“ Quand la concierge fut de retour, Esterhazy put achever la lettre de la Dame voilée, et le lendemain le général de Pellieux, comme un vieux maître somnolent qu’un écolier fripon coifferait du bonnet d’âne, recevait le document « authentique ». Et la verve bouffonne du traître s’attaquait au ministre lui-même : après avoir rapporté solennellement au ministère la pièce secrète que lui avait livrée du Paty, Esterhazy obtenait du ministre un reçu où la légende de la Dame voilée est officiellement inscrite. Et il portait ce reçu aux journaux ! ”
Esterhazy
Définition et enjeux
Citations sur “Esterhazy”
“ C’est Esterhazy qui a fait le bordereau, c’est Esterhazy qui est le traître, et Dreyfus enseveli vivant dans le crime d’un autre attend avec angoisse derrière les murs de son tombeau, que la porte s’ouvre et que la vérité entre pour le délivrer. La vérité le délivrera et la France, en libérant l’innocent de son supplice immérité, se libérera elle-même d’une erreur qui devient un crime. ”
“ Mais Esterhazy et ses amis de l’État-Major qui, quelques jours après, allaient raconter sérieusement la fable ridicule de la Dame voilée, savaient qu’ils pouvaient tout se permettre. D’avance, les grands chefs couvraient tout ; d’avance, les journaux de l’État-Major acceptaient tout. Il vient pourtant une heure où les plus crédules se réveillent et où ils regardent ; que l’on veuille donc regarder le récit d’Esterhazy dans la Libre Parole. Il en résulte d’abord qu’Esterhazy ne conteste pas la ressemblance, l’identité de son écriture avec celle du bordereau. ”
“ Mais ce qu’on ne peut expliquer ainsi, c’est la ressemblance absolue, l’identité complète. Quand il y a rencontre fortuite entre l’écriture de deux hommes, il y a toujours quelque trait où se trahit la différence de main. Or, entre l’écriture du bordereau et celle d’Esterhazy, la ressemblance est entière, trait pour trait, point pour point ; il n’y a pas un détail, si léger soit-il, qui diffère. Voilà pourquoi Esterhazy et l’État-Major ont dû renoncer au système moins dangereux, mais trop insuffisant dont parle encore, le 16 novembre, M. Pauffin. ”
“ V La version du commandant Pauffin de Saint-Morel était à coup sûr moins dangereuse pour Esterhazy que celle d’Esterhazy lui-même. Déclarer, comme le fait Esterhazy, que le bordereau est fait avec l’écriture d’Esterhazy, décalquée par Dreyfus, c’est se créer bien des embarras, c’est s’obliger à bien des explications difficiles, c’est mettre la main dans l’engrenage des aveux. ”
Joseph Reinach,
Histoire de l’Affaire Dreyfus
“ On introduit alors Esterhazy. Le greffier, devant la garde assemblée qui présente les armes, donne lecture du jugement : « Au nom du peuple français... » Esterhazy, insensible, sans un muscle qui tressaille, reçoit alors les félicitations de ses amis, journalistes, officiers, et d’inconnus, de femmes qui tiennent à honneur de lui serrer la main. Un vieil adjudant à moustaches blanches, la poitrine constellée de décorations, lui donne l’accolade. Émotion factice chez quelques-uns, sincère chez presque tous. Tous ces yeux pleins de larmes ne sont point menteurs. ”
“ Hypothèse moralement et matériellement impossible ! Moralement, puisque Dreyfus n’aurait pu pratiquer ce calque que pour accuser Esterhazy au procès, et il ne l’a pas fait. Matériellement, puisque l’examen du bordereau révèle une écriture courante. D’ailleurs, c’est à huis clos, c’est dans l’ombre, c’est loin du contrôle de la raison publique et de la science que les experts du procès Esterhazy combinent l’hypothèse qui doit, un moment, sauver le traître. C’est en vase clos qu’ils mijotent leur petite cuisine officielle, qu’ils n’osent pas servir au public. ”
Louis Frank, Affaire Dreyfus. Procès en révision… (1898)
“ Il y a Esterhazy, au caractère moral connu, à l'esprit faux et illogique, Esterhazy qui a abandonné femme et enfants pour vivre maritalement avec la fille Pays. Il y a Esterhazy, le dévoyé, l'homme aux tripotages bourseux. Il y a Esterhazy, aux yeux de qui le général Saussier, généralissime de l'armée française, n'est qu'un « clown », dont les Prussiens ne voudraient pas dans leurs cirques. Il y a Esterhazy, l'ancien zouave du pape, qui n'a pénétré dans les cadres de l'armée française qu'en sortant des rangs de la « légion étrangère. » ”
A. Geffroy, Gustave III et la Cour de France
“ Le comte Esterhazy, dit-il, a reçu à Pétersbourg de la reine de France une lettre qui fait le plus grand honneur à son cœur et à son esprit. Elle emploie les premiers momens de sa liberté à s’occuper de ses amis et à les encourager. Elle dit que tout ce qu’elle a fait, elle a été forcée de le faire pour prévenir de plus grandes horreurs. ”
Caroline Rémy,
Vers la lumière... impressions vécues
“ Elle est naturelle, elle est légitime, elle est justifiée. Calme, essentiellement réfléchi, le lieutenant-colonel Picquart conte son odyssée : comment le petit bleu qui attira son attention sur Esterhazy ayant été communiqué au ministère par le même agent qui y avait apporté jadis le bordereau, ce lui fut une sérieuse garantie d’origine. Puis il dit ce que nous savons déjà, son enquête avec l’assentiment des chefs toujours ; l’exclamation de M. Bertillon devant l’écriture Esterhazy : « Ah ! cette fois, ce n’est plus la similitude (écriture Dreyfus) , c’est l’identité ! » ”
Joseph Reinach,
Histoire de l’Affaire Dreyfus
“ L’Autriche récompensa royalement Esterhazy. Déjà baron de Galantha et comte de Forchstenstein, elle le fit prince du Saint-Empire [6] , avec droit de frapper monnaie à son effigie, de conférer la noblesse et d’entrer à Vienne avec une garde d’honneur, chevalier de la Toison d’or, ban de Croatie et de Slavonie, vice-roi de Hongrie. Comme les princes régnants, les Esterhazy ajoutent des numéros à leurs prénoms. Des provinces entières leur appartiennent, le plus immense majorat de l’Europe [7] . Ils remplissent les hauts emplois des rejetons innombrables de leur lignée. ”
Joseph Reinach,
Histoire de l’Affaire Dreyfus
“ Mais, vainqueur maintenant, chef effectif du service des Renseignements et maître des secrets de Boisdeffre et de Gonse, il n’a apparemment qu’un mot à dire pour que la requête de son ami soit entendue. Faire entrer Esterhazy à L’État-Major ne saurait être plus difficile que d’en faire partir Picquart. Et comment s’y refuserait-il ? Cette exigence d’Esterhazy parut à Henry le comble de la folie. Quoi ! il ne suffit pas à Esterhazy d’avoir été sauvé par lui, et au prix de quels dangers ! Billot, s’il a été dupe de la fausse lettre Panizzardi, n’en tient pas moins Esterhazy pour un forban. ”
“ Mais, maintenant, si ce que raconte Esterhazy de l’affaire du capitaine Brault est vrai, Dreyfus savait très bien que l’écriture décalquée par lui était d’Esterhazy puisqu’il n’avait pu se la procurer qu’en écrivant ou en faisant écrire frauduleusement à Esterhazy lui-même. Cette fois, le menteur est pris et bien pris au piège de son propre mensonge. ”
Ernest La Jeunesse,
La Revue blanche
“ La solitude d’un Nogent et d’un Montigny, un printemps timide, une eau innocente coupés tout à coup, déchirés des intonations du comte scandant par cœur, à toute volée, les Trois Contes de Flaubert et s’arrêtant amoureusement, égoïstement sur la Légende de Saint-Julien l’Hospitalier, puis dans un dialogue d’enfer, Esterhazy disant à Wilde : « Nous sommes les deux plus grands martyrs de l’humanité, mais (après une hésitation et un silence) moi, j’ai plus souffert », c’est plus grand que du Dante — et c’est plus loin dans les siècles. ”
Louis Frank, Affaire Dreyfus. Procès en révision… (1898)
“ Esterhazy se signale par une écriture plus ou moins grosse, plus ou moins large, plus ou moins arrondie; ailleurs, l'écriture est plus petite, plus serrée, plus anguleuse. Dans le bordereau se retrouvent ces deux types différents, ce double train d'écriture, de vitesse différente. Le graphisme d'Esterhazy révèle en outre une antithèse entre certaines de ses lettres, belles, ouvertes, harmoniques, en très petit nombre, et les autres, qui foisonnent, comprimées, étriquées, sales, rabougries et contournées. Or, le même contraste se manifeste dans le bordereau. ”
“ Ainsi, Esterhazy, se sentant protégé par les bureaux de la guerre, sachant que ceux-ci organisent contre le colonel Picquart tout un système d’accusation, paie d’audace. C’est sur un ton arrogant et menaçant qu’il écrit à l’homme qui a rassemblé les preuves de sa trahison. Cette lettre suffirait à démontrer que, dès cette époque, les bureaux de la guerre étaient complices d’Esterhazy. ”
Caroline Rémy,
Vers la lumière... impressions vécues
“ C’est un homme jeune, grand, mince, de noir vêtu. Sa voix un peu sourde, comme brisée, est cependant distincte. Il réfute l’argument de la défense, quant au décalque d’écriture d’Esterhazy, ayant servi à Dreyfus pour le bordereau. Un tel acte n’eût été commis qu’aux fins de préparer un alibi, de compromettre un tiers ; et plutôt que d’objecter seulement : « Ce n’est pas moi l’auteur, » son frère eût dit : « C’est Esterhazy, l’auteur ». Il rappelle toutes les concordances pouvant exister (départ aux manœuvres, etc.) entre l’accusé et celui qui traça le bordereau. ”
Louis Frank, Affaire Dreyfus. Procès en révision… (1898)
“ On se trouve en présence d'un « geste scriptural » particulier, couramment usité chez l'auteur du bordereau. Or, ces liaisons irrégulières de l'accent ou du point à la lettre suivante sont d'usage chez Esterhazy. Il suffit de parcourir une lettre de M. Esterhazy pour s'en convaincre. BORDEREAU. ESTERHAZY. Nous constatons ainsi chez fauteur du bordereau et chez Esterhazy un genre spécial d'habituelles liaisons scripturales vicieuses, de forme analogue, d'égale fréquence, de caractère identique, qui démontrent l'identité du scripteur. ”
Joseph Reinach,
Histoire de l’Affaire Dreyfus
“ Henry ne cacha pas qu’il avait connu autrefois Esterhazy, tout comme Pellieux lui-même. D’ailleurs, il ne le déchargeait que de l’accusation de trahison : le bordereau a été décalqué par Dreyfus sur l’écriture d’Esterhazy et le petit bleu est une pièce suspecte. Il n’essaya nullement de faire passer Esterhazy, dans sa vie privée ou militaire, pour un modèle. On peut calomnier un joueur, un libertin, comme un honnête homme. ”
“ M. Paul Meyer. ― J’ai dit que le fac-similé du bordereau reproduisait absolument l’écriture du commandant Esterhazy, que je ne voyais pas de raison pour faire une distinction entre l’écriture et la main. Cependant je fais cette réserve prudente et parfaitement scientifique, parce que je ne sais pas ce qu’il y a dans le rapport où on explique que cette écriture n’a pas été tracée par le commandant Esterhazy. Je ne crois pas que même avec une hypothèse compliquée on puisse arriver à le démontrer : mais enfin je ne puis pas discuter ce que je ne connais pas... ”
Zo d’Axa,
Les Feuilles de Zo d’Axa
“ Le pamphlétaire militaire Esterhazy les connaît bien, et comme il les stigmatise, les gens de l’espèce de ceux qui lui font à présent la cour, comme il flétrit leurs procédés, « leurs petites lâchetés de femmes saoules. » ”
Joseph Reinach,
Histoire de l’Affaire Dreyfus
“ Tézenas répondit qu’il serait heureux de plaider gratuitement pour un officier accusé à tort. Et, tout de suite, il fut convaincu, tant Esterhazy, qui s’appliqua à lui plaire, sut l’intéresser. Tout ce que le fourbe lui conta, il le tint pour vrai ; les secrétaires de Tézenas (qui seront plus tard d’ardents revisionnistes) ne furent pas moins suggestionnés que leur patron. Esterhazy causait pendant de longues heures avec Tézenas des sujets les plus variés, encyclopédie vivante, sachant tout et parlant de tout avec beaucoup d’agrément et d’imprévu. ”
“ D’après M. Belhomme et, puisque les trois experts ont déclaré être d’accord, d’après MM. Belhomme, Varinard et Couard, l’écriture d’Esterhazy se retrouve au moins en partie dans le bordereau, mais elle a été décalquée. Qu’on veuille bien le retenir : c’est dans une enquête destinée à innocenter Esterhazy, dans un procès où Esterhazy avait avec lui les accusateurs que les experts officiels sont conduits, malgré tout, par la force de la vérité, à proclamer officiellement que l’écriture d’Esterhazy se retrouve dans le bordereau. Oui, quoi qu’on fasse, « la vérité est en marche ». ”
Joseph Reinach,
Histoire de l’Affaire Dreyfus
“ Mathieu Dreyfus dénonçait Esterhazy comme l’auteur de la trahison ; Demange lui avait dit : « Puisque vous n’avez que l’écriture, bornez-vous à dénoncer M. Esterhazy comme l’auteur du bordereau, et n’allez pas plus loin. » (Procès Zola, I, 378, Demange.) ”
Joseph Reinach,
Histoire de l’Affaire Dreyfus
“ Esterhazy, sentant ses avantages, poussa vivement sa pointe : L’univers entier est contre moi, écrit-il à Cabanes, mais j’ai l’âme d’un soldat de Sforze... Il ne faut pas acculer un reître tel que moi au désespoir ; un reître n’est pas un employé des contributions indirectes... ”
Louis Frank, Affaire Dreyfus. Procès en révision… (1898)
“ Or, un décalqueur aurait pris les mots au hasard, juxtaposant les mots d'une écriture petite, anguleuse et calme avec ceux d'une écriture plus grosse, plus arrondie, plus large et plus rapide, ou bien décalquant des mots d'inclinaisons différentes. Dans le bordereau, au contraire, les deux écritures différentes d'Esterhazy se succèdent, montrant que le bordereau a sans doute été écrit en deux fois, alors qu'Esterhazy se trouvait dans deux états d'esprit différents : le premier plus calme, le second plus nerveux, plus agité. ”
René Dubreuil, L'Affaire Dreyfus devant la cour de cassation… (1899)
“ Au cours de mes entrevues avec Esterhazy, il m'a parlé de certains personnages qui le renseignaient tant sur les agissements de ses adversaires que sur certains faits qui se passaient au ministère. Je n'ai jamais vu ces personnages, j'ignore leur qualité et leur sexe. Jamais le commandant Esterhazy ne m'a parlé de « Dame voilée ». Esterhazy n'a jamais eu de document secret entre les mains ; les enquêtes Pellieux et Ravary ont montré qu'il ignorait le contenu du document dit « libérateur ». Esterhazy n'est pas venu au ministère le matin où ce document a été apporté au cabinet du ministre. ”
Joseph Reinach,
Histoire de l’Affaire Dreyfus
“ Par lettre d’abord, puis dans une audacieuse visite, en plein jour, Esterhazy s’offrit à l’attaché militaire d’Allemagne, mais non comme l’espion ordinaire, en quête de trente deniers. Ayant décliné son nom, il dit que, de cœur et d’âme, il était resté hongrois, autrichien, allemand, qu’il n’avait de français que le déguisement de son uniforme et que, s’il l’avait revêtu, c’était pour mieux servir sa patrie d’origine en lui livrant les secrets de l’ennemi. S’il demandait de l’argent, beaucoup d’argent, c’était moins pour lui que pour sa femme et ses enfants qui mouraient de faim. ”
Joseph Reinach,
Histoire de l’Affaire Dreyfus
“ La lettre de Tézenas était partie quand Esterhazy arriva chez l’avocat qui lui conta l’incident. Esterhazy fit la grimace, mais n’objecta rien et courut au Cherche-Midi. Il y entrait comme chez lui, en maître, les portes s’ouvrant devant lui, salué très bas, entouré de l’estime de tous les officiers et commis. Il trouva Ravary dans son antre enfumé, avec le commissaire du gouvernement (Hervieu) , le greffier Vallecalle et le vieux Belhomme, tous très agités. ”
François de Goguelat, Mémoires sur l'émigration (1791-1800… (1877)
“ Avant de nous retirer, M. le comte Esterhazy dit à la fille du tailleur combien la reine regretterait qu'elle ne la mît pas à même de lui donner une marque d'intérêt. « Sa Majesté a bien voulu penser à moi, répliqua-t-elle avec une modestie charmante; c'est plus que je ne mérite; quant à ma conduite, j'en recueille le prix en moi-même : en tout, je n'ai fait que suivre l'impulsion de mon cœur, et je ne vois pas que ce que j'ai fait pour ma propre satisfaction puisse m'attirer des éloges ou des récompenses. » ”
Joseph Reinach,
Histoire de l’Affaire Dreyfus
“ Tôt ou tard, il faudra en venir là, Mais cela ne faisait l’affaire ni d’Henry, ni de Boisdeffre. En fuyant, Esterhazy avouait. Nulle démonstration plus éclatante. Scheurer aura vaincu, sans même avoir combattu. Les nerfs dominent Esterhazy, las, usé, qui n’a plus rien à attendre de la vie. Les autres, bien lotis, dans les honneurs, ont tout à perdre. Ils ne se résignent pas si vite à la défaite. Henry, surtout, garde son sang-froid. ”
