“ Plus d’Himalaya, mais des chaînettes de collines familières ; leur Gange n’est qu’un ruisselet, et la jungle s’est apprivoisée en jardin. Là on goûte la sérénité sèche, lumineuse, sonore des automnes, le glissement des nuées, les changements de teintes aux feuilles et aux fleurs avec les saisons, le calme et la fraîcheur des nuits lunaires. L’énorme, l’illimité, l’indéfini ne sont ni familiers, ni recherchés : on n’aime pas les grandes vues découvertes de montagnes ou de forêts, on préfère les horizons limités, tout proches. La solitude est chère, mais avec quelques amis, quelques initiés. ”
Louis Aubert
Résumé
“Paix japonaise”, est une œuvre de Louis Aubert. Des thèmes tels que le Japon, Japonais ou Kyôto y sont abordés.
Citations de Paix japonaise (Louis Aubert)
“ Depuis le Mikado jusqu’au plus modeste paysan, en passant par le boutiquier de Tôkyô, il n’est pas un Japonais qui n’ait écrit ses trente et un vers ou ses dix-sept vers sur la lune, la neige, les fleurs. Pendant les loisirs que laisse la culture du riz, le paysan dessine ; lorsque les pruniers ou les cerisiers sont en fleurs, les gens de toute classe, sous la neige des pétales que détache le vent aigre du printemps, composent des vers qu’ils suspendent aux branches. L’art, pas plus que l’émotion de nature, n’est réservé à une élite : c’est un domaine banal. ”
“ Survivance du vieux Japon, ce vieillard nous apparaît comme une pièce de musée, qui est bien en valeur à Kyôto, la vieille capitale. Par les rués, dans les champs, la vie populaire continue d’y bruire, à l’entour d’enclos silencieux : palais, temples, jardins, coins de ville entrés depuis longtemps dans la retraite. Eux aussi, on les dirait inkyo, volontairement détachés et retirés du monde, mystérieux collectionneurs des bibelots, des manières, des traditions du vieux Japon. ”
“ C’est de tels hymnes à la solitude que clamaient dans l’Inde, le brahme vêtu de blanc et le moine bouddhiste drapé de voiles jaunes, devenus inkyo, — hymnes d’adoration naturaliste pour la forêt, au bord du Gange, fleuve sacré, ou pour la jungle qui borde les dernières pentes de l’Himalaya, séjour des dieux. L’ascète Gôtama, comme les brahmes qui l’avaient précédé, quitta sa famille et sa maison pour mener la vie nomade du religieux mendiant. L’idéal religieux de l’Inde n’a pas changé, et le renoncement au monde y apparaît toujours comme la seule voie du salut. ”
“ Au Japon, les gens qui quittent le monde par pessimisme ne croient pas que la vie soit radicalement mauvaise, mais la société est vraiment trop troublée de guerres, trop compliquée d’étiquette. Ce n’est pas une croyance métaphysique, c’est une expérience sociale, qui les détache du monde. On préfère s’isoler, on fuit la ville, on gagne la campagne aux portes de la ville ; le climat est tempéré, les paysages sont proportionnés à la taille et à l’action humaines, et l’on se ménage un coin où se nicher dans une nature petite, que l’on remanie et retouche, que l’on humanise. ”
“ Il leur faut un fond pour adosser le paysage ; il leur faut des premiers plans très proches pour l’accoter. Leurs visions de nature sont toujours encadrées. Elles sont fugaces, mais les contours du cadre sont arrêtés. C’est le monde vu par une lucarne qu’on ouvrirait un instant : tout juste le temps d’esquisser, en trois lignes d’une épigramme, en trois traits d’un dessin, le petit incident comique, ou la brève impression de nature qui s’y inscrit. Presque toujours, cet art elliptique, tout en suggestions, adore la brièveté qui laisse à deviner, à rêvasser, à gloser. ”
“ Un paysage nous semble se suffire à lui-même : nous l’aimons pour lui-même ; nous le décrivons, nous le peignons pour lui-même. Sans doute il peut être émouvant, mais d’une émotion spécifique, non littéraire. Il n’a pas besoin de signifier des idées pour être éloquent. L’effort d’art nous paraît consister à le bien observer, à le rendre complètement, en tous ses développements, avec son équilibre, bref à en faire le portrait le plus ému, le plus individuel qu’il se peut. Les Japonais ne connaissent pas cette lutte avec leur modèle ”
“ En art, les Japonais prirent la haine de la surcharge, le goût de la sobriété, de la pureté, de la brièveté qui suggère plus qu’elle n’exprime. Le style du pavillon ou de la chambre qui servaient de cadre à la cérémonie, l’esthétique du jardin sur lequel la vue se reposait, la composition du bouquet, la manière du kakémono déroulé dans l’alcôve, la forme du vase de bronze et des instruments de la cérémonie, du pot pour conserver le thé en poudre, du brûle-encens, des vieux bols pour boire, tout cela fut déterminé, précisé, pour plusieurs siècles, par ces assemblées de moines et de nobles. ”
“ Alors seulement, il se plaît à prolonger son émotion. Avec les fleurs et la neige, la lune est pour les Japonais la plus adorable des choses naturelles, solitaire, incomparable. Ils passent la nuit à la contempler, à composer des vers en son honneur. Ce qu’ils aiment, ce qu’ils notent, ce n’est pas la lumière inondant l’espace libre, infini ; mais, assemblés dans les auberges au bord du golfe de Tôkyô, ils guettent le moment précis où le disque émerge de l’horizon au-dessus de l’eau sombre, ou bien, réunis dans les jardins de Kyôto, ils la regardent glisser derrière les pins ”
“ Toute la journée, notre petit vapeur japonais, courtaud, ventru, s’essouffle à trouver sa route dans un labyrinthe de baies, d’îlots, de promontoires. Toujours derrière le cap que l’on vient de doubler, d’autres surgissent encadrant des fonds de forêt ou de mer, et c’est un soulagement d’apercevoir pour un instant, entre deux rocs, la base du ciel découverte et l’horizon d’un golfe libre. ”
“ Il y a quelque chose de changé dans l’Asie orientale : le Japon y est prépondérant, l’Europe diminuée, la Chine inquiète. Je crois qu’en dépit de l’avantage pris par le Japon sur l’Europe, en dépit de l’attitude actuellement anti-européenne de la Chine, les Européens ont encore un grand rôle à jouer en Extrême-Orient, à condition que c’en soit fini de leurs appétits de conquête, de leur mépris et de leur brutalité de race supérieure, et qu’ils se consacrent à une œuvre de paix et de civilisation à peine ébauchée. ”
“ Glorieux et endetté, il se trouve dans une situation grandiose, moins par les résultats acquis que par les possibilités qui s’offrent à lui : la Corée à administrer ; la Chine à diriger, si les Chinois s’y prêtent ; d’énormes marchés à pourvoir, si l’industrie nationale y suffit ; un rôle de protecteur à jouer sur l’Asie orientale et dans le Pacifique, si l’Europe et les États-Unis font son jeu. Derrière la façade d’une « Paix Japonaise », c’est une révolution de l’Extrême-Orient que le Japon prépare méthodiquement, pacifiquement, s’il le peut. ”
“ Leur ingratitude n’était pas à craindre ni leurs reproches en cas de vieillesse prolongée ; la coutume Hindou de l’inkyo put d’autant mieux se généraliser dans toutes les classes au Japon que l’idée chinoise de la famille si implantée dans les mœurs imposait aux jeunes obéissance et respect envers les vieux. Avoir le loisir vers la quarantaine de pratiquer les cérémonies de thé, de bibeloter, collectionner, versifier, dessiner fut pendant des siècles le rêve de tout Japonais qu’il fût noble, guerrier, bonze, marchand ou paysan. ”
“ Retraite chinoise du Mikado, retraite féodale du Shôgun, silencieuses au centre de la ville. En dehors, au pied des montagnes, dans les arbres, marquant encore les limites de cette Kyôto du moyen âge, deux ou trois fois plus peuplée qu’aujourd’hui, les grands monastères bouddhiques de la secte Zen, Tofukuji, Nanzenji, Daitokuji, Kinkakuji, Sokokuji, Myôshinji, tressent une ceinture trop large pour la capitale maigrie. Pour gagner ces monastères dans la campagne, nous traversons la ville. Au sortir de ces enclos aristocratiques et glacés, la vie populaire monte vers nous en murmures. ”
“ Ces jardins, copies des sites célèbres ou symboles d’abstractions, évocations de souvenirs de nature ou de vérités morales, convenaient à ces hommes vivant dans un monde d’impressions et d’abstractions plutôt que de réalités et de faits. C’est dans ces jardins de Kyôto, à partir du XVe siècle, que s’est codifié, sous sa forme raffinée, le goût du paysage qu’ont les Japonais. Goût d’une élite d’abord, puis goût généralisé dans le peuple [19] ”
“ Pour gagner la campagne, ils n’ont pas à franchir des murailles garnies de tours, des fortifications. Point de banlieues souillées ; leurs plus grandes villes sont de gros villages pleins d’arbres ; les rues prolongent les routes. Aussi, plus que pour tout autre peuple, le paysage a-t-il contribué à former le caractère national des Japonais. Leur patriotisme si fort est étrange : ce n’est ni un culte d’idées ni un respect de croyances. ”
“ Au Japon, il est rare d’apercevoir des horizons larges et dégagés ; ce pays de montagnes et de roches est tout en tournants qui encadrent des vallées et des golfes sinueux. La fantaisie inlassable [9] de leurs artistes dans leur manière de couper un paysage, dans leur choix des premiers plans, c’est la nature même qui la crée et sans cesse la renouvelle : pins tordus, découpant, entre leurs troncs, leurs branches et leurs paquets d’aiguilles noires, des coins de mer bleue ou verte ”
“ Après plusieurs siècles de relations par mer et plus de cinquante ans de rapports continus, l’Europe continentale et l’Extrême-Orient s’ignorent presque ou se détestent : depuis que le Turc a coupé les anciennes routes de commerce entre Byzance et la Chine, une route de terre a manqué pour que, d’Europe en Asie et réciproquement, les races et les idées se mêlent. Sur le continent américain, au contraire, dès les origines historiques, on peut suivre continûment les effets d’une attraction vers notre Extrême-Orient. ”
“ Ils ne peuvent réussir qu’en se transformant. C’est l’américanisation forcée de ce peuple qui n’avait ni les qualités ni les défauts des Anglo-Saxons : c’est l’éloignement de la nature, c’est la vie d’usine, l’effort mesuré, mais régulier et intense, l’appétit de jouir, le goût d’un bien-être pesant, au lieu de la vie légère et fluide d’autrefois. ”
“ C’est de l’Inde qu’est venue au Japon cette coutume de l’inkyo. La vie du brahme est divisée en quatre périodes. À la fin de l’enfance, on lui passe le fil sacré du deux fois né ; jeune homme et adolescent, il apprend par cœur les Véda, offre le feu sacré à un brahme plus âgé, et le sert. Dans la deuxième période de sa vie, il se marie et fonde une famille. Puis il se retire dans la forêt comme un reclus, pour la troisième étape de sa vie, se nourrissant de fruits et de racines, pratiquant ses devoirs religieux avec une dévotion croissante. ”
“ De sa vie enclose au fond de ces golfes ou dans ces vallées, le Japonais tient son indifférence pour la haute mer, la grande montagne, la forêt, la plaine, — pour tout ce qui fuit sans limites, — et aussi son humeur casanière, son peu de goût pour les aventures qui l’éloigneraient trop longtemps de ses îles. ”
“ Même art dans la construction d’un jardin japonais : entre de hautes lignes d’arbres, qui limitent la composition sur les côtés, serpente un étang, une rivière qui disparaît derrière un pont ou derrière un rideau de verdure ; la vue s’enfonce, se perd ; on peut rêver d’un fond de jardin mystérieux. ”
“ Les Kangakouça, philologues et érudits en matière chinoise, furent les Humanistes du Japon. Tout ce mouvement de culture et d’art fut grandement aidé par l’habitude de se retirer du monde, de devenir inkyo, qui, adoptée d’abord par les grands et les nobles dans les temples, fut imitée par les gens de toute classe : ils se retiraient des affaires à quarante ans pour vivre selon leurs goûts, bibeloter, s’amuser, et faire des collections. La nation entière formait un public d’amateurs avertis. ”
“ Seules, avec le Japon, profitent de la guerre deux puissances qui n’ont jamais partagé le préjugé anachronique de l’Europe sur le péril jaune, les États-Unis et l’Angleterre. Pour les États-Unis, j’expliquerai comment les choses de notre Extrême-Orient lui ont toujours été beaucoup plus familières qu’à nous. Dès 1902, l’Angleterre n’a pas hésité à s’allier à une puissance jaune. ”
“ Pour pratiquer les cérémonies de thé, Yoshimasa, après avoir abdiqué sa charge de shôgun, avait comme favoris deux moines, Shukô et Shinuô, et, dans l’automne de 1587, quand Hideyoshi convoqua pour une grande cérémonie de thé tous les amateurs de l’empire, des marchands et des paysans étaient réunis avec des nobles. Au surplus, chez tous, par-dessus toutes les autres occupations, se développa l’idée de la dignité de l’étude ; il se forma une société qui éprouvait le besoin de cultiver son intelligence, qui en avait le temps et les moyens. ”
“ Nous songeons à ces marchés normands où les campagnards sur le parvis ont une oreille pour la messe et l’autre pour leurs affaires. On vend de tout, kimonos, getas, serviettes, mouchoirs, allumettes, — les innombrables marques d’allumettes que les Japonais exportent dans tout l’Extrême-Orient. Des camelots ont le débit rapide, le bagout de tous les camelots du monde. ”
“ Ces vieux amateurs extrême-orientaux mêlent toujours des considérations littéraires ou des anecdotes à leurs émotions esthétiques. Soigneusement, il remet dans leurs boîtes les peintures enveloppées de leurs linceuls de vieilles soies, rentre ces boîtes dans d’autres boîtes et raccroche dans l’alcôve un kakémono, qui représente une montagne couverte de neige et une cascade, parce que les impressions de fraîcheur sont agréables en cette chaude saison ; puis il nous prépare le thé, un thé vert en poudre que, rituellement et solennellement, il dose et bat ”
“ De même à regarder une estampe japonaise, on ressent une petite secousse de surprise comme en donnent les visions au sortir d’un rêve, quand on découvre la nature avec des sens frais et neufs ; impressions d’enfant, impressions de voyageur aussi, qui, dans un demi-sommeil, au lever du jour, entrevoit par la vitre du wagon un paysage étrange, tout de suite évanoui... ”
“ Plus tard, émancipés de l’influence chinoise, dans leurs estampes de l’école populaire, leurs artistes ont toujours eu l’œil fin et juste pour mettre un rocher ou un arbre en valeur sur un ciel. Avec des taches posées franchement, sèchement, ils ont su rendre la couleur de leur pays et sa tendresse si mobile dans des valeurs sombres, surtout les harmonies somptueuses et assourdies de l’automne : pays de terres ocrées, tout doré de rizières, mûres, embrocardé d’érables rougis, enflammé par les lueurs obliques du crépuscule. ”
“ De hautes goélettes à coque blanche, toute toile dehors, glissent dans la brume ensoleillée, vaisseaux fantômes comme en peignit Turner. La mer est jonchée de barques massives, — arrière très relevé, voile d’or plissée, yeux de poisson à la proue, — que montent des gens mi-nus, secs comme du vieux bois. Sur notre vapeur, tous les Japonais font la sieste. ”
“ Pour l’artiste, un bambou et un pin sont des parties d’un tout organique, comme pour un écolier les divers jambages qui forment un caractère chinois. ⁂ Ils ont une symbolique du paysage analogue à la symbolique de nos cathédrales au moyen âge. Nul ne l’ignore. La nature est comme un grand « miroir » où se reflète leur vie personnelle et aussi la vie de leur race, avec ses croyances morales et religieuses, son histoire. La nature pour un Japonais est très souvent un reflet d’idées : ses formes constituent un langage symbolique ”
“ Cette guerre victorieuse que le Japon n’a pu entreprendre, soutenir, terminer qu’avec l’appui des États-Unis, quel avantage économique lui assure-t-elle en Corée, en Chine, sur ces marchés que les Américains, eux aussi, rêvent de pourvoir et de dominer ? ”
“ En son climat de l’Inde qui déprime, hanté par le scrupule religieux, écrasé par le mur de l’Himalaya, bercé par la grande houle monotone de la jungle, purifié par l’eau du Gange, il adore et glorifie cette nature vierge, accablante par son énormité et son exubérance ; il l’aime dans ses orages, ses crues, ses cataclysmes ”
Termes fréquents
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