“ Je le vis mordre, comme le curé dont il m'avait conté l'histoire, dans un de ces bolets Satan qui deviennent bleus quand on les coupe et dont l'entaille prend aussitôt l'apparence d'une affreuse plaie. Dressé par les craintes contagieuses de tante Dine, j'étais persuadé que ses lèvres ne tarderaient pas, elles aussi, à bleuir. Je le regardai avec terreur et curiosité, pour suivre les fâcheux symptômes. Mais il digéra son poison à merveille:—Tu vois, me dit-il, triomphant, ce brave homme de curé, pour une fois, avait raison. La nature est une mère pour nous. ”
Résumé
"La Maison" d'Henry Bordeaux, publiée dans un contexte peu connu, explore les liens familiaux et l'équilibre entre l'homme et la nature à travers les souvenirs d'une enfance. Le récit, centré sur un grand-père, une sœur et Nazzarena, mêle balades dans le jardin, récits épique et méditations sur l'amour.
Les thèmes de la liberté, du cœur et des champignons symbolisent une quête de vérité et d'unité. L'œuvre, traversée par le rire et la tendresse, célèbre la maison comme lieu de mémoire et de réconciliation, où les visages et les escaliers deviennent des métaphores de l'âme.
Citations de La Maison (Henry Bordeaux)
“ Le comte de Chambord était pour moi un personnage de légende, aussi lointain et prestigieux que les chevaliers de ces ballades qui avaient exalté ma convalescence. Sans doute il n'avait pas soustrait à Titania, la blonde reine des elfes, la coupe du bonheur; il ne rendait pas visite, sur un cheval rouan, à la jeune fille de la romance du nid de cygne; mais je savais qu'il vivait en exil, qu'il portait l'auréole des martyrs et qu'on l'attendait. Tante Dine ne l'appelait jamais que: notre prince, et hochait la tête avec orgueil dès qu'on prononçait son nom, comme s'il lui appartenait. ”
“ C'est terrible d'être si occupé! On n'a pas le temps de jouir du soleil et de l'espace, ni de causer autant qu'on le voudrait avec ses fils. Autrefois, te rappelles-tu, François, je te racontais les combats de l'Iliade et le retour à Ithaque.Je ne l'avais pas oublié, mais les récits épiques me paraissaient appartenir à une enfance déjà lointaine et dépassée. Ils dataient d'avant cette convalescence qui m'avait changé le coeur. Ils dataient devant mes promenades avec grand-père, d'avant la liberté et Nazzarena, d'avant l'amour. ”
“ Quand elle sort de l'ombre que verse le châtaignier, le soleil nimbe d'or la chevelure qui frise et qui semble se mêler au jour sans qu'on sache où ses boucles commencent, où le jour finit. A côté d'elle, sur le siège, un jeune garçon est assis. Ils causent ensemble, ils rient ensemble. Elle a montré ses dents blanches. Ses dents blanches, je les ai vues, mais son regard, son regard doré ne se tournera-t-il pas vers moi? Nazzarena, Nazzarena, ne devinez-vous pas que je suis là, tout près de vous, perché sur le mur, sur ce mur au-dessus de vous?... ”
“ Elle portait une robe blanche, qui laissait nus les avant-bras et le cou, et sur la tête un chapeau orné de cerises rouges. Son ombrelle un peu penchée en arrière servait d'auréole ou de fond au visage qui était délicat et uni comme ces fleurs de magnolia dont j'aimais au jardin la nuance, l'odeur et la forme d'oiseaux blancs aux ailes déployées. Cependant je ne l'eusse pas remarquée, si grand-père ne s'était arrêté, cloué par l'admiration, et n'avait dit tout haut:—Oh! ce qu'elle est belle! ”
“ A la montagne les héritages sont sans murs ni portes. Aucune clôture n'enlaidit le sol et la propriété n'est pas apparente, —la propriété qui, je le savais par l'enseignement de grand-père, corrompt le coeur des hommes et le remplit d'avidité, de jalousie, de cupidité. Là-haut, les bois et les prés sont à tout le monde et à personne, comme le soleil et l'air, comme la santé. Les hauts pâturages où le berger, qui d'une phrase m'avait révélé le désir, conduisait ses moutons, n'en foulais-je pas l'herbe courte? ”
“ Le visage clair s'empourpra. Mais la jeune femme sourit à cet hommage trop direct. Je la regardais alors, et tellement que je n'ai rien oublié de cette vision, pas même les cerises. Je faisais d'ailleurs mes réserves: elle me paraissait déjà âgée, peut-être trente ans. C'est un âge avancé aux yeux impitoyables d'un enfant. A cause de son teint de fleur, je pensais à l'aveu du Rossignol dont m'était venue, un jour que je lisais les Scènes de la vie des animaux, tant d'instable mélancolie: Je suis amoureux de la Rose... Je m'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas. ”
“ Tem Bossette enfonçait sa pioche avec une vigueur insoupçonnée; Mimi Pachoux, qu'on avait cessé de voir, surgissait comme un diable d'une botte; le Pendu se mesurait avec un fût important; Mariette activait son feu, nous rentrions dans le rang, et grand-père, je ne sais pourquoi, s'en allait. Y avait-il une question à trancher, un ennui à supporter, une menace à craindre? Quand on avait annoncé: Il est là, c'était fini, toute inquiétude se dissipait aussitôt, chacun respirait comme après une victoire. Tante Dine surtout avait une manière de proclamer: Il est là! ”
“ Mais, sur la banquette de ce café, je connus la tristesse d'être incompris, la solitude au milieu de la foule, le désespoir. Une vie se compose de beaucoup de chagrins: en ai-je éprouvé de plus intenses que ce désespoir imaginaire?Ainsi, désarmé par la tendresse même qui mettait à vif ma sensibilité, et fasciné par le serpent, j'entrai, sans le savoir, dans le complot qui se machinait contre mon père. Parvenu à son but, plus facilement peut-être qu'il n'eût supposé, —car il ignorait qu'il avait l'amour pour allié, —Martinod répéta d'une voix à fendre l'âme:—Pauvre petit! ”
“ Si Bernard ou Etienne avaient été les coupables, il serait parvenu à le savoir et les aurait grondés, tandis qu'on m'accueillait avec un mépris outrageant. Moi qui portais le poids d'un si bel amour, je ne récoltais que des humiliations et des avanies. Surtout, surtout mon père ne m'aimait pas, je n'étais aimé de personne. Tout me prédisposait à le croire, puisque de tout le jour je n'avais pas rencontré Nazzarena. Il n'y avait que grand-père, et grand-père s'absorbait dans ses conversations, dans sa musique, dans la fumée de sa pipe, dans son télescope et ses almanachs. ”
“ Jamais grand-père ne se montra aussi gai que depuis son abdication. Non, certes, il ne regrettait pas le pouvoir et il ignorait volontairement tous les actes du nouveau régime. Parcourait-il le royaume? Il ne semblait pas se douter qu'on y faisait fleurir les cailloux. Et puis, un jour qu'il se promenait au jardin, je le vis qui se lissait la barbe et se grattait le sourcil, témoignage de mécontentement: il lança en signe de mépris un jet de salive, et le rire impertinent accompagna ces paroles incompréhensibles pour moi:—Oh! oh! on met de l'ordre partout. ”
“ Il n'écrasera donc en tombant que mon coeur.J'ai donné l'ordre d'abattre le témoin de mon premier chagrin d'amour. Je me suis penché sur le trou que ses racines arrachées ont creusé dans la terre, et je ne me suis pas étonné de tant de place qu'il occupait. Maintenant le mur reconstruit a bouché la brèche et je me sens plus enfermé dans mon enclos. A mesure qu'on avance dans la vie, il semble que ce mur d'enceinte se resserre.La nature change avant nous. La nature meurt avant nous. Nous perdons peu à peu tout ce qui donnait un visage au passé. ”
“ Tante Dine avait raison de s'épouvanter: les lois de l'univers étaient renversées. Comme nous entrions piteusement à notre tour, la tète basse et le feu de la honte aux joues, nous croisâmes ce visiteur qui redescendait et prétendait revoir la cuisine. Tout haut il critiquait, dressait des plans, évaluait les dimensions des chambres, tout en multipliant les gestes comme s'il construisait déjà de ses propres mains un édifice sur les ruines du nôtre.—L'escalier est trop étroit. La cuisine est hors de proportions avec les autres pièces: je la transformerai en salon. ”
“ Mon tour d'esprit choquait et même affligeait ma mère. Elle reçut, un jour, en ma présence, une personne hors d'âge qui dirigeait un ouvroir, fondait un orphelinat, bâtissait une école, en un mot dirigeait dans la paroisse plus d'oeuvres qu'il n'y en avait. Elle s'appelait Mlle Tapinois. Elle était longue et sèche, avec un nez pointu, des épaules tombantes et un air gelé. Elle roucoulait à voix basse sans interruption. Quand elle fut sortie, je montrai à ma mère, sur mon livre, une vieille colombe en camisole de nuit, un bougeoir à la patte:—Mlle Tapinois, dis-je triomphalement. ”
“ Grand-père, distrait, écoutait le dialogue de Cassenave avec son double. Martinod, qui l'observait depuis une minute ou deux, tantôt à la dérobée et tantôt bien en face, se pencha tout à coup vers lui et lui dit brusquement:—Savez-vous une chose, père Rambert? C'est vous qui devriez nous mener au combat.—Moi! fit grand-père renversé. Oh! oh!Et il se gargarisa de son petit rire. On le laissa se divertir tout à son aise, après quoi Martinod reprit son offre.—Sans doute, vous. Qui le mérite davantage? En quarante-huit, vous avez failli mourir pour la liberté. ”
“ J'avais trop de candeur encore pour me douter que la haine sait flatter et sourire, prendre un visage aimable, protester de sa sympathie ou de sa pitié et serrer ses phrases comme des liens autour de celui qu'elle veut immobiliser. Cette haine-là, qui s'adresse, la bouche en coeur, aux amis, aux parents de l'homme qu'elle poursuit et qu'elle atteindra plus sûrement par ricochet, plus tard même on ne saura pas toujours la dénoncer. Il n'y a plus guère de sentinelles, comme tante Dine, pour veiller sur l'arche sainte de la famille. ”
“ Mon fils en était comme mon père: je suis responsable, car, moi, je crois à la solidarité de la famille. J'ai payé pour Cassenave qui, dans son ivrognerie, porte déjà les signes de la mort; pour Glus et Mérinos, pauvres ratés, incapables du moindre travail; pour ce fainéant de Galurin et pour cette canaille de Martinod. Payer n'est rien, et j'ai subi, vous le savez, de plus rudes averses. Mais quelles erreurs avez-vous enseignées à ce petit? Il faut maintenant que je les connaisse pour les extirper de son coeur comme la mauvaise herbe du jardin. ”
“ Au nom de la liberté, il mettait l'Europe entière à feu et à sang. J'étais épouvanté, mais, au retour, grand-père me rassurait:—Il était de mauvaise humeur aujourd'hui. Demain le monde ira mieux.Ainsi l'humanité nouvelle et colorée que je fréquentais m'apparaissait bien différente de celle où j'avais jusqu'alors vécu en famille ou au collège. Quand nous rentrions, j'avais les joues enluminées: on croyait que c'était le bon air de la campagne. Grand-père n'avait pas eu besoin de me recommander le silence sur nos séances au Café des Navigateurs. ”
“ Grand-père, je le vois encore, leva un peu le bras d'un geste fatigué, comme s'il écartait une mouche, le laissa retomber le long de son corps et répliqua avec une grande douceur qui, tout d'abord, me trompa sur ses intentions:—Oh! moi, qu'on habite cette maison ou une autre, ça m'est complètement égal.Puis, s'accompagnant de son éternel petit rire, il ajouta:—Eh! eh! quand on est locataire, on réclame des réparations. Chez soi on n'en fait jamais. ”
“ Faut-il que ce soit l'une des plus sûres gardiennes du foyer qui, par l'effet d'une simple romance chantée pour nous calmer, soit la première à nous enflammer la cervelle? Et quand, plus tard, j'ai vu enfin la cité aux rues mouvantes et aux palais roses, je l'ai abordée avec respect, me souvenant que cette visite représentait une noble entreprise, comme si, déjà, la puissance de son charme était contenue tout entière par avance dans la naïve berceuse de tante Dine. ”
“ Son corps était chétif, malingre, rabougri comme un poirier que mon père avait ordonné d'arracher de la cour. Une mèche barrait son front orageux. La chevelure qu'il négligeait laissait échapper force pellicules dès qu'il passait la main. Il portait, malgré la saison, un veston de velours noir et il nouait autour du col une énorme lavallière violette. Les taches y étaient innombrables. Toute la benzine de ma tante n'eût pas suffi au nettoyage. Mais je me figurais qu'un artiste ne peut pas être habillé comme tout le monde, sans quoi on eût été exposé à ne pas le reconnaître. ”
“ Je sus plus tard que c'était une bonne fluxion de poitrine qui dégénéra en pleurésie. On crut mes jours en danger, et mon mal devait être l'occasion de la crise intérieure qui faillit désorienter ma jeunesse. Dans un demi-sommeil, j'entendais autour de moi des chuchotements que j'interprétai sans retard:—Est-ce que je vais mourir? demandai-je à ma mère et à tante Dine qui se tenaient au bord de mon lit.—Tais-toi, méchant! murmura tante Dine qui, aussitôt, se moucha en sanglotant et poussant des soupirs que sans doute elle croyait étouffer. ”
“ Avertis de cette présence, nous nous sentions une force invincible. C'était une impression de sécurité, de protection, de paix armée. Et c'était aussi une impression de commandement. Chacun occupait son poste. Mais grand-père n'aimait ni à commander ni à être commandé.L'ombre, c'est, derrière le volet à demi clos de sa fenêtre, celle de ma mère qui n'a pas tout son monde rassemblé autour d'elle. Elle attend mon père, ou notre retour du collège. Quelqu'un est absent. Elle craint pour lui. Ou bien le temps est orageux, elle interroge le ciel pour savoir s'il faut allumer la chandelle bénite. ”
“ Je ne connaissais les lièvres que pour en avoir mangé en de rares et fastueuses occasions, bien que tante Dine déplorât qu'on donnât du civet aux enfants, à cause des serviettes et des joues maculées. De nouveau le cri retentit, et cette fois plus près de nous.—Il appelle sa hase, m'expliqua grand-père.—Sa hase?—Oui, sa femme. Tais-toi.C'était un doux appel, langoureux et tendre infiniment. De très loin nous parvint un appel semblable, à peine distinct. D'un bout à l'autre du bois, le duo s'engageait. Et je pressentais que les bêtes, comme les hommes, désirent de se voir et de se parler. ”
“ La troupe du cirque envahissait notre jardin. Elle avait franchi la grille qui, sans doute, malgré la vigilance de tante Dine, était demeurée ouverte à cause des allées et venues plus fréquentes un jour de fête. Elle débordait sur les pelouses, elle piétinait les plates bandes sans vergogne. Il y avait des femmes toutes dépenaillées, qui portaient des enfants dans les bras, il y avait les deux clowns que j'avais fini par identifier, il y avait la vieille danseuse de corde aux cheveux gris, et il y avait —ô douleur! —Nazzarena elle-même, Nazzarena sans chapeau, mal peignée et débraillée. ”
“ Leurs peines de coeur me versaient un mal délicieux que je ne savais pas approfondir. Cependant, je commençais à discerner que nous avons en nous-même une source jaillissante de jouissances infiniment délicates.Mon père se méfiât-il de ces excitations comme de la musique de grand- père? Il m'apporta de courtes et claires biographies de grands hommes. Ce n'est jamais trop tôt pour se colleter avec elles. On prend l'habitude de se comparer à des héros et l'on ne manque pas de se dire : «J'ai le temps devant moi. Je veux, à leur âge, les avoir enfoncés...» ”
“ Comme j'étais né successivement au mystérieux désir sur un mot du pâtre qui conduisait ses moutons à la montagne, à la liberté pour m'être promené dans les bois sauvages avec grand-père, à la beauté pour avoir rencontré la dame en blanc, au trouble de l'amour parce que Nazzarena m'avait appris en riant que j'étais son petit amoureux, je naissais à la méchanceté humaine qui, de toute mon enfance, avait été absente. ”
“ Dans le rêve, j'étais mon maître; en attendant celle de la vie, j'avais découvert l'indépendance de notre cerveau, et qu'elle peut suppléer à tout ce qui nous manque. Enfin je me jetai dans la musique comme dans une eau qui prend notre forme: malléable et comme liquide, elle se prêtait à tous mes désirs avec une docilité qui m'émerveillait. J'avais retrouvé le Freischütz et Euryanthe, la forêt dont les allées se perdent. ”
“ Un perroquet voletait d'un toit à l'autre. Assise sur un escalier, une femme vêtue de haillons dont les larges trous révélaient sans pudeur la peau ambrée, se peignait au soleil, et sa chevelure noire qu'elle ramenait en avant répandait de l'ombre sur tout son visage dont je ne pus rien savoir et qui, seul, m'intéressait. Un vieux bonhomme bronzé fumait sa pipe avec une majesté comparable à celle du vieux pâtre au manteau couleur de chaume qui marchait devant ses moutons et les emmenait à une allure régulière vers la montagne. ”
“ Et loin de nous plaindre, Tem, apercevant mon grand-père qui descendait l'allée majestueusement, la canne à la main, le nez au vent, l'air gaillard, redoubla d'irritation contre celui qui était la enlise de tous ces dégâts:—C'est bien fait. C'est bien fait. Quand on a mal conduit les affaires, on est poursuivi, pincé, condamné. Faut pas vouloir embrasser tous les hommes comme des frères, quand on a de la bonne terre à garder. Avec de la terre on a déjà suffisamment de tracas: il y a assez de monde pour rôder autour. ”
“ Il ne faisait pas plus vite un pas que l'autre. Et le rythme de cette allure égale devait se transmettre jusqu'au bout de la colonne. Il donnait l'impression que toute la campagne le suivait, obéissait en cadence à la loi qu'il fixait, et les boeufs qui tracent les sillons, et les faucheurs qui dévêtent les prairies, et le matin et le soir dociles au retour, et même, la nuit, les étoiles qui parcourent sans hâte une partie du ciel et que j'avais cru voir remuer dans la lunette de grand-père. ”
“ Oh! non, non, non. Dieu nous protégera. Qu'est-ce que nous deviendrions, mon pauvre petit, qu'est-ce que nous deviendrions? Un homme comme il n'y a pas deux sur la terre.Ce fut alors que Louise, descendue sans bruit, nous rejoignit, la figure bouleversée. Mon père m'attendait.Je m'arrêtai à la porte de sa chambre, le coeur lourd. A cette oppression je ne pouvais douter que du drame intérieur de mon enfance et de mon adolescence, de ma courte vie déjà si importante, il était l'acteur essentiel. J'avais par lui vécu, mais je vivais contre lui. ”
“ Jour après jour, j'avais édifié en moi ce sentiment d'abord si vague, et puis si grave et si riche. Sans cesse j'y ajoutais quelque chose: un sourire, une parole, une rencontre et même une moquerie qui venait d'elle; ou bien c'était l'admiration pour ses exercices d'écuyère; ou j'avais seulement passé sur la place du Marché et vu sa roulotte. Elle remplissait ma vie beaucoup plus que je ne le soupçonnais, et maintenant il ne m'arrivait plus rien. ”
“ Je regardai tour à tour mon père et mon grand-père: mon père à sa place normale, occupé de nous tous, répandant autour de lui la paix et l'ordre, et portant sur le visage accentué et surtout dans les yeux perçants le reflet de sa merveilleuse aptitude à commander; mon grand-père aux traits fins, presque féminins, malgré la grande barbe blanche, aux yeux toujours un peu noyés de brume, fréquemment distrait, indifférent à son entourage, et plus volontiers intéressé par les arbres du jardin ou le morceau de ciel qu'il apercevait par la fenêtre. ”
“ Instruit par les fables de La Fontaine et par les Scènes de la vie des animaux, je prévins grand-père que c'était une ruse et qu'il serait prudent de déguerpir.—Tu es stupide, assura-t-il. Le renard est inoffensif.De quoi je fus un peu scandalisé. Mais nos promenades ne jouissaient pas toujours d'un tel calme. De notre coin préféré, il nous arriva d'entendre, comme une pluie d'orage, le galop d'un cheval, et nous venions à peine de nous dissimuler savamment derrière le tronc d'un fayard, que le colonel débucha sur sa monture. Il avait le nez court, une moustache rude, des joues creuses. ”
Termes fréquents
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