“ Nous cheminons dans les derniers replis d'en bas, vers Ophel, suivant le cours desséché du Cédron; ici, il n'est plus qu'un mince ruisseau, le torrent dont parle l'Evangile, et son lit d'ailleurs a été en partie comblé par tout ce qui y est tombé de là-haut, à des siècles d'intervalle: décombres, ruines de murailles, éboulements de ce temple tant de fois saccagé et détruit. Le soleil s'en va, s'en va, nous laissant plonger de plus en plus dans l'ombre froide, tandis qu'une lueur rouge d'incendie éclaire encore la hauteur mélancolique de Siloë et le faîte du mont des Oliviers. ”
Résumé
“Jérusalem”, est une œuvre de Pierre Loti. Des thèmes tels que Saint-Sépulcre, Jérusalem ou mer Morte y sont abordés.
Citations de Jérusalem (Pierre Loti)
“ Bethléem!... Ce nom chante à présent partout, en nous-mêmes et dans nos mélancoliques alentours. Au bruissement des grillons, aux sonnailles des troupeaux, au tintement des cloches d'église, les temps semblent plus jeunes de dix-huit siècles...Et maintenant, on dirait la Vierge Marie en personne qui vient à nous, avec l'enfant Jésus dans ses bras... A quelques pas, elle s'arrête, appuyée au tronc d'un olivier, les yeux abaissés vers la terre, dans l'attitude calme et jolie des madones: une toute jeune femme aux traits purs, vêtue de bleu et de rose sous un voile aux longs plis blancs. ”
“ Vallée de la mort, sol rempli d'os et de poussière d'hommes, temple silencieux du néant, où le son même des trompettes apocalyptiques ne pourrait plus que se glacer et mourir... Et tandis que nous subissons l'oppression des alentours, tandis qu'un effroi immobilisant sort d'entre les colonnes funéraires, monte des profonds trous noirs, voici que, de l'un des grands tombeaux, s'échappe aussi tout à coup le bruit d'une toux humaine, qui semble partie de très loin et de très bas, grossie et répercutée dans des sonorités de dessous terre... ”
“ La chaleur augmente à mesure que nous descendons vers ces rives de la mer Morte qui sont, en été, un des lieux les plus chauds du monde. Un morne soleil darde autour de nous, sur les rochers, les pierrailles, les calcaires pâles où courent des lézards par milliers; tandis que, en avant là-bas, servant de fond à toutes choses, la chaîne du Moab se tient toujours, comme une muraille dantesque. Et aujourd'hui des nuées d'orage la noircissent et la déforment, cachant les cimes, ou bien les prolongeant trop haut sur le ciel en d'autres cimes imaginaires, et donnant l'effroi des chaos. ”
“ Par groupes, marchant sans bruit, avec un excessif respect, les pèlerins, les pèlerines, remontent des parties lointaines et obscures des sanctuaires; en se retournant plusieurs fois, avec des saluts, des signes de croix, ils s'en vont lentement comme à regret,—et, avant de se décider à franchir les portes, reviennent sur leurs pas, comme n'ayant point encore assez salué, assez remercié le ciel et le Sauveur; se prosternent au hasard pour baiser quelque chose de plus dans ce saint lieu, une dalle, le marbre d'un autel ou la base d'un pilier... ”
“ Puis, dans un silence aussi morne que celui d'ici, dans une solitude qui continue celle de la sainte esplanade, tout le déploiement de la vallée pleine de morts. Des tombes et des tombes, semées à l'infini, pierres pareilles, innombrables comme les cailloux des plages,—et avec de tels airs d'abandon, de définitif oubli, qu'il semble impossible qu'une résurrection vienne jamais les rouvrir. Tout ce lieu, ce matin, sous son tapis éphémère d'herbes et de fleurs, manifeste lugubrement l'irrévocable de la mort et le triomphe de la poussière... ”
“ Les détails de ces campagnes immenses, déroulées devant nous, se fondent dans le crépuscule envahissant; bientôt, les grandes lignes des horizons demeureront seules, les mêmes, immuablement les mêmes qu'aux temps des croisades et aux temps du Christ. Et c'est là, dans ces aspects éternels, que réside encore le Grand Souvenir...Bethléem! Bethléem!... Ce nom recommence à chanter au fond de nos âmes moins glacées... Et, dans la pénombre, les âges semblent remonter silencieusement leur cours, en nous entraînant avec eux. ”
“ Nous nous en allons par les rues étroites, sinistres malgré le soleil, entre de vieux murs sans fenêtres, faits de débris de toutes les époques de l'histoire et où, çà et là, s'encastrent une pierre hébraïque, un marbre romain. A mesure que nous avançons, tout devient plus en ruines, plus vide et plus mort,—jusqu'à ce saint quartier, d'une désolation infinie, qui renferme la mosquée et dont toutes les issues sont gardées par des sentinelles turques interdisant le passage aux chrétiens. ”
“ Les vignes, les oliviers, les petits murs ont disparu; plus que des broussailles et des pierres, avec çà et là des asphodèles, des semis d'anémones rouges ou de cyclamens roses. Le ciel s'est voilé d'un brouillard gris perle, d'abord très ténu, très diaphane, mais qui tend à s'épaissir, et la lumière baisse. L'heure de croiser les quelques touristes, qui font Hébron aujourd'hui, est passée, et nous ne rencontrons plus que des files de lents chameaux, ou des groupes d'Arabes à cheval, beaux et graves, échangeant le salam avec nous. ”
“ Dans l'église grecque, devant l'antique tabernacle tout d'or, une furtive impression religieuse, à demi païenne, nous arrête un moment: un très vieux pope est là qui chante, vite, vite, d'une haute voix nasillarde, dans un nuage d'encens, et la foule, à chaque verset, se prosterne et se relève: femmes de Bethléem portant toutes, sur le hennin pailleté, le long voile à la vierge; Arabes convertis, aux yeux de foi naïve, inclinant leur turban jusqu'à terre... ”
“ Le temps niveleur a jeté sur le tout son uniforme couleur de vieille terre cuite rougeâtre, ses plantes de murailles, son même délabrement, sa même poussière. L'ensemble, emmêlé, fait de pièces et de morceaux, formidable encore dans sa vieillesse millénaire, raconte le néant humain, l'effondrement des civilisations et des races, répand une tristesse infinie sur le petit désert de cette esplanade où s'isole là-bas le beau palais bleu surmonté de sa coupole et de son croissant, la belle et l'incomparable mosquée d'Omar. ”
“ Tout en bas, la chapelle de Sainte-Hélène, après la nuit qu'on vient de traverser entre deux rangées de fantômes, s'éclaire de grands rayons de jour, qui arrivent pâles et bleuâtres par les meurtrières de la voûte. C'est un des lieux les plus étranges assurément de tout cet ensemble qui s'appelle le Saint-Sépulcre; c'est là qu'on éprouve, de la façon la plus angoissante, le sentiment des effroyables passés. ”
“ Tout cela, si déjeté par les siècles, si mélancolique, avec un tel air d'abandon, sur cette place immense où le printemps a mis entre toutes les dalles des guirlandes de marguerites, de boutons-d'or et d'avoines folles!... De près, on s'aperçoit que ces élégantes et frêles petites constructions sarrasines sont composées avec des débris d'églises chrétiennes ou de temples antiques; les colonnes, les frises de marbre, tout est disparate, arraché ici à une chapelle des croisades, là à une basilique des empereurs grecs, à un temple de Vénus ou bien à une synagogue. ”
“ Suivant une pente ascendante vers les hauts plateaux de Judée, nous cheminons jusqu'à midi par des sentiers de fleurs, au milieu de champs d'orges, entre des séries de collines que tapissent des bois d'oliviers aux ramures grises, aux feuillages obscurs.Comme au désert, c'est pendant la halte méridienne que nous dépasse la caravane de nos bagages et de nos tentes,—caravane bien différente de celle de là-bas: par les petits chemins verts, cortège de mules qui sont conduites par des Syriens aux figures ouvertes et qui marchent au tintement de leurs colliers de clochettes ”
“ On ne séjourne pas dans l'étouffant réduit du Saint-Sépulcre, qui est comme le cœur même de cet amas de basiliques et de chapelles, on y défile un à un; en baissant la tête, on y entre par une très petite porte, en marbre fouillé et festonné; le sépulcre est là dedans, enchâssé de marbre, au milieu des icones d'or et des lampes d'or. En même temps que moi y passaient un soldat russe, une vieille pauvresse en haillons, une femme orientale en riches habits de brocart; tous, baisant le couvercle tombal, et pleurant. ”
“ Les hautes montagnes du pays de Moab, qui sont au delà de la mer Morte et que, depuis Hébron, nous n'avons pas cessé de voir, au Levant, comme une diaphane muraille, semblent toujours aussi lointaines, bien que depuis trois heures nous marchions vers elles,—semblent fuir devant nous comme les visions des mirages. Mais elles se sont embrumées et assombries; tout ce qui traînait de voiles légers au ciel, dans la matinée, s'est réuni et condensé sur leurs cimes, tandis que du bleu plus pur et plus magnifique s'étend au-dessus de nos têtes. ”
“ Il y a, en dehors des murs, une sorte de chemin de ronde que, chaque soir, je suis dans l'obscurité, jusqu'à la vallée de Josaphat où il descend se perdre; il contourne le mont Sion, en longeant, à travers une absolue et funèbre solitude, les hauts remparts crénelés, depuis la porte de Jaffa jusqu'à celle des Moghrabis; puis, en un point où les murailles se brisent à angle vif pour remonter vers le nord, il semble se dérober, tomber, plonger dans le noir—et on a devant soi le gouffre d'ombre où tant de milliers de morts attendent... ”
“ Des Grecs, des Arabes, des Bédouins, des Juifs; des femmes surtout, des groupes de longs voiles blancs parmi les tombes, attendent que passe le corps du vieil archimandrite, dont la sépulture sera de l'autre côté de cette sombre vallée, sur la montagne d'en face.Descendons d'abord jusqu'au plus bas du ravin, traversons le lit desséché du Cédron, et là, avant de remonter vers le Gethsémani, nous nous arrêterons au tombeau de la Vierge: une antique église du ive siècle que, depuis plus de mille ans, toutes les religions se sont disputée et arrachée. ”
“ Des moineaux, nullement gênés par le chevrotement des prières, vont et viennent, apportent des brins de laine et de paille pour leurs nids, qui se construisent au-dessus même du tabernacle, dans les fleurons dorés du couronnement; ils sont tout ce qu'il y a d'un peu gracieux dans ce temple lamentable. Le soleil printanier, qui tombe à flots au dehors sur les immondices des pavés, sur le bois centenaire des devantures closes, entre ici comme à regret, avec un rayonnement triste sur ces quelques vilains vieillards et sur toutes ces places vides. ”
“ Les hautes murailles, en pierres d'un brun rougeâtre, qui forment les côtés de la place, sont des couvents ou des chapelles—et on dirait des forteresses. Au fond, plus haute et plus sombre que tout, se dresse cette masse effritée, brisée, qui est la façade du Saint-Sépulcre, et qui a pris les aspects, les irrégularités d'une grande roche; elle a deux énormes portes du xiie siècle, encadrées d'ornements d'un archaïsme étrange; l'une est murée; l'autre, grande ouverte, laisse voir, dans l'obscurité intérieure, des milliers de petites flammes. ”
“ Au-dessous de nous, la vallée se creuse, remplie du peuple infini des tombes, et en face, sur le versant opposé au nôtre, le Gethsémani monte; dans tout ce blanc de la montagne, les oliviers se dessinent eu taches noires, les cyprès en larmes noires; les couvents s'étagent; la grande église russe, avec ses coupoles de Kremlin qui se superposent, a pris, dans l'éloignement et sous la lune, un air de pagode indoue ”
“ Après des saluts au maître-autel, répétés chaque fois qu'ils entrent, ils étendent ces brocarts par terre, sur les tapis épais.—Et ce sont des scènes de moyen âge, ces respectueux déploiements d'étoffes, dans cet immobile sanctuaire, au milieu du miroitement bleu des faïences murales,—tandis qu'autour de nous des diacres, coiffés aussi de l'invariable capuchon noir, s'empressent aux préparatifs séculaires de la semaine sainte, accrochent des tentures aux piliers, font monter ou descendre, à l'aide de chaînettes d'argent, des lampes et des œufs d'autruche. ”
“ Le moindre dogme est aussi inadmissible à notre raison humaine que le pouvoir des médailles et des scapulaires; alors de quel droit mépriserions-nous tant ces pauvres petites choses?—Derrière tout cela, très loin,—à des distances d'abîme si l'on veut,—il y a toujours le Christ inexpliqué et ineffable, celui qui laissait approcher les simples et les petits enfants, et qui, s'il voyait venir à lui ces croyants à moitié idolâtres, ces paysans accourus à Bethléem des lointains de la Russie, avec leur cierge à la main et leurs larmes plein les yeux, ouvrirait les bras pour les recevoir... ”
“ Un éclairage très atténué tombe de ces vitraux, célèbres dans tout l'Orient, qui garnissent là-haut la série des petites fenêtres cintrées; on dirait que la lumière passe à travers des fleurs et des arabesques en pierres précieuses montées à jours,—et c'est l'illusion sans doute qu'ont voulu produire les inimitables verriers d'autrefois. Peu à peu, s'habituant à la pénombre, on voit scintiller aux murailles, aux arceaux, aux voûtes, un revêtement qui semble une étoffe brodée et rebrodée de nacre et d'or, sur fond vert. ”
“ C'est la route qui vient de Jérusalem, et nous allons, nous aussi, la suivre; elle descend vers Hébron, entre d'innombrables petits murs enfermant des vignes et des figuiers.—Il y a un certain bien-être tout de même à retrouver cette facilité-là, après tant de cailloux, de rocs pointus, de pentes glissantes, de dangereuses fondrières, où depuis plus d'un mois nous n'avons cessé de veiller sur les pieds de nos bêtes...Deux voitures encore nous croisent, remplies de bruyants touristes des agences: hommes en casque de liège, grosses femmes en casquette loutre, avec des voiles verts. ”
“ Ici, plus encore qu'au Saint-Sépulcre, le contraste est étrange entre les richesses d'ancienne orfèvrerie, partout amoncelées, et l'usure millénaire, le délabrement, l'air de caducité mourante: des voûtes à demi brisées, des pierres frustes, de grossières maçonneries, des fragments de roches souterraines; tout cela, enfumé et noirâtre, suintant d'humidité à travers les toiles d'araignée et la poussière. Il fait nuit comme dans un caveau pour les morts. ”
“ A un tournant du chemin, elle se découvre, silencieuse et profonde. J'y arrive par le côté de l'Islam, qui est déjà dans une ombre presque crépusculaire, quand, en face, les myriades de tombes juives, les ruines de Siloë et d'Ophel, avec leurs cavernes et leurs sépulcres, resplendissent encore dans une rouge fantasmagorie; chaque soir, depuis toujours, il en va de même—et c'est l'inverse des matins, où le rose des aurores commence par envahir le côté musulman, tandis que le côté d'Israël tarde à s'éclairer ”
“ La lumière est dure et éblouissante sur les blancheurs des rochers et du sol; il n'y a de noir que nos ombres; tout le reste est clair et fatigant à regarder. Derrière nous, le déploiement toujours plus immense des lointains,—la mer Morte, aux immobilités d'ardoise, et les montagnes bitumineuses de la Sodomitide,—tout cela semble, par contraste, un grand abîme obscur, tant sont blanches les choses rapprochées. ”
“ Nous arrivons dans un creux profond, au pied d'une route ascendante, entre l'amas banal et pitoyable des constructions qui couvrent la colline de gauche,—hôtels, gare, usines,—et les ténébreuses murailles crénelées qui couvrent la colline de droite. Des gens de toutes les nationalités encombrent ces abords; Arabes, Turcs, Bédouins; mais surtout des figures du Nord que nous n'attendions pas, longues barbes claires sous des casquettes fourrées, pèlerins russes, pauvres moujiks vêtus de haillons. ”
“ Vu l'environnante splendeur, on s'attendait à de merveilleuses richesses encore,—et on s'épouvante presque devant ce qui apparaît: quelque chose de sombre et d'informe, dans la demi-obscurité de ce lieu magnifique; quelque chose qui se soulève irrégulièrement comme une grande vague noire, figée; un rocher sauvage, une cime de montagne...C'est le sommet du mont Moriah, sacré pour les israélites, pour les musulmans et pour les chrétiens; c'est l'aire d'Ornan, le Jébuséen, où le roi David aperçut l'ange exterminateur «tenant en main une épée nue tournée contre Jérusalem». ”
“ Arabes et Juifs circulent en foule dans les rues, et les couleurs de leurs vêtements éclatent sur la teinte neutre des murailles, que ne recouvre ni chaux ni peinture.Quelques-unes de ces maisons semblent vieilles comme les patriarches; d'autres sont neuves, à peine achevées; mais foules sont pareilles: mêmes parois massives, solides à défier des siècles, mêmes proportions cubiques et mêmes petites fenêtres toujours accouplées. Dans cet ensemble, rien ne détonne, et Hébron est une des rares villes que ne dépare aucune construction d'apparence moderne ou étrangère. ”
“ Entre des collines pierreuses, couvertes de séries de terrasses pour les vignes, Hébron commence d'apparaître, Hébron, bâtie avec les mêmes matériaux que les murs sans fin dont les campagnes sont remplies. Dans un pays de pierres grises, c'est une ville de pierres grises; c'est une superposition de cubes de pierres, ayant chacun pour toiture une voûte de pierres, tous pareils, tous percés des mêmes très petites fenêtres cintrées et réunies deux à deux. Un ensemble net et dur, qui surprend par son absolue uniformité de contours et de couleurs, et que cinq ou six minarets dominent. ”
“ Et voici du monde aujourd'hui, dans ce lieu habituellement vide, des pèlerins mahométans,—tout petits pygmées, vus d'où nous sommes,—un défilé de robes éclatantes, rouges ou jaunes, qui sortent du sanctuaire aux murs bleus, pour s'éloigner silencieusement à travers l'esplanade funèbre: scène du passé, dirait-on, tandis que, le soleil baissant, la lumière se fait de plus en plus dorée sur Jérusalem et que là-bas la ligne calme des montagnes du Moab commence à prendre ses tons violets et ses tons roses du soir... ”
“ Les distances et les proportions des choses semblent doublées. Du vague s'épand sur la terre, tandis que le soleil, qui ne rayonne plus, dessine tout rond dans le ciel un disque d'astre mort.Sous cette même demi-lueur jaune d'éclipse, revenant le soir du mont des Oliviers, je longe, par la route toujours solitaire, les remparts de Jérusalem, les grands remparts moroses; sur leurs parois rudes et frustes, de loin en loin, le sceau, la signature arabe se lit sous la forme d'une petite rosace géométrique d'un dessin exquis, en relief encore délicat parmi les vieilles pierres usées ”
“ Nous sommes au plus profond du ravin, surplombés de tous côtés; derrière le cortège qui s'éloigne, avec ses chants et ses emblèmes, la sombre vallée de Josaphat déroule la succession infinie de ses tombes; du côté du levant sont les cimetières d'Israël, dominés par le Gethsémani et le mont des Oliviers; et du côté de l'ouest s'étagent les cimetières musulmans, que couronne, presque montée dans le ciel, la haute muraille grise de Jérusalem... ”
“ Et, dans ce pays si vieux, à peine distingue-t-on les vrais rochers des débris de constructions humaines, restes d'églises ou de forteresses, tertres funéraires ou tombeaux qui font corps avec la montagne. De distance en distance, à moitié obstruées, à moitié enfouies, s'ouvrent des portes de sépulcres, tout au bord de cette route—que nous suivons pensifs et de nouveau recueillis, à mesure que passe l'heure, pénétrés de je ne sais quelle très indicible crainte à l'abord de ces lieux qui s'appellent encore Bethléem et Jérusalem... ”
“ Jérusalem, sainte pour les chrétiens, sainte pour les musulmans, sainte pour les juifs, d'où s'exhale un bruit incessant de lamentations ou de prières!...La Voie monte toujours. Parfois, des maisons sarrasines la traversent,—comme des ponts sinistres jetés au dessus,—des maisons qui y regardent de haut, par de méfiantes petites fenêtres bardées et grillées de fer. Les muézins ont fini d'appeler; le crépuscule et le silence jettent leur enchantement sur cette Voie Douloureuse, que j'avais vue hier banale et décevante au soleil du plein jour ”
“ Quelle imposante désolation dans cette enceinte, qui est comme le cœur silencieux de la Jérusalem antique,—qui est aussi comme le saint naos de toutes les religions issues de la Bible, christianisme, islam ou judaïsme! Elle commande le suprême respect à tous ceux qui adorent le Dieu d'Abraham, qu'il s'appelle Allah, Rabbim ou Jéhovah,—et sa mélancolie de délaissement témoigne que la foi des vieux âges, sous toutes ses formes, se meurt dans les âmes humaines... ”
“ Nous quittons dès le matin Jéricho pour remonter vers Jérusalem. Dans les sentiers, coupés de clairs ruisseaux, sur les herbes, entre les baumiers verts, il y a une certaine animation de cavaliers arabes, qui galopent, au soleil levant, sur des chevaux harnachés de mille couleurs.Au sortir des plaines profondes, quand nous entrons dans les calcaires blancs des montagnes de Judée, une cuisante chaleur nous accable, et nos chevaux marchent péniblement sur cette route, qui monte en lacets rapides. ”
“ La rotonde à très haute coupole, où l'on pénètre d'abord et qui laisse deviner, entre ses colonnes, le chaos obscur des autres sanctuaires, est occupée en son milieu par le grand kiosque de marbre, d'un luxe à demi barbare et surchargé de lampes d'argent, qui renferme la pierre du sépulcre. Tout autour de ce kiosque très saint, la foule s'agite ou stationne; d'un côté, des centaines de moujiks et de matouchkas, à deux genoux sur les dalles; de l'autre, les femmes de Jérusalem, debout en longs voiles blancs,—groupes de vierges antiques, dirait-on, dans cette pénombre de rêve ”
“ Il me parle en turc, le janissaire: «Jérusalem, tu vois, le soir, c'est un pays de pauvres, il n'y a rien. Pour nous, les musulmans, il y a ceci... (Et son geste indique l'Enceinte Sacrée, la mosquée d'Omar, dont nous approchons.) Pour loi, chrétien, il y a le Saint-Sépulcre. Mais c'est tout. Le reste ne vaut pas qu'on le compte. Tu le vois, le soir, il n'y a rien.»Dans ce quartier interdit aux chrétiens qui avoisine la sainte mosquée, le janissaire parlemente avec les sentinelles de nuit,—et nous passons. ”
“ C'est un endroit quelconque, un peu étrange seulement.En même temps que moi, ont semblé monter, là-bas en face, sur le versant opposé de la vallée des morts, les murailles de Jérusalem; le ravin, au fond duquel passe le Cédron, m'en sépare; le ravin, ce soir vaporeux et blanc, sous l'excès des rayons lunaires; et, au-dessus de ces bas-fonds d'un aspect de nuages, ces murailles se tiennent à la même hauteur que le lieu où je suis, suspendues, dirait-on, et chimériques.—D'ici, pendant la nuit d'agonie, le Christ dut les regarder; sur le ciel, elles traçaient leur pareille grande ligne droite ”
“ Le soir, la banalité de l'hôtel nous reprend comme hier. Auprès du feu, entre les journaux à images, les touristes et les marchands de chapelets, nous songeons à ce petit coin de Jérusalem qui nous a été montré au hasard d'une première visite, et notre pensée s'en va au Saint-Sépulcre et au Gethsémani, qui sont là tout près; nous avons déjà perdu deux jours, dans cet émotionnant voisinage, partagés entre le désir et la crainte de voir, sous l'enveloppement triste de cette pluie, qui semble venue exprès pour nous donner un prétexte d'attente. ”
“ Là-bas, tous les fonds sont noirs et le ciel est noir, au-dessus du morne étincellement de la terre. Et, en chemin, voici qu'un muletier syrien de Beyrouth—grand garçon naïf d'une quinzaine d'années que nous avons loué à Jérusalem, avec sa mule, pour porter notre bagage—se met à fondre en larmes, disant que nous l'avons emmené ici pour le perdre, nous suppliant de revenir en arrière. Il n'avait encore jamais vu les parages de la mer Morte, et il est impressionné par ces aspects inusités ou hostiles; il est pris d'une espèce d'épouvante physique du désert ”
“ Les érudits en sont aussi à discuter si c'est bien sainte Hélène qui fonda la basilique primitive, en même temps que celle du Saint-Sépulcre; mais tel qu'il est, dans sa naïve barbarie, ce lieu demeure l'un des plus singuliers de Jérusalem.Tandis que nous remontons de l'obscurité d'en bas, par le large escalier noir des Croisés, un chant grave et magnifique nous arrive du dehors, un chœur qui se rapproche, chanté à pleine voix rude par des hommes en marche: c'est l'enterrement de l'archimandrite ”
“ Jérusalem étalait la mélancolie de ses ruines au gai printemps moqueur. Sur la petite place hautement murée du Saint-Sépulcre, parmi le marché aux perpétuels chapelets, on avait apporté déjà quelques premières gerbes de belles palmes vertes, pour cette fête des Rameaux qui s'approche.En un point de l'église sombre, par d'étroits petits escaliers, le Custode des richesses merveilleuses nous fait monter au-dessus même du calvaire, dans les combles de la chapelle haute, toute d'argent et d'or, que les Grecs ont établie en ce lieu. ”
“ Leur chant une fois perdu dans le lointain des voûtes, voici un autre bruit qui s'approche, qui monte des profondeurs noires, puissant et lourd comme celui d'une foule en marche, d'une foule qui s'avancerait en murmurant des prières à voix basse dans des sonorités de caveau... C'est une horde de pèlerins du Caucase, que j'ai vus entrer ce matin dans Jérusalem; ils reviennent des chapelles souterraines et ils vont sortir d'ici, leur journée finie. ”
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