“ Déjà sinistre sous le ciel bleu, ce désert vraiment devient intolérable à regarder si par hasard le ciel y est sombre à l'heure où le jour s'en va. Quand nous le retrouvons, au sortir de l'obscurité souterraine, tout commence à bleuir pour la nuit dans son immensité morte. Sur la crête des dunes, dont le jaune a beaucoup blêmi pendant que nous étions en bas, le vent s'amuse à soulever des tourbillons de sable qui imitent les embruns d'une mer mauvaise. De tous côtés traînent les nuages obscurs, les mêmes qu'au moment de notre descente. ”
Pierre Loti
Élements biographiques
Pierre Loti, pseudonyme de Louis-Marie-Julien Viaud (1850-1923), écrivain et officier de marine français, incarne l’exotisme littéraire du XIXe siècle. Son œuvre, enrichie par ses voyages et ses expériences personnelles, explore la sensualité, la mémoire et l’altérité, comme en témoignent Aziyadé (1879), Madame Chrysanthème (1887) ou Le Mariage de Loti (1882).
Entre autobiographie et fiction, il combine l’orientalisme aux paysages bretons (Pêcheur d’Islande, 1886) ou basques (Ramuntcho, 1897), affirmant une vision poétique du monde marquée par l’émotion et la métamorphose. Membre de l’Académie française, son style, à la fois délicat et lyrique, demeure une référence dans la littérature descriptive.
Citations de Pierre Loti
Pierre Loti,
Les Derniers Jours de Pékin
“ A l'ombre d'un portique, dont les boiseries ébauchent des figures grimaçantes, je suis assis dans un fauteuil, à côté du mandarin qui semble effondré sous ses robes de soie. Devant moi, au soleil étincelant, c'est l'enfilade des cours, des autres portiques en silhouettes biscornues et des vieux monstres sur leurs socles. La foule chinoise—toujours les hommes seulement, bien entendu—est là assemblée, dans ses éternels haillons de coton bleu. Le «vent jaune», qui s'était apaisé la nuit, suivant son habitude, recommence de souffler et de blanchir le ciel de poussière. ”
Pierre Loti,
La Troisième Jeunesse de Madame Prune
“ Je gèle et je m’ennuie, là tout seul, pieds nus sur ces nattes blanches. Un petit vent, rafraîchi à la neige, passe en gémissant entre les panneaux de papier qui servent de murailles ; à part ma dînette, posée à terre, et mes coussins de velours noir, rien dans cette vaste chambre, rien qu’un frêle bouquet là-bas, dans un vase, sur un trépied de laque, — un bouquet d’un goût exquis, j’en conviens ; mais c’est égal, cette nudité absolue est pour me geler davantage encore. J’ai froid, froid jusqu’à l’âme ; je me sens ridicule et pitoyable, accroupi au milieu de la solitude qu’est cette chambre. ”
“ Le long d'une rivière desséchée, au lit de galets blancs, que traverse un pont courbe à balustres de faïence, un panorama de féerie se déploie; pêle-mêle, enchevêtrés, superposés, des portiques, des minarets, des dômes, ruisselants d'émail et d'or; tout ce qui avoisine le sol est d'émail bleu; tout ce qui s'élève est d'émail vert, à reflets métalliques comme la queue des paons; la décoration se fait de plus en plus dorée à mesure qu'elle s'éloigne de la base, et tout finit vers le ciel en pointes d'or. ”
Pierre Loti,
Madame Chrysanthème
“ Et tandis qu’on est là, cheminant à la suite de ces bonzes, dans ces enfilades de salles désertes, on se dit qu’il y a beaucoup trop de bibelots chez nous en France ; on prend en grippe soudaine la profusion, l’encombrement. L’endroit où s’arrête cette promenade silencieuse de gens déchaussés, l’endroit où l’on s’assied, bien au frais dans la pénombre, est une véranda intérieure ouvrant sur un site artificiel : on dirait le fond d’un puits ; c’est un jardinet grand comme un trou d’oubliette, surplombé de partout par l’écrasante montagne, ne recevant d’en haut qu’une demi-clarté de rêve. ”
Pierre Loti,
Le désert (47ème édition)
(1896)
“ Au jour levé, le temps est redevenu calme, immobile. Alors, au sortir de la tente, on regarde : le soleil monte, dans une pureté absolue d'atmosphère; plus rien de l'irréel d'hier au soir; les choses ont repris leurs apparences et leurs proportions vraies, des chameaux, du sable, de maigres genêts ; tout est net, comme figé sous une lumière trop crue, et, au loin, au-dessus d'une nappe de lapis qui est la mer Rouge, les montagnes d'Egypte se dessinent encore. Tout le matin, cheminé, cheminé dans les solitudes, à la même aliure lente et balancée. Les genêts se font plus rares. ”
Pierre Loti,
Revue des Deux Mondes
“ Et une paix sans nom imprègne cet « étang du lys d’or, » ce miroir de soleil, de nuages ou d’étoiles, caché au cœur de l’immense temple. Il faut renoncer à comprendre par quels chemins les prêtres me mènent, dans le dédale des voûtes. À mesure que nous avançons, tout me semble plus écrasant et plus surhumain ; tout est bâti à coups de blocs de plus en plus énormes. Les dieux à vingt bras, les dieux au geste colossal et multiple, pullulent dans l’ombre ; ils s’alignent sans fin, en rangs tourmentés ; je passe au milieu d’eux ; je marche comme en rêve dans le pays des géans et des épouvantes. ”
Pierre Loti,
Oeuvres complètes de Pierre Loti…
“ La musique des peuples est faite pour être entendue dans son lieu d'éclosion, dans son cadre naturel de sonorités, de senteurs et de ciel. Même cette musique italienne qui, d'une façon absolue, est inférieure, peut devenir profonde et charmeuse d'âmes, ainsi entendue la nuit, ainsi vous arrivant, avec des imprévus de distances et d'échos, d'une gondole qui fuit, qui fuit toujours, et que l'on suit, étendu, d'une allure berçante et inégale, tantôt de près, tantôt de loin,—au milieu des splendeurs de Venise sous la lune et les étoiles d'été. ”
“ Puis, dans un silence aussi morne que celui d'ici, dans une solitude qui continue celle de la sainte esplanade, tout le déploiement de la vallée pleine de morts. Des tombes et des tombes, semées à l'infini, pierres pareilles, innombrables comme les cailloux des plages,—et avec de tels airs d'abandon, de définitif oubli, qu'il semble impossible qu'une résurrection vienne jamais les rouvrir. Tout ce lieu, ce matin, sous son tapis éphémère d'herbes et de fleurs, manifeste lugubrement l'irrévocable de la mort et le triomphe de la poussière... ”
“ Au-dessus des cyprès, une nappe brillante, c'est la Corne d'or; au-dessus encore, tout en haut, la silhouette d'une ville orientale, c'est Stamboul. Les minarets, les hautes coupoles des mosquées se découpent sur un ciel très étoilé où un mince croissant de lune est suspendu; l'horizon est tout frangé de tours et minarets, légèrement dessinés en silhouettes bleuâtres sur la teinte pâle de la nuit. Les grands dômes superposés des mosquées montent en teintes vagues jusqu'à la lune, et produisent sur l'imagination l'impression du gigantesque. ”
Pierre Loti,
Pêcheur d’Islande
“ Le soleil, déjà très bas, s’abaissait encore; donc s’était le soir décidément. A mesure qu’il descendait dans les zones couleur de plomb qui avoisinaient la mer, il devenait jaune, et son cercle se dessinait plus net, plus réel. On pouvait le fixer avec les yeux, comme on fait pour la lune. Il éclairait pourtant; mais on eût dit qu’il n’était pas du tout loin dans l’espace; il semblait qu’en allant, avec un navire, seulement jusqu’au bout de l’horizon, on eût rencontré là ce gros ballon triste, flottant dans l’air à quelques mètres au-dessus des eaux. ”
“ Et puis la mer n'est pas là; ce pays de Toulven en est très éloigné. Nous écoutons; il nous semble toujours que nous devons entendre dans le lointain son bruit familier; mais non, c'est partout le silence. Rien que des frôlements à peine perceptibles dans l'épaisseur verte, faibles bruits d'ailes qui s'ouvrent, trémoussements légers d'oiseaux qui ont de petits rêves dans leur sommeil. On sent toujours les chèvrefeuilles; mais, avec la nuit, il est venu une fraîcheur pénétrante et des odeurs de mousse, de terre, d'humidité bretonne. ”
“ Car voici là-bas, sur une crête de colline, une centaine de cavaliers qui nous attendent. A travers la pluie aveuglante, on les aperçoit en troupe quasi-fantastique, hérissée de longs fusils minces; enveloppés de blanc, tous, et capuchon baissé, ils ne parlent ni ne bougent.—Et c'est bizarre de les voir immobiles comme des momies, ces gens-là, quand on sait que tout à l'heure un vertige de vitesse va les prendre, et que, dans leur course furieuse, le vent fera fouetter autour d'eux mille choses échevelées, burnous, turbans déroulés, crinières et longues queues. ”
Pierre Loti,
Les Trois Dames de la Kasbah
“ Alors elles échangeaient le bonsoir avec d’autres femmes, qui vivaient comme elles, et qui étaient perchées sur le haut des vieux murs, dardant leurs yeux noirs sur la Kasbah, comme les cigognes des ruines. Elles voyaient de là toute une série monotone de terrasses blanches, et puis deux choses qui se dressaient tout près d’elles dans le vaste ciel lumineux : l’antique mosquée de Sidi-Abderhaman, avec ses carreaux de faïence verte et jaune aux nuances crues, tranchant sur la chaux sans tache, — et, à côté, la silhouette raide d’un palmier. ”
Pierre Loti,
Un Pélerin d'Angkor
“ Les tigres ne franchissent point les ponts de pierre, bien que les portiques n'en soient plus jamais fermés; à part quelques singes curieux, toutes les bêtes des bois respectent le bocage enclos où des hommes habitent et chantent.Et la grande avenue est là, qui s'en va devant moi, droite et sûre, blanchâtre dans la nuit, entre les touffes sombres des arbustes aux senteurs de jasmin et de tubéreuse; sans but, je me mets à cheminer doucement sur ses dalles, m'éloignant du temple, entendant de moins en moins le chant des bonzes qui par degrés se perd, derrière ma route, dans l'infini silence. ”
Pierre Loti,
La mort de Philae
(1909)
“ Mais le soleil, qui tout à l'heure épandait de la gaieté et du sourire le long du quai de la ville nouvelle, au milieu du tapage des boutiquiers, des âniers et des passants cosmopolites, ici darde un feu triste, impassiblement dévorateur. Elles s'accourcissent, les ombres, et de même tous les jours, tous les jours, puisque le ciel de ce pays ne se voile jamais, tous les jours depuis trente-cinq siècles, ces colonnes, ces frises, ce temple entier, comme un mystérieux et solennel cadran, dessine avec patience sur la terre la progression lente des heures. ”
“ Et, quand nous jetons un dernier coup d'œil au-dessous de nous, sur la plaine et le lac assombris, on y voit maintenant briller des feux par myriades, donnant l'illusion d'une ville au déploiement sans fin.Mais, dès que nous entrons pour tout de bon dans le défilé obscur, plus de lumières, plus de bruits de voix, plus rien: les nomades n'y sont pas encore, et l'habituelle solitude est retrouvée. Au-dessus de nos têtes, d'étranges rochers criblés de trous ressemblent dans l'ombre à des efflorescences de pierres, à des madrépores, à de colossales éponges noires. ”
Pierre Loti,
Madame Chrysanthème
“ Quel pays de verdure et d’ombre, ce Japon, quel Eden inattendu !... Dehors, en pleine mer, il devait faire encore grand jour ; mais ici, dans l’encaissement de cette vallée, on avait déjà une impression de soir ; au-dessous des sommets très éclairés, les bases, toutes les parties plus touffues avoisinant les eaux, étaient dans une pénombre de crépuscule. Ces jonques qui passaient, si blanches sur le fond sombre des feuillages, étaient manœuvrées sans bruit, merveilleusement, par de petits hommes jaunes, tout nus avec de longs cheveux peignés en bandeaux de femme. ”
Pierre Loti,
La Troisième Jeunesse de Madame Prune
“ Elles se relevèrent enfin, leur dévotion finie, et ce fut un instant d’anxiété pour madame La Cigogne, qui, de plus en plus en arrêt, s’avança jusque dans le chemin. Viendraient-elles se restaurer dans l’humble maison-de-thé, les si belles dames, ou bien redescendraient-elles simplement vers Nagasaki, par le sentier de mousses et de fougères ?... Oh ! joie ! Plus d’hésitation, elles venaient ! Alors madame La Cigogne tomba soudain à quatre pattes, le visage extasié, murmurant à mi-voix des choses obséquieuses qui coulaient comme l’eau d’une fontaine. ”
“ Quant au soleil, il a voulu rester en scène pour quelques secondes, maintenu après l'heure par le mirage, mais si changé derrière d'épais voiles que l'on préférerait qu'il n'y fût pas; couleur de braise qui s'éteint, il semble beaucoup trop près et trop gros; il n'éclaire plus rien, il n'est qu'un globe tristement rose qui se déforme et s'ovalise; non plus dans l'espace, mais échoué là-bas sur le bord extrême du désert, il regarde les choses comme un grand œil terne qui va se fermer dans la mort. ”
“ La chaleur augmente à mesure que nous descendons vers ces rives de la mer Morte qui sont, en été, un des lieux les plus chauds du monde. Un morne soleil darde autour de nous, sur les rochers, les pierrailles, les calcaires pâles où courent des lézards par milliers; tandis que, en avant là-bas, servant de fond à toutes choses, la chaîne du Moab se tient toujours, comme une muraille dantesque. Et aujourd'hui des nuées d'orage la noircissent et la déforment, cachant les cimes, ou bien les prolongeant trop haut sur le ciel en d'autres cimes imaginaires, et donnant l'effroi des chaos. ”
Pierre Loti,
Revue des Deux Mondes
“ Du côté de la sèche et déserte campagne, on les dirait infinis, ces champs de morts, on aime mieux être ici, à l’entrée, près de s’évader, que de s’aventurer plus loin, à cette heure où la nuit tombe. Et de l’autre côté, c’est Stamboul, et, par-delà les écroulements de la vieille muraille byzantine, on voit se déployer, dans le vague crépuscule, des myriades de vieilles maisonnettes en bois de sombre couleur, d’où émergent, plus blancs à cette heure que dans le jour, des groupes de minarets aigus et des coupoles de mosquées. ”
Pierre Loti,
Oeuvres complètes de Pierre Loti…
“ Ce retour à Stamboul prend, à cette heure, je ne sais quel air clandestin, et funèbre aussi, dans le silence de plus en plus absolu du navire, qui s'endort tout en fuyant.Instinctivement, mes yeux regardent et suivent deux ou trois petits feux très lointains, à peine perceptibles, qui semblent piqués au hasard sur l'immensité neutre,—dans le ciel ou dans la mer, on ne sait trop,—et qui sont des phares de la côte turque. La mer devient de plus en plus inerte, et notre allure, toujours plus glissante, dans la nuit confuse où l'horizon n'a pas de contours. ”
Pierre Loti,
Le désert (47ème édition)
(1896)
“ On lève le camp plus joyeusement, avec un regret toutefois pour ce lieu qu'aucun de nous ne reverra jamais et qui est particulièrement charmeur, au soleil du matin. En allant nous baigner dans les bassins roses, tandis qu'on selle nos dromadaires reposés, nous voyons partout sur le sable les drames de la nuit inscrits en traces neuves : sabots pointus de gazelles et griffes de panthères. La Vallée de la Fontaine, qui est en plein jour l'oasis du silence, devient dans l'obscurité un rendez-vous de bêtes, s'épiant les unes les autres, accourues de loin pour boire à ce ruisseau unique. ”
Pierre Loti,
Pêcheur d’Islande
“ Leur cortège de noces s’en revenait de l’église de Ploubazlanec, pourchassé par un vent furieux, sous un ciel chargé et tout noir. Au bras l’un de l’autre, ils étaient beaux tous deux, marchant comme des rois, en tête de leur longue suite, marchant comme dans un rêve. Calmes, recueillis, graves, ils avaient l’air de ne rien voir; de dominer la vie, d’être au-dessus de tout. Ils semblaient même être respectés par le vent, tandis que, derrière eux, ce cortège était un joyeux désordre de couples rieurs, que de grandes rafales d’ouest tourmentaient. ”
Pierre Loti,
Les Derniers Jours de Pékin
“ Au-dessus de l'invraisemblable poussière, rayonne une clarté blanche et dure, resplendit cette froide et pénétrante lumière de Chine, qui détaille les choses avec une rigueur incisive. Tout ce qui s'éloigne du sol et de la foule se précise par degrés, prend peu à peu en l'air une netteté absolue. On perçoit les moindres petits monstres, au faîte de ces arcs de triomphe, si haut perchés sur leurs jambes minces, sur leurs béquilles, sur leurs échasses qui semblent se perdre en dessous, se diffuser, s'évaporer dans le grouillement et dans le nuage. ”
“ Le ciel est absolument jaune, d'un jaune pâle de citron, une intense lumière jaune est répandue partout, et sur ce couchant si clair, la ville se profile en silhouette dure: ses lourds minarets, en noir; toutes ses murailles crénelées, ensevelies sous la chaux, en une sorte de gris bleu, froid et mort; en noir aussi, ses quelques hauts palmiers, aux tiges minces comme des fils, qui penchent çà et là leurs bouquets de plumes au-dessus des terrasses.—Et dans le jaune lumineux du fond, dominant tout, la lune nouvelle du ramadan marque son fin croissant comme un trait d'ongle qui brillerait. ”
Pierre Loti,
La mort de Philae
(1909)
“ Le charme rare de ces jardins de mosquée, souvent très vastes, est d'être si jalousement enclos entre leurs grands murs — toujours couronnés de trèfles de pierre - qui n'y laissent rien deviner des agitations du dehors; des palmiers de cent ans y jaillissent du sol, séparément ou en bouquets superbes, et y tamisent la lumière d'un toujours chaud soleil, sur des rosiers, sur des hibiscus en fleur. Il ne s'y fait jamais de bruit non plus que dans des cloîtres, car les gens y marchent d'une allure lente, chaussés de babouches. ”
“ Et derrière nous s'éloigne l'oasis, toute sa fantasmagorie de nuages dorés et de palmes noires. A nouveau, c'est le désert;—mais un désert de plus en plus affreux, où il y a de quoi perdre courage. Des trous, des ravins, des fondrières; un pays ondulé, bossué; un pays de grandes pierres cassées et roulantes, où les sentiers ne font que monter et descendre, où nos bêtes trébuchent à chaque pas. Et sur tout cela qui est blanc, tombe la pleine lumière blanche de la lune.C'est fini de ce semblant de fraîcheur, qui nous était venu de la verdure et des ruisseaux ”
“ Une esplanade, ce faîte de temple; une solitude pavée de gigantesques dalles. On découvre de là, par-dessus les monceaux de décombres, ces plaines qui s'étendent avec une si parfaite sérénité là même où fut jadis la grande ville de Dendéra, aimée d'Hathor, l'une des plus fameuses de la Haute-Égypte.Des plaines qui, à l'infini, sont vertes de la poussée nouvelle des blés, des luzernes et des fèves. Les troupeaux, çà et là massés, semblent des taches sombres sur cette verdure si fraîche des nappes d'herbage que le vent agite et fait onduler. ”
Pierre Loti,
La Troisième Jeunesse de Madame Prune
“ Pas un coin du vrai ciel ne se découvre au-dessus de ce paysage enclos ; mais le mur du fond, tout en grisailles estompées, à mesure que le jour baisse, finit par n’avoir plus l’air d’un mur ; il joue les nuages lourds, les nuages en linceul, amoncelés au-dessus d’un monde étiolé par la vétusté et qui aurait perdu son soleil. Tous les jardins de Nagasaki ne portent pas au spleen comme celui-là ; mais tous sont de patientes réductions de la nature, arbres nains, longuement torturés, et montagnes naines, avec des temples d’un pied de haut qui ont l’air centenaire. ”
Pierre Loti,
Madame Chrysanthème
“ Notre maison, tout en bois vieux et mince, vibre la nuit comme un grand violon sec ; les bruissements les plus légers y grandissent, s’y défigurent, y deviennent inquiétants. Sous la véranda, deux petites harpes éoliennes, suspendues, font au moindre souffle leur tintement de lames de verre, semblable au murmure harmonieux d’un ruisseau ; dehors, jusque dans les derniers lointains, les cigales continuent leur grande musique éternelle, et, au-dessus de nous, sur le toit noir, on entend, comme un galop de sorcières, passer la bataille à mort des chats, des rats et des hiboux... ”
Pierre Loti,
Revue des Deux Mondes
“ Ce fleuve, c’est toute la raison d’être, toute la vie de Bénarès. Du fond des palais ou des jungles, de partout, on vient pour mourir sur ces bords sacrés ; des vieillards, des malades s’y font apporter de loin, accompagnés de leur famille, qui, après leur mort, ne s’en va plus. Et ainsi la ville, qui a déjà trois cent mille âmes, se peuple chaque année davantage ; elle est, pour tous ceux qui sentent approcher leur fin, l’objectif, le lieu ardemment rêvé... Oh ! mourir à Bénarès ! Mourir au bord du Gange, avoir là son cadavre baigné une suprême fois, avoir là sa cendre jetée !... ”
Pierre Loti,
Le désert (47ème édition)
(1896)
“ On est comme retrempé de vie plus jeune, de joie physique d'exister. Cette mer, si calme et si doucement réfléchissante, le long de laquelle nous marchons sur un sable fin semé de corail rouge, est sans un port et sans une voile ; dans toute son étendue, mer déserte environnée de déserts. Mais c'est la mer quand même; on a beau la savoir vide à l'infini, on s'en rapproche d'instinct comme d'une source vitale ; auprès d'elle, ce n'est plus la désolation sinistre et morte du désert terrestre. ”
Pierre Loti,
Les Derniers Jours de Pékin
“ Et, dans cette solitude superbe que les hommes d'ici ont faite aux Mânes de leurs maîtres, quand le chemin nous fait passer par quelque clairière, ou sur quelque hauteur, les lointains qui se découvrent sont d'une limpidité absolue; une lumière paradisiaque tombe alors sur nous, d'un profond ciel discrètement bleu, rayé par des bandes de petits nuages d'un gris rose de tourterelle; dans ces moments-là, on aperçoit aussi, au loin, de somptueuses toitures, d'un émail jaune d'or, qui s'élèvent parmi les ramures si sombres, comme des palais de belles-au-bois-dormant... ”
Pierre Loti,
Pêcheur d’Islande
“ Chaque soir, c’était à la porte de la chaumière des Moan, sur le vieux banc de granit, qu’ils se faisaient leur cour. D’autres ont le printemps, l’ombre des arbres, les soirées tièdes, les rosiers fleuris. Eux n’avaient rien que des crépuscules de février descendant sur un pays marin, tout d’ajoncs et de pierres. Aucune branche de verdure au-dessus de leur tête, ni alentour, rien que le ciel immense, où passaient lentement des brumes errantes. Et pour fleurs, des algues brunes, que les pêcheurs, en remontant de la grève, avaient entraînées dans le sentier avec leurs filets. ”
“ Au bord de cette rivière empoisonnée, que nous longeons à l'heure où doit se coucher le soleil, voici un grand et sinistre village, un campement plutôt, un amas de huttes grossières et noirâtres, sans une herbe alentour, ni seulement une mousse verte. Et des femmes, qui sortent de là, s'avancent pour nous regarder, l'air moqueur et agressif, un voile sombre cachant la chevelure, très belles, avec d'insolents yeux peints; plus brunes que les jolies faucheuses de l'oasis, et d'un type différent... ”
Pierre Loti,
Revue des Deux Mondes
“ Comme c’est drôle ! j’ai été quelqu’un de Nagasaki, moi, il y a longtemps, longtemps, il y a beaucoup d’années... Je l’avais presque oublié, mais je me le rappelle de mieux en mieux, à mesure que je m’enfonce dans cette ville étrange. Et mille choses me jettent au passage un mélancolique bonjour, avec une petite gerbe de souvenirs, — mille choses : les cèdres centenaires penchés autour des pagodes, les monstres de granit qui veillent depuis des âges sur les seuils, et les vieux ponts courbes aux pierres rongées par la mousse. ”
Pierre Loti,
Les Derniers Jours de Pékin
“ Dans son parc, les vieux arbres, à peine feuillus, tamisent légèrement ce soleil chinois, qui, après la neige d'hier, recommence d'être brûlant et dangereux. Au centre, il y a son mausolée de marbre, pyramide de petits personnages, amas de fines sculptures blanches qui vont s'effilant en fuseau vers le ciel et se terminent par une pointe d'or; çà et là, sous les cèdres, des vieux temples croulants, voués jadis à la mémoire de ce saint homme, enferment dans leur obscurité des peuplades d'idoles dorées qui s'en vont en poussière. ”
“ Au sortir de la ville des morts, le désert s'ouvre de nouveau devant nous, le morne déploiement blanchâtre, qui ferait songer à un steppe sous la neige, par une nuit comme celle-ci, quand le vent souffle froid et quand la lune embrumée se met à ressembler à une triste opale.Mais c'est un désert planté de ruines, planté de spectres de mosquées: toute une peuplade de grands dômes croulants y est disséminée au hasard et à l'abandon, sur l'étendue inconsistante des sables. Oh! de si étranges dômes, d'une forme si vieille! ”
Pierre Loti,
La Troisième Jeunesse de Madame Prune
“ Mardi, 11 décembre. Un soleil d’arrière-automne, chaud sans excès, lumineux comme avec nostalgie, tel, à cette saison, le soleil au midi de l’Espagne ; un soleil idéal, s’attardant à dorer les vieilles pagodes, à mûrir les oranges et les mandarines des jardinets mignards... De peur d’être trop déçu, j’ai préféré attendre ce beau temps-là, pour quitter mon navire et faire ma première visite au Japon. ”
Pierre Loti,
Le désert (47ème édition)
(1896)
“ Le soleil est morne, morne ; c'est comme un grand éblouissement triste qui tomberait du ciel. Sur le sable qui miroite, les yeux fatigués suivent les ombres des chameaux cheminants, et comme toujours, quand on les relève vers les montagnes lointaines, elles semblent noires par contraste avec l'éclat de ces sables proches. Vers l'après-midi, nous sommes très haut, dans ces solitudes intérieures de la presqu'île Sinaïtique ; alors, des espaces nouveaux se découvrent de tous côtés, et l'impression de désert devient plus angoissante, à cause de cette affirmation visible de son immensité. ”
“ Nous croyons presque à l'union immatérielle et sans fin, parce que nous nous aimons. Mais combien de milliers d'êtres qui y ont cru, depuis des milliers d'années que les générations passent, combien qui se sont aimés et qui, tout illuminés d'espoir, se sont endormis confiants, au mirage trompeur de la mort! Hélas! dans vingt ans, dans dix ans peut-être, où serons-nous, pauvre Aziyadé? Couchés en terre, deux débris ignorés, des centaines de lieues sans doute sépareront nos tombes,—et qui se souviendra encore que nous nous sommes aimés? ”
“ Et nous avons vue sur la plaine des sépultures: un sol gris où aucune herbe ne pousse; d'humbles mausolées en brique grise, petites coupoles ou simples tables funéraires; jusqu'au lointain, toujours des tombes, pour la plupart si vieilles que personne sans doute ne les connaît plus. Des madones bleues au voile traînant se promènent là par groupes; dans le crépuscule qui vient, elles prennent plus que jamais leurs airs de fantôme. L'horizon est fermé là-bas par des cimes de quatre ou cinq mille mètres de haut, dont les neiges, à cette heure, bleuissent et donnent froid à regarder. ”
