“ Il ne sert pas la tradition, il la plie à son caprice sans vouloir s’en détacher. C’est un type unique dans l’art, un type intermédiaire entre le xv c et le xvie siècle, entre le style primitif et le style renaissant. Faut-il s’étonner que ce génie souple et brillant ait tôt fait d’éclipser l’art sobre et consciencieux de Gentile ? Il est pourtant une chose que, pour autant que nous sachions, Giovanni ne possédait pas à l’égal de son frère : le talent de conter une légende. À ce point de vue, Carpaccio se révèle ”
Giovanni Battista Carpaccio
Définition et enjeux
Citations sur “Giovanni Battista Carpaccio”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ LA VIE DE SAINTE URSULE : LE PRINCE PREND CONGÉ DU ROI SON PÈRE. (Académie de Venise) d’ampleur sereine qui mêle à l’évocation le sens grave de la patrie. La Venise de l’étendard n’était qu’une apparition charmante mais voilée et lointaine ; à présent nous voici au cœur de la ville : Carpaccio a été chargé de peindre pour la confrérie de Saint-Jean l’Évangéliste un panneau dans la série de ceux qu’exécutent Gentil Bellin, Mansueti, Benedetto Diana et son maître Lazare Bastian. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Déjà, à Santa Maria dei Miracoli, Fietro Lombardo avait réuni, comme en un véritable manifeste, toutes les formules de son art et Carpaccio fut séduit sans doute, par cette architecture svelte, légère, d’une élégance un peu menue tout égayée de placages de marbres polychromes où se jouait une fantaisie de coloriste. Cependant, sur la place Saint-Marc et la Piazzetta, pour longtemps encore inachevées, se formaient lentement les traits par lesquels nous aimons à résumer Venise. Saint-Marc ajoutait à l’accumulation de ses trésors les marbres et les mosaïques de la chapelle Saint-Zénon ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Que les hasards de la composition entraînent Carpaccio en plein air ou lui imposent la description d’un intérieur, c’est le caractère vénitien qu’il cherche à exalter. Sans rien copier de la réalité, il lui emprunte des éléments qu’il combine en des compositions personnelles, et c’est ainsi que nous voyons le faite d’un palais s’orner d’un couronnement semblable à celui du palais ducal, que l’on aperçoit au bord d’un quai, la tour de l’Horloge. Que les colonnes de marbre du premier tableau des ambassadeurs évoquent saint Marc. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ L’esprit dans lequel Carpaccio a traité les sujets religieux donne à cette hypothèse la plus grande vraisemblance. Jamais légende, fût-elle miraculeuse ou mystique, ne l’a écarté de la réalité et ne lui a fait oublier complètement sa chère Venise. La Vierge, sainte Ursule, saint Jérôme ou saint Georges vécurent au milieu des hommes, parmi des paysages, dans les villes. Carpaccio voit leur vie se dérouler devant ses yeux. Il assiste aux scènes édifiantes que la tradition a conservées ; il ne s’arrête pas à leur beauté spirituelle ; il n’en scrute pas le sens profond. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Cependant l’artiste n’a pas renoncé à sa véracité et à ses digressions coutumières. Le couvent où il place saint Jérôme n’est pas un lieu vague et idéal, c’est l’hospice de Sainte-Catherine, siège de la Scuola, et l’église Saint-Jean-du-Temple qui en était voisine, Carpaccio les décrit avec la fidélité la plus précieuse et nous conserve des formes d’architecture médiévale : arcatures, balustres de bois, portiques : il copie les nombreuses images décoratives placées aux murs extérieurs de l’église, images dont les monuments vénitiens ne gardent plus aucune trace. ”
Auteur : Théodore de Wyzewa, Revue des Deux Mondes
“ Dans un coin d’atelier, à Venise, un gros livre à images assidûment feuilleté : il n’en a pas fallu davantage pour nous valoir la vision la plus « orientale » de l’Orient, peut-être, que la main d’un peintre ait jamais traduite. Mais l’air et la lumière, mais l’étrangeté de cette vision ? Évidemment Carpaccio les a pris dans son propre cœur, ou, si l’on veut, dans le cœur de Venise, incarné en lui. Ce goût du détail singulier, notamment, qui nous frappe dans ses peintures, c’est un des traits les plus « vénitiens » de son génie artistique. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Il sentait plastiquement que cette intimité avait une âme, que la lumière égale se répandant par de larges haies, que la discrétion du décor, murailles effacées, couleurs sobres, étaient au même titre que les banderoles roses dentelant le ciel, que les somptueux tapis persans, que la gamme éclatante des cortèges, une harmonie appropriée et significative. Telle on imagine la vie de Carpaccio à travers son œuvre, fraîche malgré les siècles, et pleine encore de l’élan juvénile qui l’anima. ”
Auteur : Théodore de Wyzewa, Revue des Deux Mondes
“ De sorte que Carpaccio n’a eu qu’à reproduire fidèlement ce qu’il avait sous les yeux pour recréer, dans ses tableaux, tout l’aspect et tout le coloris de cette vie, illuminée de la douce lumière sereine du ciel vénitien. Il a été vraiment, avec son pinceau, le chroniqueur le plus exact d’un peuple parvenu au plus haut degré de sa gloire ; et il y a maintes des merveilleuses cérémonies de son temps dont ses peintures nous gardent un souvenir infiniment plus précis, dans son éloquence, que celui qui se dégage, pour nous, des documens les plus explicites des archives vénitiennes. ”
John Ruskin,
La Bible d’Amiens
“ N’êtes-vous pas, quand vous contemplez cet heureux spectacle, mieux en état de comprendre quelle sorte d’hommes furent ceux qui mirent à l’abri du tumulte des guerres les doux coins de prairies qu’arrosent vos propres rivières descendues des montagnes, à Bolton et Fountains, Furnest et Tintern ? Mais, du saint lui-même, Carpaccio n’a que du bien à vous dire. Les moines vulgaires étaient, du moins, des créatures inoffensives, mais lui est une créature forte et bienfaisante. « Calme, devant le lion ! » ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Académie de Venise des instincts d’architecte et de géomètre, est parcimonieux d’épisodes, demande peu aux hasards heureux de la perspective aérienne. Ses toiles offrent plutôt des documents sincères qu’une représentation intégrale de la vie. La fantaisie, le sens pittoresque, le sentiment du plein air, toutes qualités que Carpaccio possède à un degré éminent, demeurent chez lui secondaires. Il n’a pas l’amour. Vasari avait conservé le souvenir confus de deux artistes, Lazare et Bastian, qu’il donnait comme disciples de Carpaccio. ”
Theodore Child, Les peintres de la jeunesse (1889)
“ Mais le génie de Carpaccio est, comme celui de tous les maîtres vénitiens, un génie de coloriste ; c'est par le jeu de la couleur et de la lumière que se font surtout remarquer ses compositions : et il a eu la gloire d'introduire dans l'art vénitien un coloris plus varié, plus éclatant que celui des Bellini. Deux peintres du xvie siècle, BASTIANI et MANSUETI, ont repris la manière de Carpaccio ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Une touche franche, précise, primesautière, qui pose le ton et le laisse, et dont la hardiesse surgit sous le voile des siècles, n’est-ce pas la définition et la louange d’un peintre moderne ? Souvent, en scrutant le mécanisme du pinceau, il nous a semblé deviner les éléments d’un art impressionniste. Tel Carpaccio nous apparait dans ses meilleures œuvres, car il fut très inégal, et, particularité décevante, on ne peut saisir chez lui ni évolution, ni progrès, tout au plus peut-on reconnaitre une intention religieuse plus accentuée vers la fin de sa carrière. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Par tous ces hasards, la Vie de sainte Ursule demeure, avant la génération triomphale des Titien et des Véronèse, l’exemple unique d’un ensemble décoratif conduit à bien par un artiste de Venise. Elle a donc privilégié des productions sans rivales. Il serait vain de la comparer aux œuvres du XVIe siècle vénitien, plus inutile encore de la rapprocher des pages florentines. Elle reste isolée dans notre mémoire et dans notre estime. Jamais Carpaccio ne retrouvera l’occasion de ces larges développements, jamais il n’aura plus à décrire tant de candeur et tant de grâce. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Le récit et les personnages demeurent imprégnés de Venise, les costumes sont à la mode du jour, les palais et les panoramas, sans être empruntés littéralement à la réalité, n’unissent les traits distinctifs de l’originalité vénitienne. Carpaccio, celles, n’apporte pas dans ces récits une grande onction, mais il ne faut point non plus l’accuser de frivolité. Ce n’est pas un enfant qu’étourdissent le mouvement et la couleur. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Enfin le cycle de saint Jérôme complète cette décoration,. La vie de l’évêque de Salone a été minutieusement contée par les hagiographes et, s’il en eut été besoin, Carpaccio aurait trouvé, dans Jacques de Voragine, des thèmes surabondants, mais tant d’artistes l’avaient précédé dans son panégyrique qu’il lui eût été difficile de ne pas suivre leurs traces. Lazare Bastian, dans une prédelle que l’on voit à la Brera, lui donnait un modèle direct. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Carpaccio fréquentait-il les coreligionnaires de Shylock, libres à Venise, mais que la République allait bientôt, en 1516, confiner dans un ghetto ? Par ailleurs, dans la Visitation, l’artiste précède, sans s’en douter, certes, et sans parti pris théorique, les préraphaélites et James Tissot, et entoure la Vierge et sainte Anne du cadre oriental (personnages, fabriques, animaux) le plus pur qu’il puisse imaginer. Hardiesse sans conséquence puisque inconsciente et qui passa inaperçue. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Les amis de Carpaccio savaient d’ailleurs qu’il apportait dans sa jouissance quelque chose de plus rare que la sensation même. Les ciels délicats, les étoffes précieuses, d’autres que lui en étaient épris, mais aucun — même Gentil Bellin — ne saisissait avec une telle intuition la parfaite correspondance des harmonies entre elles : l’accord d’une attitude et d’une draperie, d’un groupement et d’une architecture, des lumières discrètes ou vives, larges ou incisives et du caractère d’une scène. Aussi l’avaient-ils fait l’hôte de leur intimité. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ La grâce gauche de ces adolescents, la somptuosité de leurs vêtements, du harnachement de leurs bêtes, dont l’une a le poitrail orné d’un médaillon, les jeux maladroits de l’heure, tout compose un spectacle rare où l’on goûte, à travers le métier primitif, l’ardeur d’un plaisir délicat. Ce que ces artistes éprouvaient sans être capables de le traduire, Carpaccio allait bientôt l’exprimer, et l’on aime à penser qu’il fut leur émule avant de les dépasser. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ San Gimigniano, le Campo Santo de Pise, la chapelle du palais Riccardi ont occupé tour à tour, sans l’épuiser, l’activité de Benozzo Gozzoli ; Rome a été hospitalière aux Florentins et Ghirlandajo comme Botticelli ont travaillé à la Sixtine. Fra Angelico dans les appartements du Vatican. Pinturicchio y décorait les appartements des Borgia, il allait entreprendre à la libreria de Sienne la biographie d’Eneas-Sylvius Piccolomini, dans ces années mêmes où Carpaccio élaborait la vie de sainte Ursule. Bien près de Venise, Padoue, qui avait accueilli jadis Giotto et Altichieri, Cliché Alinari. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Les musiciens sont réunis sur une estrade recouverte d’un merveilleux tapis persan. Ils font beaucoup de bruit, c’est-à-dire, en transposant, qu’ils sont une tache intense : couleur et lumière, ces gaillards à la grande barbe et au bonnet de mouton rouge vif. Ce groupe éclatant est enlevé de verve avec une bonne humeur évidente. Des fonds harmonieux, fabriques et collines, ont une luminosité légère sur laquelle s’appuient les chaudes vibrations du premier plan. Que si l’on veut savoir ce qui advint à saint Georges après ce brillant exploit, on l’apprendra de Carpaccio lui-même. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Viltore Scarpazza ou Carpaccio a vécu à Venise aux confins du xvie siècle. Il reçut de sa cité les dons les plus précieux et les plus particuliers que celle-ci pût donner à un peintre. Il l’aima profondément et lui dut tout son génie. Avant Titien, Tintoret et Véronèse, avec plus de verve que Gentil Bellin, il a dit la splendeur vénitienne, et il exerce aujourd’hui sur nos esprits jaloux de simplicité et de fraîcheur une attraction unique parce qu’il a, dans la jeunesse de l’art, chanté avec un bonheur infini la plus triomphante Venise. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Une telle conception aurait, de tout point, convenu au génie de Gentil Bellin ; mais Carpaccio ne gagne rien à se guinder ; il n’atteint pas la grandeur qu’il a poursuivie ; sa composition est mesquine et grêle. Le groupe capital est manqué : le geste de saint Georges — faut-il s’en étonner ? — est gauche et équivoque ; sa figure est insignifiante. Le monstre a perdu son ampleur ; il n’est plus qu’un grand lézard ; ses ailes contractées, son corps mou sont privés de la riche gamme de couleurs qu’ils avaient au combat ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Le cycle de sainte Ursule est la plus connue et la seule populaire des œuvres de Carpaccio, et cette popularité se justifie par la place réelle qu’il occupe dans l’ensemhle de sa production. Mais, il convient aussi de l’ajouter, l’artiste a bénéficié des circonstances les plus favorables. S’il eût peint à Florence, on pourrait lui opposer mainte entreprise semblable à la sienne. La Toscane, au xve siècle, a fourni à ses peintres de multiples occasions de développer leur pensée sur des champs aussi ou plus importants. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Par contre, la communion de la sainte et de ses compagnes à Rome lui offre un thème où son âme s’épanche et que Carpaccio n’a pas aperçu, sur lequel, d’ailleurs, il se serait trainé. S’il est permis de s’arrêter à un détail minuscule, nous avons dit, tout à l’heure, le soin avec lequel Carpaccio avait varié les costumes et les atours de sainte Ursule : Memlinc la représente toujours vêtue de la même jupe et de la même tunique. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Carpaccio n’ignore aucun des raffinements de la mode, il en suit les variations avec une verve incomparable. On sent qu’il dispense dans ces descriptions une sorte de ravissement naïf. Sainte Ursule se présente à nous dans une robe droite d’un beau vert changeant sur laquelle est jetée en biais une large draperie rouge ; une longue chaîne descend de son cou : ses manches laissent échapper un double crevé blanc ; ailleurs, un merveilleux brocart d’or l’habille en plis raides ; elle a des poignets de velours et une étoffe plus souple amollit par ses fronces l’inflexion du coude. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ Carpaccio vit à Venise se succéder les ambassades. La ville les comblait de dons, les fêtait par des processions, des bals, des joutes, des régates, jalouse de porter au loin le renom de sa magnificence. ”
Gabrielle Rosenthal, Carpaccio
“ PRÉSENTATION DE LA VIERGE AU TEMPLE (Dessin) . (Musée des Offices à Florence) Sans interroger ces travaux, combien d’observations se dégageraient de l’analyse des œuvres mêmes. Il faudrait montrer Carpaccio maître des difficultés les plus ardues de la perspective, moins préoccupé que Gentil Bellin des symétrie et de convention, emporté par le spectacle de la vie, et amené par là à plus de souplesse et de spontanéité. Le déplacement presque constant du point de fuite à droite ou à gauche écarte toute harmonie compassée. ”
Auteur : Théodore de Wyzewa, Revue des Deux Mondes
“ Or il a suffi à Ludwig d’interroger les archives vénitiennes pour découvrir que Bastiani avait, déjà, un atelier à la date du 5 avril 1449, c’est-à-dire quand Carpaccio n’était pas encore né. Et une étude plus attentive de l’œuvre des deux peintres lui a révélé, en outre, de la façon la plus manifeste, que c’est, au contraire, Carpaccio, plus jeune de vingt ans, qui a été l’élève de Lazzaro Bastiani. Le jeune peintre a même commencé par imiter absolument le style de son maître ”
“ Chose curieuse, cette faculté bellinesque de « pourtraire » une ville, dont hérita Carpaccio, survécut aux pires décadences de l’école vénitienne et se reflète, jusqu’au xviiie siècle dans les œuvres de Guardi et de Canaletto. La deuxième toile destinée à la décoration de la Scuola di San Giovanni Evangelista, datée de 1500, devait être placée en pleine lumière, sur le mur en face des fenêtre » (p. 53) . C’est, essentiellement, la vue d’un canal vénitien bordé de palais. Le quai et le pont, au deuxième plan, sont encombrés d’une foule compacte. ”
