“ « Il y a, dit Joubert, dans le fond de ce cœur, une sorte de bonté et de pureté qui ne permettra jamais à ce pauvre garçon, j’en ai bien peur, de connaître et de condamner les sottises qu’il aura faites, parce qu’à la conscience de sa conduite, qui exigerait des réflexions, il opposera toujours le sentiment de son essence, qui est fort bonne. » Que cela est admirablement dit ! et que cela explique de choses, non seulement chez Jean-Jacques ou René, mais chez la plupart des hommes ! ”
Jean-Étienne Champion de Joubert
Définition et enjeux
Citations sur “Jean-Étienne Champion de Joubert”
Paul Charpentier, Une Maladie Morale: Le mal du siècle
“ Il savait parfois descendre de sa hauteur solitaire; il savait rire et plaisanter, non sans grâce. M. Joubert dit de lui, avant le temps des grandeurs, il est vrai, que c'était «un aimable enfant.» Jean-Jacques Ampère assure que sa mélancolie «qui demeurait reléguée dans les hautes régions de son imagination, ou peut-être se cachait dans les secrètes profondeurs de son âme, ne troubla jamais l'agrément de son commerce.» Croyons donc qu'il y avait deux faces dans Chateaubriand: l'une volontiers amère et désespérée, l'autre plus sereine et enjouée à son heure. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Joubert s'est nourri de cette féconde doctrine. Suivons-le rapidement dans l'expression de ses idées : « L'homme n'habite, à proprement parler, que sa tête et son cœur. Tous les lieux qui ne sont pas là ont beau être devant ses yeux, à ses côtés ou sous ses pieds, il n'y est point... » et il ajoute : « L'âme est une vapeur allumée qui brûle sans se consumer; notre corps en est le falot. Sa flamme n'est pas seulement lumière, mais sentiment. Les idées... ! elles sont avant tout et précèdent tout dans notre esprit. » ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Aussi il faut bien reconnaître que le fait principal de la vie de Joubert fut son attachement passionné pour Mme de Beaumont, cette enchanteresse incomparable qui eut la gloire d'être le trait d'union entre deux des hommes les plus éminents du siècle. Attendrissante fut la destinée de cette amie suave de Joubert et de cette fanatique admiratrice de Chateaubriand. Pour l'un elle est la muse, l'ange inspirateur, le bon génie ; pour l'autre la femme qui meurt désespérée de n'avoir pu envelopper de sa passion l'âme inconstante de René. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Il faut suivre avec attention les craintes, les angoisses du véritable ami toujours soucieux de la santé physique et morale de l'être qu'il chérit par dessus tout. Délicatement, avec un tact suprême, évitant soigneusement ce qui pourrait ressembler à du dépit, Joubert s'efforce dans la plupart de ses lettres à Mme de Beaumont, de lui témoigner une inquiétude paternelle toutes les fois qu'il pressent qu'ainsi que le papillon ivre de lumière se brùle au contact du flambeau, elle va user son énergie, dépouiller son âme aux pieds de l'idole dont elle doit mourir. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Enfin pour caractériser d'une manière exacte la personnalité de Joubert, il faut dire qu'il doit être placé au premier rang de « ces philosophes dont la science n'est ni ardue, ni exigeante, ni compliquée, bienfaisants et doux moralistes qui s'adressent à la fois à la raison et au sentiment, qui émeuvent et troublent pour le bien, philosophes enfin qui, en enseignant la vertu et l'amour de Dieu, deviennent à leur insu les plus aimés parmi les initiateurs du genre humain* ». ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Il serait singulier, nous dit Joubert, que le style ne fùt beau que lorsqu'il a quelque obscurité, c'est- à-dire quelques nuages, et peut-être cela est vrai, quand cette obscurité lui vient de son excellence même, du choix des mots qui ne sont pas connus, du choix des tours qui ne sont pas vulgaires. Il est certain que le Beau a toujours à la fois quelques beautés visibles et quelques beautés cachées. Il est certain aussi qu'il n'a jamais autant de charme pour nous que lorsque nous le lisons attentivement dans une langue que nous n'entendons qu'à demi. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Vivante ou dans la tombe, Mme de Beaumont continue à l'inspirer et à le charmer par son souvenir d'une exquise poésie. Aussi lorsqu'on évoque ce passé où se mêlent tant de peines et d'amertumes, est-il possible de ne pas être attendri par la noblesse des sentiments que professait Joubert à l'égard de son amie ? Il n'y a là rien qui ressemble à de l'amour combattu, à du désir réprimé, à de la passion vaincue. Non, c'est une sorte d'affection extra-humaine, un commerce d'indicible spiritualité où s'épanouit seule la libre expansion des âmes. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Que restera-t-il de Fontanes, de Mme de Staël, de Chênedollé, de Molé, de Benjamin Constant, et de celui qui les domine tous, du grand Chateaubriand lui-même ? Que restera-t-il? Nous nous le demandons en toute sincérité. Il restera Joubert. Oui ! Quelque excessive que puisse paraître une semblable affirmation, pour ceux qui ne connaissent pas l'œuvre du moraliste, nous n'hésitons pas à croire que les Pensées et la Correspondance demeureront comme un des monuments les plus durables de l'esprit français. Le moraliste vivra, car il est comparable aux plus grands ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Ce que Joubert n'a pu être envers Pauline de Montmorin que la mort lui a si prématurément ravie, il doit le devenir tous les jours davantage pour les esprits soucieux de déployer leurs ailes et d'agrandir leurs horizons. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas », l'auteur des Pensées a écrit avec une concision non moins frappante cette phrase dont le sens devrait être continuellement médité : « Je ne veux ni d'un esprit sans lumière, ni d'un esprit sans bandeau. Il faut savoir bravement s'aveugler pour le bonheur de la vie. » Il s'est rencontré pourtant des critiques superficiels qui ont cru devoir reprocher à Joubert de n'avoir rien inventé en morale, en esthétique ou en philosophie, et de n'ètre qu'un traducteur ingénieux de la sagesse banale, celle qui court les rues. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Joubert et Mme de Beaumont personnifient donc à notre siècle cette tendance supérieure. On ne saurait trop méditer la manifestation si délicate de ces deux êtres confondus en un ; on ne saurait trop, disons-nous, comprendre qu'il y a là autre chose qu'un cas anormal, qu'une puérile déviation de l'amour, car le spectacle de ce commerce, si affectueusement intellectuel, doit devenir pour le penseur un sujet de réflexion dont nous avons essayé de faire ressortir toute l'importance. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ « Cette vie n'est que le berceau de l'autre ; qu'importe donc la maladie, le temps, la vieillesse, la mort, degrés divers d'une métamorphose qui n'a sans doute ici-bas que ses commencements ? » Veut-on à présent, dans un autre ordre d'idées, une spirituelle boutade au point de vue conjugal? Joubert écrit : « Rien ne fait autant d'honneur à une femme que sa patience et rien ne lui en fait si peu que la patience de son mari. » ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Enfin si les hommes d'esprit et les hommes de bien valent mieux que leurs livres, Joubert doit tenir une très grande place dans l'estime des hommes, car personne ne fait mieux comprendre que lui ce passage de La Bruyère, que nous rappelons à nos lecteurs : « Quand un livre vous élève l'àme et qu'il vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage, il est bon et fait de main d'ouvrier. » ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Il nous suffira de dire que l'espèce de fascination qu'exerçait Chateaubriand sur Pauline de Montmorin fut un des plus grands chagrins de la vie de Joubert, car il pressentait, hélas! trop justement que la passion violente de Mme de Beaumont pour le maître écrivain aurait sur sa frêle santé les plus désastreuses conséquences. Mais qu'on ne s'y trompe pas, rien des vulgarités de la jalousie ne pouvait entrer dans la sollicitude dont le doux philosophe entourait sa délicieuse amie. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ En effet, tout en rendant justice aux qualités superficielles de quelques faux grands hommes, Joubert démonte pièce à pièce les mannequins de convention créés par l'engouement public ; il met à nu leurs prétendues doctrines régénératrices, et montre qu'au fond de toute cette philosophie, il ne reste que des déclamations creuses, qu'une corruption grossière, et en fin de compte, que la désorganisation. Sensualistes et déistes ne trouvent pas grâce devant son impitoyable critique. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Les jugements que nous allons emprunter çà et là aux lettres de Mme de Beaumont ont une saveur particulière d'indépendance et de sagacité. Les hommes et les événements y sont estimés à leur juste valeur par un esprit exempt d'ambition et étranger à toute espèce d'intrigues. Joubert voit et prévoit avec une souveraine clarté les causes et les effets qui s'agitent autour de lui et préparent l'éclosion d'un avenir qu'il prophétise avec une lucidité extraordinaire. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Un des maux de notre littérature, c'est que nos savants ont peu d'esprit et que nos hommes d'esprit ne sont pas savants. » Enfin quel admirable trait que celui-ci : « Que de savants forgent les sciences, cyclopes laborieux, ardents, infatigables, mais qui n'ont qu'un oeil ! » Veut-on savoir de quelle façon Joubert touche aux problèmes les plus délicats et aborde comme en se jouant les vérités supérieures sans alourdir son vol d'aucun bagage pédantesque? ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ LORSQUE, pendant des années, on a vécu dans l'intimité intellectuelle d'un penseur et d'un moraliste aussi passionnant que Joubert, il est difficile de se résoudre à ébaucher une esquisse de son doux et pénétrant génie, tant la tâche paraît complexe et périlleuse, tant il est malaisé de résumer en quelques traits précis la caractéristique d'une œuvre aussi exceptionnelle, aussi originale que les Pensées et la Correspondance. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Elle est, selon lui, une manière d'être de la vie, une association de monades, dont l'essence intime est la spiritualité. Dans cette voie, Joubert est un descendant direct des grands idéalistes, un fils de Platon, de Leibnitz et de Male- branche, un précurseur du spiritualisme moderne expérimental et rationnel. Pour nous, la vérité est contenue dans cette doctrine de fusion. Il n'y a pas deux choses au monde : la Matière et l'Esprit. Il n'y en a qu'une. Il n'y a que l'Être et les êtres. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Bossuet, Corneille, Pascal, Nicole, Racine, Malebranche, La Rochefoucauld, La Bruyère, La Fontaine surtout, ce grand parmi les grands, sont caractérisés en traits ineffaçables. Voilà, pour Joubert, le vrai siècle national, l'épanouissement supérieur et harmonique de l'esprit français. Sévère et redoutable, se montre sa critique pour le XVIIIe siècle. Peu de ses grands hommes échappent à ses traits acérés, qui demeurent inarrachables là où ils ont frappé. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ « Étudiez les sciences dans la vérité, c'est-à-dire en regardant Dieu, car elles doivent montrer la vérité, c'est-à-dire Dieu partout ! » « Il n'y a pour l'homme qu'un moyen d'échapper aux maux de la vie, c'est d'échapper à ses plaisirs et de chercher les siens plus haut. » Le chapitre intitulé du Siècle est certainement un de ceux qui contiennent le plus d'idées ingénieuses, d'aperçus originaux, de préceptes salutaires. Joubert y stigmatise les tendances mauvaises et les vices de son temps ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Quant à Diderot, il semble moins funeste à Jou- bert que l'auteur du Vicaire Savoyard, car, dit-il : « La plus pernicieuse des folies est celle qui ressemble à la sagesse. » Mais, ajoute-t-il aussitôt : « Diderot ne vit aucune lumière et n'eut que d'ingénieuses lubies. Il avait des idées fausses sur le but et les beautés de l'art, mais il les a bien exprimées. » Très remarquables aussi nous paraissent les opinions de Joubert sur ses contemporains : Bonald, de Maistre, Mme de Staël y sont jugés d'une façon supérieure. ”
Jean-Guillaume Hyde de Neuville, Mémoires et souvenirs du baron Hyde de Neuville… (1888-1892)
“ Joubert, général modeste et courageux, estimé de tous les partis, étranger aux intrigues de la Révolution, parut l'homme le plus convenable sous tous les rapports ; on ne connaissait de lui que sa conduite militaire : c'était effectivement parmi les généraux celui sur la réputation duquel on pouvait davantage compter pour le succès d'une telle entreprise. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Comme l'étendue se réduit au point mathématique, la pensée doit atteindre son maximum de condensation dans l'aphorisme, dont la forme, faite de concision, élimine toutes les superfluités. Aussi l'esprit porté vers les idées générales ne saurait trouver de repos ailleurs que dans ce genre particulier d'expression. Mais la rareté des esprits capables de se nourrir de la substance des vues synthétiques est trop flagrante pour ne point restreindre forcément le cercle des admirateurs de ces hommes d'élite, de ces moralistes bienfaisants à la famille desquels Joubert appartient si complètement. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Si la pensée de Joubert se plait surtout dans le domaine des idées générales (car il faut reconnaître que peu d'hommes ont eu le sens métaphysique plus large et compréhensif) , sa médiation s'est souvent attachée aux particularités de notre nature physique. Les chapitres où il traite de l'homme et de son organisme abondent en aperçus très originaux. Mais on sent que la dualité antinomique du corps et de l'esprit n'existe, pour lui qu'au point de vue exclusivement conventionnel. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ C'est à Mme de Beaumont que Joubert écrivait, dans une de ses heures languissantes de valétudi- naire : « Je demande tous les jours à Dieu de me donner assez de vie pour placer dans votre alcôve les livres que vous devez lire. Si je puis mûrir ce choix, j'estimerai mon rôle accompli. » Pensée profonde sous une apparence de puérile exagération ; souci touchant, si on se rappelle la tendre amitié que le philosophe avait pour cette femme d'élite, qu'il définissait « une admirable intelligence » ”
Bibliothèque nationale, Joseph Joubert : 1754-1824 : exposition organisée pour le 200e anniversaire de sa naissance… (1954)
“ Le 14 juin, à Montignac-le-Comte, devenu à la Révolution Montignacsur-Vézère, Jean Joubert, maître-chirurgien, épouse Marie-Anne Gontier. 1754. Le 7 mai, naissance de Joseph Joubert, le second d'une famille de onze enfants; Arnaud, né le 2 décembre 1767, futur magistrat, aura une vie intimement liée à celle de son frère aîné. ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ « Ceux qui ont refusé à leur esprit des pensées graves tombent dans des idées sombres. » « Quand on aime, c'est le cœur qui juge... » Et cette vieille maxime : Turpe senilis amor, quel renouveau charmant ne retrouve-t-elle pas sous la plume de Joubert, lorsqu'il écrit : « Le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes, c'est de les aimer toujours ! » A propos de cet aphorisme, qu'on nous permette une observation qui répondra au reproche fait par certains critiques à Joubert de n'être pas original. ”
Jean-Guillaume Hyde de Neuville, Mémoires et souvenirs du baron Hyde de Neuville… (1888-1892)
“ Sémonville trouva qu'il n'y avait point à balancer, qu'il était essentiel que Joubert se rendît en Italie, qu'il livrât une bataille comme général en chef, et revînt ensuite après la victoire exécuter le projet d'attaque contre le Directoire. Sémonville suffisait pour tout disposer dans l'intérieur, et Joubert, à l'armée, assurait la réussite de son entreprise à Paris. Il se décide donc à partir deux jours après son mariage : il arrive, et, fier de l'avenir qu'il se proposait, il cherche l'ennemi ”
Jean-Paul Clarens, Joubert... (Nouvelle édition) (1893)
“ Touchante union de deux âmes supérieures, tendre amitié d'homme à femme, la liaison de Joubert et de Mme de Beaumont est un exemple frappant mais rare de ce que peut engendrer le commerce de la spiritualité dégagé de toute préoc- cupation d'un ordre inférieur. Délicieuse harmonie du cœur et de l'esprit, rien au monde ne ressemble à ces doux effluves de sympathie entre deux sexes dont la nature s'affine, s'agrandit, se complète par le contraste même de leurs facultés distinctives. ”
