“ Pourtant, au premier regard jeté sur l’œuvre de madame de Noailles, on reconnaît un tempérament d’une spontanéité immédiate et expansive, qui semble se dépenser tout entier dans le moindre vers, mais pour se reformer aussitôt, parfaitement identique à lui-même. Il est difficile de supposer que ce tempérament doive se modifier dans son essence, s’échapper un jour dans quelque direction inattendue. Le talent de madame de Noailles s’est agrandi déjà ; tout porte à prévoir qu’il peut s’agrandir encore, mais par une répétition éternellement enrichie d’elle-même. ”
Madame de Noailles
Définition et enjeux
Citations sur “Madame de Noailles”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Il faut le dire: l'art de Madame de Noailles n'est pas égal à son génie; il pèche par défaut, par excès et par artifice.Le défaut est de la pensée. Non pas que nous estimions avec certains que l'intelligence de Madame de Noailles soit inférieure à sa sensibilité, et de nombreuses pages de la Nouvelle Espérance surtout témoignent surabondamment du contraire, mais trop souvent cette intelligence fonctionne à côté de cette sensibilité, sans s'y mêler suffisamment. ”
Marie Lenéru, préface de Madame de Noailles, La Paix ; pièce en 4 actes
“ Cher esprit plein d’amour, il m’est dur de vous quitter ; je m’arrache à vous tristement en terminant cette tendre lettre, mais c’est vous qui allez parler et que l’on veut écouter ; laissez rêver de vous, dans sa juste modestie qui vous contemple, celle dont vous avez dit un jour, mue par la divine erreur de la bienveillante curiosité : « J’ai vu enfin Madame de Noailles, — bien moins effrayante que je ne le craignais ! » ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Ce que nous demandions au poète d'aujourd'hui et de demain, et ce que nous offre Madame de Noailles, c'est un chant lancé comme un cri, par une nécessité irrésistible, aux approches d'un doute qui envahit tout, d'une critique et d'une analyse qui blessent incessamment la légende, d'un utile qui menace le beau. Ce qu'elle nous apporte dans sa fine corbeille, tressée selon la tradition pure, c'est la révolte de jeunesse et de reviviscence, l'immortelle candeur irritée devant les tourments de ce monde, l'immortelle allégresse du désir... ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Isolé d'ailleurs de la vie, il ne sait ou ne veut pas se mettre en quête d'elle, et si parfois il la rencontre, il ne s'en rend point le maître, ignorant du rude effort qu'il y faut. Or de ce double péril Madame de Noailles a été préservée par la sincérité entière, irréductible de sa nature et par sa prodigieuse perméabilité à toutes les émotions. Sincérité, candeur, spontanéité, naïveté, ingénuité, autant de mots qui d'eux-mêmes, qu'on la lise ou l'écoute, vous viennent aux lèvres. ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Et penchons-nous sur la rêverie de Sabine de Fontenay,—cette héroïne de la Nouvelle Espérance où Madame de Noailles a tant mis d'elle—tandis qu'elle écoute chanter son cousin Jérôme: «Ah! la musique, la musique! l'homme et la femme si misérables, l'amour si impossible, tout si triste et si bas autour d'eux, et la musique qui leur fait en rêve ces corps de lumière, ces bouches de larmes et de suavité, ces regards plus déchiffrés et plus adhérents que les mains autour des cous renversés... Mon Dieu! pensait-elle, comme cela fait mal et pourquoi toujours cette vague attente du baiser?» ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ On peut cueillir çà et là dans les romans de Madame de Noailles de fines ou fortes indications de psychologie féminine. La femme y apparaît toujours incomplète, insatisfaite, penchante, achevée seulement par les caresses des hommes, mais courbée sous tout l'univers, esclave qui se fait une volupté de sa servitude. Osant enfin être elle-même, elle dévoile hardiment que toute sa vie intérieure est à base de sensualité et que tout ce qui émeut pareillement sa sensualité est pour elle une seule et même chose. ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Sans doute le lyrisme de Lamartine, de Musset ou même de Hugo est un lyrisme purement personnel. Mais si le poète se chante lui-même, il ne chante pas pour lui seul. Le poème, sorti d'un homme, vaut pour tous les hommes... Le rêve romantique, le chant romantique, même en ce qu'ils eurent de plus spécial ou de plus neuf, furent le rêve et le chant communs d'un moment de l'humanité... Rien de pareil chez Madame de Noailles. Sa poésie sort d'elle-même et retombe en elle, comme l'élan du jet d'eau dans le bassin. ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Plus peut-être qu'il n'eut fallu parfois pour son repos, Madame de Noailles a le courage d'elle-même et de toute elle-même. Quant à sa sensibilité, 14 en fut-il jamais de plus aisément blessable, de plus continûment frémissante? Je l'ai vue s'émouvoir jusqu'aux larmes à la soudaine évocation d'un chagrin vieux de vingt ans. Sensible, comme Sabine «jusqu'au trouble de l'esprit et jusqu'au malaise physique», Madame de Noailles ignore la paix et le repos des nerfs, sinon du cœur:Je suis l'être que tout enivre et tout afflige... ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ L'excès que nous trouvons chez Madame de Noailles est un excès de sensations et d'images sous lequel parfois disparaît, ou plie à se rompre, le fil ténu de la pensée. Le poète, au lieu de creuser en profondeur, dans le monde de la vie intérieure, s'étend en largeur, se répand dans le vaste univers. ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Ce que Madame de Noailles apporte de nouveau, et par quoi elle se manifeste bien de ce temps 17 où Baudelaire et les naturalistes ont joint leurs influences à celle des grands Romantiques, c'est une sensualité inépuisable, unie à une extrême précision descriptive. Elle jouit et souffre de la nature par tous les sens, par le goût surtout, l'odorat et la vue, et par cette sensibilité générale et profonde, particulièrement abondante chez la femme, jusqu'à former comme un sixième sens, à la faveur duquel les sensations des autres se mêlent, se confondent et se multiplient. ”
Anna de Noailles,
La Nouvelle Espérance
“ La lumière des bougies sur sa figure et ses mains le faisait irréel, illuminé comme Noël et Pâques... Le cœur de madame de Fontenay mourait d’émotion. Elle eut tout d’un coup le plus fort attendrissement de sa vie, une envie infinie de caresser de ses deux mains toute la tête pâle, de dire à ce garçon : « Mon amour, mon enfant, venez ; vivez dans mes bras, dans mes cheveux, dans mes larmes... » ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Pour un homme, et plus encore pour une femme qui se voue à l'art, il est trop clair qu'un grand nom, une belle fortune présentent des avantages pratiques inappréciables. Encore ne vont-ils point sans quelque inconvénient. La part qui est due à la mode dans un succès s'épuise vite: le dernier livre de vers de Madame de Noailles, les Eblouissements, ne semble pas avoir reçu, au moins dans la presse, un accueil aussi chaud que le Cœur innombrable et l'Ombre des Jours, et pourtant il leur est aussi supérieur que l'est la Nouvelle Espérance au Visage et à la Domination. ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Ils différencient Madame de Noailles non seulement des naturalistes qui décrivent la nature comme une réalité étrangère, mais d'un Chateaubriand, d'un Hugo, que la nature émeut certes profondément, mais qui devant elle n'en restent pas moins, si l'on peut dire, intérieurs à eux-mêmes. ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Mais la société d'élection de Madame de Noailles, ce sont les héros; la dernière et très belle pièce des Eblouissements leur est dédiée. L'héroïsme devait tenter Madame de Noailles, étant l'état le plus élevé où atteignent les âmes qui unissent à une extrême générosité un vif sentiment d'elles-mêmes. ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ On le voit, l'attitude du poète en face de la nature correspond assez exactement, sauf quelque excès de sensualité peut-être, à l'image que nous pouvons nous former du Paganisme exalté des Mystères. Ce n'est pas la Grèce de la tradition universitaire, mais c'est une Grèce authentique. Une fois encore, par l'élan seul de son génie, Madame de Noailles renoue la chaîne interrompue de ses origines. 25 Cependant, cette sensibilité si merveilleusement abondante, le seul amour de la nature suffira-t-il à l'absorber? Une âme moderne peut-elle se reposer dans le pur naturalisme? ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ La poésie moderne, substituant dans une large mesure à la logique de la raison la logique des sentiments, se rend par là plus souple et plus libre, et capable d'occuper dans l'âme des espaces, de couler dans des retraites que lui eût interdits une forme plus rigide. Nous ne voyons guère de poète contemporain qui possède au même degré que Madame de Noailles le don d'approprier étroitement ses rythmes aux mouvements de sa vie intérieure, de les couler en quelque sorte instantanément sur la courbe même de ses sensations, de ses sentiments et de ses pensées. ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Tout ce poème à Lamartine est courageux, pathétique, abondant en beautés. Est-il beau dans le sens absolu du terme? Là-dessus on peut discuter. Mais là où n'est pas la vérité peut-il y avoir beauté parfaite? Le plus somptueux manteau perd de sa splendeur, jeté sur une ossature insuffisante.Les romans de Madame de Noailles doivent être considérés, sauf certaines réserves que nous indiquerons, comme un complément de son œuvre lyrique. Ce point de vue, en même temps qu'il nous inquiète sur la légitimité d'un genre un peu hybride, nous rassure sur le plaisir qu'en l'espèce nous y prenons. ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Nous avons parcouru déjà chez Madame de Noailles quelques-uns de ces sens du mot amour; nous y trouvons la plupart des autres. Et d'abord il y a en elle une immense pitié de la souffrance et de la misère humaines qui l'eût sans doute dévoyée vers l'humanitarisme, si l'influence de Barrès ne l'en eût heureusement détournée; je dis heureusement, car dans l'ordre de l'activité morale l'amour n'est rien sans le renoncement, le don de tout l'être, et c'est sans doute le vice profond de l'humanitarisme philanthropique de méconnaître cette vérité de principe ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Le miracle c'est que, si contraire à l'idée ou à l'idéal, sans doute un peu artificiels, que l'homme conçoit 31 volontiers de l'amour féminin, l'amour chez l'héroïne de Madame de Noailles n'en garde pas moins une entière noblesse: il la doit avant tout à son courage, à l'élan sans restriction ni réserve qui le jette vers la douleur. ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ L'enfance de Madame de Noailles s'est partagée entre Paris où elle est née et la Haute-Savoie où la princesse de Brancovan passe plusieurs mois chaque année en son château d'Amphion, sur les bords du lac de Genève. ”
Edmond de Goncourt,
La Duchesse de Châteauroux et ses soeurs
(1879)
“ Les Noailles avaient la vertu, l'esprit d'être fidèles à leurs amis. Ils donnèrent l'hospitalité à la favorite sans abri, et qui n'aurait su, sans leur amitié, échapper aux mauvais traitements de son mari, peut-être où coucher ! Madame de Mailly avait au chevet de son lit la maréchale de Noailles tout le temps de sa première douleur. Ce fut d'abord un désespoir affreux, une crise de sanglots et d'étouffements, une espèce de délire dans lequel la malheureuse femme appelait à grands cris Louis XV (3) . Le curé de Saint-Sulpice ne pouvait calmer la malade. ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Sans doute il échappe à l'ennui des purs descriptifs, et il serait aussi injuste qu'inexact de lui appliquer ce principe, vérifié par l'histoire de tous les arts, que la nature envahit les domaines désertés par l'âme: il n'est pas d'aspect de la nature qu'il transporte dans son œuvre sans l'élaborer, sans y mêler de sa substance. Cependant il ne peut éviter toujours la monotonie, ni encore une fois l'artifice. Une énumération n'a d'autre raison de s'arrêter que le bon plaisir de celui qui énumère; Madame de Noailles ne nous fait-elle pas quelquefois attendre un peu son bon plaisir? ”
Anna de Noailles,
La Domination
(1905)
“ Il eût voulu bondir ou s'anéantir, est, retrouvant par hasard sous sa main la lettre de madame Maille, il l'éloigna. Sa maîtresse ne lui apparaissait plus que comme une victime étrangère, comme une petite forme humaine qui s'en va de son côté, toute seule dans la vie, selon -la loi de tout destin, comme une buée d'automne qui meurt autour de nos pieds. ”
Paul de Noailles,
Saint-Cyr : histoire de la Maison royale de Saint-Louis établie à Saint-Cyr pour l'éducation des…
(1843)
“ Madame de Main tenon allait à Noisy presque tous les jours ; elle visitait les classes, l'infirmerie, la cuisine, mangeait au réfectoire, veillait à tout, et entrait dans tous les détails, comme elle fit toujours depuis à Saint-Cyr. Lorsque quelqu'une des élèves était malade, elle amenait les médecins de la cour, ou établissait la malade chez elle, à Versailles, pour qu'elle fût mieux soignée; elle montrait enfin tout le zèle d'une vraie supérieure, et toute la vigilance, toute la bonté d'une mère. ”
Victoire de France, Mesdames de France, filles de Louis XV, par Édouad de Barthélemy (1870)
“ Elle avait rallié autour d'elle les comtesses d'Artois et de Provence, envieuses du rôle brillant et généreux, de l'influence, de la popularité, de la beauté de leur belle-soeur : les Richelieu, les d'Aiguillon, lés Rohan, tous les amis du règne précédent, la duchesse de Noailles, l'ancienne dame d'honneur de la Dauphine, madame l'Étiquette, comme on l'appelait, bien faite par conséquent pour plaire à Madame Adélaïde ; madame de Marsan, l'ancienne gouvernante des filles de Louis XV, que Marie-Antoinette s'était aliénée comme madame de Noailles par d'innocentes plaisanteries ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Madame de Noailles l'a elle-même finement noté, chez Musset, et on peut étendre cette observation à tous les artistes de son époque, le désespoir est sans âcreté, et le bonheur sans ironie. Or c'est l'inévitable effet d'une 11 telle philosophie, avec ses négations brutales, et le divorce radical qu'elle accuse entre nos aspirations et la réalité, d'introduire dans la sensibilité un principe, soit d'âcreté, soit d'ironie. ”
Anna de Noailles,
La Nouvelle Espérance
“ Alors, comme Sabine reconduisait jusqu’au vestibule madame d’Aumont, elle donna à Jérôme, à voix basse et rapide, avec une brusque décision, un sentiment de nécessité inexorable, l’ordre de rester au salon et de l’attendre. La maison étant vide et silencieuse, Sabine rentra dans ce salon où Jérôme l’attendait. On y respirait encore la chaleur passionnée d’une soirée de musique. Les lumières des bougies, battues par le vent venu des fenêtres ouvertes, clignaient et pliaient. Les touffes de roses parfumaient lourdement. ”
Jean-Jacques Ampère,
Mélanges d'histoire littéraire et de littérature…
(1867)
“ On aperçoit, dans le lointain, un grand oncle qui avait été page de Louis XIV, « et en conservait l'immense souvenir d'avoir brûlé la perruque du grand roi avec un flambeau. » La société du dix-huitième siècle apparaît ici sous un jour quelquefois nouveau, parce qu'il est toujours vrai. Dans ce siècle, où l'on est porté à ne voir qu'égoïsme et sécheresse, madame de Noailles nous montre une habitude d'exaltation sincère, de généreux enthousiasme qui s'égarait parfois dans ses objets, mais que, peut-être, nous avons trop perdue ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Mais la poète s'est trompé; comme il n'y a aucune raison de supposer que le sol de la 52 Grèce ou l'exaucement de ses désirs lui seront réellement mortels, l'hypothèse de sa mort ne peut apparaître que comme une gentillesse de conversation, déplacée en cette fin d'un grave et émouvant débat. La grande idée de la mort ne saurait être employée comme finale à tout faire... Et d'ailleurs il n'entre pas un instant dans notre pensée de suspecter la sincérité de Madame de Noailles, mais la sincérité elle-même a besoin d'art. ”
René Gillouin,
La Comtesse Mathieu de Noailles
“ Il n'y a rien de plus artificiel que la transition du second au troisième:Pourtant, Soleil, ayant oublié tout cela... [81] Une des plus belles pièces des Eblouissements, 51 Paganisme, dans sa première partie développe le conflit entre les deux âmes romantique et classique de Madame de Noailles, et, malgré une certaine surcharge d'images, le développement est conduit d'une belle et ferme allure; la seconde partie célèbre la victoire définitive de l'âme classique; le poète se tourne avec amour vers la Grèce sa véritable patrie:Je viendrai, mes deux mains tenant la double flûte... ”
