“ « Mon Dieu ! papa !!! les voilà !!! les voilà !!! » crie Lioubotchka en collant sa figure au carreau. En effet, Volodia est assis dans le phaéton, à côté de Saint-Jérôme, mais il n’a plus son habit bleu et sa casquette grise ; il est en uniforme d’étudiant ; il a un collet bleu de ciel brodé, un tricorne et une épée dorée. « Si tu étais vivante ! » crie grand’mère en apercevant Volodia en uniforme, et elle s’évanouit. Volodia se précipite, l’air radieux, dans l’antichambre. Il m’embrasse, il embrasse Lioubotchka et Mimi, il embrasse Catherine, qui rougit jusqu’aux oreilles. ”
Résumé
Souvenirs, œuvre autobiographique de Léon Tolstoï, explore les étapes de son enfance et de son adolescence à travers des récits intimes et des réflexions philosophiques. Publié en plusieurs volumes, ce texte mêle souvenirs familiaux, émotions intenses et recherches identitaires. Les personnages comme Volodia, Lioubotchka ou Catherine incarnent les relations complexes entre générations, tandis que les thèmes de l’amour, de la perte et de la recherche de sens s’entrelacent.
Les extraits révèlent une sensibilité aiguë aux nuances de la vie quotidienne, à travers des images poétiques et des dialogues percutants, illustrant la tension entre l’idéal et la réalité. Ce récit, à la fois personnel et universel, reflète les préoccupations morales et existentielles de l’auteur.
Citations de Souvenirs (Léon Tolstoï)
“ « Non, disait-elle, j’aime mieux ne pas me marier si je ne peux pas emmener Nacha ; je ne quitterai jamais Nacha. » Et voilà, elle m’a quittée, elle ne m’a pas attendue. Elle m’aimait pourtant ! À dire vrai, qui n’aimait-elle pas ? Oui, petit père, il est impossible que vous oubliiez votre maman ; ce n’était pas une créature humaine, c’était un ange du ciel. Quand son âme sera dans le paradis, elle continuera à vous aimer de là et à se réjouir cause de vous. — Pourquoi est-ce que vous dites : « quand elle sera dans le paradis », Nathalie Savichna ? demandai-je. Je pense qu’elle y est déjà. ”
“ « Mon Dieu, veille sur papa et sur maman ! » Tandis que je récite les prières que mes lèvres d’enfant ont apprises en les répétant après ma chère maman, mon amour pour elle et mon amour pour Dieu se fondent en un seul et même sentiment. Après ma prière, je vais me rouler dans mes petites couvertures, l’âme en paix et le cœur léger. Les images se chassent les unes les autres dans ma tête : que représentent-elles ? Elles sont insaisissables, mais pleines de pur amour et de lumineuses espérances de bonheur. Je pense à Karl Ivanovitch et à son sort amer. ”
“ J’étais naturellement timide, et la conscience de ma laideur augmentait ma timidité. Je suis convaincu que rien n’exerce une influence aussi grande sur la future manière d’être d’un homme que son extérieur et le sentiment d’être ou de ne pas être séduisant de sa personne. J’avais trop d’amour-propre pour me résigner à être comme j’étais. Je me consolais, comme le renard, en me disant que les raisins étaient trop verts ; en d’autres termes, je m’efforçais de mépriser tous les plaisirs que procure un extérieur agréable et qui étaient, dans ma pensée, le lot de Volodia. ”
“ Quand maman souriait — elle était bien jolie, maman — elle devenait encore bien plus jolie, et on aurait dit que la joie se répandait tout autour d’elle. Si je pouvais seulement entrevoir ce sourire dans les moments difficiles de la vie, je ne saurais pas ce que c’est que le chagrin. Il me semble que ce qu’on appelle la beauté réside uniquement dans le sourire. Si le sourire embellit, c’est que le visage est beau ; s’il ne le change pas, c’est que le visage est ordinaire, et, s’il le gâte, c’est que le visage est laid. ”
“ Elle m’aime, je donne toute ma vie pour une seule minute de son amour. Mais la lune, dans le ciel, est de plus en plus haute, de plus en plus brillante ; l’éclat resplendissant de l’étang, augmentant comme un son qui enfle, devient de plus en plus éblouissant, les ombres sont de plus en plus noires, la lumière de plus en plus transparente, je regarde et j’écoute, et quelque chose me dit qu’elle, avec ses bras nus et ses ardeurs, il s’en faut de beaucoup que ce soit le bonheur parfait ; que l’amour pour elle est infiniment loin d’être le bien parfait ”
“ Je commençais à sentir dans le nez un léger chatouillement, précurseur des larmes qui ne manquaient jamais de me monter aux yeux lorsque j’exprimais une pensée qui m’étouffait depuis longtemps. « Tu t’éloignes de nous, tu ne causes qu’avec Mimi, tu as l’air de ne plus vouloir nous connaître. — On ne peut pas rester toujours les mêmes. Il faut bien changer un jour ou l’autre, » répondit Catherine. Quand Catherine ne savait que dire, elle formulait ainsi quelque loi inexorable. C’était une habitude. Je me rappelle qu’un jour, en se disputant avec Lioubotchka, celle-ci l’appela sotte. ”
“ Les amis de Volodia m’appelaient le diplomate, parce qu’un jour, après un dîner chez ma grand’mère, celle-ci avait dit devant eux, à propos de notre avenir, que Volodia serait militaire, mais qu’elle espérait me voir avec l’habit noir et le toupet du diplomate ; à ses yeux, on n’était pas diplomate sans toupet. Ce soir-là, chez Volodia, la conversation tomba sur l’amour-propre. Je soutins que nous en avons tous, que tout ce que nous faisons, nous le faisons par amour-propre, qu’il n’y a pas un seul homme qui ne se croie meilleur et plus intelligent que tous les autres. ”
“ « O ô ô ! dommage !... ô ô ô ! fait mal !...... ô ô ô ! chéris.... envolent ! » reprit-il en regardant Volodia d’un air attendri. Il se mit à pleurer et s’essuya les yeux avec sa manche. Il avait la voix rude et enrouée, les mouvements précipités et saccadés ; ses discours étaient décousus et dépourvus de sens (il ne se servait jamais de pronoms) ; avec tout cela, le ton était si touchant, sa vilaine figure jaune prenait par moments une expression si profondément triste, qu’on éprouvait malgré soi, en l’écoutant, un mélange de pitié, de frayeur et de mélancolie. ”
“ Grand’mère eut l’air d’être dans l’extase à la vue de sa boîte, qui était bordée de petits liserés en papier doré, et elle exprima sa reconnaissance avec le sourire le plus aimable. On voyait pourtant qu’elle ne savait où mettre cet objet. Pour s’en débarrasser, elle le donna à admirer à papa. Quand celui-ci eut assez regardé, il passa la boîte à l’archiprêtre, qui sembla la trouver fort à son goût. Il branlait la tête et regardait avec curiosité tantôt la boîte, tantôt l’homme capable d’exécuter un pareil chef-d’œuvre. ”
“ Les branches chevelues et tombantes des hauts bouleaux sont déjà envahies par l’ombre du soir. Le ciel est pur ; en le regardant très fixement, j’y vois tout à coup une petite tache jaunâtre et comme poussiéreuse, qui s’efface et disparaît. J’écoute la musique, les portes qui crient, les voix des servantes, le troupeau qui rentre au village, je me rappelle soudain avec vivacité Nathalie Savichna, maman, Karl Ivanovitch et je suis triste pendant une minute. Mais mon âme est tellement débordante de vie et d’espérance, que ce souvenir ne fait que m’effleurer de son aile et s’envole. ”
“ L’amour de la nouveauté et l’espoir que la perfection peut se trouver ailleurs nous refroidissent, et même quelque chose de plus, pour notre ancienne idole : ils nous la font prendre en aversion. Nous l’abandonnons sans le vouloir et nous courons plus loin, à la recherche d’une nouvelle perfection. Si ma liaison avec Dmitri n’a pas eu ce sort, je ne le dois qu’à son attachement entêté et pédantesque, dont la source était dans l’intelligence plutôt que dans le cœur et que je me serais fait trop de scrupules de trahir. ”
“ Pourquoi ne va-t-il pas tuer les mouches au-dessus du lit de Volodia ? Il n’en manque pourtant pas ! Mais non, Volodia est plus âgé que moi ; je suis le plus petit de tous ; c’est pour ça qu’il me tourmente. Il passe sa vie, murmurai-je à demi-voix, à chercher ce qu’il pourrait me faire de désagréable. Il voit très bien qu’il m’a réveillé et qu’il m’a fait peur ; mais il fait semblant de ne pas s’en apercevoir... Le vilain homme ! Et sa robe de chambre, et sa calotte, et son gland, est-ce assez laid ! ”
“ Une personne en souliers montait l’escalier en sens inverse. Naturellement, j’eus envie de voir qui c’était, mais les pas cessèrent tout à coup et j’entendis la voix de Macha : « Allons, pas de bêtise...... Marie Ivanovna vient !.... ce serait une belle affaire ! — Elle ne vient pas, » murmura la voix de Volodia, et j’entendis une lutte, comme si Volodia essayait de la retenir. « Voulez-vous bien ôter vos mains, polisson ! » et Macha passa en courant devant moi. Son fichu arraché était tout de travers et l’on voyait son cou blanc et plein. ”
“ Je songeais au mariage de mon père et je l’envisageais au même point de vue que Volodia. L’avenir de ma sœur, de nous et de mon père lui-même ne me présageait rien de bon. J’étais révolté à l’idée qu’une étrangère et, qui plus est, une jeune femme, allait prendre tout à coup, sans y avoir aucun droit, une place dans notre vie..., et qui ?... une simple jeune demoiselle... ; et elle va prendre la place de maman ! J’étais tout triste et mon père me paraissait de plus en plus coupable. J’entendis sa voix et celle de Volodia. ”
“ Tu veux bien, toi, diplomate ? Regarde sa figure, il s’est épanoui dès qu’on a parlé de la tante. — Je ne le lui défends pas, poursuivit Dmitri en se levant et en marchant de long en large sans me regarder ; mais je l’engage à ne pas y aller, je l’en prie. Ce n’est plus un enfant et, s’il en a envie, il peut y aller seul, sans vous. Tu devrais avoir honte, Doubkof ; parce que tu fais mal, tu voudrais entraîner les autres. — Qu’y a-t-il de mal, dit Doubkof en faisant signe de l’œil à Volodia, à vous inviter tous à venir prendre une tasse de thé chez la tante ? ”
“ Lioubotchka me raconta qu’avant que nous fussions arrivés, Volodia et moi, papa ne passait pas un jour sans voir les Épiphane et était extraordinairement en train. Avec son talent pour faire les choses d’une manière à lui, tournant tout en plaisanterie et sachant néanmoins rester naturel et élégant, papa inventait tantôt une partie de chasse, tantôt une partie de pêche, tantôt un feu d’artifice, et toujours les Épiphane en étaient. « C’aurait été encore bien plus amusant, disait Lioubotchka, sans cet insupportable Pierre Vassilevitch, qui soufflait, bégayait et dérangeait tout. » ”
“ Je ne savais pas qu’au delà du sentiment de l’amour, qui inondait mon cœur de délices, il existe encore un bonheur plus grand, qu’on peut souhaiter quelque chose de plus que de ne jamais cesser d’aimer. J’étais content ainsi. Mon cœur battait comme celui d’un pigeon, le sang y affluait sans cesse et j’avais envie de pleurer. Nous suivions le corridor. En passant devant le cabinet noir de dessous l’escalier, je le regardai et je pensai : quel bonheur, si je pouvais vivre toute ma vie avec elle dans ce cabinet noir ! sans que personne sache que nous sommes là ! ”
“ Elle a la robe que j’aime tant, en cotonnade rose, et son fichu bleu de ciel attire tout particulièrement mon attention. Elle coud. Elle s’arrête de temps en temps pour se gratter la tête avec son aiguille ou pour arranger la chandelle, et moi, je regarde et je pense : pourquoi n’est-elle pas née demoiselle, avec ces yeux bleus brillants, cette énorme natte blonde et cette belle poitrine ? Comme il lui siérait bien d’être dans le salon, avec un petit bonnet à rubans roses et un peignoir en soie rouge, pas des peignoirs comme en a Mimi, mais comme j’en ai vu boulevard Tverskoë. ”
“ Doubkof avait une robe de chambre de soie et des pantoufles. Volodia avait ôté sa tunique et était assis en face de lui sur le divan. On voyait, à son visage enflammé et au regard rapide qu’il nous jeta, que le jeu l’absorbait. En m’apercevant, il devint encore plus rouge. « À toi de donner, » dit-il à Doubkof. Je devinai qu’il lui était désagréable que je susse qu’il jouait. Toutefois sa physionomie n’exprimait point l’embarras. Elle disait : « Eh bien ! oui, je joue ; cela ne t’étonne que parce que tu es encore jeune. À notre âge, non seulement ça n’est pas mal, mais c’est indispensable. » ”
“ Je n’y ai jamais vu qu’un mensonge, dans lequel le sentiment proprement dit est tellement embrouillé avec les questions d’attrait physique, de relations conjugales, de fortune, d’envie de se lier ou se délier les mains, qu’il était impossible de s’y reconnaître. Je veux parler de l’amour de la créature humaine pour les autres créatures ; de l’amour qui, selon le plus ou moins de vigueur de l’âme, se concentre sur un seul individu, se partage entre plusieurs ou s’épanche sur beaucoup ; de l’amour pour sa mère, son père, son frère, ses enfants, son camarade, son amie, son compatriote ”
“ Lorsque je pense maintenant à ce que j’éprouvais alors, je m’aperçois que ma seule minute de vrai chagrin a été cette minute d’inconscience. Avant et après l’enterrement, je ne cessai pas de pleurer et d’être triste ; mais j’ai honte de me rappeler cette tristesse, car elle était toujours mêlée d’un sentiment personnel : tantôt le désir de montrer que j’avais plus de chagrin que tous les autres ; tantôt la préoccupation de l’effet que je produisais ; tantôt une curiosité sans but, qui attachait mes yeux sur le bonnet de Mimi ou sur les visages des assistants. ”
“ Une seule bougie brûle dans le salon. Maman a dit qu’elle se chargeait de me réveiller. Elle se blottit dans le fauteuil où je dors, passe sa belle main fine dans mes cheveux, se penche à mon oreille et murmure de sa jolie voix que je connais si bien : « Lève-toi, ma petite âme ; il est temps d’aller se coucher. » Aucun regard indifférent ne la gêne : elle ne craint pas d’épancher sur moi toute sa tendresse et tout son amour. Je ne bouge pas ; mais je baise sa main encore plus fort. « Lève-toi, mon ange. » Elle met son autre main dans mon cou et me chatouille avec ses doigts effilés. ”
“ En rentrant, je venais d’ouvrir la bouche pour faire à Lioubotchka une magnifique grimace, lorsque mes yeux rencontrèrent un couvercle de cercueil, noir, appuyé contre le battant de la porte du perron. Je restai la bouche ouverte, figé dans ma grimace. « Votre grand’mère est morte ! » dit Saint-Jérôme, tout pâle, en s’avançant au-devant de nous. Tant que le corps de grand’mère fut dans la maison, j’éprouvai l’impression pénible que cause la peur de la mort. ”
“ Dans ces minutes, où la pensée ne contrôle plus chaque impulsion de la volonté et où les instincts matériels demeurent les seuls ressorts de la vie, je comprends l’enfant inexpérimenté qui, sans ombre d’hésitation ni de frayeur, avec un sourire de curiosité, allume et souffle le feu dans sa propre maison, où dorment ses frères, son père, sa mère, tous ceux qu’il aime tendrement. ”
“ Puis je me mets dans mon lit, le visage tourné du côté du jardin, je me protège de mon mieux contre les moustiques et les chauves-souris, je regarde le jardin, j’écoute les bruits de la nuit et je rêve d’amour et de bonheur. Alors tout prend pour moi un sens inusité : les vieux bouleaux, dont les rameaux chevelus resplendissent d’un côté sous le clair de lune et étendent de l’autre côté des ombres noires sur les arbustes et sur le chemin ; l’étang, dont l’éclat paisible, resplendissant, égal comme certains sons, va en croissant ”
“ Je me glissai dans la salle en évitant d’attirer l’attention et je jugeai indispensable de me promener de long en large, de l’air d’un homme absorbé qui ne s’aperçoit pas du tout qu’il arrive du monde. Quand les invitées furent à la moitié de la salle, je feignis de sortir tout à coup de ma rêverie, fis la révérence et expliquai que ma grand-mère était dans le salon. Mme Valakhine m’adressa un signe de tête bienveillant. Sa figure me plut beaucoup, parce que je lui trouvai une grande ressemblance avec sa fille Sonia. ”
“ Je trouve amusant d’avoir une maman toute petite. Je cligne encore plus les paupières, et elle diminue, diminue : elle devient pas plus grande que les petits garçons qu’on voit au fond des yeux des gens. Mais j’ai remué, et le charme est rompu. Je fais les petits yeux, je change de position, je me donne beaucoup de peine pour rappeler le charme : c’est en vain. Je me laisse glisser jusqu’à terre et vais tout doucement me coucher commodément dans un grand fauteuil. « Tu t’endors, mon petit Nicolas, me dit maman. Tu ferais mieux d’aller te coucher. — Je n’ai pas envie de dormir, maman. » ”
“ Tous les objets étaient très éclairés ; la chambre s’était égayée, un léger vent printanier agitait les feuillets de mon Algèbre et les cheveux de Kolia. Je m’approchai de la fenêtre, m’assis dessus, me penchai au-dessus de l’enclos et me mis à rêver. Un sentiment nouveau pour moi, violent et délicieux, pénétra dans mon âme. La terre humide, où paraissaient et là des herbes jaunies, aux pointes verdissantes ; les petits ruisseaux qui brillaient au soleil et entraînaient de petites mottes de terre et de petits morceaux de bois ”
“ Quand je me souviens de mon adolescence et, en particulier, de l’état d’esprit où je me trouvais en ce jour néfaste, je comprends très bien les crimes les plus atroces, commis sans but, sans intention de nuire, comme ça, par curiosité, par besoin inconscient d’action. Il y a des minutes où l’avenir apparaît à l’homme sous des couleurs si sombres que, de peur d’arrêter son regard sur cet avenir, l’esprit suspend totalement en lui-même l’exercice de la raison et s’efforce de se persuader qu’il n’y aura pas d’avenir et qu’il n’y a pas eu de passé. ”
“ Elle quitta la vie sans regret, ne craignit pas la mort et l’accueillit comme un bienfait. C’est une chose qu’on dit souvent, mais comme elle est rarement vraie ! Nathalie Savichna pouvait ne pas craindre la mort, car elle mourait dans une foi inébranlable et elle avait accompli la loi de l’Évangile : toute sa vie n’avait été qu’amour pur et désintéressé et que sacrifice de soi-même. ”
“ En conséquence, croyant la musique classique plus facile et, d’autre part, aimant à être original, je décidai tout d’un coup que j’aimais la musique allemande savante. Je me mis à me pâmer quand Lioubotchka jouait la sonate pathétique, laquelle, à parler franc, m’assommait depuis longtemps, et à jouer moi-même du Beethoven, que je prononçais Bétôv. Autant que je m’en souviens, à travers mes poses et tout ce gâchis, je n’étais pas sans avoir certaines dispositions. La musique me touchait souvent jusqu’aux larmes et je savais trouver sur le piano, sans musique, les airs qui me plaisaient. ”
“ Je ne regrettais pas grand’mère ; à peu près personne ne la regrettait sincèrement. La maison avait beau être pleine de visites en deuil, personne n’avait de chagrin, à l’exception d’un seul être, dont le désespoir violent me frappa plus que je ne saurais l’exprimer. Cet être, c’était Gacha, la femme de chambre. Elle alla s’enfermer dans le grenier et là, pleurant sans discontinuer, elle se maudissait, s’arrachait les cheveux et s’écriait, sans vouloir rien écouter, que la mort seule pouvait la consoler de la perte de sa chère maîtresse. ”
“ Cette idée ne nous venait pas, parce que nos absurdités étaient des absurdités intelligentes ; or la jeunesse aime l’esprit, elle y croit encore. À l’âge que nous avions alors, toutes les forces de l’âme sont dirigées vers le futur, et ce futur revêt des formes si variées, si vivantes et si enchanteresses, grâce à des espérances fondées non sur l’expérience, mais sur des rêves de bonheur, que le rêve suffit pour donner à la jeunesse le bonheur réel. ”
“ Dmitri disait que personne ne la comprenait et qu’elle lui faisait énormément de bien. Leur intimité continuait à affliger toute la famille. Un jour que Vareneka me parlait de ce penchant incompréhensible pour nous tous, elle me l’expliqua comme il suit. « Dmitri a de l’amour-propre. Il a trop d’orgueil. Avec toute son intelligence, il aime à être loué et admiré, à être partout le premier. Pauvre tante, dans l’innocence de son âme, est en admiration devant lui et n’a pas assez de tact pour le lui cacher. Il en résulte qu’elle le flatte, et c’est chez elle très sincère. » ”
“ Mon affection pour toi et pour les enfants finira-t-elle avec ma vie ? Cela ne se peut pas : mon cœur sent trop vivement, en ce moment même, pour croire que cet amour sans lequel je ne comprendrais pas la vie puisse jamais cesser d’être. Mon âme ne peut pas exister sans mon amour pour vous, et je sais qu’elle existera éternellement, ne fût-ce que parce qu’un sentiment pareil ne pourrait pas naître s’il devait jamais finir. ”
“ « Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda Volodia, qui entra en courant. Viens vite inviter une danseuse... on va commencer. — Volodia, dis-je en lui montrant ma main, dont deux doigts sortaient par le trou du gant sale, et en prenant une voix qui trahissait une situation désespérée : Volodia, tu n’as pas pensé à cela ! — À quoi ? fit-il impatiemment. Ah ! aux gants, ajouta-t-il avec la plus parfaite indifférence en regardant ma main. C’est vrai, nous n’en avons pas ; il faudra demander à grand’mère...... Qu’est-ce qu’elle va dire ? » ”
“ « Tout le monde me méprise et me méprisera toujours... Toutes les routes me sont fermées désormais : amitié, amour, honneurs..., tout est perdu pour moi !!! Pourquoi Volodia me faisait-il des signes que tout le monde voyait et qui ne pouvaient me servir à rien ? pourquoi cette affreuse princesse regardait-elle comme ça mes pieds ? pourquoi Sonia... elle est bien gentille, mais pourquoi souriait-elle ? pourquoi papa a-t-il rougi et m’a-t-il pris par le bras ? Est-ce qu’il aurait honte de moi ? Oh, c’est affreux ! Si petite maman était là, elle ne rougirait pas de son petit Nicolas !... » ”
“ De plus, le soleil du matin entrait joyeusement par la fenêtre et Volodia, devant sa cuvette, singeait Maria Ivanovna, la gouvernante de notre sœur, en riant de si bon cœur, que Kolia lui-même, la serviette sur l’épaule, le savon dans une main et le pot à l’eau dans l’autre, souriait en disant : « Voyons, Vladimir Petrovitch, veuillez vous laver. » Toute ma tristesse s’en alla. « Êtes-vous bientôt prêts ? » cria Karl Ivanovitch du fond de la classe. ”
