“ Aussitôt Valserine s’était sentie attirée violemment par son père ; elle avait senti aussi qu’il était tout tremblant lorsqu’il lui avait dit à l’oreille : « Les douaniers sont là. » Elle n’éprouvait aucune peur à ce moment. Elle était seulement étonnée du trouble de son père. Et comme elle allait demander une explication, il lui avait mis la main sur la bouche en lui disant encore dans l’oreille : « Tais-toi ! » Et, brusquement, elle avait compris que son père faisait la contrebande, tout comme le fils de la mère Marienne qu’elle-même méprisait à l’égal d’un voleur. ”
Résumé
“La Fiancée”, est une œuvre de Marguerite Audoux. Des thèmes tels que Valserine, Nestin ou Mme Rémy y sont abordés.
Citations de La Fiancée (Marguerite Audoux)
“ Aussi, courageux et solides encore, ils se mirent tout de suite à l’œuvre, Nestin bêchant, ouvrant des sentes entre les arbres et semant dans tous les coins, Nestine arrachant les mauvaises herbes, brouettant le fumier, et arrosant avec soin les semences, dès qu’une tige ou une petite feuille sortait de terre. L’été trouva le clos pourvu de beaucoup plus de choses qu’il n’était nécessaire aux deux vieux. Eux qui n’avaient jamais mangé de légumes vraiment frais s’étaient ingéniés à faire pousser toutes les variétés de ceux qu’ils avaient vus aux étalages des boutiques parisiennes. ”
“ Mme Pélissand haussa soudain la voix en regardant sa fille : — Je me marierai parce que je ne veux plus rester avec toi. Marie ouvrit de grands yeux et demanda, en avançant son visage près de celui de sa mère : — Pourquoi ? Qu’as-tu à me reprocher ? — Beaucoup de choses. — Dis-les, maman. Mme Pélissand reprit son air têtu en répondant : — Tu es plus intelligente et plus savante que moi. Tu restes des heures à rêver à des choses que tu ne dis pas et quand nos amis viennent nous voir, tu parles toujours avec les hommes et je ne comprends rien à ce que vous dites. ”
“ Cette fois, Vincent et Aline s’impatientèrent : — Sais-tu seulement ce que tu veux, Charlet ? Mais, au même instant, ils virent, dans les yeux du gamin, de grosses larmes prêtes à couler. Ils l’entraînèrent alors derrière les baraques, où le bruit de la fête était moins vif, et Vincent demanda : — Voyons, Charlet, qu’est-ce qu’il y a ? Charlet se mit à pleurer tout haut, comme un tout petit garçon et il dit à travers ses larmes : — Aujourd’hui, tout le monde va au cimetière avec des fleurs et des couronnes. ”
“ La voiture s’arrêta un bon moment à Septmoncel. Le gendarme du matin s’en approcha, tenant par la main sa petite fille si jolie, et Valserine vit que tous deux lui souriaient d’un air d’encouragement. Le voyage continua ; la route en lacets descendait à présent sans arrêts, et peu à peu la montagne devint plus haute et plus noire. Puis, à la nuit tombante, la voiture roula brusquement sur du pavé. Les voyageurs commencèrent à s’agiter. Et aux lumières qui éclairaient déjà les rues, Valserine comprit qu’elle entrait dans la ville de Saint-Claude. ”
“ La mère, occupée autant à la cuisine qu’au service de table, n’avait guère le temps de regarder l’image de sa fille, mais le père ne s’en privait pas. Il adressait même la parole à cette belle Denise, qu’il aimait aussi tendrement que par le passé. Il ne pouvait croire à une absence définitive. Et, de tout son amour paternel, il aspirait au retour de l’enfant chérie. À peine s’il entendait le babillage de Linette. Oh ! pour celle-ci, il comprenait bien qu’il n’aurait jamais à s’inquiéter. Elle pouvait grandir et devenir belle à son tour. ”
“ Quand la voiture traversa le village de Lajoux, Valserine sentit en elle comme un bouillonnement. Elle se mit à rire et à remuer les jambes. Elle avait envie de parler aussi. Elle voulait dire à Mme Rémy ce qu’elle avait entendu dans la diamanterie. Elle voulait lui demander depuis combien de jours son père était libre, et si sa blessure à la tête était guérie. Il lui semblait que tout cela serait facile à dire si les petits faisaient silence. Mais les petits ne faisaient pas silence, bien au contraire ; et devant l’air ennuyé de leur mère, la fillette sentait augmenter sa timidité. ”
“ Maintenant qu’ils ont bien recrépi les murs de leur vieille maison et qu’ils en ont tapissé les chambres d’un beau papier à fleurs, maintenant que leur clos est cultivé à fond et qu’ils ne craignent plus pour lui les nombreux caprices de la rivière, Nestin et Nestine s’ennuient. Inoccupés, pour la plus grande partie du jour, ils restent assis l’un près de l’autre, à l’ombre pendant la chaleur, ou sous le soleil lorsqu’il est doux. ”
“ Mais Nestin, qui l’avait écoutée sans mot dire, regimba tout à coup. Non, non et non, il ne quitterait pas sa petite maison où il se plaisait tant. S’il s’ennuyait à ne rien faire, il ne regrettait pas son métier ni la cour sombre du quartier de Charonne où, cependant, il était né, qu’il n’avait jamais quitté et où, tout enfant encore, il avait aidé son père à raccommoder les vieux souliers. Si Nestine mourait d’ennui ici, elle pouvait s’en retourner à Paris, libre à elle. ”
“ Et voici qu’un jour de plein été, comme Nestin et Nestine arrivaient en courant pour chasser les gamins qui venaient chiper les noisettes, ils restèrent figés de surprise devant le néflier qu’ils croyaient mort. De chaque côté de la souche, bien à l’abri du noisetier touffu, deux pousses droites et vigoureuses s’élevaient hautes déjà de plus d’un demi-mètre et semblaient deux cornes, faisant la nique à Nestin et Nestine. L’homme du pré qui ne s’étonnait pas pour si peu, leur dit en riant fort, selon son habitude : — Ça, c’est une chance pour les gamins. ”
“ Marie crut à une plaisanterie. Elle se mit à rire en se renversant en arrière ; mais Mme Pélissand la saisit par le bras en disant d’une voix rêche : — Je ne vois pas qu’il y ait de quoi rire. Marie s’arrêta de rire comme elle s’était arrêtée de jouer. Elle comprit soudain que sa mère disait vrai et une grande stupeur tomba sur elle. Elle regarda encore sa mère. Elle vit ses cheveux presque blancs qui essayaient de bouffer aux tempes, elle vit son visage ridé, ses épaules affaissées et ses mains décharnées et elle ne put s’empêcher de dire : — Mais, maman, tu as cinquante-huit ans ! ”
“ À partir de ce jour l’ennui disparut de la maison du Clos comme si on l’avait enfermé en même temps que le châtelain dans la boîte en plomb. Nestin et Nestine avaient de quoi entretenir leurs causeries. Cet enterrement qui ne ressemblait à aucun autre et qu’ils ne manquaient jamais de comparer à ceux du passé comme à ceux du présent, les laissait dans une sorte de révolte qui ne s’apaisait pas. Certes, beaucoup d’autres étaient partis et partaient encore, tout habillés de chêne, pour le grand voyage. ”
“ Tandis que Valserine réfléchissait à tout cela, le jour s’était levé ; elle ne s’en aperçut que lorsqu’il se fut étendu, large et plein, entrant en maître dans la maison pour y éclairer toute chose à sa fantaisie... Un air vif, venant des glaciers, entrait aussi à pleine fenêtre, amenant avec lui l’odeur forte des sapins d’alentour, en même temps que le parfum léger de l’aubépine qui fleurissait les haies du chemin. ”
“ Toute la matinée se passa pour la fillette à rôder autour de cette maison qu’elle avait tant de peine à quitter. Vers le soir, elle fit un paquet de quelques pièces de linge, ferma soigneusement la porte, et en déposa la clé au creux d’un vieux poirier ; puis les poussins et leur mère, placés dans un panier qu’elle portait au bras, elle descendit le chemin pierreux qui menait chez la mère Marienne en tirant après elle sa chèvre noire qui refusait d’avancer et faisait mille cabrioles pour tâcher d’échapper à la corde qui lui enserrait le cou. ”
“ Quand les mariages se faisaient rares, Nestin et Nestine allaient aux enterrements, mais si les mariages les réjouissaient comme l’annonce d’un bonheur enfin conquis, les enterrements leur apportaient des heures de vrais tourments. C’étaient souvent des gens moins âgés qu’eux-mêmes qu’ils voyaient porter en terre, et leur humeur s’en ressentait. Ils ne trouvaient rien à se dire pendant le jour, et leur insomnie redoublait à l’idée qu’eux aussi pourraient bien mourir... Leur pauvreté les sauvait aussi de l’ennui. ”
“ Marie n’osait se remettre au piano, mais sa mère lui répéta du même ton que la première fois : — Tu peux jouer encore, Marie. Marie reprit sa place sur le tabouret, mais ses doigts n’avaient plus autant de sûreté, et son morceau favori la laissait indifférente. Elle regardait sa mère à la dérobée. Les yeux de Mme Pélissand fixaient profondément le tapis et ses mains avaient l’air de se cramponner à la corbeille de vieux bas. À un moment Marie la vit si nettement faire le mouvement des gens qui vont parler, qu’elle s’arrêta de jouer pour demander : — Voyons, maman, qu’as-tu ? ”
“ Bernard, le petit-fils de la mère Marienne, qui vivait momentanément auprès d’elle, venait parfois le dimanche lui parler des poussins et de la chèvre noire. Bernard était un grand garçon qui allait sur ses dix-huit ans. Toute son enfance s’était passée dans la montagne, auprès de la petite Valserine à laquelle il avait appris à grimper sur les hauteurs, et à dégringoler les pentes. Il continuait à lui garder une solide amitié de grand frère, et ses visites apportaient à la fillette une joie qui durait tout le jour, et semblait pour elle éclairer davantage encore la maison de Mme Rémy. ”
“ Confiante, elle s’endormit enfin. Et, aussitôt, sa mère se mit au travail, découpant et plissant des papiers d’or et d’argent, pour de magnifiques guirlandes qui allaient décorer la crèche, encerclant les cornes du bœuf et les oreilles de l’âne, se croisant et s’enroulant au faîte des sapins, afin de former un dôme sous lequel dormirait l’enfant Jésus venu au monde à minuit. Non pas un petit Jésus en sucre, comme le dernier, et que Linette avait croqué par morceaux, mais un Jésus en cire rose, plus grand que la main et couché sur de la paille brillante et pleine de givre. ”
“ Paris, où les heures, pour elle, passaient avec une telle rapidité, qu’elle n’arrivait jamais à terminer sa tâche et qu’il lui fallait souvent prendre ses repas debout pour ne pas perdre quelques précieuses minutes. Elle soupire et n’ose avouer à Nestin son regret. Cependant l’ennui qui la gagne menace sa belle santé, ses joues pleines s’affaissent aux mâchoires, et son visage si coloré prend une teinte cireuse autour des yeux et du nez. Elle pleure dès qu’elle est seule et s’inquiète d’une douleur sournoise qui lui alourdit la nuque. ”
“ Mais depuis tantôt deux ans, les chênes voisins, comme pour tenir compagnie au beau cœur qui se mourait au fond, avaient semé beaucoup de glands sur la pelouse où, bien cachés dans l’herbe haute, ils avaient pris racine et formaient déjà un petit bois qui ne demandait qu’à s’étendre et grandir. Le jardinier, en bougonnant un peu, arrachait les jeunes tiges et les jetait dans l’allée proche : — Ces petits glands-là, ça pousse comme du chiendent, disait-il. Nestin et Nestine, sûrs enfin d’avoir des chênes, en choisirent deux qu’ils emportèrent sans rien laisser paraître de leur joie. ”
“ Le soir, à la nuit tombante, quand le père Sylvain déposa Tati sur la table où la soupière fumait déjà, la mère Sylvain tout intriguée demanda en s’approchant : — Qu’est-ce que c’est que ça ? — Ça, dit tout joyeux le père Sylvain, c’est encore un petit oiseau tombé du nid. Et, devant l’air stupéfait de sa femme, il ajouta en soulevant les coudes pointus de Tati : — C’est un oiseau rare, mais tu n’auras pas besoin de le mettre en cage ; il faudra du temps avant que ses ailes deviennent longues. ”
“ Ce fut alors que, désespérée elle-même, elle était venue habiter ce village où Jean le Perdu avait été élevé par la mère Clarisse, espérant qu’un jour, par affection pour sa nourrice, il pourrait y revenir. Et voilà qu’à rappeler tous ces souvenirs, Madame l’Infirme s’aperçut que sa crainte du rôdeur avait fait place à un espoir, plus brillant encore que le brillant soleil du matin. « Ce rôdeur, si c’était Jean le Perdu ? » Qu’importait qu’il soit devenu un pauvre guenilleux, elle saurait bien le réconforter et lui donner la place à laquelle il avait droit. ”
“ Une minute avant de mourir il se dressa en criant : « Je veux mon fils. » Puis il arrondit les bras comme s’il tenait l’enfant, et quand tout fut fini son visage garda l’expression d’un sourire. En rentrant du cimetière, il me fallut répondre à mes enfants qui demandaient où était leur père. Je tâchai de leur expliquer qu’il était parti en voyage. Mes deux fillettes ne doutèrent pas de mes paroles, mais mon petit Raymond leva vers moi son joli visage triste et dit : « Non, mon papa il est mourir dans l’enterrement du cimetière. » ”
“ La mère Marienne se mit debout aussi pour demander, tout étonnée : — Tu aimes mieux être polisseuse que diamantaire ? — Oui, fit Valserine en la regardant bien en face. Et tout en repoussant des deux mains ses boucles brunes, elle ajouta très vite : — Les pipes sont plus belles que le diamant. Bernard et son père se mirent à rire. Et la mère M arienne, qui ne riait pas, dit en touchant les pipes : — C’est vrai qu’elles sont plus belles, et le diamant ne sert à rien ! ”
“ Il ne pouvait tarder, sans doute ; mais comme elle était impatiente de le voir, elle décida d’aller au-devant de lui sur le chemin qui menait à Gex, où était la prison. Et sur le vieux cahier, au cas où son père rentrerait par un autre chemin, elle écrivit très gros : « Attends-moi. » Un bruit d’aile et deux petits coups frappés à la vitre la firent soudain se retourner. C’était la tourterelle qui arrivait du bois comme aux jours passés ; Valserine ouvrit la fenêtre, et l’oiseau se posa sur le rebord en saluant et roucoulant comme s’il avait mille et mille choses à dire. ”
“ Deux hommes qui passaient s’arrêtèrent pour écouter et Michel entendit l’un d’eux dire : « C’est sûrement le chaland de la reine qui vient là. » Presque aussitôt l’enfant vit venir sur le chemin de halage deux beaux chevaux tout blancs, ils étaient complètement recouverts d’un filet dont les longues franges se balançaient sous leur ventre ; leurs têtes étaient chargées de pompons remplis de piécettes d’or et d’argent et ils marchaient sans fatigue comme si cela était un amusement pour eux de tirer l’énorme chaland en faisant chanter les clochettes. ”
“ Les clients s’en allaient parfois en riant, mais parfois aussi ils se fâchaient et l’injuriaient. — Et tous ceux qui envoyaient chercher leurs chaussures par des gamins délurés qui filaient prestement en disant bien haut : « Papa viendra vous payer lui-même. » — Et les jolies filles qui lui promettaient, avec un sourire, de venir le payer le lendemain et qu’il ne revoyait jamais... Que d’argent perdu, mon Dieu ! Et comme le monde est malin ! Non, certainement, Nestin ne regrettait pas ce temps-là malgré l’ennui lourd qui l’écrasait par instant. ”
“ Ce matin d’automne, après deux jours de pluie tenace et froide, un soleil brillant, comme lavé à fond, éclairait le jardin au bout duquel Madame l’Infirme regardait partir pour l’école son fils, un très beau garçonnet maintenant, qui tournait vers elle un visage clair et tout rayonnant de tendresse. La paysanne qui venait chaque jour seconder la servante devenue tout à fait vieille arrivait en se pressant, contre son habitude. Elle dit tout de suite, un peu essoufflée : — Il faudra bien fermer vos portes, aujourd’hui, Madame, parce qu’il y a un rôdeur dans le village. ”
“ Pourtant elle se sent forte encore, et elle regarde Nestin à la dérobée. Lui aussi reste fort malgré les douleurs de reins dont il se plaint constamment. Pendant leurs silences, Nestine ressasse les craintes qui l’attristent en secret. Si l’ennui qui les empêche même de parler allait les rendre comme ces vieux aux yeux ternes et à la lèvre pendante qu’elle avait vus dans des maisons de retraite pour vieillards ?... ”
Termes fréquents
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