“ Il est spirituel plutôt que fin, moqueur plutôt que comique, et entendu plutôt qu’intelligent ; il a fait consister tout l’art du théâtre dans la vraisemblance et dans l’imitation de la réalité, ne sachant par trop ce qu’il peut y avoir au delà. Si vous cherchez à le caractériser par un côté plus élevé, vous ne lui trouverez d’autre originalité que d’avoir osé rire de tout, à tout prix. Peut-être a-t-il cru sérieusement imiter en cela Rabelais, Molière et Voltaire, qui ont, il est vrai, beaucoup plus ri que lui avant lui. ”
Résumé
“Scribe”, est une œuvre de Eugène de Mirecourt. Des thèmes tels que Scribe, vaudevilliste ou Germain Delavigne y sont abordés.
Citations de Scribe (Eugène de Mirecourt)
“ La charpente, au théâtre, c’est la création, c’est la vie. Avant tout, il est nécessaire qu’un enfant marche et ne soit point estropié. Qu’on l’habille ensuite avec ou sans élégance, il n’en a pas moins tous ses membres ; il se tient debout et respire sous les haillons comme sous la pourpre. Conclusion : la charpente se passe du style, et le style ne se passera jamais de la charpente. Le secret des triomphes de M. Scribe est là. Cette qualité, la plus sérieuse de toutes et la plus essentielle quand il s’agit de faire vivre une œuvre théâtrale, il la possède au suprême degré. ”
“ Il y a là pauvreté, doute de soi-même, impuissance. Jamais un talent nerveux et robuste ne fait appel à un autre talent pour créer une œuvre. N’avoir pas la force d’engendrer seul et prier un voisin de vous venir en aide nous semble une manœuvre assez bouffonne. On nous répondra que la collaboration n’est pas toujours un signe de faiblesse et qu’elle peut naître du calcul. C’est très-juste. Nous avions oublié que les mœurs de l’arrière-boutique étaient, depuis tantôt quarante ans, implantés dans la littérature. ”
“ Quand un trait se présente sous sa plume, il l’analyse, le dissèque et le biffe sans pitié, s’il ne doit pas être compris de tout le monde. M. Scribe travaille sciemment et par calcul pour les esprits médiocres, c’est-à-dire pour le plus grand nombre. Le mot qui court les rues, le calembour répété par tous les ana, voilà ce qu’il cherche. Il les place en situation avec une sûreté de coup d’œil admirable. Du parterre aux loges, on les accueille par un éclat de rire, on les salue comme de vieilles connaissances. ”
“ « Il ne les étouffe pas secrètement dans les ténèbres de la coulisse pour venir seul moissonner les fleurs à la clarté de la rampe et jouir des applaudissements du parterre. « Il ne leur enlève pas, en un mot, ce qu’un homme de lettres a de plus précieux, la gloire du nom [15] . » Voilà ce que nous avons dit, et ce que nous sommes heureux de répéter aujourd’hui comme une louange. Puisque la collaboration est à la mode, en dépit de la logique et du bon sens, on apprendra du moins que M. Scribe est le plus honnête et le plus laborieux des collaborateurs. ”
“ Scribe a voulu le premier compter avec vous, et certes, pour lui comme pour ses confrères, l’idée n’a pas été mauvaise. Laissez-nous la gloire, fort bien ! mais ne prenez pas tout l’argent. Il est mieux placé, croyez-le, dans nos mains que dans les vôtres, et M. Scribe en est une preuve vivante. Jamais un littérateur malheureux n’a recours à lui sans qu’aussitôt il ne lui tende une main libérale. ”
“ Toutes les fois qu’un écrivain semble dédaigner le style et n’apporte pas son tribut au perfectionnement de la langue, il est dans ses torts. Que le prosaïsme de son époque lui donne un succès passager, qu’il exploite ce succès, qu’il fasse fortune, très-bien ! ”
“ Inde fortuna et libertas. Or, si nous avons reconnu le mérite de M. Scribe en fait d’agencement et de charpente, nous sommes loin de le proposer comme un modèle à suivre en tout. C’est un observateur très-habile, mais qui s’arrête à la surface des choses et n’approfondit rien. Ses œuvres sont le reflet exact d’une époque sans caractère, d’un siècle sans force et sans élan. Nous trouvons en lui l’écrivain bourgeois par excellence, et la bourgeoisie s’est extasiée naturellement devant le tableau qui la représente. Comme le bourgeois, M. Scribe est superficiel ”
“ Voilà pourquoi les vrais poëtes ne s’entendront jamais avec les musiciens. Il faut à ceux-ci un prosateur armé d’un dictionnaire de rimes, qui coupe la mesure à leur caprice et se prosterne humblement devant leurs exigences. Avec Chérubini, Meyerbeer, Boïeldieu, Rossini, Hérold, Auber et Carafa, Scribe a gagné plus d’un million ; mais, en vérité, ce n’est qu’un médiocre dédommagement de toutes les tortures que ces messieurs lui ont fait subir. ”
“ Scribe se hâte de composer la romance et l’envoie au maestro, qui la lui retourne presque aussi vite avec une lettre ainsi conçue : « La forme carrée est absurde. Faites-moi des vers de dix syllabes, cela porte mieux la mesure. » Il s’agissait d’une affaire de longueur, et comme Scribe travaillait au mètre, il fallait bien se résigner. La romance rentra au moule une fois, deux fois, dix fois de suite, et quand, une semaine durant, ce manège eut pris toutes les heures de l’écrivain, Meyerbeer déchira la feuille en s’écriant : — Pourquoi, diable ! ”
“ Livré à lui-même, le père des Enfants d’Édouard n’aurait pas eu cette science d’agencement à laquelle, sans conteste, il doit la meilleure part des succès obtenus à la Comédie-Française. Ici nous ferons une courte pause pour définir le talent de M. Scribe. Établissons d’abord que ce talent est incontestable, immense. Jamais auteur n’a obtenu des succès aussi universels ; jamais ovations plus éclatantes n’ont été décernées à un homme, sous les feux du lustre, en présence d’une foule enthousiaste. Pourtant M. Scribe n’est pas littéraire. Mais il a un mérite énorme, celui de la charpente. ”
“ À présent que nous avons obéi à un devoir rigoureux et descendu de son trône le roi du théâtre moderne, donnons-lui la place qui lui convient au-dessous des maîtres. Elle est encore assez honorable pour qu’il en soit fier. Si M. Scribe manque de style ; si de la multitude de pièces fort bien charpentées dont il dote la scène, il n’en est pas une qui mérite le nom de chef-d’œuvre et qui doive rester comme un monument de génie, ce n’en est pas moins un auteur de circonstance très-précieux. Il ne fait point progresser l’art, il se garde d’enrichir la langue ”
“ Scribe eut à Sainte-Barbe pour camarades intimes Casimir et Germain Delavigne, qui depuis sont constamment restés ses amis les plus chers. Il y a chez les anciens barbistes une confraternité véritable, une sorte de franc-maçonnerie qui les porte à s’entr’aider mutuellement et à se donner le coup d’épaule quand il s’agit d’un obstacle à vaincre, d’une lutte à soutenir. Tous les ans, au 4 décembre, jour de la Sainte-Barbe, ils se réunissent chez Lemardelay dans un banquet tumultueux, où les souvenirs de collège se réveillent au cliquetis des verres et aux détonations du champagne. ”
“ Chargés de manuscrits de toutes sortes, les collaborateurs prennent le chemin de la rue du Sentier, où demeure l’heureux M. Scribe. Ils font antichambre chez lui comme chez un prince. Mais l’entrée du cabinet du vaudevilliste ressemble à celle du royaume des cieux : il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Dupin et Delestre-Poirson tiennent autant que possible la porte close. Ils ne permettent qu’à Brazier, Carmouche, Mélesville et Saintine [11] de pénétrer dans le sanctuaire et de partager le filon d’or. Scribe devient un véritable entrepreneur dramatique. ”
“ Un mercier dans son échoppe, un banquier dans son comptoir, n’ont jamais eu plus d’âpreté à la vente, plus de rigidité dans le calcul. Scribe est le bourgeois lancé avec tous ses instincts dans le domaine de l’art. ”
“ Nos barbistes, en travaillant avec le maître, se croyaient, cette fois, bien assurés du succès. Hélas ! le parterre des Variétés fut aussi injuste que le parterre du Vaudeville. Le talent de M. Dupin ne put conjurer l’orage. — Ah ! s’écria-t-il, voilà qui est fort ! Un de vous est né sous une étoile fatale. — C’est moi probablement, dit avec modestie Germain Delavigne. Je me retire. Il laissa travailler seuls MM. Dupin et Scribe. ”
“ La musique exerce sur la poésie un despotisme indigne ; elle la maltraite, elle lui rogne les ailes, elle la déchire à coups de croches et de doubles-croches, de façon que la malheureuse est obligée de prendre la fuite et de céder le pas à la vile prose, qui se pare de ses dépouilles et ressemble à une sorcière de Macbeth affublée de la robe d’une muse. ”
“ Mais son adresse est si grande, et l’art de la scène est poussé chez lui à un si haut point, que ses couplets les plus médiocres sont toujours sauvés par la situation. Et la preuve, c’est que personne, dans Michel et Christine, ne s’est avisé de siffler ce passage trop connu : Un vieux soldat doit mourir et se taire, Sans murmurer. En dépit de la pauvreté du rhythme et de son absence d’inspiration, M. Scribe a fait quelque chose comme deux ou trois cent mille vers, c’est-à-dire beaucoup plus que Lamartine et Victor Hugo. ”
“ Pas une, c’est triste à dire, n’a ce cachet d’éternelle vérité qui distingue les œuvres de Molière et les rendent aussi jeunes, après deux cents ans, que le jour où elles ont été représentées en face du grand siècle. M. Scribe n’est jamais dans la nature, il est dans la convention. ”
“ J’ai fait douze ou quinze vaudevilles avec Scribe, et je puis vous affirmer que, dans toutes ces pièces, il n’y a pas un mot de moi. La déclaration ne pouvait être plus formelle et plus sincère. Beaucoup d’autres convives avaient collaboré avec l’écrivain qu’on attaquait. Tous appuyèrent M. Carmouche et tinrent absolument le même langage que lui. C’est pour Scribe une sorte de point d’honneur de refondre entièrement les actes qu’on lui apporte. Il donne à l’ensemble son cachet, il efface le dialogue de ses confrères et le remplace par un dialogue de sa fabrique ”
“ Elle comprit qu’on ne traitait pas la poésie de Victor Hugo comme celle de Scribe. Nous arrivons à 1830, époque assez fatale pour l’écrivain dont nous racontons l’histoire. Sa comédie à l’eau de rose se trouva tout à coup dépréciée. La foule s’éloigna de la parfumerie du Gymnase. M. Scribe n’avait point gardé de limites, il avait oublié la possibilité du mal de tête. Une autre littérature que la sienne affriandait le public. En vain il redoubla d’efforts, il n’eut plus çà et là que de rares éclairs de succès. ”
“ Il organise sur une échelle immense un commerce de vaudevilles et d’opéras-comiques, ayant soin que la fourniture ne manque à aucun théâtre et soit livrée à l’heure. C’est un autre magasin du Chat noir. Seulement au lieu d’y vendre de l’indienne et de la mousseline, on y débite des actes et des couplets, le tout au plus juste prix. Dès le début, Scribe se montre de la force de Beaumarchais pour le talent et pour le calcul. Comme l’auteur du Mariage de Figaro, il exige qu’on le paye sur la recette [12] , trouvant parfaitement ridicule d’enrichir les autres en restant pauvre. ”
“ Saintine, familier de la maison, n’en était pas instruit. Scribe a dépensé de la sorte plus de cinq cent mille francs, en secours, en aumônes, en dots [22] et en cadeaux. Il lui est permis, par conséquent, d’être un peu serré avec les éditeurs et d’enlever de leur bourse un argent que ceux-ci n’emploieraient peut-être pas en bonnes œuvres. Quand Scribe ne donne pas ses deniers aux personnes qui viennent à lui dans la détresse, il leur donne sa collaboration, ce qui parfois vaut mieux encore. ”
“ À la bonne heure ! Vis-à-vis de nous la plume est une arme courtoise. Nous engageons le spirituel homme de lettres qui nous juge digne de cette gloire à ne pas accepter ses renseignements à la légère. ”
“ En flattant par calcul les goûts du vulgaire, M. Scribe ne voit pas qu’il travaille exclusivement pour la sottise présente. À l’horizon des sociétés futures, le scepticisme n’aura jamais de perspective. L’homme a besoin d’espérer et de croire. ”
“ Il est vrai que le fécond vaudevilliste est un peu à court de sujets. La mine est épuisée ; mais il fouille dans ses cartons et y trouve d’anciennes ébauches qu’il achève, et dont il réussit encore à faire des tableaux présentables. La recette continue à être excellente. Scribe possède une autre ressource, qu’il a de tout temps mise en œuvre : c’est de s’approprier les sujets mal compris par les autres vaudevillistes et de les replacer sur le chantier. Son habileté dans ce genre de travail est extrême. ”
“ Prononcez le nom de M. Scribe à Sainte-Barbe, tous les échos le répètent avec enthousiasme. On a parlé de lui élever une statue en plein réfectoire. Mais nous anticipons sur l’ordre des faits et sur l’ordre des dates. L’ancienne marchande de nouveautés, fière des succès de son fils, avait décidé qu’il serait avocat. Depuis soixante ans, la bourgeoisie pousse au barreau tous les collégiens triomphateurs ; elle encombre le sanctuaire de Thémis de sa progéniture. ”
“ Le jour où il commença la pièce, il mit pour condition que Germain Delavigne arriverait en tiers comme collaborateur ; mais celui-ci refusa. — Je n’ai, dit-il à son ami de collège, ni ta persistance ni ton courage. Travaille sans moi. — Diable ! murmura Scribe, et les couplets ? Je me défie des miens. Quant à Poirson, j’ai peur qu’il n’y entende goutte. — Casimir et moi nous te les ferons. — Alors, sois de la pièce. — Non, j’ai assez du théâtre [10] . Tu aurais, du reste, grand tort d’avoir des scrupules. Il y a toujours un magasin de rimes à ton service. Exploite-le sans gêne. ”
“ M. Scribe a partagé non-seulement la recette, mais la gloire avec ceux qui lui sont venus en aide pour ses travaux scéniques. Il n’a point accaparé le succès à son profit, il n’a point arraché les couronnes du front de ses confrères. ”
“ Il se livre un peu à l’opposition, il devient un peu voltairien, il attaque un peu la morale, il doute un peu de la Providence, parce qu’il voudrait un peu se faire craindre et devenir un peu académicien. ”
“ Valérie, sa pièce de début à la Comédie-Française [16] , était d’abord en un acte. On destinait le rôle à Léontine Fay, l’actrice aimée du Gymnase. Celle-ci tombe malade. L’auteur biffe les couplets, retranche une ligne, une seule ligne dans le dialogue, réussit à opérer deux coupes excellentes, et va lire triomphalement au comité de la rue Richelieu son vaudeville métamorphosé en une comédie en trois actes. On la reçut par acclamation. Mademoiselle Mars joua le rôle destiné à Léontine. Toutes les pièces de M. Scribe peuvent être dégagées de leurs couplets sans éprouver une perte sensible. ”
“ Un peu d’inexpérience, trop de berquinades ; mais de l’agencement, du trait, de jolis couplets. Travaillez ! Je vous donnerai des conseils, tout ira pour le mieux. Scribe et Germain Delavigne débutèrent au théâtre sous la direction de ce grand maître. Le 2 septembre 1811, une première pièce de nos barbistes fut jouée sur la scène du Vaudeville. Le public ne n’accueillit point avec faveur. Elle avait pour titre les Dervis [6] . — Bah ! fit M. Dupin, travaillez toujours ; il faut s’habituer au feu. J’en ai vu bien d’autres ! Les jeunes gens se remirent à l’ouvrage ”
“ Scribe, en face d’une pareille question, ne pouvait plus garder le moindre espoir de réussir. Il vint déclarer qu’il avait perdu la gageure, et porta sa pièce au Gymnase, où elle fut jouée par Léontine, le 14 mai 1840, avec un grand succès. C’était une revanche de Valérie. ↑ Il fut admis à l’Institut en 1836. On le voit très-rarement assister aux séances. ↑ La progression du chiffre de vente du manuscrit de ses pièces aux libraires est à étudier. En 1812, Barbe lui achète l’Auberge 100 fr., payables, non en espèces, mais en volumes. En 1816, le Comte d’Ory est vendu 400 fr. ”
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