“ Frère ! frère ! ta sœur t’en conjure, renonce à ta vengeance. Tu es puissant, je le sais ; tu peux, par ta magie, me forcer, pauvre créature, à venir à tes pieds, comme le serpent attire à lui l’oiseau tremblant qu’il fascine. Aie pitié !... aie pitié de cette pauvre créature ! Si tu savais ce qu’elle souffre... tu me comprends... aie pitié d’elle ! Tiens ! ajoute la sorcière, cédant à toute la puissance de son amour maternel, et songeant véritablement à sauver Hercule, dans l’espoir de délivrer Jaguarette, je le vois, on ne peut te tromper ; tu as un regard d’aigle, tu lis dans les cœurs. ”
Résumé
Publié en 1831, Atar-Gull d’Eugène Sue est un roman maritime qui dénonce la traite négrière à travers les destins entrelacés du capitaine Benoît, du cruel Brulard et de l’esclave vengeur Atar-Gull.
L’œuvre mêle aventure, satire sociale et récit de vengeance, révélant l’hypocrisie des marchands d’hommes et la souffrance des esclaves. À travers les crimes et les découvertes, Sue critique sans ménagement les maillons de la chaîne esclavagiste, tout en explorant la complexité des rapports de pouvoir et de haine.
Citations de Atar-Gull (Eugène Sue)
“ Herman regarda Pierre Herbin avec crainte. — Colonel ! reprit Herbin avec une sorte de dignité, c’est à moi de réparer une partie du mal que j’ai fait... Jacques Butler, dit-il d’une voix éclatante, tu es un infâme... Les larmes de la plus vertueuse, de la plus malheureuse des femmes, ne t’ont pas touché... Le plus loyal des hommes s’est, par dévouement pour elle, abaissé jusqu’à te prier, jusqu’à donner devant toi sa parole qu’elle était pour lui une sœur... Tu n’as pas eu pitié de la rougeur, de la honte de cet homme... Ta vengeance n’a plus même le hideux prétexte de la jalousie... ”
“ À propos de gyn, capitaine... Mais voyez donc quel calme, quel beau temps ! ça réjouit le cœur. À propos de gyn, on dit, et j’en suis sûr, qu’il n’y a rien de bon pour la santé comme de faire bouillir dans du tafia une pomme de pin piquée d’une douzaine de piments enragés, et gros comme le poing de poivre de Cayenne ; on mêle ça avec le rhum ou le genièvre, et mordieu, capitaine, c’est à regretter de n’avoir pas le gosier large, large comme une manche à vent, pour s’en abreuver à flots. — Bigre, ça doit gratter un peu, — dit Benoît en hochant la tête. ”
“ Me pardonnes-tu, dis?—Non, non... tu mourras palpitant sous mes baisers—dit-elle en bondissant comme une jeune panthère, et lui mordant les lèvres avec une amoureuse frénésie....—Oh! viens, viens—dit-il, et l'on entendit crier les anneaux d'or des rideaux soyeux de l'alcôve....—Mais, mille millions de tonnerres de diable—hurlait le Malais à la porte de la dunette, qu'il ébranlait de toutes ses forces—il est donc mort... capitaine... c'est la goëlette qui est à poupe, et maître le Borgne qui dit que nous sommes chassés... capitaine... capitaine! ”
“ Je suis fabricant de veuves et d’orphelins, c’est aussi ma partie. — Capitaine, — reprit le commandant de la Catherine, avec des larmes dans la voix... — Dieu me punit du métier que je fais, mais il est témoin que c’est avec humanité que j’ai exercé... et puis, capitaine, oh ! capitaine, j’ai une femme et un enfant... qui n’ont que moi... prenez tout... mais, par grâce, laissez-moi la vie... oh ! la vie ! que je revoie mon enfant — Voyez-vous le volage ! tout à l’heure il voulait la mort ! arrange-toi donc... — Oh ! grâce... pour mon équipage et pour moi ! c’est une cruauté inutile. ”
“ Et encore cette vengeance n’était motivée que par la brutalité de Brulart et la rage de se voir esclave ; mais à quel degré d’intensité arriva-t-elle, mon Dieu ! quand il sut ce que vous allez savoir. Entraîné dans une course rapide, ce malheureux bondissait çà et là comme pour s’échapper à lui-même... En vain l’air pur et embaumé, la douce solitude de la nuit venaient rafraîchir ses sens. Toujours courant, il arriva près d’une savane déserte, que la lune couvrait d’une nappe de pâle lumière. Au milieu s’élevait un gibet. Après le gibet était accroché un noir, c’était le vieux Job. ”
“ « Il a l’air d’une fille, et pourtant si jeune, si joli, tout cet équipage de vieux matelots qu’il a conduit au feu, tremblait à sa voix... comme je tremble moi-même, — pensa-t-elle en rougissant. — Madame... est-ce que j’aurai le bonheur de rester longtemps ici ? — Jusqu’à ce que votre guérison soit complète, mon enfant... — Ah ! » dit-il... en fixant des yeux ravis sur la belle et voluptueuse figure de sa protectrice... mais peu à peu il pâlit... et perdit connaissance. Cet espoir de bonheur était au-dessus de ses forces. ”
“ Et, à travers le feu, les balles et la mitraille, l’aspirant s’élançait une hache au poing ; à sa voix, l’équipage se rallie, les rangs se serrent, et l’ennemi abandonne l’avant du navire sur lequel il débordait... Le capitaine du brick... mort, — le second, mort, — l’équipage, mort ; — il ne restait que lui, le jeune enfant, et quelques matelots d’élite. Il mit le pied sur le bâtiment ennemi... On se presse, on se heurte, on écrase les mourants, le sang coule, le canon vomit la mitraille, l’aspirant lui-même tombe au pied du grand mât de la corvette anglaise... ”
“ Au lieu que l'opium! tenez... voyez ce Brulart! si vous saviez ce qu'il rêve.C'est un homme étrange que cet homme! Féroce et crapuleux, c'est à force de vices et de crimes qu'il a pris un impérieux et irrésistible ascendant sur une tourbe d'êtres dégradés et infâmes; jamais une pensée noble ou consolante; on dirait que c'est en riant, d'un rire satanique, qu'il creuse dans la fange pour voir jusqu'à quel point d'ignominie peut aller la dégradation humaine.Cette vie, c'est sa vie apparente de chaque jour, sa vie physique, sa vie de brigand, de négrier, de pirate, d'assassin... ”
“ Herman Forster !... et voyez comme tout se tient ! Herman Forster, à son tour, peut choisir entre deux femmes : l’une, belle, vertueuse, dévouée, grande dame qui l’adore ; l’autre, petite malheureuse, au minois chiffonné, à l’œil libertin, à la conduite perdue... Que fait-il ? Il épouse la grande dame parce qu’elle est riche ; mais c’est le minois chiffonné qu’il aime à la rage !... Enfin, dis... est-ce vrai ? — Vous êtes un grand philosophe, Pierre Herbin ; mais vous ne dites là rien de nouveau... il en est ainsi depuis que le monde est monde : la faute en est à la nature. ”
“ Elle n’avait pas d’amie intime, elle haïssait les confidences. Le véritable amour vit de lui, pour lui et par lui. Elle ne parlait donc de ses projets à personne, attendant avec calme le moment d’agir. Le lendemain de l’incarcération de Boisseau par Herman et par Pierre Herbin, madame de Bracciano vit entrer chez elle, d’assez bonne heure, la princesse de Montlaur. Celle-ci n’avait pas le moindre soupçon de l’amour de Jeanne pour Herman. Sûre de la solidité des principes de sa nièce, elle blâmait seulement chez elle un excès de pitié qu’elle trouvait mal placée sur cet étranger. ”
“ Les sorts des visages pâles, si puissants qu’ils soient, ne mettront jamais ce féroce enchanteur à l’abri du poison du serpent sacré, lorsque Wannakoë aura bu ma haine avec mon sang. Jaguarette sourit tristement, et dit : — Si l’Européen est un enchanteur, ses yeux bleus, son regard tendre, sa douce voix, son courage et sa bonté sont ses philtres... Ô ma mère ! Avant d’arriver jusqu’à lui le serpent Wannakoë m’entourera le col et les bras de ses froids anneaux, ses dents empoisonnées déchireront mon sein. — Jamais une fille des Piannakotaws n’a aimé un Européen !... ”
“ C’est qu’aussi tu l’aimes tant, ta digne femme ! Pour elle, tu braves des dangers sans nombre ; pour elle, capitaine Benoît, tu te voues corps et âme à un métier atroce, tu passes pour un brigand, pour un ignoble vendeur de chair humaine, toi... toi, dont l’âme est si naïve et si pure ! Tu devras rendre, il est vrai, un bien effrayant compte devant Dieu !... mais tu auras au moins procuré à Catherine une douce et paresseuse existence. ”
“ Le Parisien, au lieu de se joindre à la multitude, fit un affreux blasphème; car la procession lui barrait le passage, et il tremblait de perdre de vue son Andalouse à l'œil si noir.La populace se découvrit au premier cri de la crécelle d'un moine blanc qui ouvrait la marche.Le Parisien garda son chapeau, se dressa sur la pointe des pieds, tendit le cou, mit sa main en abat-jour, et ne vit rien, ni mante noire, ni œillet bleu et blanc placé sur le côté d'une grosse touffe de cheveux d'ébène. ”
“ Voyez ce brick, il glisse bien timidement sur la mer des Tropiques, car c’est à peine si cette brise légère et folle peut gonfler ses larges voiles grises. Écoutez le murmure sourd et mélancolique de l’Océan ; on dirait le bruit confus d’une grande cité qui s’éveille ; voyez comme les vagues se soulèvent à de longs intervalles et déroulent avec calme leurs immenses anneaux ; quelquefois une mousse blanche et frémissante jaillit du sommet diaphane des deux lames qui se rencontrent, se heurtent, s’élèvent ensemble et retombent en poussière humide après un léger choc. ”
“ Le cœur de Jeanne battait à se rompre : elle avait sur les lèvres le mot fatal de divorce ; l’entretien en était arrivé à ce point qu’elle ne pouvait hésiter davantage ; elle répondit d’une voix émue : — L’intimité... la vie intérieure dont vous parlez, monsieur... est désormais impossible entre nous. — Impossible... madame ? — Oui, monsieur. Pour vivre ainsi dans l’isolement et dans la retraite, il faut se trouver liés l’un à l’autre par de grands rapports de caractère, d’âge, d’esprit, d’habitudes... — Ah çà ! madame, parlez-vous sérieusement ? Suis-je ou non votre mari ? ”
“ Avant le départ, tous n’avaient pas été murmurer une humble prière à la bonne Vierge qui protège les marins, et puis offrir naïvement sur son autel une modeste couronne de pâquerettes des bois. Et lorsque le soleil, disparaissant le soir sous un immense dais de pourpre et d’or, semblait changer la mer en un océan de feu, et inondait encore le brick d’une clarté flamboyante, certes, bien peu allaient d’habitude se prosterner sur le pont et unir leurs voix reconnaissantes en un religieux cantique, dont les touchantes paroles se mêlaient aux majestueuses et sublimes harmonies de la nature. ”
“ Mon frère m’entend-il ? — Il faudrait être sourd ou dormir comme Pipper, qui ronfle comme un canon ; mais pourquoi diable dites-vous qu’il faut nous aimer ?... Ventrebleu ! corbleu ! je ne me sens pas du tout disposé à vous aimer, la belle aux yeux doux. Eh ! eh ! eh ! dit Hercule en riant d’un air capable. La magicienne dissimula la colère que lui inspirait la dédaigneuse insouciance d’Hercule, et reprit à voix basse : — Pourquoi le Lion superbe ne parle-t-il pas en frère à celle qui lui parle en sœur ? Ne devons-nous pas nous entendre ? La lune qu’il interroge pour les maléfices... ”
“ « Surville !... s’est-il écrié, Surville, que je traitais comme mon fils... que j’ai comblé, lui que je croyais un homme d’honneur par excellence, jouer un rôle si odieux... Abuser de sa parenté pour porter le trouble dans une union formée par mes soins ; c’est indigne... Me manquer à ce point... quand, à cette heure encore, je lui donne la plus grande marque de confiance qu’on puisse donner à un homme. » — Mais c’est infâme ! s’écria Jeanne. Raoul est innocent de ce qu’on lui reproche ! — Eh ! sans doute, mon enfant ; c’est ce que je me suis hâtée de dire, d’affirmer à l’empereur. ”
“ Pierre... vous abusez cruellement des obligations que je vous ai, dit Herman d’un ton sérieux et véritablement pénétré. Pierre Herbin se croisa les bras et s’écria : — Mais c’est superbe, ma parole d’honneur... c’est magnifique... c’est qu’il croit véritablement ce qu’il dit... c’est qu’il l’éprouve... Puis il ajouta avec une emphase comique : Ô humanité !... humanité ! tes secrets sont impénétrables !... La duchesse a deux soupirants, Herman et Surville : l’un, grand seigneur, beau, brillant, spirituel, loyal, brave, généreux, et par-dessus tout, amoureux ! ”
“ Baboün-Knify contemplait Jaguarette absorbée dans une stupéfaction douloureuse. L’amour de sa fille pour Hercule lui semblait si passionné, si exalté, la pauvre enfant paraissait subir une influence tellement incompréhensible, que la magicienne attribua la domination d’Hercule à une cause surnaturelle. Renversant sa tête en arrière, levant les mains au ciel en manière d’invocation, Baboün-Knify s’écria d’une voix sombre et désolée : — L’Européen a charmé la fille de mon sang... Je le vois... hélas !... je le vois... c’est un enchanteur plus méchant et plus noir que l’oiseau-tigre ! ”
“ Narcisse soupira, et avant d'abaisser ses regards sur le capitaine, il se figura, par la pensée, l'homme qui devait commander à la tempête, braver les éléments en furie.—Il devait avoir six pieds, un crâne de granit et des yeux flamboyants.—Il regarda et vit M. Hochard: c'était un homme de quarante ans à peu près, d'une taille moyenne, maigre, d'une physionomie insignifiante, fort poli; des manières communes, mais prévenantes; de plus, il portait une perruque blonde, des boucles d'oreilles, une redingote marron, un gilet noir, un pantalon bleu, des bas blancs et des souliers à boucles. ”
“ Non... ajouta Pierre Herbin d’un ton d’emphase ironique, non ; je viens ici, seulement poussé par l’amour de la vertu... Ni moi, ni Herman, nous n’accepterons rien de toi !... meurtrier du père d’Herman ; de toi... meurtrier de mon ami ; de toi... meurtrier du père de ta femme ! — Malheur !... malheur !... s’écria M. de Bracciano avec un gémissement douloureux. — Ce que je veux, continua Pierre Herbin... ce que je veux dans mon désintéressement, c’est de rompre une union sacrilège, impie, qui outrage la nature... ”
“ À peine Benoît achevait-il ces mots, que l’ouragan tombait à bord. La Catherine tourbillonna longtemps sur des lames affreuses qui se brisaient entre elles, et disparut même au milieu d’une pluie d’écume soulevée par la violence de la tempête qui sifflait dans les manœuvres, pendant que les craquements de la membrure se succédaient, secs et précipités, comme le bruit d’un marteau sur une enclume ; inondé par d’énormes masses d’eau qui, s’abattant sur le pont avec un horrible fracas, le balayaient dans toute sa longueur ”
“ « Capitaine... tenez... tenez, la voilà qui ouvre la bouche, — dit Caiot en voyant l’éclair qui précède un coup de canon... — N’y a pas de soin, — dit-il en levant la tête au long sifflement qui cria dans les cordages : — C’est à boulet ! — Ah ça, mais est-elle bête ? — dit Benoît rouge de colère. — Qu’est-ce que ces bigres de sauvages-là ? et pas un canon à mon bord... — hurlait le capitaine en se rongeant les pouces. — Aussi a-t-on jamais vu un négrier attaqué par un pirate, car ça ne peut être que ça... » ”
“ On dit votre Dieu bon et juste... qu’il vive... le colon... qu’il vive... voyez-vous, il le faut, il me faut sa vie... Vous ne savez donc pas que c’est par là seulement que je tiens à l’existence... Tenez... monsieur, qu’il vive... je foule aux pieds mes fétiches, qui furent ceux de mes pères... et j’embrasse votre religion... mais qu’il vive... oh ! qu’il vive... par pitié qu’il vive ! — Digne et cher serviteur, — dit le prêtre attendri, — Dieu l’appelle à lui... la volonté de l’homme n’y peut rien... mais si la religion ne peut vous le rendre... elle vous consolera de sa perte... ”
“ Riche, vivant dans un pays d’une abondance merveilleuse, d’une fertilité sans égale, sous un climat dont l’habitude peut vaincre l’insalubrité, régnant par le droit, par la force et par la terreur, sur la population noire et métis de sa terre ; pouvant faire périr un esclave dans les plus affreux tourments en payant une amende de cinquante louis, habitant au milieu d’une solitude reculée où les regards d’une justice partiale ne pouvaient jamais atteindre ; Oultok, comme beaucoup de colons aussi cruels que lui, avait jusqu’alors échappé à la rigueur des lois humaines. ”
“ Jaguarette était assise sur une natte de joncs ; Baboün-Knify, agenouillée devant sa fille, semblait absorbée dans une contemplation muette. Sur les joues brunes et un peu amaigries de la petite Indienne, on voyait les traces récentes de larmes séchées ; l’expression de sa physionomie était douce et triste. Sa mère la regardait avec amour, avec adoration ; elle ne se lassait pas d’admirer sa beauté ; elle en était fière, elle en était heureuse. ”
“ Comme on le pense bien, l’expression grandiose de M. Benoît sembla disparaître avec le danger et la tempête ; — une fois la brise réglée, le navire en route... il redevint l’homme grossier, vulgaire, niais, mais honnête, faisant la traite avec autant de conscience et de probité qu’il est possible d’en mettre dans les affaires, et ne croyant pas agir plus mal que s’il eût vendu des bestiaux ou des denrées coloniales, ne pensant enfin qu’à s’amasser une fortune indépendante pour vivre tranquillement le reste de ses jours et assurer l’avenir de sa petite famille. ”
“ Maintenant il rêve : l’esprit, l’âme a quitté son ignoble enveloppe... c’est son autre existence qui commence... son existence aussi à lui, belle, riante, parée, avec des fleurs et des femmes, des palais somptueux, des chants de gloire et d’amour, son existence à vous désespérer tous, oui, cent fois oui, car l’ivresse de l’opium l’élève à un degré de puissance inouïe. Les trésors du monde, le pouvoir des rois ne pourraient jamais, dans votre vie réelle, vous donner la millième partie des jouissances ineffables que goûte ce brigand en guenilles. ”
“ Et Pipper se retourna sur sa natte. Baboün-Knify reprit, en s’adressant à Hercule, d’une voix basse et avec un accent de profond intérêt : — Les visages rouges, comme les visages pâles, ont le don des enchantements. Les visages rouges savent lire dans les cercles mystérieux que trace le serpent, en entourant la tige sacrée du Waremboë. Ils peuvent composer des philtres ; ils sont les frères en magie des visages pâles qui savent aussi faire des enchantements. Que leur grand esprit soit Yawaouw, Mama-Jumboë, ou le Dieu des blancs, ils doivent s’aimer et se secourir dans le malheur. ”
“ Une veste et un pantalon de toile rayée composaient toute sa toilette, et lorsque, après avoir entouré son cou d’un madras, couvert sa tête grisonnante d’un grand chapeau de paille, il sortit de sa dunette, la figure calme et reposée, l’air souriant, satisfait, les mains croisées derrière le dos... vrai, n’eussent été les feux dévorants de l’équateur qui faisaient étinceler l’Océan comme un miroir au soleil, la chaleur étouffante et le plancher mobile du brick... ”
“ Impossible... il était trop tard....Le grand mât résista, à peine deux secondes, plia... cria... se rompit avec un bruit éclatant, brisa le gréement qui se tenait du côté du vent, tomba sur le bastingage du babord... et de là dans la mer, en entraînant les haubans, qui l'attachaient toujours au navire.Ce qu'il y avait d'horrible dans cette position, c'est que ce mât, poussé par les lames furieuses, allait et revenait contre le brick auquel il tenait encore par une partie de ses manœvres, et, agissant comme un bélier sur ses flancs, menaçait d'y faire une trouée qui l'eût coulé à fond. ”
“ Cela est-il vrai, ma mère ? — Cela est vrai... l’Ourow-Kourow a dit que jamais guerrier n’a affronté plus bravement la mort. — Le vieillard que j’ai sauvé m’a raconté qu’autrefois deux visages pâles avaient combattu avec notre tribu. — Jusqu’à leur mort, dit la magicienne, il ont été pour nous de braves et fidèles alliés. — Eh bien ! que ma mère dise à l’Ourow-Kourow de sauver le Lion superbe, pourvu que le Lion superbe devienne un de nos guerriers et qu’il prenne Jaguarette pour femme. ”
“ Après quelques moments de silence, madame de Bracciano dit au colonel avec douceur : — Écoutez-moi, Raoul, vous êtes le meilleur, le plus noble des hommes ; pardonnez-moi le mouvement de dépit involontaire que j’ai ressenti ; je vous crois incapable de calomnier qui que ce soit, mais je me crois aussi entraînée par trop d’affinité, par trop de sympathie, vers ce qui est grand et généreux, pour m’intéresser à un cœur perfide et méchant... Les sentiments vulgaires sont si loin de votre cœur... que vous ne pouvez les comprendre et même vous les avouer, lorsqu’ils vous surprennent à votre insu. ”
“ Madame n’aurait rien su. Ce qu’on ignore est comme non avenu ; et, si tu y avais mis des formes, elle aurait longtemps conservé son illusion ! Maintenant, je conçois qu’elle hésite et qu’elle n’ait pas de toi la meilleure opinion du monde. — Il ne sera pourtant pas dit que je renoncerai à tout... au moment où tout allait réussir ! s’écria Herman en frappant du pied avec rage ; ou, si je suis forcé d’y renoncer, je me vengerai du sort... n’importe sur qui ! — Mais que veux-tu faire, encore une fois ? dit Pierre Herbin. ”
“ Seulement deux ou trois petits enfants pleuraient assis à la porte, car le pauvre vieux Job, qui ne pouvait plus travailler, aimait à s’asseoir au soleil et à faire des jouets en bois de palmier pour tous les négrillons de son voisinage... qui sautaient de joie et battaient des mains à son approche... en criant : « Voilà le père Job... hé ! bon Job ?... » Aussi ils pleuraient le vieux nègre, dont le cadavre se balançait, accroché au gibet de la savane, et qui ainsi ne coûtait plus rien à son maître. ”
“ Quoiqu’elle soit libre, vous n’oserez pas vous marier avec celle qui passera pour avoir été la maîtresse de Jacques Butler le voleur. Ainsi je serai vengé d’elle et de vous ! s’écria Herman avec un éclat de rire cruel, et en jetant un regard d’intelligence à Pierre Herbin. — La rage fait délirer ce misérable, dit Raoul stupéfait. — Eh bien ! reprit celui-ci, vous hésitez maintenant, noble colonel. Votre sort et le mien sont entre mes mains. Je me perdrai avec joie... mais elle sera perdue aussi ; mais vous ne jouirez pas de votre insolent triomphe. ”
“ Allons, allons... du calme... faites-vous une raison... écoutez-moi. Mais Atar-Gull ne l’écoutait plus. « Déjà... déjà... — hurlait-il en se tordant à terre... — déjà mourir, lui... et il n’y a pas un an qu’il est ici avec moi... mais non... ce n’est pas possible. » Et, se relevant terrible, menaçant, les yeux enflammés, il saisit le docteur de sa forte et puissante main, et, levant une chaise sur le crâne chauve du savant, il s’écria furieux : « Je ne veux pas qu’il meure encore, moi ! il n’est pas temps... entends-tu... il n’est pas temps... et s’il meurt, je te tue. » ”
“ « Mon bonheur, c’est de me dire : et ce sera un jour, un jour ! par moi, moi seul ! cette famille sera exterminée ! et pourtant le dernier me serrera encore la main, en me disant : brave et digne serviteur, je te bénis. » Et il continuait son bon et touchant regard, de telle façon que Théodrick et Jenny, le rencontrant fixé sur eux, se dirent d’un coup d’œil : brave Atar-Gull ! voilà un esclave sûr et dévoué... « Allons donc, allons donc, paresseux, — dit le bonhomme Wil en prenant doucement le nègre par l’oreille, — le service languit par-là... on voit bien que tu n’y es pas. » ”
Termes fréquents
Œuvres similaires
Revue des Deux Mondes (Eugène Sue…Le Négrier (Edouard Corbière)Deux heures de canapé (Eugène Chapus…Histoires américaines, par Édouard Auger…Mes aventures en Amérique et chez les Peaux-Rouges…Le Banian, roman maritime (2/2…L'enfant du naufrage (Samuel White Baker…Entre deux lames : vie maritime du jour…Le Brésil contemporain : races…Le Nègre du Narcisse (Joseph Conrad…
