“ RÉNÉ. Ça ne m’étonne pas, l’air vif... FRONTIGNAC. L’immensité. ANTOINETTE. L’infini ! LE COMMANDANT. Très-bien, mes enfants, je suis satisfait, je vous pardonne. Arrive ici, toi, petite sauvage. Alors tu es bien décidée... DORA. Tout à fait décidée. LE COMMANDANT. À épouser Frontignac. DORA. Oui, à l’épouser. LE COMMANDANT. Et à ne plus t’oublier... dans les bras de Réné. DORA. Oh ! ça, c’était une folie, c’est fini... il vaut mieux que ça ait eu lieu avant qu’après le mariage. LE COMMANDANT. C’est le sang créole. DORA. Et je demande bien pardon à monsieur de Frontignac... ”
Albert Millaud
Élements biographiques
Albert Millaud (1844-1892), journaliste, écrivain et dramaturge français, incarne la pluridisciplinarité de la création artistique du XIXe siècle. Auteur de pièces comme Le Péché véniel et de livrets d’opérettes majeures (La Créole, Madame l’Archiduc), il explore avec acuité les tensions entre passion et convenances sociales, le pouvoir des sentiments et les absurdités du monde politique.
Son œuvre, marquée par des collaborations avec des musiciens renommés, révèle une sensibilité à la fois satirique et lyrique, mêlant ironie parlementaire à des récits de désirs contrariés.
Citations de Albert Millaud
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ M. Vital Cuinet est un Français, qui habite depuis seize ans les bords du Bosphore et qui y a trouvé une autre patrie. Il nous a avoué que, dans ses fréquents voyages à Paris, il emporte toujours le regret de Constantinople; qu'il ne peut supporter le trottoir de nos faubourgs et l'asphalte de nos boulevards, et qu'il souffre partout ailleurs que sur le pavé rocailleux et fantastique de Péra et de Galata. Notre excellent cicerone, M. Cuinet, a fini par être plus Turc que les Turcs, tout en restant Français de cœur, d'habitudes et de costume. ”
“ RÉNÉ. Je ne vous dis pas le contraire ! DORA. Et ça ne vous fait pas plus d’effet que ça ? RÉNÉ. C’est que je vais vous expliquer... je suis bien le mari d’Antoinette... mais ce n’est pas un mariage... DORA. Comment, ce n’est pas... RÉNÉ. Si fait, c’est bien un mariage, si vous voulez, mais c’est... je ne sais trop comment vous dire... c’est un mariage de convenance... DORA. Qu’est-ce que c’est que ça ? RÉNÉ. Un mariage de convenance est un mariage dans lequel on convient de se laisser l’un à l’autre une certaine liberté. Ainsi, vous avez vu ma femme... DORA. Oh oui ! quant à ça... ”
Albert Millaud,
Madame l’Archiduc
“ Voyons, le comte et la comtesse où sont-ils ? RICARDO. Pas arrivés encore, je les attends. FORTUNATO. Ne mentez pas, bonhomme. Fi ! que c’est laid de mentir pour un bonhomme ; ils sont ici, leur berline est en bas ; l’hôte a avoué qu’il en était descendu un jeune homme et une jeune femme. RICARDO. Ah ! l’hôte vous a dit ?... FORTUNATO. Oui d’abord, puis il a essayé de nous donner le change. Je l’ai provisoirement fait garder à vue dans son écurie pour qu’il ne vous prévienne pas. RICARDO. Ainsi vous êtes chargé d’arrêter le comte de Castelardo et de le mener en prison. ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ Pour peindre Vienne d'un seul mot, je dirai : Vienne, c'est Paris ; et si les Viennois étaient des Marseillais, ils pourraient s'écrier à leur tour: Si Paris avait le Danube, ce serait un petit Vienne ! Vienne, c'est donc Paris; Paris petite ville, Paris où tout le monde se connaît, où le nombre des hommes dont on s'ocupe et des femmes dont on parle est plus restreint, et par conséquent plus connu, plus observé, plus admiré ou plus ridiculisé. La vie de Vienne est disposée pour l'amusement et pour le plaisir. ”
“ DORA. Comment, est-ce qu’elle ne l’aime pas, son mari ? FRONTIGNAC. Si, si ; seulement, en France on n’est pas comme chez vous, les femmes n’ont pas les passions aussi vives, elles ne sont pas jalouses. DORA. Pas jalouses... Être la femme de Réné et n’être pas jalouse ! Ah ! si j’étais sa femme, moi, et si une autre femme s’avisait de le regarder, je ne sais pas ce qui se passerait. (Avec violence.) Tenez, tout à l’heure, ici, en le voyant. FRONTIGNAC. Prenez garde... calmez-vous. DORA. Oui, vous avez raison ; il ne s’agit plus de Réné ni d’Antoinette, il s’agit de nous deux. ”
Albert Millaud,
Madame l’Archiduc
“ L’ARCHIDUC. Mais elle ne comprend donc rien cette femme, elle ne voit donc pas que ce que je veux, c’est elle ? c’est toi, et que malgré toute ma puissance, je suis le plus infortuné des hommes ? MARIETTA. Peut-on dire ça, quand on est sur un trône, quand on est puissant, quand on est archiduc ? L’ARCHIDUC. Archiduc, la belle affaire ! on croit avoir tout dit, quand on a dit à un homme, tu es archiduc, n’est-ce pas, Fortunato ? FORTUNATO. Le fait est que c’est bien peu de chose. Qu’est-ce qui n’est pas archiduc ? ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ De Riva jusqu'à Trente, la route qui se fait moitié en voiture, moitié en chemin de fer, parcourt une large vallée, entourée de hautes montagnes boisées et semée de quelques petits lacs dont l'eau bleue plaît à l'œil et les truites au goût. Je ne connais rien de bon comme une truite toute fraîche, mais les truites sont comme les montagnes : elles deviennent parfois un abus. A Trente, l'ennui vous prend à la gorge, une fois hors du wagon. Une ville sans boutiques, faiblement éclairée de quelques becs de gaz et perdue dans les montagnes. ”
“ RÉNÉ. Ma noce, avec qui ? LE COMMANDANT. Avec Antoinette, ma pupille. RÉNÉ. Mais je ne la connais pas, je ne l’ai jamais vue... je ne l’aime pas. LE COMMANDANT. Tu la connaîtras, tu la verras, tu l’aimeras... RÉNÉ. Mais je ne veux pas me marier. LE COMMANDANT. Tu ne veux pas te marier ? RÉNÉ. Je suis trop jeune. LE COMMANDANT. Trop jeune, pas pour courir les aventures ; j’ai bien envie de te renvoyer manger un peu de vache enragée aux colonies. RÉNÉ. Ah ! ma foi, je ne demande pas mieux, envoyez-moi à la Guadeloupe, surtout à la Guadeloupe. ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ Dès le matin, un Turc fait sa provision de tabac pour la journée ; c'est la première chose à laquelle il pense, et c'est aussi la dernière en se couchant. Pendant le jeùne du Ramazan, qui dure quarante jours, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, les Turcs, gravement assis par terre, attendent le coup de canon qui doit annoncer le déclin de l'astre. On les voit, un quart d'heure avant ce moment, préparer une cigarette, qu'ils tournent d'une main fébrile et qu'ils allument dès que ce signal est donné. ”
Albert Millaud,
Madame l’Archiduc
“ Elle a un sourire exquis, embrasse-moi ! MARIETTA. Ah, mais non ! L’ARCHIDUC. Tu ne veux pas embrasser Ernest ? MARIETTA. Non, je ne veux pas embrasser Ernest. L’ARCHIDUC. Elle me résiste, elle résiste à l’archiduc, oh ! la lutte ! j’aime la lutte... embrasse-moi... (Il court après elle pour l’embrasser, Marietta lui donne un soufflet.) Ah ! FORTUNATO, parait au fond. Monseigneur a sonné ? L’ARCHIDUC, se tenant la joue. Non, c’est madame qui a frappé. Approche, sais-tu ce que vient de faire cette femme, la comtesse ? ”
“ FRONTIGNAC. Oh ! commandant... LE COMMANDANT. D’abord, je ne suis pas votre commandant. Vous ne m’êtes pas désagréable quoique avocat ; vous êtes le fils d’un de mes bons amis, d’un bon conseiller. Il n’a qu’un défaut, un seul, il n’est pas d’épée. Vous avez toujours été bien reçu chez moi. FRONTIGNAC. Oh ! quant à ça, commandant... LE COMMANDANT. Je ne vous le demande pas, j’affirme que vous avez toujours été bien reçu chez moi ; vous avez vu Antoinette, elle vous a paru gentille, vous le lui avez dit. (Avec éclat,) Veille à la vigie, Saint-Chamas ! VOIX. Oui, commandant ! ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ Elle est, le plus souvent, le fruit ambitieux d'un petit bourgeois des faubourgs ou d'un infime boutiquier de la banlieue. Elle aime les bijoux, le luxe, et va où elle sait qu'elle en pourra trouver. Je ne sais pas comment elle s'arrange avec sa famille, comment elle leur explique sa conduite, mais elle est et demeure absolument libre. Il faut dire que le gouvernement autrichien se montre d'une extrême tolérance au sujet des mœurs de ses administrées. Vienne est la ville de la liberté par excellence; il n'y a ni police, ni règlement, on n'empêche personne de bien faire ou de mal faire. ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ A Rutschouk nous avons enfin mis le pied en Orient. C'ost une jolie petite ville perchée sur un monticule au pied du Danube; une mosquée pleine d'élégance, agrémentée de deux minarets aux clochetons hardis, s'étale sur le flanc de la colline. Quand nous sommes arrivés, au coucher du soleil, un muezzin appelait d'une voix nazillarde les fidèles croyants à la prière du soir. Ce qui gâte le paysage pour l'artiste, mais ce qui lui donne une énorme valeur aux yeux du touriste, c'est le chemin de fer qui court au pied du village et conduit les voyageurs à Varna. ”
“ ANTOINETTE. Répondre au commandant... est-ce qu’on peut répondre au commandant ? Et puis que répondre ? FRONTIGNAC. Comment, que répondre ? ANTOINETTE. Oui !... FRONTIGNAC. Mais, que ce mariage est impossible... que vous n’aimez pas Réné... que Réné ne vous aime pas... et lorsqu’il y a près de vous quelqu’un qui vous adore... ANTOINETTE, qui a l’air de ne pas comprendre. Quelqu’un qui m’adore ? FRONTIGNAC. Voyons, Antoinette, vous savez bien... ANTOINETTE, vivement. Non... non... je ne sais pas. ”
Albert Millaud,
Madame l’Archiduc
“ LES QUATRE CONSEILLERS. Monseigneur, l’interrogatoire. L’ARCHIDUC, ennuyé. Oh ! ces voix dans mon dos ! houst ! Dragons, enlevez mes conseillers ! Les dragons les emmènent deuxième plan à droite. — Fortunato sort derrière eux. L’ARCHIDUC, se levant. — Un domestique range le fauteuil à Giletti qui s’est assis sur le petit tabouret à la droite de Marietta. Avancez, monsieur le comte. (Giletti s’avance.) Je vais reprendre moi-même la direction de l’interrogatoire. (L’archiduc en passant, regarde Giletti qui sourit.) A-t-il un sourire agaçant, cet animal-là ! (Il va s’asseoir sur le tabouret.) ”
“ Pauvre Frontignac !... Tonnerre de Brest ! (Il embrasse Dora.) voilà que je m’emballe, je sens que je m’emballe... non, non... je ne veux pas, voyons, parle... parle... DORA. Nous bourlinguons ; eh bien, non, vous n’êtes pas bien, debout comme ça pour m’écouter, je sais ce qu’il faut... (Elle va appeler à l’écoutille.) Hé ! là-bas ! LE COMMANDANT. Qu’est-ce qu’elle veut ? DORA. Apprêtez le hamac du commandant. LE COMMANDANT. Comment, mon hamac ! DORA. Je ne vous parlerai que quand vous serez dans votre hamac. Un matelot entre, et équipe le hamac, qu’il attache derrière le grand mât. ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ Par ci, par là, des escaliers en forme d'échelle, taillés dans la montagne, des décombres de toutes sortes, provenant du récent incendie de Péra. Le désenchantement suit de près l'extase, on se sent brisé dans les jointures, piqué depuis l'orteil jusqu'au talon, les souliers se couvrent de poussière, le soleil vous rôtit sans pitié, la sueur vous inonde et, pour comble d'agrément, vous ne pouvez pas faire un pas sans éveiller un chien qui dort au milieu de la rue et qui se redresse en grondant. ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ Un quart d'heure après, le Tage filait à toute vapeur dans la Marmara et disparaissait derrière l'île des Princes, emportant à son bord ces deux hommes si simples et si bons, si jeunes, si gais et si bienveillants. Notre barque traversa le pont de la Corne-d'Or et se dirigea vers les Eaux douces d'Europe, une des plus jolies promenades de Constantinople. Rien n'est plus ravissant que de suivre en caïque les bords si vivants et si variés de la Corned'Or. Le caïque est un bateau très-étroit et trèslong, souple comme un cygne, sensible comme une girouette. ”
“ FRONTIGNAC. Et vous, pendant ce temps... DORA. Je reste pour l’empêcher de descendre s’il se réveillait ; mais allez, allez, dépêchez. Frontignac et Antoinette descendent dans l’écoutille. RÉNÉ. Oui, oui, dépêchons. Cependant, avant de descendre, j’ai quelque chose de très-important à te dire. DORA. Quoi donc ? RÉNÉ. Je t’adore... DORA. Et moi aussi ! (Elle pousse Réné vers l’écoutille, celui-ci disparaît seul.) Pourvu qu’ils réussissent. On entend un fracas terrible. Scène VIII DORA, LE COMMANDANT, DEUX MATELOTS.LE COMMANDANT, se réveille en sursaut. Hein ! quoi ! ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ Rien n'est plus beau, rien n'est plus émouvant, rien n'est plus rapide et plus merveilleux que le panorama qui se déroule depuis l'embouchure du Bosphore jusqu'à Constantinople. Le navire flotte sur une mer bleue, sans vague, étincelante au soleil, et d'où se lèvent à chaque tour de roue des myriades de goëlands qui planent avec leurs ailes blanches dans le sillage des navires. ”
“ « Trois coups le canon et je lève l’ancre... » — Mais, amiral, je marie ma pupille Antoinette... — « Trois coups de canon. » — Mais mille milliards de canons ! amiral ! — « J’ai dit trois coups de canon. » J’ai dû quitter la place sous le feu de ces maudits rois coups de canon... un Adhémar de Feuillemorte quitter la place, est-il taquin cet animal, (Se reprenant.) cet amiral-là. Ah ! si je n’attendais pas ma nomination de chef d’escadre d’un moment à l’autre... et pourvu que ce galopin de Réné arrive à temps... ANTOINETTE. Mon bon tuteur... LE COMMANDANT. Ah ! vous voilà vous autres... ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ On parle beaucoup de nous dans les journaux et dans les cercles. Les Italiens s'occupent de la France. Tout peuple latin qu'ils sont, ils sont moins personnels — peut-être moins ignorants — que nous, et ne sont point indifférents aux choses qui se passent à l'étranger, tandis que nous, toujours pleins de nous-mêmes, nous nous faisons le plus grand tort en confinant nos voix, nos pensées dans l'intérieur de notre pays, et même seulement de notre capitale. Les Vénitiens s'occupent de Rome et aussi de Florence, de Milan, de Naples, — de Paris, de Berlin et de Vienne. ”
“ ANTOINETTE et RÉNÉ. Oh ! oui, mon oncle, oui ! Ils remontent avec Frontignac. LE COMMANDANT. Je me suis dit : Dora a droit au même bonheur... elle est jeune, il lui faut un jeune mari... et alors, j’ai pensé pour elle... DORA. Vous avez pensé ?... LE COMMANDANT. J’ai pensé... DORA. À qui ? LE COMMANDANT. À qui ? (Il va à Frontignac.) Viens ici, toi. (Il le pousse devant Dora.) Le voilà, ton mari. RÉNÉ, FRONTIGNAC, ANTOINETTE, saisis. Son mari ! LE COMMANDANT. Oui, son mari... Eh bien, Dora, ça te va-t-il ? ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ Aussi n'y a-t-il chez eux aucun monument digne d'être cité, à moins de s'occuper exclusivement des palais du sultan, qui sont nombreux, fort riches, et décorés de tout le luxe contemporain. Le sultan a une douzaine de palais ou sérails, semés un peu partout le long des rives du Bosphore. Qui en a vu un les a vus tous : c'est une suite d'appartements princiers, peints et dorés, meublés par des tapissiers de Paris, bâtis dans un style cosmopolite de tous les goûts et de toutes les époques. Le vieux sérail, l'ancien palais des sultans, mérite à peine d'être mentionné. ”
“ RÉNÉ. Mais, mon oncle... LE COMMANDANT. Taisez-vous ! ici il n’y a pas d’oncle, il n’y a qu’un commandant. Je vais faire mon point ; je suis sûr que Saint-Chamas s’est trompé dans ses calculs. (Aux matelots.) Défense aux prisonniers de se parler... les hommes ici, les femmes là. (Fausse sortie.) Je reviens... Ah ! (Il redescend.) non, j’ai changé d’idée, les femmes ici, et les hommes là : (Il les fait changer de place.) c’est bien mieux. DORA. Mais c’est bête comme tout ! LE COMMANDANT. Le fait est que c’est bête comme tout ! (À Dora.) Mauvais petit serpent, c’est toi qui es cause de tout ! ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ Rien n'est admirable comme un Turc à barbe blanche, pointue au bout, couvert d'un turban jaune et rouge, d'une longue robe à ramage et d'un large pantalon vert, les pieds passés dans les étriers sur lesquels tombent des chaussettes rapiécées, se promenant gracieusement sur un cheval étique. Parfois le Turc est de race et le cheval aussi. C'est alors un brillant effendi, un pacha di primo cartello, un officier supérieur qui traverse la rue Mn uniforme ou en redingote bleue à une de boutons et coiffé de l'immuable fez rouge. ”
“ RÉNÉ, voulant l’embrasser. Dora ! DORA. Eh bien, non, je n’entends rien, moi, à toutes ces finasseries d’une amitié qui va jusqu’à l’amour, et d’un amour qui s’en tient à l’amitié... Nous autres là-bas... les sauvages... nous aimons ou nous n’aimons pas... Quand nous aimons... ah !... quand nous aimons... mais quand nous n’aimons pas, nous n’aimons pas, voilà qui est net ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ Ils font dîner les voyageurs à des tables vissées au parquet et surmontées de plusieurs becs de gaz rivés au plafond. Au bout de cinq minutes la position n'est plus tenable, et le frileux le plus convaincu renonce à manger pour éponger sur son front une sueur qui menace de le submerger. Ce que voyant, des garçons empressés et élevés à cette méthode, se hâtent d'enlever de votre table les mets que vous ne pouvez plus toucher, et les portent à un autre voyageur dont le courage n'a pas encore faibli. ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ Voici en quatre mots l'étrange histoire de la famille Rainer, fort connue dans tout le Tyrol et dont on ne se souvient plus à Paris. Rainer a épousé une fille de son pays, Anne Prandt, et a pris avec elle, à sa charge, ses deux jeunes sœurs, encore enfants, Isabelle et Thérèse Prandt. Un peu plus tard, leur frère Aloys s'est joint à la troupe, et tout ce petit monde s'est mis à exploiter le talent que leur avait donné la nature en colportant de ville en ville, de contrée en contrée, les chants traditionnels de leur pays. ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ Incapables de marcher, grasses à lard, l'œil éteint, le visage d'un blanc maladif, elles restent accroupies des heures entières sans mouvement. Celles qui ont des enfants les allaitent en se couvrant des voiles les plus épais ; les autres attendent qu'on vienne les chercher. Je reviendrai plusieurs fois sur les femmes turques, mais j'en parlerai toujours d'une façon obscure. La femme turque est un meuble, et, pour être dans le vrai, le chroniqueur ne doit pas en parler plus longuement qu'il ne parlerait d'un divan turc et d'un narguilhé. ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ Nous les traversons avec le même bonheur. Elles servent de limite entre l'Occident et l'Orient, l'Autriche disparaît dans le lointain. A droite c'est la Turquie, avec ses vallons fertiles ; à gauche, c'est la Roumanie, aux prairies plates, mais qui produisent des céréales pour le monde entier. Dès lors la nature n'a plus de droit à la curiosité. Le Danube, admirable de largeur et d'étendue,, se développe fièrement entre deux plaines accidentées de quelques monticules. Nous arrivons à Turno-Séverin, première ville moldo-valaque, et nous montons sur l'Orient. ”
Albert Millaud,
Voyages d'un fantaisiste : Vienne…
(1873)
“ Après le dîner, plusieurs voitures attendent les convives. On nous enlève, on nous porte sur des coussins et nous sentons la voiture filer au triple galop. On s'arrête. Nous voici au jardin public de Bucharest, chez Rapscka. C'est le Mabille de Bucharest. On n'y danse pas, on s'y promène. Deux orchestres jouent à tour de rôle les valses les plus nouvelles, les polkas les plus renommées. On consomme à toutes les tables, et on y coudoie tous les jeunes gens et toutes les femmes légères du demi-monde roumain. ”
