je vois s’affaiblir et mourir d’anciens préjugés d’école que j’aurais mis dans mes écrits si j’avais produit plus tôt. Je serai, je l’espère, l’écrivain qui aurai le moins offensé la vanité de mes lecteurs, et par conséquent celui qui aurai le plus de grâces. C’est Tencin qui m’a fait faire toutes ces réflexions. Chez nous autres Français, dans ce moment-ci (messidor XII) la vanité remplit toute l’âme. Pourquoi est-ce qu’on aime le délicat, pourquoi préfère-t-on Racine et Raphaël à Corneille et Michel-Ange (je suppose Michel-Ange tel que je l’imagine) ? C’est par vanité. ”
“ Un succès de vanité n’est originairement qu’un assignat, qu’une promesse de plaisir. Voilà quelle serait la vanité de trente jeunes filles et de trente jeunes garçons qu’on aurait transportés dans une île au moment de leur naissance et qui auraient été servis par des muets, de la manière la plus égale possible. Ils tireraient vanité par exemple de bien tirer le fusil à la cible, parce que ce talent leur promettrait du gibier et par conséquent la jouissance qu’on a à le manger, ou en faisant des cadeaux de l’échanger contre d’autres plaisirs. ”
“ En poésie le génie d’expression est un génie de nécessité. Rousseau dit que quelque génie qu’on ait il faut apprendre l’art d’écrire. L’histoire de l’esprit des grands poètes le prouve. Or, il n’y a qu’un moyen d’apprendre, c’est de faire et de voir juger ce qu’on a fait par le public. C’est l’avis de Lemercier. L’envie si naturelle de jouir de ma gloire, et de pouvoir observer les hommes dans les grandes sociétés me ferait précipiter la publication des premiers chants de la φ [5] , quoique le plan d’une épopée doive être longtemps réfléchi. ”
“ Dans le moment d’enthousiasme que m’inspira Marianne je pris la finesse de Marivaux pour le bon ton ; hé non, elle fatigue, l’homme qui flatte notre vanité plaît toujours. Remarquer ma tante Chalvet. On a toujours les qualités qu’on est forcé d’avoir. On prend souvent les richesses pour le bonheur. J’ai pris la finesse pour le bon ton : on prend ce qui est à côté de la chose pour la chose même. On peut parvenir à la chose, par la connaissance de son but. L’usage du monde, le bon ton, etc., est l’art de plaire le plus possible à tout le monde. ”
“ L’homme vit d’après ce qu’il croit être [38] et non point d’après ce qu’il est véritablement. La sottise est la qualité d’un homme qui se nuit à lui-même par quelque ignorance. Par exemple Arnolphe ne se doutant pas que son ton doctoral offense continuellement la vanité [39] d’Agnès et que par là il rend à jamais l’amour impossible entre eux. Voilà une action que tout homme ayant l’esprit éclairé, ou par l’expérience de l’amour ou par la curiosité, connaîtra sotte dans tous les temps, mais de plus s’il a la passion des femmes au même degré qu’Arnolphe il la trouvera très ridicule. ”
“ Comment un roman comme Eugenio e Virginia qui ne peint point les caractères et qui ne peint pas le mieux possible la passion de l’amour n’intéresse-t-il point ? Pourquoi un canevas intéresse-t-il beaucoup moins qu’une pièce ? C’est, ce me semble, parce qu’on n’y voit que rarement les caractères [28] . * Qui ne craint point de lois est aussi puissant que celui qui n’en reconnaît point. (Émilie Galotti dans la nature, mais peu sublimée, les personnages ont une petite tête, point de traces de pédantisme, dénouement de Virginie, ridicule là.) ”
“ Ne point se former le goût sur l’exemple de mes devanciers, mais à coups d’analyse, en recherchant comment la poésie plaît aux hommes et comment elle peut parvenir à leur plaire autant que possible. Voilà de quoi occuper une longue vie. Cependant craindre, ne fût-ce que pour ma réputation, de mener la vie de Boileau il manque de grâces et son vers sent la lampe. Étudier les hommes dans l’histoire et dans le monde. Faire une comédie et une tragédie pour me donner mon entrée dans le monde, de la confiance en mes talents, l’art de faire des vers. ”
“ Les hommes n’aiment jamais (d’amour) une tête meilleure que la leur, elle les force à l’admiration, les humilie, rend l’amour impossible entre eux. L’art du poète est de présenter le plus de plaisir possible au spectateur. Si c’est par la peinture des passions qu’il veut plaire, il faut donc qu’il les représente dans des âmes dont les têtes n’effarouchent pas. Les sacrifices peuvent paraître moins grands aux yeux des gens raisonnables, mais dans la perspective du théâtre ils en jugent d’après les gens qui les voient de près. ”
“ Il a d’abord les passions de la gloire, de l’ambition, de l’avarice, pour les plaisirs que la gloire, les honneurs, l’argent lui procureront. Mais comme un long temps de sa vie se passe à aimer les moyens, il finit par en prendre l’habitude et aimer la considération que donne la gloire, les honneurs pour la considération elle-même et l’or pour l’or, sans songer plus à se procurer des plaisirs par le moyen de ces choses. Cela provient au point de demander la gloire, au prix de la vie. ”
“ Le bonheur d’un homme dépend non pas de l’apparence qu’ont les choses aux yeux des sages, mais de l’apparence qu’elles ont à ses yeux. Or qu’y a-t-il de plus heureux que le voluptueux Italien, qui aime la musique avec passion, qui aime aussi la peinture et la poésie, qui se livre avec transport au plaisir des femmes et qui a trente mille livres de rente et vingt-cinq ans ? ”
“ Lui, Tencin, faire raisonner juste moi ! Voilà qui me montre bien ce que je dois faire lorsque je représenterai une belle âme jointe à une excellente tête, et qui me fait bien voir dans la nature qu’il n’y a que la passion qui fasse travailler la tête. Cette vérité (Tencin me faisant raisonner juste up T. E. Dh) me fait voir qu’en suivant la nature, mes personnages qui auront la plus belle âme avec la meilleure tête seront bien plus aimables que je ne le croyais. Ce que dit Jean-Jacques est vrai ; lu dans mes sensations. ”
“ L’autre donne à notre vanité une bien plus grande satisfaction et bien plus profonde. Il nous montre un caractère dont toutes les actions jusqu’aux moindres détails sont des triomphes toujours nouveaux pour notre vanité. Lorsque nous rions d’une plaisanterie, l’expérience nous dit que le plus souvent elle est fondée sur quelque chose de faux ; mais qu’y a-t-il contre un caractère que nous avons observé nous-même en détail dans la nature ? Chercher le degré où une bonne comédie doit être placée entre ces deux circonstances. Si le ridicule est trop rare on n’en rit pas. ”
“ Mais comme toutes leurs sottises sont ordinairement dans leurs journaux et que la critique animée va bien plus loin que la critique didactique, je veux après les deux Hommes faire une comédie en trois actes et en vers intitulée l’Intérieur d’un journal qui (dût-elle n’être pas jouée) peut avoir un succès mérité et bien plus vaste que la meilleure satire. Joint à ce qu’il y a de la bassesse dans un talent inhabile à produire et qui n’a de force que pour articuler son blâme, au lieu qu’une comédie est une création. ”
“ Si avec la même passion pour les femmes qu’Arnolphe et la même crainte d’être cocu un spectateur voit représenter l’École des Femmes, quelle impression recevra-t-il ? S’il n’a point découvert d’autre moyen pour éviter [le] cocuage, et qu’en un mot il soit identique avec Arnolphe, il recevra une impression qui causera un moment de désespoir. Vous lui aurez fait voir un désavantage de la vie humaine. Mais s’il a un autre moyen bien sûr (à ses yeux) pour s’empêcher d’être cocu, ce sera l’homme du monde à qui Arnolphe paraîtra le plus ridicule. ”
Termes fréquents
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