“ C’est Noël qui aura fait encore quelque bêtise et papa le corrige. Patrice, étonné, tourna la tête du côté de la vieille Gertrude et vit qu’elle pleurait : — Mon Dieu ! il va le tuer ! fit-elle en se mouchant... ça n’est pas raisonnable de battre un grand garçon comme ça... — C’est extraordinaire !... dit Patrice, outré, et jamais je n’aurais cru que mon oncle... — Ton oncle sait ce qu’il a à faire avec un vaurien comme ce Noël, répliqua Madeleine. Il n’y a pas d’autres façons de se faire obéir des boys d’Extrême-Orient, et puis papa est très énervé chaque fois qu’il entend le tonnerre ! ”
Résumé
"Balaoo", roman de Gaston Leroux, explore un mystère familial et une tension dramatique autour de personnages comme Patrice, Madeleine et Noël, dont les relations sont marquées par des enjeux de pouvoir et des secrets inavoués.
L’œuvre mêle des thèmes oniriques (monstre, forêt, anthropopithèque) à des situations domestiques troublées, illustrées par des dialogues percutants et des descriptions atmosphériques. Les extraits révèlent une intrigue où la peur, les rivalités et les forces surnaturelles se croisent, ancrant le récit dans une tension psychologique et symbolique.
Citations de Balaoo (Gaston Leroux)
“ Sans compter qu’il n’avait pu comprendre la plus grande partie de la conversation (justement la partie qui l’intriguait plus que tout le reste) : qu’est-ce qu’ils voulaient dire avec les reproches qu’ils s’adressaient chacun à propos de leur race et de leurs fréquentations de bêtes de la forêt ? Maintenant, M. Noël lui faisait peur comme un monstre et lui apparaissait, avec l’ombre de ses forces rudes et surhumaines découpés par la lune qui était venue se pendre, tel un globe de lampe, au beau milieu de la clairière du Moabit, comme une bête de l’Apocalypse. ”
“ Donc c’est la respiration (je donne ce nom à la chose du plafond que vous n’avez pas vue, mais entendue) c’est-à-dire l’assassin qui parle !... Et l’assassin a un souffle énorme, ce qui vient évidemment de la difficulté qu’il a à respirer la tête en bas. Et l’assassin dit : « Patrice ! » Et sur quel ton, dit-il « Patrice » ? — Ah ! monsieur, je crois bien que c’est sur le ton de la haine ! — Voyez-vous ! Et qui donc, dans la vie, vous appelle ainsi de votre petit nom « Patrice » ? — Il n’y a que mon père, ma mère, mon oncle Coriolis et ma cousine Madeleine. ”
“ Pour cela, il eût fallu imaginer que le crime avait été commis par l’assassin la tête en bas ! Le docteur et Roubion regardèrent le Maire, comme si celui-ci était devenu subitement fou. Honorat finit par hausser les épaules : — Si je n’ai point fait ces remarques, c’est qu’apparemment je les jugeais inutiles. La strangulation par les doigts était certaine. Mais jamais je n’aurais imaginé, en effet, que le crime avait été commis par l’assassin la tête en bas ; il était plus facile et plus simple de voir l’assassin s’approcher, par derrière, de sa victime et lui renverser la tête en arrière ! ”
“ Madeleine ne put retenir un cri d’horreur et devint instantanément aussi pâle que Patrice. Celui-ci reçut l’hypothèse du juge d’instruction comme un coup de massue ; le sang lui bourdonna aux oreilles, et il crut qu’il allait retourner au coma d’où il venait de sortir. Quant à Coriolis, il repoussa l’idée que quelqu’un pût assez s’intéresser à son niais de neveu pour l’assassiner. Il haussa les épaules et prononça cette phrase mordante : — Il n’est point mêlé à nos luttes intestines et ne quitte point les jupes de sa mère. ”
“ Patrice, plus pâle qu’un mort, écoutait encore, mais il n’entendit plus rien... Bientôt il vit les deux ombres qui se glissaient hors du cellier avec mille précautions. Madeleine rentrait chez elle et Zoé retournait à la cuisine où Gertrude remuait encore des casseroles. Il ferma sa fenêtre et s’effondra sur une chaise. Il ne pouvait plus douter de l’affreuse chose : on avait voulu... on voulait l’assassiner !... Et la raison de cet abominable crime était simple : il avait un rival !... Pour un jeune homme qui avait toujours rêvé d’une vie calme et bourgeoise, le coup était rude. ”
“ Tous les hommes encore valides, furieux, enragés, se déchirant aux ronces, aux buissons impénétrables, bondissant dans les taillis, affolés à l’idée qu’on se battait contre une force mystérieuse, contre une arme nouvelle de la forêt inventée par les Trois Frères, s’étaient élancés avec des cris de barbares comme lorsqu’on monte à l’assaut. Ah ! cet assaut de Moabit ! Bois-sans-Soif l’avait encore dans l’oreille avec les clameurs des pousse-cailloux et le tonnerre des arbres, car les arbres, autour d’eux, grondaient, haletaient, rugissaient comme s’ils avaient été l’orage lui-même. ”
“ Comme M. le Maire réfléchissait aux tristesses de la situation sans pouvoir se résoudre à rien, il vit soudain se dresser en face de lui un spectre furieux et gesticulatoire : c’était le docteur Honorat qui lui criait, les poings sous le nez : « Tout ça, c’est de votre faute !... » Ah ! il n’en fallait pas davantage pour donner du courage aux autres. Le notaire et le pharmacien étaient déjà sur lui : « Sûr que c’était de sa faute ! Sans lui, rien de tout cela ne serait arrivé !... Sans lui, il y avait beau temps que ces bandits eussent débarrassé le pays de leur présence ! » ”
“ Il aura bien des désillusions comme tous les inventeurs. Le principal, c’est que ce n’est point un méchant homme. Ils marchaient gentiment penchés l’un vers l’autre, se faisant leurs confidences et se sentant bien chez eux dans ce véritable paradou, dans ce jardin abandonné où tout poussait à la diable ; car, dans son vaste manoir, Coriolis n’avait point voulu d’autre domestique, avec la vieille Gertrude, que son boy, un grand garçon bien tranquille et doux comme un mouton, qui ne disait pas aux gens vingt paroles par jour et qui s’était laissé ramener d’Extrême-Orient avec la plante à pain. ”
“ La faute en était à une gamine qui venait de sauter sur la route avec la légèreté d’une biche ! — Ah ! la Zoé !... grinça la bouche édentée de Michel... Zoé !... Elle était donc partout... partout où il était, lui, Patrice... Elle le poursuivait. Il en eut une suée en se rejetant sous sa bâche ; mais, bien sûr, elle l’avait vu, car elle lui cria : — Eh ! bonjour, monsieur Patrice !... Vous voilà donc parti ! Où que vous allez par là ?... Et comme l’autre, là-haut, ne lui répondait pas, elle lui lança un « Bon Voyage ! » dans un éclat de rire qui fit frissonner le jeune homme. ”
“ C’était Hubert, l’aîné des trois Vautrin, qui était là ! On reconnaissait sa voix, et, comme c’était le plus terrible des trois, il y eut un recul général dans le coin le plus obscur du cabaret. Les femmes se mirent à pousser des miaulements de chattes qu’on écorche. M. le Maire, cependant que Madame le retenait par les pans de sa jaquette, se détacha du troupeau tremblant. Il dit à Roubion : — Venez, Roubion, il faut savoir ce qu’ils veulent. Vous n’avez jamais eu d’histoire, vous, avec les Vautrin ? — Jamais ! Jamais ! proclama Roubion, en grande hâte et avec une évidente satisfaction. ”
“ Enfin, c’est du haut de ces meubles où l’avait surpris Patrice que M. de Meyrentin avait pu tout comprendre de la course de l’assassin, dans le plafond : bondissant sûrement sur les mains de devant dont les traces étaient restées dans la poussière du haut des meubles, il avait lancé au plafond, pour y prendre appui en un nouvel élan, ses mains de derrière chaussées de chaussettes qui, elles aussi, laissaient là-haut, au plafond, leurs empreintes, les empreintes des pas de l’homme qui marche la tête en bas... L’homme qui marche la tête en bas serait donc un singe ! ”
“ Patrice, ainsi interpellé, fut honteux devant Madeleine. Il eut cependant l’audace de répliquer en baissant le nez dans son assiette. — Ce qui m’étonne ici, c’est le monocle de M. Noël ! Madeleine l’avertit aussitôt, d’un petit coup de pied sous la table, qu’il venait de dire une bêtise. Mais il était trop tard, l’oncle l’entreprenait déjà. — Ton père porte bien des lunettes ; je ne vois point pourquoi M. Noël, dont la vue est faible de l’œil gauche, se priverait d’un verre concave. L’astigmatisme n’est point le privilège de la race blanche, ni l’usage des lentilles pour le corriger ! ”
“ Et Blondel n’avait même pas fait ouf ! Sa tête déjà se renversait, sa tête dont Patrice ne devait plus jamais oublier les yeux désorbités comme prêts à jaillir, énormes, de la gaine des paupières. Soulevés par les mains assassines, la tête, puis tout le haut du corps disparurent de l’encadrement du passe-plats ; puis ce furent les jambes qui quittèrent le billard et montèrent, pendantes et parallèles, vers le plafond !... Horreur !... Horreur !... Ah ! crier !... crier !... Patrice ne le peut pas !... il ne le peut pas !... parce qu’il a trop peur ! Oui !... Il est lâche !... ”
“ Prends garde ! ne parle pas si fort. Il y a toujours un des albinos qui rôde de ce côté. Quelle plaie pour le pays ! Ils restèrent un instant en face de la grille, regardant un petit toit qui émergeait de terre, là-bas, au bord de la route. C’était la demeure des Vautrin. Hubert ! Siméon ! Élie ! les trois jumeaux que la mère Vautrin avait mis au monde comme une portée de loups, les trois petits gas qui avaient été d’abord l’amusement du pays et qui en étaient maintenant la terreur. ”
“ Donnez-nous l’Honorat, et tout sera dit, tout sera oublié ! Cette fois, le bandit parlait trop près pour n’être pas compris. Il sembla à Sagnier et à Valentin que sa voix se vrillait dans leurs oreilles pour y glisser les paroles tentatrices. Et, comme il y eut, dans le moment, une grande flamme qui illumina le vasistas, la peur et la lâcheté commencèrent leur œuvre et ils se ruèrent tous deux sur le docteur, loque affalée dans son coin. Ils n’eurent point de peine à entraîner avec eux les femmes qui déliraient déjà à l’idée d’être brûlées vives. ”
“ Zoé était donc l’amie du complice, si bien son amie qu’elle lui raccommodait ses chaussettes... C’est donc Zoé qu’il fallait surveiller ! Il la surveilla. Et cela, le cœur battant de ce qu’il allait découvrir... M. de Meyrentin avait été porté à croire, pendant un certain temps, que l’extraordinaire complice n’était ni plus ni moins que quelque animal dressé par les Trois Frères, caché par eux dans la forêt et les servant aveuglément, dans leurs bizarres ou tragiques expéditions. ”
“ « Madeleine ! Madeleine ! Madeleine !... » Non point comme on appelle une vivante, mais comme on appelle une morte qui vous est chère, pour qu’elle vous apparaisse. Car il y a des moments où la douleur humaine ne craint point les fantômes et où elle évoque les ombres pour les presser sur son cœur, des moments où la douleur ne tremble point sur le seuil du grand mystère, des moments où l’amour des vivants voudrait faire sortir les morts de la nuit et où il s’étonne naïvement (tant il a appelé avec force) que les ombres ne viennent point le baiser sur la bouche. ”
“ Dans le moment qu’on croyait surprendre les Trois Frères et qu’on n’était plus loin de Moabit, il avait vu, devant lui, sous la lune, debout, au milieu d’un petit sentier, l’ombre du colonel de Briage qui tout à coup se soulevait de terre absolument comme on voit, dans les tableaux d’église, Notre-Seigneur Jésus-Christ s’enlever comme en ballon, le jour de son ascension. Le colonel montait au ciel. Pas un mot !... Pas un cri !... Il ne disait rien le « colo » ; mais il montait au ciel, les bras étendus, comme pour bénir la terre. ”
“ Mon Dieu ? demandèrent, d’un même cri, Coriolis, Madeleine et Gertrude. — Il y a qu’il vous cherche !... — Hein !... — Il y a qu’il s’est échappé !... Il sait tout !... Il s’est enfui comme un forcené !... Prenez garde !... Il est capable de tout ! Et Zoé se laissa aller, épuisée, haletante, sur les genoux de Gertrude. — Mais qui, qui ? hurlait Patrice, ne comprenant rien à l’épouvante de tous ceux qui l’entouraient. ”
“ Il reconnut la clairière de Moabit. Plus de mille corbeaux étaient là qui ne tournèrent même point la tête, très occupés qu’ils étaient à manger la triple charogne de trois grands cadavres d’hommes étendus sur l’herbe, les bras en croix. Et, bien qu’ils eussent le front fracassé et beaucoup de chair mangée, Coriolis reconnut les Trois Frères qui, de si longues années, avaient été la terreur du pays. Leurs fusils gisaient près d’eux ; le plus fort des Trois, Hubert, à la barbe rousse, avait encore son arme dans sa main crispée. ”
“ Les entends-tu ? C’est Noël qui les amuse, fit-il. Ah ! il n’a pas de rancune. Il ne ferait pas de mal à une mouche !... mais il a besoin d’être battu de temps en temps. — Vous ne craignez pas qu’il aille se plaindre au garde-champêtre ? demanda Patrice. À ce moment, on entendit, venant de la cuisine, les cris perçants de Zoé. — Eh bien ! quoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ? s’écria l’oncle, et tout le monde courut à la cuisine. Zoé était en larmes. ”
“ Le docteur, au pied de l’arbre, son fil à la patte, n’en « revient pas » ! Au fond de cette forêt, ces trois bêtes sauvages qui escomptent les chances d’un candidat à la prochaine législature et font, à l’avance, le tranquille décompte des voix avant d’aiguiser leurs couteaux pour le couper, lui, en morceaux et l’envoyer par la poste au Président de la République ! Quel spectacle ! Quelle perspective ! Est-ce qu’il n’y a pas de quoi, sans étonner personne, devenir gâteux sur l’heure !... Bondissement inquiétant de Hubert sur ses piliers trapus. ”
“ Les voix féroces et cyniques des Trois Frères et la petite voix aiguë de la petite Zoé dominait tous les bruits. Avec un madrier dont ils se servaient comme de bélier, les Vautrin, maintenant, tentaient de défoncer la porte du cabaret, pendant que des tourbillons de fumée enveloppaient déjà le Soleil Noir. Les femmes durent lâcher le docteur en sang qui, devant la mort, s’était défendu avec acharnement. Suivies des hommes, elles se précipitèrent dans la cour. ”
“ Quelquefois le train fait un bruit de tonnerre... C’est qu’il passe sous un tunnel... justement voilà le bruit du tonnerre, dans le moment qu’ils ont le plus peur !... Et alors ! et alors !... ils aperçoivent les yeux qui les regardent... derrière la glace !... la glace de la portière toute noire, sous le tunnel et formant cadre noir à la tête formidable de Balaoo qui les regarde !... Patrice a fait le geste qui les délivrera. Son bras s’est détendu comme un ressort, son bras armé du revolver, et c’est en vain que Madeleine lui a jeté le cri de sa pitié suprême ! ”
“ Balaoo le faisait toujours taire en lui disant : « Tais-toi, j’en ai connu, moi, des perroquets, dans la forêt de Bandang. Ils n’étaient point d’un vert-de-gris comme toi, mais ils avaient de l’incarnat aux ailes, et de l’azur à la tête, et de l’or au cou ! Tu ne sais même pas, général Captain, comment les mères-perroquets de la forêt de Bandang obtiennent de leurs petits de l’or au cou ! Eh bien ! mon vieux, c’est en les nourrissant avec des jaunes d’œufs. Il n’y a rien de meilleur pour l’or au cou. C’est avec ça que dans la forêt de Bandang on fait la couleur serin, général Captain ! » ”
“ Les guerriers sont comme ivres et dansent autour de Balaoo comme des ours ; c’est toi, Balaoo, qui les fais danser ainsi, comme un bohémien son ours. Gock ! Gock !... L’enfer de Patti Palang-Kaing vous attend ! Ouf ! Ils ne respirent plus !... Ils ne gémissent plus !... Ils ne bougent plus !... Ils sont morts tous les trois, les bras en croix, sur l’herbe rouge. Mais toi, tu es bien mal arrangé aussi, mon pauvre Balaoo !... Mais il s’agit bien de te soigner à cette heure où le blanc lys de la carrière de Moabit s’affaisse après avoir vu ta victoire, tout doucement sur la terre, épuisé. ”
“ Par la petite porte entr’ouverte du passe-plats, Patrice le voyait parfaitement. Le clerc de notaire, sur son matelas disposé sur la table de l’office, était couché de telle sorte que sa tête se trouvait au niveau de la tête de Blondel, sur le billard. Et, tout à coup, ce que vit Patrice, par le petit carré du passe-plats le remplit d’une telle horreur que ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Il continuait simplement de voir la figure de Blondel, mais quelle figure ! La hideuse épouvante ne s’était jamais imprimée au masque d’un homme en traits plus atrocement bouleversés. ”
“ Madeleine ! Balaoo !... Depuis des heures, voilà les deux noms chéris que l’infortuné Coriolis jette à l’écho de la forêt, et l’écho seul lui répond. Plusieurs fois, il a cru reconnaître les sentiers qui mènent au Grand Hêtre de Pierrefeu ; mais ses pas se sont mêlés et peut-être n’a-t-il fait que tourner sur lui-même. Le soleil décline et perce de ses flèches obliques la haute futaie. Le crépuscule va venir : Balaoo ! Madeleine !... Balaoo ! toi qui aimais tant ta petite maîtresse, est-il vrai que tu l’aies ravie comme une bête sauvage et que tu sois resté sourd à sa voix ? ”
“ Ah ! le beau sauve-qui-peut !... Coriolis entraînait, ou plutôt emportait déjà dans ses bras Madeleine défaillante. Gertrude bousculait Patrice, le poussant devant lui à coups de poings. Au coin d’un petit escalier que l’oncle semblait connaître depuis longtemps, Coriolis se retourna et jeta à Zoé la fatale fleur d’oranger, arrachée au front de Madeleine malgré les aboiements de Patrice : « Reste ici, toi, arrête-le ! criait-il à Zoé ! enferme-le !... » Et, d’un geste furieux, Coriolis, repoussant Zoé, enfonça le reste de la petite troupe dans le petit gouffre du petit escalier. ”
“ Noël !... veux-tu le savoir ! Noël ! clamait Coriolis qui se tenait la tête à deux mains comme s’il craignait qu’elle lui échappât. — Mais il va peut-être arriver ici, conseillait Gertrude. Fuyons ! — Mais où, papa ?... où fuir ? gémissait Madeleine... il vaut mieux ne pas descendre dans la rue s’il est sur notre piste. — Il a perdu la piste ! souffla Zoé qui étouffait, mais qui n’osait demander à Gertrude de la délacer devant Patrice. — Ah ! ah ! il a perdu la piste !... ”
“ Quand il n’était pas avec Coriolis, qui était son maître, avec Gertrude qui était sa domestique, avec Zoé, qui était sa petite esclave, il était tout seul... tout seul avec la pensée de Madeleine et de sa honte à lui. Les nuits sont terribles à passer. Une fois qu’il avait trouvé quelque consolation dans la société des grands fauves de la ménagerie et que, Gabriel, débarqué depuis peu derrière les grilles de la civilisation, avait prêté une attention des plus flatteuses à tout ce qu’avait raconté Balaoo, la pensée était venue à celui-ci de se faire un camarade du chimpanzé. ”
“ Les autres regardent au ciel. Honorat ne distingue rien. Il pense que les autres se moquent de lui. Est-ce qu’ils attendent une visite en aéroplane ? — Eh bien ! Qu’est-ce qu’il attend ?... fait Hubert. — Il a vu qu’il y avait du monde, explique Élie. Tu vois bien qu’il met ses chaussettes. Le docteur tire ses lunettes de leur étui et les pose, de plus en plus inquiet, sur son nez en sueur. Et voilà qu’en effet, tout là-haut, entre deux branches, il aperçoit un particulier qui, commodément assis, est en train de passer une paire de chaussettes. — Eh bien ! Balaoo, crient les Trois Frères. ”
“ Tandis que tes frères, ils n’ont besoin de rien. Ils sont comme les bêtes qui savent tout et à qui on n’en fait pas accroire, dans la forêt. Tes frères, je les aime bien. Ils auraient été heureux comme tout, s’ils étaient nés dans la forêt de Bandang. — Tu parles toujours de ta forêt de Bandang, Balaoo ? Tu la regrettes donc bien ? — Des fois ! — Et moi, osa interroger la voix tremblante de Zoé : m’aimes-tu ? — Toi, tu ne comptes pas, tu es une femme d’homme ! — Écoute, Balaoo, je connais une femme d’homme qui n’a qu’à se promener dans la forêt en disant : Balaoo ! Balaoo ! ”
“ S’il y avait du pé, Balaoo serait déjà là !... — Ah ! v’ià un homme !... V’là un homme ! reprend l’enthousiaste Hubert. — Tu devrais lui donner notre sœur en mariage, ricane Siméon, en se dressant sur ses pieds énormes et en se dandinant comme une sarrigue. — Pourquoi pas ? fait Élie. — Quand il voudra. À quand les « bans » ? fait Hubert. — Je crois bien que la petite ne demanderait pas mieux, reprit Siméon en soufflant dans le canon de son fusil. — Il n’est ni bossu ni bancal, et il n’a point des pieds de feignant, le citoyen ! déclare Élie, les yeux en coulisse vers ses frères. ”
“ « Vous tuera ! partez ! partez ! partez !... il n’est que temps !... vous tuera ! » Zoé réclame du renfort, et maintenant les mains de Zoé, de Patrice, de Coriolis, de Gertrude, toutes les mains poussent Madeleine hors de la vieille maison... Ils fuient, les deux jeunes mariés, ils fuient dans la nuit commençante, dans l’orage qui éclate sur la ville. Au fond de l’auto, Patrice croit tenir dans ses bras une morte, cependant que, dans le ronflement du moteur, la trépidante machine semble répéter éternellement : « Balaoo !... Balaoo !... Balaoo !... » ”
“ Mlle Madeleine t’a cherché toute la journée. Elle est allée partout dans la forêt en chantant : Balaoo !... Balaoo !... Balaoo !... — Pitié de moi ! fit Balaoo en se tenant un grand coup de poing sur la poitrine qui résonna comme un gong, et il ne salua même point la vieille, tant il avait hâte d’être dehors. Dehors, il renifla. Ça ne sentait plus le gendarme. Il prit par les vignes, chemin qu’il connaissait pour l’avoir suivi cent fois, quand il sautait le mur de son maître pour venir chercher les Vautrin et courir, avec eux, l’aventure ou faire une noce « carabinée » dans la forêt. ”
“ Mais Coriolis n’est pas content : — Poliment ! reprend-il, poliment !... Avec ta voix la plus douce. — Va ! Balaoo ! avec ta voix la plus douce... insiste Madeleine, à la voix douce. Et Balaoo répète la phrase : « Je n’ai pas encore eu l’honneur de vous être présenté, monsieur », (avec cette voix qui faisait toujours rire les demoiselles, mais qui ne fit pas rire Madeleine,) — Mais c’est inouï, clame l’autre de la Race, inouï... inouï... ce n’est pas possible... ce n’est pas un anthropopithèque ! — Ce n’en est plus un, obtempère Coriolis : c’est un homme ! ”
“ « Ne te fie pas à leur air de bête, à leur langue pendante, à leur queue en trompette et à leur façon de se promener pour leur propre plaisir en respirant la bonne odeur de la terre. Ils travaillent pour les hommes en dessous, comme des traîtres, et te planteront carrément leurs crocs dans la gorge pour un simple « merci » d’homme. — Patti Palang-Kaing parle des gros chiens de chasse, mais pas des petits chiens que l’on rencontre dans les cafés, fit observer Gabriel, en se grattant le bout du nez, ce qui lui valut un coup de la badine de Balaoo. ”
“ Au surplus, c’était encore une de ses plus chères distractions que d’imiter, loin des hommes, et pour leur faire peur, avec sa voix retentissante et roulante, le tonnerre. Il se rappelait très bien avoir vu son père et sa mère procurer à toute la maisonnée, à ses petits frères, à ses petites sœurs, à sa vieille tante, et à lui-même, Balaoo, une joie indicible en se frappant des coups sur la poitrine, là-bas, au fond de la forêt de Bandang, pas bien loin des villages de roseaux, suspendus au-dessus des marécages. ”
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