“ D'abord des champs de larges fleurs blanches qui, après la monotonie terreuse du désert, semblent éclatants comme de la neige. Ensuite une puissante mêlée d'arbres,—des peupliers, des saules, des yeuses, des platanes,—d'où émergent tous les dômes bleus et tous les minarets bleus d'Ispahan!... C'est un bois et c'est une ville; cette verdure de mai, plus exubérante encore que chez nous, est étonnamment verte; mais surtout cette ville bleue, cette ville de turquoise et de lapis, dans la lumière du matin, s'annonce invraisemblable et charmante autant qu'un vieux conte oriental. ”
Résumé
"Vers Ispahan" de Pierre Loti est un récit de voyage qui explore les paysages et les cultures de la Perse centrale à travers des descriptions poétiques et immersives. L'auteur, accompagné de compagnons, traverse le désert, les caravanserais et les villes comme Ispahan, mettant en lumière les contrastes entre la dureté du terrain et la beauté des mosquées, des bazars et des tapis émaillés.
Les thèmes de l'errance, des rencontres avec les Persans et de l'attirance pour les routes mystérieuses traversent ce texte, où chaque paysage devient un symbole de l'âme orientale. La prose, à la fois méditative et précise, révèle une fascination pour l'exotisme et la complexité des paysages perçus comme des "contes anciens".
Citations de Vers Ispahan (Pierre Loti)
“ Parfois on entend bouillonner de l'eau, dans les rochers de l'infernale muraille, et en effet des torrents en jaillissent, qu'il faut passer à gué; mais c'est une eau tiède, pestilentielle, qui est blanchâtre sous la lune, et qui répand une irrespirable puanteur sulfureuse.—Il doit y avoir d'immenses richesses métallurgiques, encore inexploitées et inconnues, dans ces montagnes.Souvent on se figure distinguer là-bas les palmiers de l'oasis désirée,—qui cette fois s'appellera Daliki,—et où l'on pourra enfin boire et s'étendre. Mais non; encore les tristes broussailles, et rien d'autre. ”
“ Tout le jour, nous les attendons comme sœur Anne, montés sur le toit du caravansérail, interrogeant l'horizon: des caravanes apparaissent, des mules, des chameaux, des ânes, des bêtes et des gens de toute espèce, mais les nôtres point. A l'heure où les ombres des grandes montagnes s'allongent démesurément sur le désert, l'un des cavaliers enfin arrive: «Ne vous inquiétez pas, dit-il, ils ont pris un autre chemin, de nous connu; dormez ici, comme je vais faire moi-même; demain vous les retrouverez à quatre heures plus loin, au caravansérail de Khan-Korrah.» ”
“ Par des chemins larges, on va paisiblement, sur la terre douce et sur les herbes, escorté d'une nuée de lucioles, comme si on passait au milieu d'inoffensives étincelles.Nous sommes ici au premier étage, à la première terrasse de la Perse, et, quand nous aurons franchi une seconde muraille de montagnes qui se découpe là-bas contre le ciel, nous serons enfin sur les hauts plateaux d'Asie. C'est d'ailleurs un soulagement de se dire qu'il n'y aura pas à redescendre l'effroyable escalier, puisque notre retour aura lieu par les routes plus fréquentées du Nord, par Téhéran et la Mer Caspienne. ”
“ Beaucoup de vent sous des nuages en voûte sombre; les lointains des plaines de sable, où il faudra s'enfoncer tout à l'heure à la grâce de Dieu, se détachent en clair sur l'horizon; le désert est moins obscur que le ciel.Une grande barque à voile, que nous avions frétée à Bender-Bouchir, vient de nous jeter ici, au seuil des solitudes, sur la rive brûlante de ce Golfe Persique, où l'air empli de fièvre est à peine respirable pour les hommes de nos climats. Et c'est le point où se forment d'habitude les caravanes qui doivent remonter vers Chiraz et la Perse centrale. ”
“ Et ce n'est que le dôme émaillé d'une vieille petite mosquée en ruines, dans un lugubre hameau à l'abandon, où les huttes ressemblent à d'anciens terriers de bête fauve. A l'ombre d'une voûte de boue séchée, nous nous arrêtons là, pour le repos de midi.Comme il est long et austère, ce chemin d'Ispahan! Le soir, nos sept ou huit lieues d'étape se font à travers le silence, et nulle part nous n'apercevons trace humaine. Deux fois, il y a un nuage de poussière qui passe très vite devant nous, qui court sur le pâle tapis des basilics et des serpolets: des gazelles en fuite! ”
Pierre Loti,
Vers Ispahan
(1925)
“ Là se coudoient les nomades en haillons, les Iraniens en belle robe, les Afghans à bonnet pointu, les bédouins de Syrie la tête ornée de soies éclatantes et de cordelettes ; toute sorte de monde, une foule énorme ; et on y voit à peine. La clarté du soir nous est cependant rendue, par l'ogive de sortie, et le dôme étincelant nous réapparaît enfin, tout proche, trônant au milieu d'un décor qui a l'air arrangé là par quelque magicien, pour nous éblouir. Le long d'une rivière desséchée, au lit de galets blancs, que traverse un pont courbe à balustres de faïence, un panorama de féerie se déploie ”
“ Et derrière nous s'éloigne l'oasis, toute sa fantasmagorie de nuages dorés et de palmes noires. A nouveau, c'est le désert;—mais un désert de plus en plus affreux, où il y a de quoi perdre courage. Des trous, des ravins, des fondrières; un pays ondulé, bossué; un pays de grandes pierres cassées et roulantes, où les sentiers ne font que monter et descendre, où nos bêtes trébuchent à chaque pas. Et sur tout cela qui est blanc, tombe la pleine lumière blanche de la lune.C'est fini de ce semblant de fraîcheur, qui nous était venu de la verdure et des ruisseaux ”
“ Cela ne dure pas, il est vrai; dans la journée, nous sont rendus des coins de désert, où la route se dessine à peine, au milieu des sables, des sels brillants et des mirages.Mais le logis du soir, parmi les saules et les platanes, dans le hameau d'une verte oasis, n'a plus rien du farouche caravansérail auquel nous étions habitués; c'est déjà presque une auberge, comme on en pourrait trouver dans nos villages d'Europe, avec un jardinet et une grille au bord du chemin. Tout le pays du reste prend un air de sécurité, et se banalise. ”
Pierre Loti,
Vers Ispahan
(1925)
“ Au réveil, ce malin, tout est calme, l'air a repris sa limpidité profonde, et le jour se lève dans la spendeur. Autour du hameau, s'étend un désert de sable rosé ; et des montagnes, que nous n'avions pas soupçonnées en arrivant, sont là tout près, dressant leurs cimes où brille de la neige. L'étape d'aujourd'hui promet d'être facile, car les Plaines de sable font devant nous comme une espèce de route plane, — une route de cinq ou six lieues de large et s'en allant à l'infini, entre ces deux chaines de montagnes qui encore et toujours nous suivent. ”
“ On respire un air à la fois tiède et vivifiant, d'une suavité exquise. Les grands orangers, au feuillage épais, étendent une ombre d'un noir bleu sur le sol jonché de leurs fleurs. Tous les gens de caravane, qui ont campé cette nuit dans les allées, s'éveillent voluptueusement, étendus encore sur leurs beaux tapis d'Yezd ou de Chiraz; ils ne repartiront, comme nous-mêmes, qu'à la tombée du soleil; nous sommes donc appelés à passer l'après-midi ensemble et à lier connaissance, dans cet enclos délicieux et frais qui est l'hôtellerie. ”
Pierre Loti,
Vers Ispahan
(1925)
“ Tout le pays du reste prend un air de sécurité, et se banalise. La tombée de la nuit, cependant, a du charme encore, et on recommence à sentir que le désert n'est pas loin; l'heure de la prière est touchante, dans ce petit jardin, sous ses tilleuls et ses saules, au chant des coucous et des grenouilles ; tandis que les chats persans, à longs poils soyeux, circulent discrètement dans les allées obscures, les voyageurs s'agenouillent, les pauvres en robe de coton auprès des riches en robe de cachemire, ensemble quelquefois, deux par deux sur le même tapis. ”
“ Les cygnes glissent tranquillement sur ces miroirs; ils tracent des sillages qui dérangent les reflets des hautes parois en faïence rose, des grands cyprès, des grands lauriers, des fleurs, et des nostalgiques bosquets. Rien d'autre ne bouge dans le palais, pas même les branches, car il ne vente plus; on n'entend que les gouttelettes tomber des feuillages encore mouillés.A la fin du jour, nous quittons Téhéran par une porte opposée à celle de ce matin, mais toute pareille, avec les mêmes clochetons fuselés, le même revêtement d'émail vert, jaune et noir, les mêmes zébrures de peau de serpent. ”
“ De l'autre, c'est le village, avec un peu de désert aperçu au loin, entre les tiges fines et pareilles de tous ces palmiers. Les coqs chantent, avec les hirondelles. Les maisonnettes en terre battue ont des portes ogivales, d'un pur dessin arabe, et des toits plats, en terrasse, sur lesquels l'herbe pousse comme dans les champs. Les belles filles de l'oasis sortent, non voilées, pour faire en plein air leur toilette, s'asseyent sur quelque pierre devant leur demeure et se mettent à peigner en bandeaux leur chevelure noire. On entend battre les métiers des tisserands. ”
Pierre Loti,
Vers Ispahan
(1925)
“ Elle est très frangée de stalactites, il va sans dire, cette ogive, que surmontent deux chimères d'or, d'une inspiration un peu chinoise ; mais le fond en est tout à fait inattendu ; au lieu de se composer, comme ailleurs, d'une plus inextricable mêlée de rosaces ou d'alvéoles, aux moindres facettes serties d'or, il est vide ; il est ouvert sur un tableau lointain, plus merveilleux en vérité que toutes les ciselures du monde : dans l'éclat et dans la lumière, c'est un panorama d'Ispahan, choisi avec un art consommé; c'est la ville de terre rose et de faïence bleue, déployée ”
“ Les Chiraziens se promènent sur les maisons, sur les rues, sur la ville, et ils se servent de leurs toits comme de dépotoirs; on y trouve de tout,—même un cheval mort que voici, déjà vidé par les corbeaux. C'est au-dessous de cette croûte de terre, de cette espèce de carapace où nous sommes, que se déploie toute l'activité de Chiraz; la vie y est souterraine, un peu étouffée, mais ombreuse et fraîche, d'ailleurs très abritée des averses, tandis qu'ici, en haut, on est exposé, comme dans nos villes d'Occident, aux fantaisies du ciel. ”
“ Au delà des vieilles maisons, aux murs épais, aux portes ogivales, on voit les petits lointains de la plaine tranquille et fermée, l'étendue des blés verts, où quelques champs de pavots en fleurs tracent des marbrures blanches,—et toujours, cette chaîne des montagnes de l'Iran qui semble, à mesure que nous montons, grandir, pousser vers le ciel, dresser chaque fois devant nous une assise nouvelle.Des caravanes arrivent, qui ont cheminé toute la nuit, descendant de Chiraz ou remontant comme nous de Bender-Bouchir; des sonnailles de mules, de différents côtés, se mêlent à l'aubade des oiseaux. ”
“ Le caravansérail, paraît-il, est encore loin, de l'autre côté du pont courbe et de la rivière sans eau. Alors, laissons partir la voiture, et, avant que le soleil s'éteigne, allons voir la mosquée.Une place immense et bien étrange lui sert de parvis, une place qui est à la fois un vieux cimetière poudreux et une inquiétante cour des miracles. Ce semblant de pavage, ces longues dalles sur lesquelles on marche, sont des tombes alignées à se toucher; ce sol est plein d'ossements de toutes les époques, il est amalgamé de poussière humaine. ”
Pierre Loti,
Vers Ispahan
(1925)
“ De tout ce que nous y avons vu d'étrange pour nos yeux, ceci nous restera le plus longtemps : une ville en ruines qui est là-haut, dans une oasis de fleurs blanches; une ville de terre et d'émail bleu, qui tombe en poussière sous ses platanes de trois cents ans ; des palais de mosaïques et d'exquises faïences, qui s'émiettent sans retours, au bruit endormeur d'innombrables petits ruisseaux clairs, au chant continuel des muezzins et des oiseaux ; — entre de hautes murailles émaillées, certain vieux jardin empli d'églantines et de roses, qui a des portes d'argent ciselé, de pâle vermeil ”
“ On essaie de mettre pied à terre,—mais alors les cailloux pointus vous blessent dans cette marche accélérée, et le cheval s'échappe, et on est distancé, au milieu de la grande solitude blanche où à peine se voit-on les uns les autres, parmi ce pêle-mêle de rochers: coûte que coûte, il faut rester en selle...L'heure de minuit nous trouve au pied même de la chaîne Persique, effroyable à regarder d'en bas et de si près; muraille droite, d'un brun noir, dont la lune accuse durement les plis, les trous, les cavernes, toute l'immobile et colossale tourmente. ”
Pierre Loti,
Vers Ispahan
(1925)
“ Le vent nous apporte la puanteur musquée des chameaux et les horribles cris de malice ou de souffrance qu'ils jettent chaque fois qu'il s'agit de les charger ; nous sommes au milieu d'une ménagerie en fureur, on ne s'entend plus. La clarté rouge et or, au couchant, s'éteint devant la lune ronde, qui commence de dessiner sur le sol les ombres de nos murs crénelés et de nos tours. Peu à peu, ces amas d'objets qui étaient par terre se hissent et s'équilibrent sur le dos des chameaux, qui cessent de crier; redevenus des bêtes dociles, à présent ils sont tous debout, agitant leurs clochettes. ”
Pierre Loti,
Vers Ispahan
(1925)
“ Un rayon de soleil, entre deux averses, nous montre, sur la droite de notre route, un dôme d'or brillant qui rappelle celui du mausolée de Fatmah : c'est cette mosquée de Chah Abd-ul-Azim, également très sainte et refuge inviolable pour les criminels de la Perse, où le Chah Nasr-ed-din, il y a une dizaine d'années, tomba sous le poignard d'un aventurier. Dans ces pays où les arbres ne croissent pas d'euxmêmes, ils deviennent souvent énormes et magnifiques, lorsque les hommes les ont plantés, auprès de leurs innombrables petits canaux d'irrigation, pour ombrager leurs demeures. ”
“ Pour faire comme les bonnes gens de Chiraz, le vendredi, prenons ce matin la route de la campagne. (On sort de la ville par les grandes ogives des portes, ou, si l'on préfère, par les nombreuses brèches des remparts, où le passage continuel des mules a tracé de vrais sentiers.) Et alors c'est la plaine, la très vaste plaine entourée de farouches montagnes de pierre, murée de toutes parts, comme si elle n'était que l'immense jardin d'un Persan jaloux. Le vert des foins et des blés, le vert tout frais des peupliers en rideau, tranchent çà et là sur les grisailles de la campagne ”
“ Et, quand nous jetons un dernier coup d'œil au-dessous de nous, sur la plaine et le lac assombris, on y voit maintenant briller des feux par myriades, donnant l'illusion d'une ville au déploiement sans fin.Mais, dès que nous entrons pour tout de bon dans le défilé obscur, plus de lumières, plus de bruits de voix, plus rien: les nomades n'y sont pas encore, et l'habituelle solitude est retrouvée. Au-dessus de nos têtes, d'étranges rochers criblés de trous ressemblent dans l'ombre à des efflorescences de pierres, à des madrépores, à de colossales éponges noires. ”
“ Qui veut venir avec moi voir apparaître, dans sa triste oasis, au milieu de ses champs de pavots blancs et de ses jardins de roses roses, la vieille ville de ruines et de mystère, avec tous ses dômes bleus, tous ses minarets bleus d'un inaltérable émail; qui veut venir avec moi voir Ispahan sous le beau ciel de mai, se prépare à de longues marches, au brûlant soleil, dans le vent âpre et froid des altitudes extrêmes, à travers ces plateaux d'Asie, les plus élevés et les plus vastes du monde, qui furent le berceau des humanités, mais sont devenus aujourd'hui des déserts. ”
“ Au petit pas, enfin, nous croisons l'arrière-garde, composée des femmes et des petits,—petits enfants, petits chameaux, petits cabris, pêle-mêle dans une promiscuité comique et gentille;—d'un même panier, sur le dos d'une mule, nous voyons sortir la tête d'un bébé et celle d'un ânon qui vient de naître, et on ne sait qui est le plus joli, du petit nomade qui roule ses yeux noirs, ou du petit âne au poil encore tout frisé qui remue ses grandes oreilles, l'un et l'autre du reste nous regardant avec la même candeur étonnée. ”
“ Par l'ogive d'entrée, le vivant flot noir fait irruption, déborde comme un fleuve après les pluies. Et, tout de suite, il se divise en une quantité de branches, de petits ruisseaux qui coulent dans les ruelles étroites; chaque troupeau connaît sa maison, se trie de lui-même et n'hésite pas; les chevreaux, les agnelets suivent leur maman qui sait où elle va; personne ne se trompe, et très vile c'est fini, les bêlements font silence, le fleuve de toisons noires s'est absorbé, laissant dans l'air l'odeur des pâturages; toutes les dociles petites bêtes sont rentrées. ”
“ Tout est par terre, jeté pêle-mêle; les bêtes font des sauts, des ruades,—et l'heure s'avance, nous devrions être en route. Dans les cauchemars du sommeil, on a passé quelquefois par de tels embarras insolubles, on a connu de ces fouillis indébrouillables, au milieu de ténèbres croissantes. Vraiment cela semble impossible que tant de choses quelconques, armes, couvertures, vaisselle, achetées en hâte à Bouchir et non emballées, gisant à même le sable, puissent, avec la nuit qu'il fait, s'arranger bientôt sur ces mules à sonnettes et s'enfoncer, à la file derrière nous, dans le noir désert. ”
“ Et nous avons vue sur la plaine des sépultures: un sol gris où aucune herbe ne pousse; d'humbles mausolées en brique grise, petites coupoles ou simples tables funéraires; jusqu'au lointain, toujours des tombes, pour la plupart si vieilles que personne sans doute ne les connaît plus. Des madones bleues au voile traînant se promènent là par groupes; dans le crépuscule qui vient, elles prennent plus que jamais leurs airs de fantôme. L'horizon est fermé là-bas par des cimes de quatre ou cinq mille mètres de haut, dont les neiges, à cette heure, bleuissent et donnent froid à regarder. ”
“ A la file, ils s'éloignent, petits riens maintenant, qui se traînent sur l'étendue obscure; le bruit de leurs sonnailles est bientôt perdu.—C'est du haut de nos remparts, entre nos créneaux, que nous regardons la plaine, comme des châtelains du moyen âge.—La fuite de cette caravane a fait la solitude absolue dans nos profonds entours. Toutes les dents de notre petit rempart sont maintenant dessinées sur la lande, en ombres lunaires, précises et dures. Au-dessous de nous, on verrouille avec fracas la porte ferrée qui nous protégera des surprises nocturnes. ”
“ Seuls, les étonnants bas-reliefs, en ce silex gris que n'éraillent point les siècles, supportent sans broncher l'éclairage du soleil levant: princes aux barbes bouclées, guerriers ou prêtres, en pleine lumière crue, luisent d'un poli aussi neuf que le jour où parut comme un ouragan la horde macédonienne.En foulant ce vieux sol de mystère, mon pied heurte un morceau de bois à demi enfoui, que je fais dégager pour le voir; c'est un fragment de quelque poutre qui a dû être énorme, en cèdre indestructible du Liban, et,—il n'y a pas à en douter,—cela vient de la charpente de Darius... ”
Pierre Loti,
Vers Ispahan
(1925)
“ Tout le caravansérail est pris par les gens de la suite ; inutile d'y chercher place. Mais jamais villageois n'ont été plus accueillants que ceux qui viennent faire cercle autour de nous, — tous en longues robes de « perse » à fleurs, bien serrées à la taille, mancherons flottants, et hauts bonnets rejetés en arrière sur des têtes presque toujours nobles et jolies. C'est à qui nous donnera sa maison, à qui portera nos bagages. La chambrette d'argile que nous acceptons est sur une terrasse et regarde un verger plein de cerisiers, où bruissent des eaux vives. ”
“ L'ensemble de cela, qui est indescriptible d'enchevêtrement et de magnificence, dans des couleurs de pierreries, produit une impression d'unité et de calme, en même temps qu'on se sent enveloppé là de fraîche pénombre. Et, au fond de ce péristyle, s'ouvre la porte impénétrable pour les chrétiens, la porte du saint lieu, qui est large et haute, mais que l'on dirait petite, tant sont écrasantes les proportions de l'ogive d'entrée; elle plonge dans des parois épaisses, revêtues d'émail couleur lapis; elle a l'air de s'enfoncer dans le royaume du bleu absolu et suprême. ”
“ Uniformément noir, tout ce bétail des nomades, de même que la couverture de leurs tristes huttes et le vêtement de leurs femmes. Et les bergers, qui rentrent aussi, grands diables farouches et fiers, portent, en plus de la houlette, un fusil à l'épaule, des sabres et des coutelas plein la ceinture. Le long de l'affreuse rivière, au crépuscule, dans une vallée trop étroite et très surplombée, nous croisons tout cela, gens et bêtes, qui jette un moment la confusion dans notre caravane, et une de nos mules de charge, piquée par la corne d'un bœuf, s'abat avec son fardeau. ”
“ Nous pouvons donc ici remercier nos trois gardes d'Ali-Abad, et prendre le galop dans l'espace; nos chevaux d'ailleurs ne demandent pas mieux, agacés qu'ils étaient de se sentir retenus à cause de ces piétons, coureurs à deux jambes seulement; ils partent comme pour une fantasia; ceux que montent mes cavaliers de Chiraz, moins rapides et plus capricieux, ont l'air de galoper voluptueusement et recourbent leur cou très long avec la grâce des cygnes. Pas de routes tracées, pas de clôtures, pas de limites, rien d'humain nulle part; vive l'espace libre qui est à tout le monde et n'est à personne! ”
“ Nous avons pris le parti de laisser derrière nous nos bêtes de charge, avec nos inutiles et flâneurs cavaliers de Chiraz; la confiance entière nous est venue, et nous allons de l'avant.Voici cependant là-bas une multitude en marche, qui va croiser notre route; ce sont des nomades, gens de mauvais renom, c'est une tribu qui change de pâturage. En tête s'avancent les hommes armés, qui ont de belles allures de bandits; nos Persans imaginent de passer ventre à terre au milieu d'eux, en jetant de grands cris sauvages pour exciter les chevaux; et on se range, on nous fait place. ”
