“ Jugurtha cependant ne reste point oisif : il parcourt le champ de bataille, exhorte ses troupes, rétablit le combat, et lui-même, à la tête de ses meilleurs soldats, fait les derniers efforts, soutient les siens, pousse vivement ceux des ennemis qu’il voit ébranlés, et, quant à ceux dont il reconnaît l’intrépidité, il sait les contenir en les combattant de loin. ”
Jugurtha
Définition et enjeux
Le roi Jugurtha, chef des Numides au IIIe siècle av. J.-C., incarne un conflit majeur entre Rome et l'Afrique du Nord, marqué par des combats pour le pouvoir et l'autorité. Salluste, dans La Guerre de Jugurtha, le représente comme un stratège hardi et ambivalent, passant alternativement de la ruse à la force, comme en témoignent ses opérations militaires et ses alliances instables.
D'autres auteurs, tels Henri Andrieu ou Louis Bertrand, ont également étudié son histoire, examinant ses enjeux politiques et culturels. Ce thème, ancré dans les relations romano-numides, met en lumière les tensions liées à l'expansion impériale et les complexités des conflits de l'Antiquité.
Citations sur “Jugurtha”
“ Mais depuis que l’Afrique est purgée de ce fléau, nous goûtions avec joie les douceurs de la paix, nous n’avions plus d’ennemis, si ce n’est peut-être ceux que vous nous auriez ordonné de combattre. Et voilà que tout à coup Jugurtha, dévoilant son insupportable audace, sa scélératesse et son insolente tyrannie, assassine mon frère, son proche parent, et fait du royaume de sa victime le prix de son forfait. ”
“ Lorsque Jugurtha eut tout disposé selon ses vues, tout à coup, au milieu de la nuit, une multitude de Numides cerne le camp d’Aulus. Dans la surprise où cette attaque imprévue jette les soldats romains, les uns prennent leurs armes, les autres se cachent, quelques-uns rassurent les plus timides ; le trouble règne partout. La foule des ennemis, le ciel obscurci par la nuit et par les nuages, et le danger présent de tout côté laissent douter s’il est plus sûr de fuir que de rester à son poste. ”
“ Les assiégés, avec la même ardeur, combattent et font face à l’ennemi sur tous les points : de part et d’autre on est plus occupé à porter des coups qu’à s’en garantir. Les clameurs mêlées d’exhortations, de cris de joie, de gémissements, et le fracas des armes, s’élèvent jusqu’au ciel ; les traits volent de tous côtés. Cependant les défenseurs de la place, pour peu que leurs ennemis ralentissent leurs attaques, portaient leurs regards attentifs sur le combat de la cavalerie ; et, selon les chances diverses qu’éprouvait Jugurtha, vous les eussiez vus livrés à la joie ou à la crainte. ”
“ LXVI. Cependant Jugurtha, ne songeant plus à se rendre, recommence la guerre, et fait tous ses préparatifs avec autant de soin que de promptitude : il rassemble son armée, puis, pour ramener les villes qui l’avafient abandonné, emploie la terreur ou les promesses ; il fortifie les places, fait fabriquer ou achète des armes, des traits, et réunit tous les moyens de défense que l’espoir de la paix lui avait fait sacrifier ; il attire à lui les esclaves romains, et veut séduire par son or jusqu’aux soldats de nos garnisons ; partout il excite à la révolte par la corruption ”
“ Là, après des serments réciproques, Jugurtha enflamme par ses discours l’esprit de Bocchus contre les Romains : il allègue leurs injustices, leur insatiable cupidité : ce sont, dit-il, les ennemis communs de tous les peuples ; ils ont pour faire la guerre à Bocchus le même motif que pour la faire à Jugurtha et à toutes les nations : cette passion de commander à qui toute autre puissance fait obstacle. Maintenant c’était à Bocchus, naguère aux Carthaginois, puis au roi Persée, à en faire l’expérience ; enfin quiconque paraît puissant devient par cela même l’ennemi des Romains. ”
“ Mon père a payé son tribut à la nature ; mon frère a succombé victime d’un parent cruel qui devait plus qu’un autre épargner sa vie ; mes alliés, mes amis, tous mes parents enfin, ont subi chacun des tourments divers. Prisonniers de Jugurtha, les uns ont été mis en croix, les autres livrés aux bêtes ; quelques-uns, qu’on laisse vivre, traînent au fond de noirs cachots, dans le deuil et le désespoir, une vie plus affreuse que la mort. ”
“ Jugurtha entre donc brusquement à la tête d’une troupe nombreuse dans les États d’Adherbal, enlève les hommes et les troupeaux, avec un riche butin ; brûle les maisons, et fait ravager par sa cavalerie presque tout le pays ; puis il reprend, ainsi que toute sa suite, le chemin de son royaume. Il pensait qu’Adherbal, sensible à cette insulte, s’armerait pour la venger, ce qui deviendrait une occasion de guerre. Mais celui-ci sentait toute l’infériorité de ses moyens militaires, et d’ailleurs il comptait plus sur l’amitié du peuple romain que sur la fidélité des Numides. ”
“ Cependant Jugurtha, après l’entier accomplissement de ses desseins et la conquête de toute la Numidie, réfléchissant à loisir sur son crime, commence à craindre le peuple romain, et, pour fléchir ce juge redoutable, il n’a d’espoir que dans ses trésors et dans la cupidité de la noblesse. Il envoie donc à Rome, peu de jours après, des ambassadeurs avec beaucoup d’or et d’argent, et leur prescrit de combler de présents ses anciens amis, de lui en acquérir de nouveaux, enfin, de ne point hésiter à acheter par leurs largesses tous ceux qu’ils y trouveraient accessibles. ”
“ Après s’être ainsi rendu maître de beaucoup de villes, la plupart sans coup férir, il forme une nouvelle entreprise, qui, sans offrir les mêmes dangers que la conquête de Capsa, n’en était pas moins difficile. Non loin du fleuve Mulucha, limite entre les États de Bocchus et ceux de Jugurtha, dans une plaine d’ailleurs unie, s’élevait, à une hauteur prodigieuse, un énorme rocher, dont le sommet était couronné par un château de médiocre grandeur, où l’on n’arrivait que par un sentier étroit : tout le reste du roc était de sa nature aussi escarpé que si la main de l’homme l’eût taillé à dessein. ”
“ C’était avec effroi qu’il songeait combien par sa nature l’homme est avide de dominer et prompt à satisfaire cette passion ; sans compter que l’âge du vieux roi, et celui de ses enfants, offriraient à l’ambition de ces facilités qui souvent, par l’appât du succès, jettent dans les voies de la révolte des hommes même exempts d’ambition. Enfin, l’affection des Numides pour Jugurtha était si vive, qu’attenter aux jours d’un tel prince, eût exposé Micipsa aux dangers d’une sédition ou d’une guerre civile. ”
“ XXI. Placé dans l’alternative d’abandonner son royaume ou de s’armer pour le défendre, Adherbal cède à la nécessité : il lève des troupes et marche à la rencontre de Jugurtha. Les deux armées s’arrêtent non loin de la mer, près de la ville de Cirta ; mais le déclin du jour les empêche d’en venir aux mains. Dès que la nuit fut bien avancée, à la faveur de l’obscurité, qui régnait encore, les soldats de Jugurtha, au signal donné, se jettent sur le camp ennemi. Les Numides d’Adherbal sont mis en fuite et dispersés, les uns à moitié endormis, les autres comme ils prennent leurs armes. ”
“ La proposition de Memmius ayant été adoptée, à la grande consternation de toute la noblesse, le prêteur Cassius alla trouver Jugurtha. Malgré les terreurs de ce prince et les justes défiances que lui inspiraient ses remords, Cassius réussit à lui persuader, puisqu’il s’était rendu au peuple romain, de s’en remettre à sa clémence plutôt que de provoquer sa colère. Il lui engagea d’ailleurs sa propre foi, qui n’était pas de moindre poids, aux yeux de Jugurtha, que la foi publique : tant était grande alors l’opinion qu’on avait de la loyauté de Cassius ! ”
Henri Andrieu, Petite histoire de l'Algérie : suivie d'un Panthéon algérien… (1894)
“ Jugurtha, petit-fils de Massinissa, soutint une lutte héroïque contre les Romains. Ce prince commit certainement des crimes qui ternissent sa gloire, mais on lui tient compte de l'époque à laquelle il vivait, et l'on admire le vaillant défenseur des Numides. Après la mort de Jugurtha, Rome s'empara de l'Afrique Mineure. Le commerce, l'agriculture, les lettres et les arts se développèrent avec une étonnante rapidité. La domination romaine nous a laissé de nombreux souvenirs, surtout dans le département de Constantine, où ses effets bienfaisants se firent le plus sentir. ”
“ Jugurtha intéressait encore par la générosité de son cœur et par les agréments de son esprit : aussi forma-t-il avec un grand nombre de Romains l’amitié la plus étroite. VIII. À cette époque on comptait dans notre armée beaucoup d’hommes nouveaux et des nobles plus avides de richesses que jaloux de la justice et de l’honneur ; gens factieux, puissants à Rome, plus connus que considérés chez nos alliés. Ces hommes ne cessaient d’enflammer l’ambition de Jugurtha, qui n’était déjà que trop vive, en lui promettant qu’après la mort de Micipsa il se verrait seul maître du royaume de Numidie ”
Salluste,
Traduction de Salluste
“ Après s’être engagés par de mutuels serments, Jugurtha anime Bocchus, en lui représentant les Romains comme un Peuple injuste, d’une profonde avarice & ennemi de tout l’Univers. Il n’avoit pas moins à craindre d’eux, disoit-il, que lui & toutes les autres Nations. Leur passion de dominer les soulevoit successivement contre tous les Royaumes. C’étoit par cet unique motif qu’ils venoient de l’attaquer, lui Jugurtha ; qu’ils avoient attaqué peu auparavant les Carthaginois & Persée, & qu’ils attaqueroient toujours quiconque leur paroîtroit le plus opulent. ”
“ De faire justice de ces hommes qui ont livré la république à l’ennemi. Qu’ils soient poursuivis, non par la violence et par le meurtre (ces moyens dignes d’eux ne le sont pas de vous) , mais d’après une procédure régulière et sur le témoignage de Jugurtha lui-même. S’il est réellement en état de soumission, il ne manquera pas d’obéir à vos ordres ; s’il les méprise, vous saurez à quoi vous en tenir et sur cette paix et sur cette soumission, qui laisse à Jugurtha l’impunité de ses crimes, à quelques hommes d’immenses richesses, à la république la honte et le dommage. ”
“ Exempts d’impôts depuis le règne de Jugurtha, traités avec douceur, ses habitants passaient pour être dévoués à ce prince. Ils étaient protégés contre l’ennemi par leurs fortifications, leurs armes, et le nombre de leurs combattants, mais encore plus par d’affreux déserts. Car, excepté les environs de la ville, tout le reste de la contrée est inhabité, inculte, privé d’eau, infesté de serpents, dont la férocité, comme celle de toutes les bêtes sauvages, devient plus teirible encore par le manque de nourriture. ”
Louis Bertrand,
Revue des Deux Mondes
“ C’est ce que les indigènes appellent la Montagne des Serpents. Ce nom, le nom de Jugurtha, le légendaire aventurier numide, le profil farouche de la forteresse cyclopéenne, véritable repaire de brigands ou de révoltés, l’aspect de la plaine fauve comme une peau de lion, — tous ces détails significatifs ont tôt fait de vous remettre dans l’atmosphère antique. ”
Ambroise Rendu, Histoire ancienne (1853)
“ GUERRE DE JUGURTHA. — Un homme apparaissait qui devait venger les Gracques et relever violemment le parti populaire : c'était Caïus Marius, ambitieux et farouche plébéien, qui, venu du bourg d'Arpinum, parvint à se tirer de l'obscurité par sa seule bravoure et par ses talents, et acquit une immense renommée par ses exploits dans deux guerres mémorables : la guerre de Jugurtha et la guerre des Cimbres. Après la mort de Massinissa, le protégé des Romains, Micipsa, son fils, leur était resté fidèle, et pour leur prouver son amitié, il avait envoyé son neveu Jugurtha au siège de Numance. ”
Henri Andrieu, Petite histoire de l'Algérie : suivie d'un Panthéon algérien… (1894)
“ Jugurtha était le petit-fils de Massinissa ; il eut recours au crime pour se débarrasser de ses deux cousins et se trouva ainsi seul roi, quoique sous la tutelle nominale des Romains. Rome exerçait sur les princes numides un protectorat peu efficace, et lorsque Jugurtha comparut devant le Sénat pour être condamné, il trouva le moyen de corrompre ses juges ; cependant la coupe était pleine ; elle déborda et le peuple indigné, cria vengeance. ”
“ Alors nouvelle détermination de Bocchus : soit qu’il eût réfléchi sur la fatale issue des deux derniers combats, soit qu’il se rendît aux conseils de ceux de ses confidents que Jugurtha n’avait pu corrompre, il choisit dans la foule de ses courtisans cinq hommes dont le dévouement, les talents et la résolution lui sont connus. Il les charge d’aller, comme députés, auprès de Marius, puis à Rome, si le consul y consent, avec pleins pouvoirs d’y négocier et d’y conclure la paix à quelque prix que ce soit. ”
“ On espérait que les dépositions de ce monarque ne manqueraient pas de jeter du jour sur les prévarications de Scaurus et des autres sénateurs accusés d’avoir reçu de l’argent. Tandis que ceci se passe à Rome, les chefs à qui Bestia avait laissé le commandement de l’armée de Numidie, commettaient, à l’exemple de leur général, une foule d’excès odieux. Les uns, séduits par l’or, rendirent à Jugurtha ses éléphants ; d’autres lui vendirent ses transfuges ; plusieurs pillèrent les provinces avec lesquelles nous étions en paix : tant la contagion de l’avarice avait infecté toutes les âmes ! ”
“ O roi Bocchus ! notre joie est grande de voir que les dieux aient inspiré à un homme tel que vous la résolution de préférer enfin la paix à la guerre, de ne pas souiller la noblesse de son caractère en s’associant au plus détestable des hommes, à un Jugurtha, et en même temps de nous épargner la dure nécessité de punir également votre erreur et sa profonde scélératesse. Le peuple romain, d’ailleurs, a mieux aimé, dès sa plus faible origine, se faire des amis qu’enchaîner des esclaves, et il a trouvé plus sûr de régner par l’affection que par la force. ”
“ Sans un prompt secours, les plus grands dangers menaçaient l’existence d’une ville alliée de Rome. Les habitants de Leptis avaient en effet, dès le commencement de la guerre de Jugurtha, député vers le consul Bestia, et ensuite à Rome, pour demander notre alliance et notre amitié. Depuis qu’ils les avaient obtenues, ils s’étaient montrés d’utiles et fidèles alliés, tous les ordres de Bestia, d’Albinus et de Metellus, ils les avaient exécutés avec zèle. Aussi ce dernier leur accorda facilement leur demande ; il leur donna pour garnison quatre cohortes de Liguriens, et C. Annius pour gouverneur. ”
“ LVIII. Tandis que l’on combat ainsi sous les murs de Zama, Jugurtha, à la tête d’une troupe nombreuse, fond inopinément sur le camp des ennemis (63) : ceux qui en avaient la garde la faisaient négligemment, et ne s’attendaient à rien moins qu’à une attaque. Il force une des portes : nos soldats, frappés d’une terreur soudaine, pourvoient à leur sûreté, chacun selon son caractère ; les uns fuient, les autres prennent leurs armes ; la plupart sont tués ou blessés. ”
“ Il avait, dans la querelle des princes, pris parti contre Jugurtha, puis, après la reddition de Cirta et la mort d’Adherbal, quitté l’Afrique en fugitif. Spurius Albinus, qui, avec Q. Minucius Rufus, venait de succéder à Calpurnius Bestia dans le consulat, engage le prince à profiter de sa qualité de descendant de Masinissa, de la haine publique et des terreurs qui poursuivent Jugurtha, pour demander au sénat la couronne de Numidie. Impatient d’avoir une guerre à conduire, le consul aurait tout bouleversé plutôt que de languir dans l’inaction. ”
“ Les Numides, qui précédemment avaient plusieurs fois renversé, incendié les mantelets des assiégeants, ne cherchaient déjà plus une défense derrière les murs du château : ils passaient les jours et les nuits campés au devant du rempart, injuriant les Romains, reprochant à Marius sa folle témérité, et menaçant nos soldats des fers de Jugurtha : le succès les rendait insolents. Tandis que Romains et Numides combattent tous avec ardeur, les premiers pour la gloire et l’empire, les autres pour leur salut, tout à coup par derrière sonnent les trompettes. ”
“ Albinus fait promptement transporter en Afrique des vivres, de l’argent, et tout ce qui est nécessaire aux troupes : lui-même se hâte de partir, pour qu’avant les comices, dont l’époque n’était pas éloignée, il pût, par la force des armes, par la soumission spontanée de l’ennemi, ou par toute autre voie, mettre fin à cette guerre. Jugurtha, au contraire, traîne en longueur toutes les opérations, et fait naître délais sur délais. Il promet de se rendre, puis il affecte de la défiance ; il plie devant l’ennemi qui le presse. ”
